XL. L
aux soins du père Joseph Suarez, jésuite portugais, qui leur a conféré le baptême , et qui a toujours gouverné leur conscience , j'ai eu cependant avec eux de’si étroites liaisons, et je les ai entretenus si souvent, que je suis en état de vous en rendre un compte très-exact et très-sincère,
Mais d’abord il est bon de vous prévenir sur l’idée que vous devez vous former des princes du sang de la Chine. Vous vous tromperiez fort, si vous les compariez à ceux d'Europe, et surtout de la France, où la suite glorieuse de tant de rois leurs ancêtres les élève de beaucoup au-dessus des personnes même les plus distinguées de l’état : leur petit nombre leur attire encore plus d'attention et de respect, et ce respect s’augmente dans l'esprit des peuples, à proporüon qu’ils approchent de plus près du trône. Il n’en est pas ainsi à la Chine. Les princes du sang dont je vais parler, touchent presque à leur origine ; ils ne vont qu’à cinq générations; leur nombre néanmoins s’est tellement multiplié en si peu de temps, qu'on en compte aujourd'hui plus de deux mille. Cette multitude, en les éloignant du trône, les avilit, surtout ceux qui, d'ailleurs, se trouvant dépourvus de titres et d'emplois , ne peuvent figurer d'une manière conforme à leur naissance : c’est ce qui met une grande différence entre les princes du même sang , et ce qui doit vous faire juger quels étoient les obstacles qu'avoient à surmonter ceux dont je parle , qui ont embrassé le christianisme.
Je dois encore vous faire observer qu’il y a à Pekin un tribunal uniquement établi pour ÿ traiter des affaires des princes : on ne veut pas qu'ils soient confondus avec le commun du peuple, Les présidens et les premiers officiers de ce tribunal sont des princes ütrés. Les ofliciers subalternes sont choisis parmi les mandarins ordinaires : c’est à ceux-ci de dresser les actes de procédure , et de faire les autres écritures
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ÉDIFIANTES ET CURIEUSES. 3 nécessaires. C’est aussi dans les registres de ce tribu-
nal que sont inscrits tous les enfans de la famille royale, à mesure qu'ils naissent; qu'on marque les titres et les dignités dont ils sont honorés ; qu’on les juge, et qu’on les punit s'ils le méritent,
Autre observation à faire; c’est que tous les re gul, outre leur femme légitime, en ont ordinaire. ment trois autres, auxquelles l'Empereur donne des titres, et dont les noms s'inscrivent dans le tribunal des princes. Les enfans qui en naissent, ont leur rang après les enfans légitimes, et sont plus considérés que ceux qui naissent des simples concubines, que les princes peuvent avoir en aussi grand nombre qu’ils le souhaitent.
L'Empereur qui règne aujourd’hui n’est que le troisième de ceux qui ont régné depuis quatre-vingtsn ans sur toute la Chine et la Tartarie; mais il est le cinquième , si on remonte jusqu’à son bisaïeul et à son trisaïeul. Celui-ci, après avoir subjugué son Propre pays, conquit encore toute la Tartarie orientale , le royaume de Corée, la province de Leao-tong au-delà de la grande muraille, et établit sa cour dans la capitale appelée CAin - Yam par les Chinois, et Moukeden par les Tartares Mant - cheoux. On lui donna ls le nom de Tuët-sou : c’est un nom Commun à tous les conquérans, qui sont les premiers auteurs d’une dynastie; et comme ses frères, qui étoient en grand nombre, avoient beaucoup contribué par leur valeur à la conquête de tant de pays, il fit les uns Tsin = sm » les autres Kun - vom et Peylé : il a plu aux lturopéens d'appeler ces sortes de dignités du nom de Regulo du premier, du second et du troisième ordre. Il fut réglé alors que
parmi les enfans de ces regulo , on en choisiroit tou
Jours un pour succéder à son père dans la même dignité,
Outre ces trois dignités
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établit encore quelques autres qui leur sont inferieures, et se donnent aux autres enfans qui s'en rendent les plus dignes. Ceux du quatrième degré s'appellent Peit-sé; ceux du cinquième, Cong, et ainsi des autres. Ce cinquième degré est encore au - dessus de tous les plus grands mandarins de lEmpire.
Les autres qui suivent n’ont point, comme les précédens, des marques extérieures qui les distinguent des mandarins, soit dans leurs équipages, soiu dans leurs habits; ils ne portent que la ceinture jaune, qui est commune à tous les princes du sang, tant à ceux qui possèdent des dignités, qu’à ceux qui n’en Ont pas; mais ceux-ci ont honte de la faire paroître, et ils ont coutume de la cacher lorsque leur indigence les met hors d’état d’avoir un équipage convenable à leur rang et à leur naissance.
Parmi les regulo dont je parle, il y en a un du troisième ordre , nommé Sono , âgé de soixantedix-sept ans. Il descend de l’aîné des empereurs qui ont régné jusqu'ici. La famille dont il est le chef est très-nombreuse. Il a eu treize fils, dont one vivent encore , et. ont tous des enfans, et seize filles, qui, presque toutes, ont été mariées à des princes mongols ou à des mandarins de Pekin : car selon la loi des Mant-cheoux , ils ne peuvent s’unir par le mariage avec des princes du même sang.
Le troisième des fils de ce regulo s'étant signalé par sa sagesse et son habileté, non-seulement äans les emplois militaires, mais encore dans la connoissance des livres chinois et tartares, l'Empereur lui en témoigna sa satisfaction en l’élevant à la dignité de cong (regulo du cinquième ordre }; il lui assigna en même temps les honneurs et les appointemens attachés à cette dignité ; et ce qui le flattoit encore plus, c’est que l'Empereur, donnoit par-là à connoître quil le destinoit à être le successeur de son père,
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L'occupation de ces princes, en remontant du cinquième ordre jusqu’au premier, est pour l’ordinaire d'assister aux cérémonies publiques, de se montrer tous les matins au palais de l'Empereur, puis de se retirer dans leur propre palais, où ils n’ont d'autre soin que celui de gouverner leur famille ; les mandarins et les autres ofliciers dont l'Empereur a composé leurs maisons; il ne leur est pas permis de se visiter les uns les autres, n1 de coucher hors de la ville sans une permission expresse. Chacun voit assez Pour quelle raison on les astreint à une loi si génante ; il suffit de dire qu’elle leur donne un grand loisir, et que la plupart ne lemploient pas trop utilement,
Celui dont je parle , naturellement ennemi de tout amusement frivole , s’occupoit à la lecture; et ce fut la voie dont Dieu se servit pour l’attirer à la connoissance des vérités chrétiennes. C'est ce qu’il me raconta lui-même, il y a peu de mois. Je le priois de m’apprendre ce qui avoit donné lieu à sa con-
version , et quels en avoient été les commencemens. Cette demande alarma d’abord sa modestie , et la peine qu'il en ressentit > Parut sur son visage, Après avoir rêvé un peu de temps : « Puisque vous le vou- >» lez, me dit-il, je vous en ferai l’histoire en peu » de mots. Je vous avoue que j'a: honte d’avoir si & long-temps résisté à la voix de Dieu, et d’avoir » Tegardé comme des inventions humaines ses plus » redoutables mystères, Je commençai par feuilleter » les livres les plus estimés des Chinois » et qui sont » entre les mains des lettrés : ensuite l'envie me » Prit de lire pareillement ceux des sectaires, des » Hochang et des Taosse, pour me mettre au fait » des raisons qui les Portent à vivre d’nne manière » Si différente du commun des hommes. Je trouvai » CES ouvrages semés d’obscurités ; je n’y voyois ni » Principes suivis, ni raisons solides sur les points
les plus essentiels. Je m’en prenois alors à mon peu d'intelligence ; je recommençois mes lectures avec plus d'application ; je consultois ceux de ces sectes qui passoient pour habiles; je disputois, je proposois mes dificultés ; mais leurs réponses ne me satisfaisoient pas ; je ne voyois pas même qu’ils s’accordassent ensemble sur le châtiment des méchaus ni sur la récompense promise aux gens de bien; enfin, rien ne me contentoit. Dieu permit qu’un jour je passai par la foire d’une pagode. J ‘y vis de vieux livres exposés en vente. L'un de ces livres avoit pour titre, de l'âme de l’homme ; ma curiosité fut piquée : je fis signe à un de mes gens de l’acheter , et je me rendis à mon palais, où à peine arrivé , je me mis à le lire. Je trouvai que le style en étoit bien différent des ‘autres que j'avois déjà lus; mais je n’en comprencis ni le sens ni les conséquences , et les difficultés se présentoient en foule à mon esprit.
» J'envoyai chez les libraires chercher de semblables livres qui pussent me donner uelque éclaircissement. Les libraires, qui n’en étoient pas fournis, répondirent qu'on n’en trouveroit qu’au tien-tchou-tang, c'est-à-dire, à l'église, Je pris ce nom pour celui de l'enseigne du lien où l’on vendoit ces sortes de livres; car quoique je susse en général qu’il y avoit des Européens à P:kin, je n’avois jamais parlé à aucun d’eux , et je ne savois pas même que le lieu où ils demeuroient s’appelât dien-tchou-tang.
» J'ordonnai donc à un domestique d’en aller acheter ; il revint bientôt avec quantité de livres
u'il m’apporta, en me disant qu’ils ne se venes pas, mais que les Européens les donnoient libéralement à ceux qui en demandoient; il'm'ajouta que leurs catéchistes l’avoient fort entretenu de ces pères et de la loi qu'ils préchoient, et que j'en
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» trouverois les articles les plus importans dans les » livres dont on me faisoit présent.
» Je les lus avec empressement ; j'étois charmé » de l'ordre, de la clarté, et de la solidité des rai- » SOnnemens qui prouvoient un Etre Souverain, » Unique , créateur de toutes choses, tel enfin qu’on » ne sauroit rien imaginer de plus grand, ni de plus » parfait. La simple exposition de ses magnifiques » attribuis me faisoit d'autant plus de plaisir, que » je trouvois cette doctrine conforme à celle des an. >» Ciens livres.
» Mais quand je vins à l'endroit cù l’on enseigne » que le Fils de Dieu s’est fait homme , ie fus sur- » Pris que des personnes, d'ailleurs si éclairées, >» Eussent mêlé à tant de vérités, une doctrine qui » me paroissoit si peu vraisemblable , et qui cho- » Quoit ma raison. Plus j'y réfléchissois, plus .je » trouvois de résistance ‘ans mon esprit sur cet ar- » cle; c'est qu'alors je regardois un mystère si su- »» blime des Yeux de la chair, et je n’avois pas en- » Core appris À captiver ma raison sous le joug de » la foi. Enfin, je Communiquai ces livres à. mes » frères et à mes parens; ils donnèrent lieu à de fréquentes disputes; nous allâmes plusieurs fois à » l'église pour éclaircir nos doutes, et fixer nos in. » Certitudes; nous conférâmes souvent avec les pères »» €t avec les lettrés chrétiens : leurs réponses me » Paroissoient solides, et mes doutes ne se dissi-
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.» Poient point, Je composai alors deux volumes,
» OÙ je ramassai tous les motifs qui nous portent À » Croire les révélations divines, et ce que j’avois lu
de plus clair et de plus pressant dans les livres de la religion chrétienne, J'y ajoutai les difficultés qu'on peut y opposer, et les réponses qui les éclair. » Cissent, Je donnai à ce petit ouvrage l'ordre et » l'arrangement qui me parurent les plus naturels, » Kayant d'autre vue que d'achever de me con.
» Vaincre moi-même, et de convaincre ceux de ma >» famillé qui m'’attaquoient vivement. Je ne vous » dis rien des fréquentes disputes que nous avons » eues ensemble en Tartarie, vous les savez; enfin » le Seigneur a jeté sur moi des regards de misé- » ricorde, ei je me croirois le plus heureux des >» hommes, si le régulo mon père se rendoit atten- >» tif à la voix de Dieu qui l'appelle. Nous adres- >» Sons pour cela à Dieu des prières continuelles; » Obligez-moi, vous et les autres pères, d'offrir >» aussi le saint sacrifice à la même intention. ,,
Ce peu de paroles me suffisoit; mais il ne vous sûffit pas, mon révérend père, et vous attendez sans
doute que je vous expose quelle sorte de difficultés *
rendoient son esprit flottant et incertain, et donnérent lieu aux disputes que nous eûmes ensemble en Tartarie. Voici comme la chose se passa.
Il y a environ douze ans que ce prince suivit l'Empereur en Tartarie pour la grande chasse d’automne. Il sut que j’étois du voyage. Il ordonna à ses gens de remarquer dans quel endroit on placeroit ma tente, et de faire dresser les siennes aussi près de moi qu’il seroit possible , sans néanmoins faire paroitre aucune affectation. Il avoit lu alors presque tous les livres composés en langue chinoise sur la loi de Dieu , et il s’en étoit souvent entretenu avec ceux qu'il avoit cru être au fait de ces matières. Il vint donc un jour dans ma tente avec le douzième de ses frères, jeune homme de dix-sept ans. Il me déclara d’abord que s’il entroit en dispute avec moi, ce n’étoit pas à M de me contredire, ou de faire parade du peu qu’il savoit, mais uniquement pour dissiper ses doutes et s’éclaircir des vérités qu'il avoit peine à comprendre ; que pour cela il me prioit de ne pas perdre le temps à lui prouver des choses dont il étoit persuadé, comme, par exémple, l'existence de Dieu, créateur de toutes choses, etc. Mais voici,
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m'ajouta-t-il, ce qui me révolte, et à quoi j'ai de la peine à me rendre,
Sur cela il me proposa ses difficultés sur l'incarnation du V : ve, sur l'inégalité des conditions, sur les aflliction: des justes et la prospérité des méchans, sur la prédestination, sur l’eucharistie, sur la confession auriculaire, sur le pouvoir du Pape, sur les indulgences et l'application qui s'en fait, sur les possédés et les maisons infestées du démon, et sur plusieurs autres articles, qui me firent dès-lors espérer que sa conversion n’étoit pas éloignée , et que Dieu vouloit se servir de lui pour en faire entrer plusieurs autres dans la voie du salut.
I est inutile de vous rapporter ici les réponses que je lui fis, conformément à ce que la théologie enseigne , et dont vous êtes aussi bien instruit que moi; mais je dois dire en général, que ce ne sont pas toujours les meilleures raisons qui persuadent les infidèles, quoiqu’ils n’aient rien à y opposer; ce sont souvent certaines paroles, dites comme au. hasard, qui les frappent, et dont Dieu se sert pour les attirer à lui, et pour faire comprendre aux ministres de sa parole , que le changement des cœurs et la conquête des.âmes sont uniquement l'ouvrage de sa miséricorde. (
À la fin de nos conversations, je lui dis qu'il ne devoit point s’imaginer qu'il fût le premier qui eût formé de semblables doutes, ni que les réponses que je lui avois faites fussent de mon invention. « Les >» Européens, lui ajoutai-je , avant que de croire et >> d’embrasser la religion chrétienne, formèrent les »» mêmes difficultés, et de plus fortes encore : mais » enfin ce merveilleux assemblage de motifs que »» nous avons de croire , les détermina, avec la grâce » de Dieu, à se rendre, à s’humilier, et à soumettre » leur esprit à des vérités qui sont au-dessus de la » raison humaine ; ils ont douté et pour eux et pour
» VOUS, soyez en repos de ce côté-là, et cessez d’être >» ingénieux à chercher de fausses raisons pour vous » dispenser d’obéir à la voix de Dieu qui vous ap- » pelle, et qui vous presse Par cette inquiétude même . » Que vous éprouvez. Il fait les premières avances » Sans avoir besoin de Vous, et vous reculez comme #» Sl ÿ avoit quelqre chose à perdre, ou quil voulût »: VOus surprendre . sachez que le comble du malheur » Pour vous, seroitque Dieu cessät de vous solliciter, » €t vous laissät dans cette malheureuse tranquillité, » laquelle seroit suivie après la mort, de peines el » de supplices qui ne finiront jamais.
» Mais aussi de votre côté faites au moins un pas » Pour répondre aux invitations de votre Dieu. Vous » N'approuvez pas la polygamie; vous dites qu'on » Peut se passer de plusieurs femmes; vous dites » bien, agissez donc conséquemment ; commencez » Par mettre ordre à cet article; disposez - vous >» par-là à recevoir de plus grandes grâces, qui » feront disparoître vos difficultés et vos doutes. » Jusqu'ici vous n'avez fait que disputer , que mul- » Uplier vos doutes, et envisager le passage de l’état » OÙ vous êtes actuellement, à celui des Chrétiens, » Comme s'il étoit gardé par des monstres dont yous » n’osez approcher, c’est-à-dire, que vous manquez » de lumièrés et de forces, et qu’il faut les demander » à Dieu avec ferveur et persévérance : je le fais, » dit-il, tous les jours; continuez , repris-je, et » Soyez Sûr que vos prières seront exaucées, à Quand il fut de retour de Tartarie, il entretint souven® le regulo son père et ses frères de l'excel-lence de la religion chrétienne. 1] leur parloit avec force et en homme pénétré des vérités qu'il leur annonçoit; il les pressoit d'examiner du moins les principes qui appuyoient ces vérités ; enfin, il leur faisoit sentir que rien n’étoit pour eux d’une importance plus grande, puisqu'il s agissoit ou d’un bon-