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Lettres édifiantes et curieuses sur l'Algérie

Je suis arrivé sur la terre d'Afrique , mercredi 6 courant p à 4 heures et demie du matin. Le hâti--. ment à vapeur YAchéron^ sur lequel je montai joyeusement , le dimanche^ à % heures , après avoir cëlébré la sainte messe ^ se mit en marche vers le4 dix heures et demie. Il y avait à bord prés de 1 00 militaires et quelques colons.

Bientôt le bâtiment dépassa la belle rade de Tou^ Ion > et se lança en pleine mer ; une demi-heUre après^ nous fûmes accueillis par un temps affreux ^ le bâtiment ne pouvait presque paS marcher ^ il faisait à peine une lieue à Theure. Tout Téquipage tomba malade; de vieux marins eux-mêmes n« purent résister à ce qu'on appelle le mal de mef s tout le monde se retira dans les cabines pour so

coucher, ilélait impossible de se tenir debout ^ tant on était malade. Les militaires se couchèrent sur le pont f enveloppés dans de grosses couvertures.

Le commandant du navire eut un soin tout particulier de moi , il me donna son domeslique qui ne me quitta pas; il m'avait fait préparer une chambre très-propre à côté de la sienne. Il venait de temps en temps me demander de mes nouvelles^ me dire que le temps devenait toujours plus affreux. Mais j'étais tellement malade que je n'avais pas même le sentiment de la peur. Je faisais quelques prières dans le fond de mon cœur ^ qui est toujours dans le calme le plus parfait. Ce mauvais temps nous accompagna jusqu'aux îles Baléares, devant lesquelles nous passâmes dans la nuit du lundi au mardi. La matinée du mardi fut belle ; la mer devint trèscalme: le bâtiment regagna bientôt par sa vitesse le temps qu'il avait perdu le jour précédent, et le mercredi , à 4 heures du matin , par un beau clair de lune ^ on aperçut la terre d'Afrique ; une demiheure après, nous étions sous les murs d'Alger, qui offraient l'aspect d une carrière de pierres blanches. Nous ne débarquâmes que sur les huit heures.

J'allai de suite à la cathédrale remercier le bon Dieu de mon heureux voyage , et le prier de bénir mon ministère sur cette terre étrangère.

Je ne vous dirai pas l'impression que j'ai éprouvée en mettant le pied sur cette terre infidèle ; elle est indéfinissable. Je sentis surtout mon cœur se serrer, en voyant pour la première fois ces indigènes de

tontes les couleurs, bizarrement vêtus, encombrant le port et les rues étroites de la ville , qui ne ressemble à aucune ville de France.

Plus tard je vous donnerai quelques détails sur cette ville si étrange par l'agglomération de tout ce que les nations ont produit de plus singulier, au physique comme au moral.

Monseigneur TEvêque me reçut comme un vieil ami.Le premier jour, il me fit faire une promenade en voiture à Mustaplia , magnifique campagne sur les bords de la mer , aux portes d'Alger , et nous fîmes ensuite le tour de la ville à pied et au dehors , dans des chemins bordés d'orangers aussi gros que les plus beaux arbres de la Touraine , de palmiers et de bananiers magnifiques. Les haies sont partout formées d'alpês et de lauriers-roses ; il fait maintenant ici aussi chaud qu'aux beaux jours de mai en Europe.

Ce pays a vraiment l'aspect d'un paradis terrestre, mais il n'est pas cultivé; nous étions arrêtés souvent dans notre route par des caravanes de chameaux ^ conduites par des Arabes en guenilles qui viennent approvisionner la ville.

Hier, Monseigneur me conduisit en visite chez les notabilités françaises. M. Yalée , maréchal gouverneur y me reçut de la manière la plus aimable j c'est un homme profond , consciencieux , habile surtout; il gouverne l'Algérie comme le roi le plus absolu ; c'est l'homme qu'il faut à la colonie; 1/ désire surtout que la religion s'établisse; et soitres

pectde partout ; il veut multiplier les croix et les chapelles à Alger. Monseigneur peut faire tout ce qu'il voudra avec un tel homme 5 il vient de faire choisir la plus belle mosquée de Gonstantine , pour en faire la plus belle église catholique de la colonie 5 il a demandé à Monseigneur de m'envoyer pour fonder cette nouvelle Eglise.

La chose va se décider incessamment. Je crains seulement que Monseigneur n'ait besoin de moi pour un ministère plus urgent. J'attends donc la volonté du bon Dieu. Je s.uis on ne peut plus heui^eux. La mission de l'Algérie se présente à moi sous l'aspect le plus magnifique ; elle est pourtant hérissée de difficultés dont on ne peut se faire l'idée que Sur les lieux. Car tout est extraordinaire ici : tout étonne , tout bouleverse les idées ; c'est une mission comme il n^en a peut-être jamais existé* L* Algérie est, dans ce moment^ dans une situation exception* nette y il n'y a que Dieu qui puisse débrouiller ce chaos, et, au premier coupd'œil, on reconnaît Tinsuffisance des raisonnements , des moyens humains: c'est ce qui ranime la confiance de celui qui ne s'appuie que sur Dieu seul.

Aujourd'hui, nous avons été idsiter la fameuse Casbah , dernière habitation du Dey. C'est un composé de grandiose et de mesquinerie , comme tous les édifices publics de la ville. Plus tard^ si je le puis y je vous ferai la description de ces édifices , qui du reste se ressemblent tous. Le palais de l'évéché que nous habitons est un des plus beaux palais

de la Tille. On y voit des pavés , des escaliers ^ des colonnes torses , en marbre blanc. Les murs sont revêtus en carreaux de faïence de diverses cûuleuri8i| avec qudques sentences du Coran écrites en arabe, La cathédrale est une assez belle mosquée. La première nuit, je fus éveillé à trois heures du matia par les cris d'un marabout qui appelait ses pauvre^ musulmans à la prière , du haut de son m^aret ^

vis«^à-»vis de la fenêtre de ma chambre Mon cœur

se serra douloureusement Et moi aussi je me mi^

à prier , pour que ces infortunés s'éveillent de c^ long et profond sommeil de Tinfidélité et du fanatis* me où ils dorment depuis si longtemps. Unissez \qs prières aux miennes , pour que Dieu , par Tinterir cession de sa divine Mère , la douce et miséricor-<p dieuse Marie p bénisse nos travaux sur cette terre inculte ) qu'il nous éclaire , qu'il nous soutienne et nous console.

Conitantine , 37 février 1 830.

Mon cher ami ,

Monseigneur s'est décidé à m'envoyer à Constattine^ comme la ville la plus importante de la colonie après Alger , et où aucun prêtre n'avait encore paru depuis plus de 1400 ans. C'est une ville tout à fait africaine , située dans l'intérieur des terres , au delà du petit Atlas^ entre la mer et le grand désert Sahara qui fait partie de ma juridiction. Le grand

Cheik qui commande les nombreuses et vaillantes tribus du désert et la grande tribu des Moabites , est venu très-humblement me.demander l'amitié du grand marabout des Français 5 il m 'a protesté ^ en prenant ma main et la pressant sur son cœur , qu'il m'aimait beaucoup , et qu^il serait bien content de me voir dans son désert. Je lui ai répondu qu'étant le ministre du Dieu qui est le père de tous les hommes , j*aimais tous les Arabes comme mes enfants. Je suis allé le lendemain faire visite au hakeur ou gouverneur de la ville de Constantine , qui m'avait déjà prévenu en venant me voir le jour même de mon arrivée, avec le kalife Ben-à- Issa, le commandant en chef des armées d'Achmet- Bey. C'est lui qui défendait Constantine, quand les Français l'ont prise. Ces deux grands personnages m'ont témoigné la plus vive satisfaction de me voir au milieu de leurs peuples ; ils veulent aussi à tout prix être de mes amis. Le hakeur y Sidi hamonda^ voulut m'accompagner lui-même à pied , chez son père , vieillard de plus de 80 ans , qui est le chef suprême de la religion de Mahomet dans ce pays. Ce respectable vieillard me reçut aussi très-cordialement, et voulut me faire prendre avec lui du café et des confitures; il me fit asseoir sur un tabouret : • car il n'y a point de chaise chez les Musulmans. Il était assis lui-même sur un tapis , à la manière des Turcs , à terre; devant lui une espèce de cassolette pour faire brûler des parfums^ autour de lui des livres de toute grandeur. Il me parla de Jésus-

Christ, quelle regardent comme un grand prophète. Us pensent que c'est la religion de J -C. qui domine maintenant celle de Mahomet^ et ils se rési* gnent.

J'ai diné hier avec tous les grands personnages de la yasie province de Gonstantine^ que le général avait invités chez lui ; ce sont les chefs de toutes les tribus , et les gouverneurs des villes. J'ai été enchanté de leur attachement ^ de leur dévouement pour la France. Ce sont vraiment nos amis : seulement les peuples qu'ils commandent ne sont pas toujours aussi faciles à gouverner que des peuples civilisés ; pourtant, c^est le point le plus important que la soumission et l'amitié même de ces fiers et nobles chefs.

Je vais reprendre ma narration depuis que je vous ai écrit d'Alger, le 8 courant. J'en suis parti deux jours après pour Constantine. On ne peut pas y aller d'Alger par terre , le pays n'étant pas assez sûr, et manquant totalement de route. Je m'embarquai donc I encore sur VAchéron: nous primes terre à Bougie , '"qui est une petite ville avec un joli port; les] Arabes l'ont abandonnée aux Français qui, lors de sa prise, avaient massacré une partie des habitants, et brûlé ou démoli une partie des maisons , de sorte que cette ville n'est presque plus qu'un monceau de ruines. J'y ai remarqué quelques antiquités romaines. On en trouve à chaque pas sur le littoral d'Afrique et dans l'inférieur des terres. De Bougie à Slora et Philippe-

ville, il y a à peu près trente lieue$< Nous débarquâmes à Stora qui est le Sinus Numidicus des Hoins^ins. On remarque sur le riyage, absolument désert ^ de magnifiques ruines romaines qui attestent que Stora était autrefois un port considérable. De Stora à Philippeville il y a une petite demi-lieue> m côtoyant la mer sur le flanc de montagnes presque taillées à pic , et pourtant] couvertes d'orangers f de myrthes y qui sont ici de gros arbustes | cA d'arbres à liège. Philippeville n'est qu'un amas de cabanes en bois , construites par l'armée française qui a là un camp considérable , et par les Qolons qui sont à peine cinq cents y tous mar-p abands de comestibles ou de vin. A PhilippeyiH^ on croit être dans une ville romaine qui vient d'être détruite par quelque tremblement de terre. Vous savez que c'est V ancienne Rusicada des Romains. Cette ville a dû être considérable ^ à en juger par les ruines immenses qui couvrent le sol. Ce sont des pans de muraille j, des voûtes, des fûts de colonnes renversées , de belles citernes ta*ès-bien conservées^ des aqueducs^ un cirque presque entier, des arènes^ etc. La situation de côtte ville est charmante ; je ne doute pas qu'elle ne devienne par la suite la plus belle ville Franco- Africaine de toute la régeace d^Alger.

Le jour de mon arrivée à Bône, le général de Guingré, qui est gouverneur de cette ville, voulut m'accompagner lui-même à Hyppone ^ avec son aide-de-camp M. Gay , et un détachement de chas-

— raseurs ^'Afrique ^ tous à cheval. On me fit monter un cheval arabe , et je traversai ainsi, en soutane et chapeau tricorne, toute la ville] de Bone, ail miliw de cette honorable et brillante escorte en^ vironnëe d'une foule de curieux tant Européens qu'Indigènes , qui étaient tous ébahis de Thonneur qu'on rendait au Marabout ou Muphti Froncés : c'est ainsi qu'on m'appelle.

Il y a à Bône , depuis quelques années , un prêtre catholique : j'en ai amené avec moi un second pour lui servir de vicaire.

Revenons à Constantine. C'est une ville qui compte 25,000 indigènes et une garnison fran<* çaise de trois mille hommes ; il y a à peine quatre eents colons* Mais cette ville est appelée à devenir par la suite la plus importante de la colonie. Elle est bâtie sur un énorme rocher, et ressemble à un nid d'aigle. Aussi bien les aigles , les vautours sont aussi communs ici que les corbeaux en Fran* ce. Il y a également beaucoup de cigognes qui font leur nid sur les toits des maisons de Constantine, comme nos hirondelles ^à la grande fe^* nêtre de l'église des Carmes , sur la rue FauU LfOuis-Courrier.

C'est de Philippeville qu'on part pour se rendre à Constantine , mais je devais aller à Bône aupa^ ravant , à vingt-cinq lieues de là par mer. Ce qui m'attirait puissamment dans cette ville, c'était Hfppone , la ville du grand s. Augustin , doilt les ruines sont à ua petit quart de lieue de Bône ,

à l'embouchure de la Seybouse^ qui offrait un beau port dans le temps que cette ville existait. La mer s'est un peu retirée , et le port est maintenant à Bone^ ville de 8^000 ftmes^ tant indigènes que colons. Je ne saurais vous dire le saisisse^ ment et la sainte émotion que j'éprouvai, en embrassant cette terre que le grand s. Augustin [«avait arrosée de ses larmes et de ses sueurs. Monseigneur d'Alger m'avait confié la relique de ce grand Saint, que le pape lui a donnée : c'est la seule qu'il y ait en Afrique : je la plaçai sur un monceau de ruines , là où les indigènes mahométans vont, tous les mercredis, prier le grand Roumi ou Chréiien qui leur apparaît , disent-ils , souvent avec sa grande tunique blanche^ et qu'ils regardent comme le protecteur de leurs biens , de leurs enfants , etc. J'ai trouvé là des fleurs, de petites branches de lauriers-roses, et des charbons éteints placés dans un plat de terre, que ces pauvres gens avaient déposés dans cet endroit pour honorer le grand Roumi. J'ai pensé que ces ruines étaient peut-être celles de son église ou de son modeste palais épiscopal. J'ai pris un peu de cette terre, et j'ai aussi cueilli une feuille d'acanthe qui s'élevait au milieu d'une crevasse de mur renversé. Je vous envoie une partie de cette feuille d'acanthe dans cette lettre. Je restai trois jours à Bone , et, tous les jours, j'allais prier et me promener pendant plus de deux heures sur les ruines de ma chère Hyppone. Je la quittai en pleurant , un soir par un beau

clair de lune : et de la mer , sur cette frêle barque qui m'éloignait d'elle ^ je lui disais adieu comme à UQ ami qu'on quitte après avoir lié avec lui une première et vive amitié. Nous eûmes bientôt atteint notre bâtiment qui nous attendait en pleine mer, et le lendemain matin je débarquai à Pbilippeville , d'où je repartis, à dos de mulet, et escorté de deux cents soldats , pour Gonstantine qui est à trois jours démarche de là , et au milieu de hautes montagnes. Je Tais mettre mon église de Gonstantine sous le vocable de Marie , notre bonne et tendre mère, et je vais avoir le bonheur d'y célébrer la première messe après demain, dimanche 3 mars. Ge sera une messe militaire à grand orchçstrei Nous chanterons le Feni Creator avant de commencer, et nous terminerons par un Te Deum solennel et un Sub tuum. Quelle messe que celle-là!.... depuis peut-être plus de quatorze cents ans la victime immolée pour le salut du monde n'est pas descendue à Gonstantine. Que de grâces à demander ! que de réflexions , que de sentiments se pressent en foule , à la pensée de cette touchante cérémonie!.... mon Dieu, soyez béni!.... Marie! oh Marie , venez à notre secours!.... mon cœur bat bien fort ! mes larmes coulent! je ne peux vous en dire davantage.

Adieu , toujours votre dévoué ami.

GoDftanUiM, l«v taan 18^.

Mon bien cher ami ,

Je fais arranger dans

ce moment la grande et belle mosquée du palais d'Achmet-Bey , souverain détrôné de la province de Constantine p pour en faire une première église paroissiale dont je serai le premier curé. G'estaprès demain dimanche que j'aurai le bonheur de bénir cette mosquée , d'en faire un lemple catholique^ et d'y célébrer la première messe , d'offrir la précieuse victime de notre salut. Ce soleil divin qui éclaire tout homme venant au monde , va descendre pour la première fois depuis I4OO ans au milieu d'un . peuple qui ne le connaît plus , et qui est bien profondément plongé dans les ténèbres et les ombres de la mort. Fuisse le Sauveur du monde éclairer et sauver ces infortunés enfants d'Ismaêl et de Ma-* homet!

Le général y baron de Galbois , gouverneur de la province de Constantine et de Bône m'a reçu avec la plus franche cordialité ^ il a voulu que je partageasse sa table et son logement^ qui est le palais de l'ancien Achmet-Bey ; je loge da^^s la chambre même duBey > meublée telle qu'elle était quand il l'habitait^ je couche dans son lit même; rien Jdc plus magnifique que ce palais : c'est le plus beau de toute l'Afrique 5 il ne le cède même , dit-on,

qu'à celui du grand sultan à Constantinople ; on se perd dans cette forêt de colonnes en marbre blanc j dans ces jardins d'orangers où Ton voit de tous côtés jaillir des fontaines qui retombent dans de beaux bassins en marbre : tous les murs et tous les appartements du palais sont revêtus de carreaux en faïence peints de toutes les couleurs, tous les pavés sont en marbre blanc, etc. Je vous donnerai plus tard d'autres descriptions du pays , des mœurs, des habitudes^ etc.. Les maisons de la ville sont généralement laides , mal bâties ^ elles n'ont point de galeries ni de terrasses comme à Alger , elles sont couvertes en tuiles ^ les rues sont malpropres et mal pavées } la ville est située sur le haut d'une montagne et entourée de montagnes encore plus élevées, et couvertes de neiges en ce moment , en sorte qu'à Constantine il fait maintenant froid comme en France.

Les campagnes sont belles , mais point cultivées. De Philippeville à Constantine , dans un espace de 22 lieues , on ne trouve pas une maison 5 il en est ainsi de presque toute l'Afrique : il n'y a que quelques petites villes éparses çà et là j c'est un pays vraiment sauvage. On aperçoit à des distances fort éloignées , sur quelques versants de montagnes , quelques Douhairs ou tribus, logeant sous des tentes couvertes en peaux de chameau. Pour aller de la mer à Constantine , il m'a fallu trois jours de marche à dos de mulet , dans les montagnes , couchant le soir sur la terre sous les camps fran-

çais échelonnés sur la route. ( J avais pris la précaution de porter un matelas et une couverture^ de sorte que je n'étais pas trop mal couché.) Dès les premiers jours de mon arrivée à Gonstantine , j'ai fait des visites aux notabilités indigènes , au gouverneur de la ville, Sidi hamonda, et aux chefs des différentes tribus de la province «^qui ont tous leur palais en ville ^ ils m'ont tous reçu avec des démonstrations de joie , des protestations d'amitié extraordinaires. Dans tout cela il y a bien de l'exagération orientale.

Hier le général les [a invités [à diner , au nombre de neuf. A leur tête se trouvait le akem sidi hamonda , gouverneur de Gonstantine , dont les ancêtres ont gouverné depuis plus de 1 300 ans ^ on ,les appelle les Montmorency de l'Afrique. Rien de [plus noble que la figure de ce akem , âgé de 32 ans , et celle du Califia ben cissa , gouverneur de Sahal^ ancien généralissime des armées d'Âchmet- Bey^ etc. etc.^ Leur costume était delà plus grande richesse. Dans ce diner ^ ils n'ont bu que de l'eau , en fidèles observateurs de la loi de Mahomet, qui leur interdit le vin. (Quelle leçon pour les catholiques!) Le général avait fait faire une tour en sucrerie^ dont les créneaux étaient des croissants et le milieu une belle croix. Il distribua tous ces croissants aux Arabes , qui les croquèrent pieusement. La croix seule , ce signe du salut du monde, resta debout.. •• et nous tous catholiques qui étions à la table ^ nous nous écriâmes sponta-

nément : honneur à la Croix ! et moi^ tout ému el pieusement orédule, je tirai de ce jeu du hasard^ un heureux augure pour Fayenir de notre sainta religion dans ce pays.

Je TOUS écris dans la nuit , tout harassé des fati-« gués de la journée. Je ne sais pas trop ce que J9 vous dis. Je me porte à merveille : il parait que l'air de T Afrique , surtout le climat de Constantine, m'est fort bon.

GonsUiHine » 23 avril iê».

Monsieur et bien cher ami ,

Beaucoup de choses se sont passées depuis trois mois que j'ai quitté Tours j je voudrais pouvoir vous les dire toutes et épancher mon cœur daal le vôtre ; avec quelle effusion , avec quelle confiance je le ferais ! J'en ai tant de besoin ! tant de sentiments divers ont rempli mon âme depuis que je suis en A frique ( le pays des conti'astes les plus ex-* iraordinaires , pays de merveilles et de déaeachanr^ tements)! En France, on n'a pas d'idées justes sur l'Algérie ; je n'essaierai pas de les rectifier , la tàch^ serait trop difficile. Je ne v(\us parlerai donc que de ce qui me concerne.

Je me hâte de vous dire que je suis fort heureux , malgré les petites épreuves que le bon Dieu m'a fait subir. D'abord , j'ai ressenti une grande peine €U quittant une paroisse que je chérissais du tond

de râme^ et que je chérirai toujours. Dieu seul sait le bouleversement étrange £[ui se fit dans mon cœur, en m'arrachant à cette ville de Tours qui était devenue ma seconde patrie; un déchirement plus grand encore m'attendait à Lyon , lorsque je mis le pied dans le bateau qui devait m'éloigner du berceau de mon enfance , de mes vieux amis et de ma chère famille ; mais j'étais calme et même joyeux en montant à bord du bâtiment qui devait me transporter de la terre de France en Afrique. J'arrivai à Alger après trois jours d'une heureuse traversée. En débarquant j'étais triste ; je sentis mon cœur se resserrer sans' savoir pourquoi.

Monseigneur d'Alger me reçut amicalement.

Dans une visite que nous fîmes au maréchal Valée , la Providence voulut qu'on parlât de Constantine. Aussitôt je dis au maréchal que si Constantine avait besoin de prêtre, j'irais volontiers : il me répondit que je lui ferais plaisir si je voulais y aller j mais qu^il y avait peu de colons dans cette ville, qui était tout à fait arabe ; que j'y manquerais de tout, et qu'il fallait y porter jusqu'à mon lit, et surtout beaucoup d'argent ^ parce qu'il y faisait très-cher vivre , et que le gouvernement ne me donnerait rien qu^n logement et une mosquée pour la transformer en église. Je me résignai à tout , et j'insistai pour partir dès le lendemain , si Monseigneur le permettait. Monseigneur n'était pas d'abord de cet avis; pourtant il céda aux instances du maréchal et aux miennes , et le len-

demain je m'embarquai pour Bone

•••Je viens de faire un second voyage à Hyppooe avec Monseigneur que je suis allé prendre à Stora ou Fhilippeville y pour le ramener ensuite à Gonstantine. Monseigneur a eu le bonheur de célébrer la sainte messe sur ces ruines précieuses dllyppone, et moi j'ai eu l'insigne faveur d'y communier avec les sœurs de la Charité^ dites de Saint-Joseph^ que je viens d'établir à Gonstantine.

Monseigneur a écrit, sur les ruines mêmes d'Hyppone, une lettre qu'il doit adresser à tous les évêques de France, pour les engager à souscrire poiu» chacun cent francs , afin d'élever sur ces lieux une chapelle en l'honneur du grand saint Augustin. Je pense que tous les prélats français s'empresseront de répondre à cet appel •

Vous voyez déjà que le bon Dieu m'a consolé; il a daigné m'envoyer à Gonstantine pour relever les ruines de cette antique Eglise ; mais il a voulu que je vinsse ici comme un apôtre; je ne reçois aucun traitement ni du gouvernement, ni de personne. Monseigneur n'a, pour toute TAlgérie, que le traitement , de neuf prêtres sans aucuns titres personnels , que celui de trois chanoines et de six prêtres desservants. Les trois chanoines sont MM. Pelletan , vie. gén. , Dagret^ secrétaire, et Montérat, curé. Les six autres prêtres sont : un vicaire de la cathédrale d'Alger , un aumônier des hôpitaux , un curé et un vicaire à Oran , et un curé et un vicaire à Bône.

Tous les autres prêtres , et nous sommes encore sfat ou sept , ne sont pas payés , et le gouvernement àe parait pas disposé à venir à notre secours, malgré les demandes réitérées de Monseigneur à ce sujet. Aussi Sa Grandeur a eu recours à la Propagation de la foi. Ces messieurs du conseil lui ont répondu que nous ne serions compris que Tannée prochaine dans la répartition des fonds; parce que la distribution de cette année était faite. Nous voilà donc, dans l'Algérie, réduits à la condition des missionnaires de la Chine ou des déserts de l'Amérique. Je réclame en particulier votre haute et puissante protection pour notre pauvre église naissante de Constantine. Je n'ai de linge et d'ornements que ceux que j'ai apportés de France, point de croix, point de chandeliers, point d'ostensoir ni de bénitiers , etc.... C'est ma belle croix et mon beau christ d'ivoire que j'ai placés sur l'autel, et ma jolie petite statuette delà sainte Vierge, que les bonnes dames du Refuge m'avaient donnée, et que j'ai placée sur un petit tronçon de colonne en marbre blanc , qui font le phis bel ornement de notre pauvre église. J'ai désiré que celte nouvelle et première église de Conslaniine lût sous le vocable de la sainte Vierge ^ de Notre Dame des sept^donleurs. Monseigneur l'a bien voulu , et il vient de la consacrer sous cet aimable nom de Marie !.... Oh! que nous serons puissants avec une si grande protectrice , une s^ bonne patronne!.... J'ai déjà établi la récitation du

chapelet, totli le« dimanches après vêpres. Puis nous chantons des cantiques avec nos bonnes religieuses, quelques pieux militaires et quelques excellentes dames d'officiers. Les Arabes viennent en foule à nos cérémonies , et ils paraissent stupëfelts de tout ce qu'ils voient, de tout ce qu'ils entendent ^ ils prennent de l'eau bénite et se mettent à genoux comme nous , et remuent aussi les lèvres quand ils nous voient prier. Ils sont très-curieux , ils veulent que nous leur rendions raison de tout ce qu'il y a dans l'église. Le dimanche de Pâques, les grands personnages du pays et de toute la vaste province de Constantine^ avec les chefs du grand désert de Sahara , s'étaient donné rendez-vous dans notre église. Ils furent émerveillés de la tenue de nos militaires , de la musique et surtout des ornements dont j'étais revêtu en disant la sainte messe. Ils écoutèrent avec la plus grande attention le petit discours que je fis , comme s'ils l'avaient compris. Je parlai beaucoup d eux , et les interprètes leur rendirent parfaitement mes paroles ; ils s'épuisaient en remercîments après la messe ^ et versaient des larmes de joie en me baisant les mains. Ils voulurent que je leur expliquasse ce que c'était que cette croix de Sidnaîssa (Jésus-Christ) ; cette petite statue de Leha Mariem (la sainte Vierge);puÎ8 le confessionnal^les fonts baptismaux , l'autel , etc. A toutes les explications que je leur faisaiSjils répondaient : Melih\Bezzef{ct9i trèsbon) Allah îazehoiim (que Dieu nous aime !....)

Il n'y a que quelques jours que les bonnes religieuses sont à Constantine y et tous ces bons indigènes se les arrachent; ils, les emmènent dans leurs maisons pour qu*elles voient leurs femmes malades ; car vous savez que nul homme , excepté le mari , ne peut voir une femme arabe. Elles sont toujours enfermées dans leur maison ^ et quand elles sortent , ce qui arrive rarement , elles ont le visage enveloppé d'un linge blanc ; on leur voit à peine les yeux. Les hommes et les enfants viennent se faire traiter chez nos bonnes sœurs. Le grand Gheik du désert y vient tous les jours ; il a, m'a-t-il dit^ plus de confiance aux marabotes /rancis (c'est ainsi qu'ils appellent les religieuses , saintes françaises) ^ qu'à tous les médecins du monde.

Vraiment les dispositions de ces bons Arabes , le respect , raffection qu'ils portent aux prêtres et aux religieuses, nous étonnent et qous remplissent d'admiration.

Monseigneur , qui vient de nous quitter pour retourner à Alger , en est dans l'enchautement; il me disait qu'il s'imaginait rêver , tant les choses qu'il voyait lui paraissaient incroyables. Nous ne savons pas les desseins de l'adorable Providence, sur ces peuples ; mais , en vérité , nous croirions facilement quele tempsde sa miséricorde pour eux approche.... Ijcs religieuses surtout sont appelées à faire un bien immense à ces peuples. La différence du langage est un grand obstacle au bien qu'on pourrait opérer dans ces contrées. Que n'avons-nous^ comme les Apôtres y le don des langues , et

surtout que n'avons-nous leur sainteté!

Priez, je vous en conjure, et faites prier pour nous et pour ces pauvres habitants de T Algérie. Nous nous préparons à célébrer pompeusement et, par-dessus tout, saintement, le mois de Marie à Constantine. Nos beaux cantiques de France retentiront sous les voûtes de notre mosquée catholique^ la musique des régiments viendra se joindre à nous .Nous aurons prières,salut,bénédiction;rien n'ymanquera, pas même le concours de nos Arabes , de nos Juifs, qui s'en retourneront bénis , sinon sanctifiés. Si vos bonnes âmes de Tours étaient bien aimables , elles se cotiseraient pour nous envoyer une statue de la Sainte Vierge et un Chemin de la croix ; le petit nombre de chrétiens de la pauvre Eglise naissante de Constantine , ainsi que leur pauvre pasteur, en seraient on ne peut plus reconnaissants I Si vous pouviez vous-même, Monsieur et bien cher ami , m'envoyer à Constantine, sous l'adresse du lieutenant-général, baron de Galbais, contman-' dant supérieur des provinces de Constantine et de Sône , la caisse de livres que vous m'aviez dit d'offrir de votre part à Monseigneur d'Alger , vous nous rendriez le plus important service : nous n'avons absolument aucun livre de piété ni de prières, pas même un seul catéchisme. Il a fallu que j'en composasse un pour nos enfants et pour les Arabes; ni croix ^ ni chapelets, ni médailles^ etc. Je vous en prie, venez, venez donc à notre secours.......

Je dois vous dire que , quoique je ne touche aucun traitement de personne , je n'ai pourtant man-

qné de rien depuis que j'ai quitté Tours^ D'abord^ j'avais de l'argent pour faire ma route , et il m'en reste encore un peu. Ensuite , j'ai été reçu et traité avec honneur et cordialité joyeuse dans tous les camps {rançais que j'ai traversés pour arriver à Constantine , et ici je suis jusqu'à présent hébergé et logé chez le général de Galbois , dans le magnifique palais d'Achmet-bey. Puis, Monseigneur m'a confié, quelque indigne que j'en sois, comme vous le savez , le titre et la charge de vicaire gêné* rai } et il parle de me faire revenir bientôt auprès de lui, à Alger. Je vous avoue que j 'aimerais mieuit rester à Constantine. Je suis si bien ici avec mes vingt-cinq mille Arabes et mes quatre à cinq cents colons , dont le nombre , à la vérité , s'accroît tous les jours. J'ai encore dans la province de Constant tine, à Philippeville , prés de mille colons de tous les États européens; puis plusieurs camps français où il faut de temps en temps aller exercer le ministère^ et puis encore j'aime bien mes bons Arabes. Nous n'avons' point de familles mores, qui forment^ presque seules, la population delà province d'Alger. Ces Mores sont une nation corrompue, mauvaise, tandis que nos Arabes sont les vrais descendants dlsmaël^ ils ont les mœurs pures et toutes patriarcales. Mous sommes ici tout à fait au centre de la Numidie , dont Gyrta (Constantine) était la capitale ^ elle est remplie de ruines romaines très-bien conservées ; nous avons découvert dernièrement celles d'un magnifique temple chrétienj, détruit par les

Vandales. Les baaes des cdonnes ont vingt pieds de circonfërenoe , et ce temple avait cinquante-deax colonnes. Il était bâti dans la partie la plus élevée à» la ville ; aussi un ancien historien de ces temps^là dit qu'on voyait de très-loin le temple de Goni^ stantine. Le Rumel ou Oued el kabit, entoure pres^ que toute la ville en s'engouffrant dans des rochers au sommet desquels la ville est bâtie. Je m'arrête: je n'en finirais pas^ si je voulais vous parler de l'aspect du pays, des costumes bizarres de ses habitants^^ete. Je vous écrirai plus tard les remarques que j'aurM faites y et je vous donnerai une description détaillée de tout ce qu'il y a de plus intéressant dans ces contrées si singulières. On n'a j'amais bien connu l'Afrique: c'était pourtant^ après l'Italie, le pays le plus fréquenté par les Romains , ce peuple géant qui a laissé à chaque pas dans ce pays des traces de sa grandeur et de sa puissance; je veux seule-^ ment vous dire que je ne suis ici qu'à huit lieues de Milève, si célèbre par saint Optât ^ son évéque, et à dix lieues de Tagaste, la patrie du grand saint Augustin. La première , que les Arabes appellent Milah , est habitée par 4,000 Arabes , et une gar^ nison française de 300 hommes , et Tagaste , que les Arabes nomment Tagsa n'est plus qu'un mon^ ceau de bdles ruines sur lesquelles s'élèvent quel<^ ques tentes arabes en peaux de chameau. Je ne puis m'empécher ^ avant de terminer mon long journal , de vous raconta un fait qui tous mon-* trera quelles sont les bonnes dispositions des Arabes

envers nous et notre sainte religion. On m'avait dit qu'il y avait dans une mosquée y dite la Sainte ^ une chaire de Mahomet, qui était un chef-d'œuvre de sculpture arabe; la tentation méprit de la demander pour notre église catholique. J'allai donc un jour trouver Sidi hamonda ^ le hakem ou gouverneur de G)nstantine , et son vieux père , le grand Cheik ou chef de la religion de toute la province de Constantine et du grand désert. J'ai le bonheur d'être très-lié avec ces deux puissants personnages; je leur demandai de me céder cette chaire remarquable, et leur dis que le grand Sidnaïssa (Jésus-Christ) les bénirait. A l'instant ils me raccordèrent avec des démonstrations de joie et de bonheur, d'avoir pu faire quelque chose en faveur de notre sainte religion. Ils me donnèrent aussitôt soixante Arabes pour que je fisse transporter moi-même ce magnifique objet dans notre église catholique. J'entrai avec eux dans leur sainte mosquée, pour faire prendre cette chaire qui fut portée pompeusement par ces bons Arabes, dans les rues de Constantine, avec l'applaudissement général de tous les habitants , colons et indigènes.

Je recommande d'une manière toute particulière l'Eglise naissante de Constantine et son pauvre pasteur aux prières des associés de la Propagation de la foi et du Rosaire- Vivant. Je vaism'occuper à établir ces deux saintes associations dans la province de Constantine^ dont je suis spécialement

chargé.

Votre bien honoré et dévoué ami ^

ConsUntine, le 18 Mai 1839.

Mon bien cher ami^

Votre lettre du 11 avril dernier s'est bienfait attendre. C'est la seule que j'aie reçue de vous depuis que je suis en Afrique. Nous ne recevons ici le courrier de France que tous les quinze jours , et, lorsqu'un courrier arrive sans nous apporter des lettres de la patrie y et surtout d'amis tels que vous, nous trouvons cela bien pénible, nous autres pauvres exilés. Je vous remercie des détails que vous me donnez sur mes petites affaires , dont vous avez bien voulu vous charger. Je ne sais pas si vous avez reçu toutes mes lettres , mais dans la dernière je vous disais qu'un missionnaire , comme je désire l'être , ne doit point avoir de demeure

permanente  Gonstantine, on manque de tout

comme au fond des déserts de l'Amérique. Le nombre des colons n'augmente pas, cela n'est pas même possible dans l'état où en sont les choses, et nous sommes forcés de convenir que ce n'est pas un mal; car , jusqu'à présent , les colons qui sont venus s'établir sur quelque point de l'Afrique que ce soit^ gâtent et paralysent tout le bien qu'on pourrait faire aux indigènes , et reculeraient plutôt qu'ils n'avanceraient leur civilisation \ et si la province de Constantine est la meilleure de toute la colonie^ c'est parce qu'elle a moins de colons , et que le gouvernement y est tout à fait militaire.

Puisque vous voulez bien prendre quelque iaté-

rêt à ce que je fais ici en Afrique , je vais vous dire que j'ai fait venir à Constantine, quatre sœurs de la Charité^ditesVeligieuses de Saint Joseph, dont madame la baronne de Yialart est supérieure générale. Cette dame , qui jouit de la plus haute considération dans toute TÂlgérie , où elle est depuis 4 ans avec des religieuses , et où elle a fait et fait encore un bien immense en se chargeant de tous les genres de bonnes œuvres; cette dame, dis-je, peut, par son concours , m'aidcr puissamment dans mon ministère. Ces bonnes sœurs qu'elle m'a amenées elle-même, avec Mgr d'Alger qui est venu les installer , ont été un véritable événement pour Constantine et pour toute la province. Leur arrivée ici a même, en ce moment , un grand retentissement dans le désert. Le Cheik-el- Arab qui se trouvait ces jours derniers à Constantine , voulait emmener ces bonnes sœurs dans le désert de Sahara dont il est le grand chef , pour y soigner les malades et y instruire les enfants. Il leur protestait qu'elles seraient chéries dans le désert , comme dans les grandes villes de France ^ qu'elles y seraient comme des souveraines. Ces bonnes sœurs viennent de guérir ce grand et terrible chef d'une indisposition assez grave; il allait se faire soigner chez elles , deux fois par jour, comme un enfant. Depuis qu'elles sont ici , il y a foule, du matin au soir , de malades indigènes de toutes les couleurs , et deux d'entre elles sont c(tttînueUemeat occupées à visiter les malades à

domicile; partout on se les arrache^ surtout les daines arabes les plus notables de la ville , qui ont pour elles l'affection la plus tendre ; comme ces pauvres dames arabes ne sorte at jamais , elles sont enchantées ^ enthousiasmées de voir auprès d'elles des religieuses françaises , et comme ces religieuses savent parler arabe ^ elles causent beaucoup avec elles. Elles ne les quittent jamais sans que ces pauvres musulmanes demandent elles-mêmes à baiser Sîdnaîssa Allah ( ou le Christ que les religieuses portent sur leur poitrine), C^est vraiment étonnant^ la vénération et la confiance qu'elles ont inspirées dans la ville et dans toute la province ^ car des malades des tribus éloignées viennent aussi se faire soigner par elles. Leur présence ici produira , je n'en doute pas y un effet prodigieux et hâtera singulièrement la civilisation y si ce n'est la conversion , de ces pauvres peuples.

Au premier mai ^ jour de la Saint-Philippe y nous avons eu une importante et bien touchante cérémonie. C'est le saint sacrifice de la messe que j'ai eu le bonheur de célébrer, en plein air , sous la voûte du ciel, sur les bords du Rumely au milieu d'une vaste plaine entourée de petits mamelons qui étaient couverts d'Arabes. Toute la ville s'y était rendue en masse , et toute la province et le grand désert étaient représentés par les chefs des tribus et les notables des familles. Jamais une aussi nombreuse et aussi singulière réunion n'avait eu lieu en Afrique • Au milieu d'un carré immense formé par les trou-

pes françaises , s'élevait un autel de gazon qu'on avait parsemé de fleurs, et couvert de couronnes et de lauriers que je dois bénir pour être distribués plus tard aux vainqueurs des jeux. Au-dessus de cet autel s'élevait un magnifique trophée d'armes^ ombragé par le drapeau du prophète Mahomet^ par celui de la province, et par le drapeau français. Au-dessus de ce trophée singulier s'élevait majestueusement la croix de notre divin Sauveur, qui était en effet le seul vainqueur à qui on décernait ce beau trîomi)hc. Tous les grands dignitaires indigènes et les notables de la ville et de la province^ voulurent accompagner le général et son état-major dans le carré des troupes, tout auprès de l'autel; ils assistèrent à la célébration de la sainte messe avec une espèce d'étonnement qui ressemblait à Tadmiration ; tous s'inclinèrent comme les Français au moment de l'élévation, et leurs peuples ^ témoins des hommages que leurs chefs rendaient au Dieu des chrétiens , firent comme eux. Jamais pareil spectacle, ce me semble^ n'a été donné à la terre d'Afrique; mon émotion était à son comble. Avant la messe, je ne pus m'empécher de me retourner vers cette immense et si extraordinaire assemblée , et de lui faire part des sentiments qui remplissaient mon cœur. Les interprètes arabes rendirent tout aussitôt etfidèlement mes paroles, et, à la fin de la cérémonie, tous vinrent me complimenter et me baiser la main. Je ne vous parle pas maintenant des jeux , des luttes , des carrousels qui ter-

minèrent la journée ; on avait fait dresser une tente pour les religieuses et pour moi ; nous fûmes témoins de ces jeux , et les religieuses furent choisies pour couronner les vainqueurs. Jamais rien de plus bizarre et de plus touchant en même temps que de voir ces Africains noirs , cuivrés ou blancs^ s'agenouiller devant des religieuses françaises , et recevoir sur leurs têtes , eux , ces farouches enfants du désert , des couronnes de la main timide et tremblante d'humbles sœurs de la Charité.

Puisque j'ai commencé à vous parler des cérémonies religieuses y je vous dirai deux mots de celle qui a eu lieu à Hyppone , dans un second voyage que je viens de faire sur ses ruines célèbres , avec Mgr Tévêque d'Alger, Ce bon prélat eut le bonheur d'offrir les saints mystères sur les ruines d'Hyppone^ le jour où l'Eglise célébrait la fête de l'Annonciation. Le lundi 8 avril, nous parcourions tous deux ces saintes ruines, le livre des Confessions et des Soliloques de saint Augustin à la main ; et, au moment où nous demandions avec émotion en quel endroit pouvaient être l'église et le modeste palais de ce grand saint , Mgr ouvrit le livre des confessions , et ses yeux tombèrent sur le passage isolé , et ecce ipse est anlè nos : le voici, il est devant nous. Ces mots nous frappèrent et nous remplirent de joie , et nous décidâmes que la sainte messe serait célébrée dans cet endroit. Auparavant , je demandai à me confesser pour communier à la messe ) et surtout pour pleurer me$

péchés et en receVoîr le pardon , là où le gratid saint Augustin avait tant pleuré les siens y et où il avait sans doute écrit le livre admirable de ses Confessions. Mgr youlut aussi recevoir de son indigne serviteur le sacrement de pénitence^... Nous pleurions tous deux... Comme nos larmes coulaient douces sur cette terre que saint Augustin avait arrosée des siennes ! Nos cœurs étaient comme dans une sainte ivresse. J'ouvris le livre des Soliloques, et je tombai sur une page qui renfermait les plus beaux sentiments d'actions de grâces^ que S. Augustin ait pu jamais écrire. Mgr. en fut ému et résolut de réciter à haute yoix ces prières d'actions de grâces , après la messe. Ce fut un pan de mur qui nous servit d'autel; les sœurs rehgieuses qui nous avaient accompagnés et qudques pauvres Maltais cueillirent des fleurs sur ces ruines pour en parer notre saint autel. Les religieuses communièrent avec moi à la messe. Monseigneur adressa quelques mots à ce petit nombre de fidèles qui nous avait accompagnés ) il y avait quelques Arabes et un seul Français.

Je ne relis pas ma lettre , vous me pardonnerez ses inexactitudes 5 je l'ai écrite un peu en courant : le courrier me presse^ je crains même qu'il ne soit parti.

Adieu , pour toujours et plus que jamais , votre vrai ami.

Gonstamine , 2 juio 1839.

Monsieur et bien cher ami ^

Je riens de receyoir avec Un indicible plaisir votre aimable lettre. J'ai seulement été un peu confus de voir imprimées celles que j'avais adressées à Tours ; mais , puisqu'elles donnent l'occasion à une aumône pour notre pauvre église de Constanline ^je supporterai av ec joie cette confusion, et je vais conlinuer à vous donner quelques détails Sur ce pays et sur les choses vraiment extraordinaires qui s'y passent en faveur de notre sainte religion. Je ne vous écris aujourd'hui qu'à la hàte^ le courrier arrive à l'instant et repart presque aussitôt pour la France.

Je crois avoir donné à M.^'^'*' , dans ma dernière lettre du 22 mai , une petite description de notre cérémonie de la Saint*Philippe> et une relation plus détaillée de mon dernier voyage à ilyppone. Je vais donc vous dire simplement et sans ordre , tout ce que je pense devoir vous intéresser.

Nous nous préparons à célébrer la Fête-Dieu , dimanche prochain. Les Arabes et les Juifs > qui étaient aujourd'hui , comme de coutume , en grand nombre à la messe , ont été dans le ravissement, quand je leur ai annoncé cette sainte solennité. Je suis allé ce soir chez le hakem ( le gouverneur de Gonstantine), lui demander de nous prêter quelques bell^ tapisseries^ quelques vases de fleurs^ etc. ,

pour la grande fête de notre Dieu fait homme , Sidnaïssa. Aussitôt il me conduisit dans un appartement magnifiquement décoré a la manière orientale^ et médit avec beaucoup de vivacité, d'émotion même : Tout cela est au service du grand Sidnaïssa (Jésus-Christ) ; puisque i^ous me dites gue cest dimanclie sa grande fête y prenez tout ce que i^ous i^Ofez. Je suis trop heureux de contribuer à embellir le lieu où vous me dites quilva reposer....; pour lui je donnerais tout ^ jusquà mon burnous ( son beau manteau), s* il le /allait. Ainsi je prévois que l'unique reposoir que nous allons dresser à Gonstantine , va l'emporter sur les plus beaux reposoirs de Tours.. •• C'est pourtant quelque chose de bien consolant , que de voir les enfants de Mahomet offrir eux-mêmes avec ardeur ce qu'ils ont d« plus précieux pour orner l'autel de Jésus-Christ.

Une de nos bonnes sœurs , qui a parlé aussi à quelques dames arabes notables de la ville , de no* tre solennité de dimanche prochain , vient de me dire que ces dames veulent rivaliser de zèle avec leurs maris, et qu'elles donneront pour le bon Dieu tout ce qu'elles ont de plus beau. Elles ne regrettent qu'une chose , c'est de ne pouvoir pas être témoins de cette fête comme leurs maris ^ car vous savez qu'elles ne sortent jamais de leur maison.

Notre procession ne sera pas bien brillante : point de bannières , point de congréganistes , point de clerçé , presque point d'enfants de chœur. Mais ce

qui sera le plus pénible y c'est que je serai obligé de porter Notre-Seîgneur dans un petit ciboire en cuivre^ dont la coupe seule est argentée.

Les bonnes sœurs continuent à visiter les malades à domicile, et à les recevoir dans une espèce d'infirmerie improvisée 5 c'est la salle du grand conseil des ulémas et des muphtis , qui fait partie de la mosquée catholique , que j'ai fait arranger pour cet usage, et tous les jours il s'y présente plus

de 80 à 100 malades pour se faire soigner

Toute la ville vient voir un spectacle si nouveau, car vous savez que les Arabes n'ont point d'hôpitaux y et y dans leurs maladies , point de médecins. Ils s'en rapportent aux soins de la Providence ; ils avaient jusqu'ici souffert avec résignation et mouraient de même ; aussi la mortalité était effroyable... Maintenant qu'ils ont des sœurs médecins qui les soignent et les guérissent , l'amour de la vie et surtout de la Santé leur est revenu , et ils se font soigner comme nos chrétiens.... Mais l'effet moral que la tendre charité de ces bonnes sœurs produit sur les Arabes est vraiment prodigieux. On voit se manifester en eux des sentiments de piété , de reconnaissance , d'admiration , qu'ils avaient semblé ignorer jusqu'à présent. Surtout ils ne peuvent se lasser de bénir ce Dieu, cette religion qui a inspiré à ces saintes religieuses de leur faire tant de bien... Que penser de tout cela?... Mais il faut que je vous dise quelque chose de plus admirable encore , c'est que tous ces malades , riches ou pau-.

Très, demandent des mëdaîUes ou de petites statuettes delà sainte Vierge , qu'ils suspendent avec respect à leur cou , et quand ils se rencontrent dana les rues , ils se les montrent avec orgueil et satisfaction. ••• Ils ont vraiment une tendance particulière à la dévotion envers la sainte Vierge..,, Aussi je me suis empressé de faire construire un bel autel à cette bonne mère. Pour piquer leur curiosité et exciter leur dévotion, nous avons orné cet autel avec des branches de palmier d'une hauteur prodigieuse; nous avons fait aussi y tant bien que mal, une Vierge en cire , un peu plus grande que cellcj dont je vous ai parlé ; nous l'avons habillée ma«

gnifiquement Tous ces bons Arabes se portent

çn foule maintenant à la chapelle de Madame Ma-» rie, lé té Marient. Ils la regardent avec un étonne-, ment mêlé de respect , et la prient spontanément à leur manière , c'est-à-dire par un mouvement des mains qu'ils tiennent jointes et ouvertes, la paume tournée vers le ciel , les élevant et les abaissant sans cesse, et faisant le même mouvement avec le corps et la tête ^ en prononçant^ avec viva-» cité et onction 9 des paroles de confiance et d'amour. Puis ils se tournent avec satisfaction vers nous et disent en leur langue , que nous commençons un peu à comprendre : Madame Marie ^ cest la mère de Dieu. Cest aussi notre mère , puisque wus nous Vaç*ez dit. Elle est bien bonne , puisque cest elle qui mus a inspiré de venir i>ers nous , nous faire tant de bien. Ils finissent ton-

jours leurs éloges à Marie par ces mots : Kif-hif soa-soa eut sa y hahana , achouq lélé Mariem^ Tous ensemble ^ vous et nous , nous aillons beaucoup madame Marie Marie! vous les avez entendus! vous les éclairerez, vous les prendrez aussi pour vos enfants.

Les femmes des principaux habitants de la ville (et il faut vous dire qu'à Constantine, les notables de la ville et tous ceux même qui se respectent un peu n'ont qu'awe seule femme comme les catholiques) ont demandé aussi des médailles et de petites statuettes de la sainte Vierge , qu'elles portent à leur cou comme leur plus belle parure, et qu'elles baisent avec dévotion trois fois par jour , en priant cette mère de miséricorde de les éclairer et de les protéger.

Quand ces Arabes ou Juifs voient nos bonnes religieuses, ils demandent comme une grande faveur la permission de baiser la croix qu'elles portent sur leur poitrine ; et les mères disent \ leurs petits enfants : Baise Sidnaîssa j il te portera bonheur. On accable partout les bonnes religieuses de questions sur notre religion. On leur demande aussi comment elles ont pu quitter leur pays , leur famille ; comment elles ont pu renoncer au mariage et aux plaisirs du monde , pour se consacrer avec tant de joie au service des malades et à l'éducation des enfants , et cela pour l'amour de Dieu seul, sans intérêt humain... Ils en croient à peine tout ce qu^ils voient et tout) ce qu^ils entendent.

— /iO —

Aussi y quand une sœur entre dans leur maison , c'est une fête pour tous ceux qui l'habitent. On rassemble tous les esclaves , tous les enfants , toute la famille. Tous jettent des cris de joie ^ le mari et la femme la prennent chacun par une main qu'ils baisent avec respect^ les enfants lui baisent les bras , et les esclaves le bas de sa robe : elle est con^ duite ainsi comme en triomphe dans le plus bel appartement de la maison. On entasse des coussins (car il n'y a pas de chaises chez les Arabes) sur lesquels on la fait asseoir^ et là ^ elle reçoit une espèce de culte: on lui sert les mets les plus exquis^ on lui offre les essences les plus odorantes. La pauvre religieuse, toute couverte de confusion, refuse tout. Alors l'admiration est à son comble j on lui dit ; Mais tu es donc Marabotlia (une sainte).

On est tellement attaché à ces religieuses , que quand elles restent deux jours sans faire visite , on pleure comme des enfants.... On envoie à chaque instant les esclaves pour les chercher, on se fait malade pour les forcer à venir. La femme du ha-hem (du gouverneur de Constantîne) disait hier à la sœur : VoisHu, je t' aime plus que Mahomet. Si tu t^en i^aSj je mourrai; je sais bien comme on /ait pour mourir!.... Cette sœur entend et parle assez bien l'arabe , en sorte que tous les indigènes sont enchantés de pouvoir communiquer leurs pensées à une personne si bonne , si douce , si sainte^ et surtout à une Française,

Il y a quelques jours ^ une députation des nota«

blés du désert, ayant à leur tête le Cheih el arab (le grand chef du déseï l) et le jeune neveu d'Achmet'Bey , s'est présentée chez moi pour me prier avecles plus vives instances d'aller au désert soigner les malades, pour faire parmi eux ce que nous faisons ici, à Constantine ; me disant que nous y serions reçus en triomphe et traités comme les souverains du pays 5 que l'oasis qu'ils habitent est un véritable paradis ; que nous aurions aussi une mosquée pour notre Dieu , et qu'ils le prieraient avec nous. Ils nous ont amené des chameaux et des chevaux les plus superbement harnachés pour nous porter , et nous ont assuré que, si nous ne nous habituons pas avec eux, ils nous ramèneront àConstantine.... Je leur ai répondu que nous ne pouvions pas nous rendre à leurs désirs en ce moment ^ mais qu'aussitôt que nous le pourrions^ nous irions vivre avec eux dans leur beau désert, et que nous les aimions aussi tendrement que les habitants de Gonstantine. ... Us ont ressenti la peine la plus vive de notre refus, et sont restés plus de huit jours à attendre si nous nous déciderions enfin à partir avec eux. Ils sont partis hier seulement en versant des larmes et en nous disant qu'ils reviendraient bientôt nous faire les mêmes instances , et que nous

nous laisserions toucher

Je vous ai promis quelques détails sur Constantîne. La ville n'a rien de remarquable. La ville romaine , dont il ne reste, comme je vous l'ai dit ^ que d'imposantes ruiues , o(Trirait matière à 4^9

explorations curieuses et savantes qu'il n'est pas ei^ mon pouvoir de faire. Gomme je vous l'ai déjà dit , la rivière du Rummel entoure une partie de la ville en coulant ou plutôt se précipitant avec fracas dans un encaissement très-étroit et très-profond formé par d'énormes rochers , ensorte qu'on peut dire que la ville est entourée d'affreux précipices. Le pont Del Kantara, jeté sur ces précipices, çst un chef-d'œuvre de construction romaine ; il a été restauré, dit-on, par des Espagnols. J'ai découvert , sur une des arcades de ce magnifique pont , un bas-relief, assez bien conservé , représentant la Madone ; c'est ^ je pense, \mB Assomption delà Vierge.... Il y a d'autres ponts formés par de3 rochers, dont un a plus de 300 pieds de hauteur. En quittant la ville , le Rumniel forme la plus belle cascade qu'on puisse voir 5 ses eaux tombent de plus de 100 mètres de hauteur, et sont divisées par d'énormes blocs de rochers. Les alentours de cette cascade imposante sont vraiment pittoresques. On y voit encore plusieurs autres chutes d'eau à travers des massifs de verdure et quelques roches dépouillées. Dans cet endroit tout à fait romantique se trouvent plusieurs fontaines d'eau chaude et des débris de bains romains qui ont du être d'une grande magnificence, à en juger par des tronçons de colonnes cannelées , des voûtes assez bien conservées et des restes de mur d'une épaisseur prodigieuse. Il y a là plusieurs moulins arabes , ou plutôt plusieurs misérables masures bâties

sur ces belles ruines , qui forment le contraste le plus frappant et le plus bizarre de ce magniGque tableau. Selon l'usage des Arabes , leur cimetière entoure la ville de tous les côtés ; en sorte qu'on ne peut sortir de la ville sans fouler une tombe sou3 les pieds et. sans se heurter contre les lits de briquQ qu'ils élèvent sur tous leç tombeaux. J'ai été témoin, il y a quelques semaines , d'un enterrement arabe. Vous seriez peut-être bien aise de savoir comment se fait cette lugubre cérémonie. Le mort est placé , sans bière , sur un brancard porté sur les épaules par quatre hommes. Il est enseveli dans un drap neuf et très-blanc , et recouvert d'un tapis en soie rouge et jaune sur lequel sont brodés des croissants, des étoiles , un soleil et quelques caractères arabes. Arrivé pré3 de la fosse , on dépose le brancard à, terre ; le marabout s'approche du cadavre et prie debout avec dévotion et ensilencej il impose les mains sur le défunt^ puis, en finissant, il élève ses mains et ses yeux vers le ciel d'une manière très-expressive. Tous les assistants , rangés derrière le marabout, sur une seule ligne, font les mêmes cérémonies. La prière finie, quatre des assistants élèvent un peu , par les quatre coins , l'espèce de drap mortuaire ^ tandis que deux fossoyeurs se glissent dessous pour enlever le défunt et le placer avec la plus grande précaution dans la fosse, sur le côte droit , dans l'attitude d'un homme qui dort. Ceux qui portent le drap mortuaire le tiennent alors suspendu sur la fosse , de manière qu'il feut se cou-

cher à terre pour voir ce que font les fossoyeurs. C'est ce que j'ai .fait, et j'ai vu qu'ils avaient construit un petit mur en pierres sèches autour de la fosse , qu'ils recueillaient avec respect les ossements épars sur la terre et les plaçaient auprès du mort , la tête sous la tête, j)0ur lui servir comme d'oreiller, et les autres ossements, devant lui et à ses pieds. On recouvrit ensuite la tombe de larges dalles en pierre brute, en sorte que la terre ne pût pas pénétrer jusqu'au cadavre.... Cette inhumation silencieuse j ces espèces de mystères du sépulcre ont quelque chose de triste et d'imposant. Avant de m'approcher, j'avais demandé au marabout si je pouvais assister à cette cérémonie : il me dît qu'il en était même très-satisfait. Quand tout fut fini, je lui fis quelques signes et balbutiai quelques mots pour lui faire comprendre que j'avais trouvé cette cérémonie très-touchante. Je lui montrai le ciel , puis la fosse qu'on venait de fermer , et lui dis comme je pus , que le corps tombait en poussière , mais que l'âme retournait à Dieu j qui la récompensait ou la punissait selon ses mérites....; que Dieu était le père de tous les hommes, mais que tous les hommes ne le connaissaient pas , et qu'ils ne le servaient pas comme il voulait être servi , etc. Il me comprit parfaitement et me dit : kifkif soœ-soœ , qu'il pensait comme moi ; et, pour me montrer avec plus d'énergie qu'il me comprenait , il prit de la terre dans sa main , puis , de l'autre, il me montra le ciel , et , w élevant ses yeuj^ humides de larmes , il dit ;

la allaha ! ô mon Dieu ! baba , baba becoul radrjel y wus êtes père de tous les hommes ! Puis il me fit comprendre que notre corps devenait poussière , mais que Dieu^ qui avait eu soin de ce corps pendant la vie y le ressusciterait un jour pour qu'il fût heureux ou malheureux. Je lui dis que les marabouts /rancis enseignaient la même doctrine j il me répondit qu'il le savait bien , et que notre religion était plus parfaite que la leur ^ je lui dis : Alors , je vous l'apprendrai cptte religion , et je suis sûr que TOUS l'aimerez ..•• Il se mit à sourire et me prit la main en me disant : Semi , semi bezzef coulioum. Soyons toujours tous deux beaucoup amis. Je lui fis la même invitation^ et nous nous retirâmes trèssatisfaits l'un de l'autre.

Avant de terminer ma longue lettre , je veux TOUS parler d'une fête singulière que les musulmans ont célébrée avec grande pompe la semaine dernière : c'est l'anniversaire de la naissance de Mohammed (Mahomet). C'est une fête des plus bruyantes et des plus touchantes. Ce jour-là , tous les i^etits enfants sont revêtus de leurs plus beaux habits et sont portés comme en triomphe dans les rues ; c'est, à proprement parler, la fête de l'enfance. Les petites mosquées sont ouvertes ce jour-là. On voitsuspendue^au-dessus de la porte, une petite maison en bois ou en carton, représentant la maison où Mohammed Tint au monde. Elle est entourée de brimborions I de coques d'œufs de toutes les coqleurs. Sur le seuil de la porte 4^ la mQaquée e9t

assis , à la manière arabe , sur un riche coussin^ un gentil et gracieux petit enfant couronné de roses , ayant ses côtés un beau vieillard à barbe blanche (c'est le prêtre musulman) , ses parents et ses domestiques ; devant lui est une coupe d'or pour reoeiroir Toffrande des passants. Je n'ai pas manqué de donner la mienne à un de ces charinants enfants , qui me demanda d'une manière très-gracieuse quelque chose pour les pauvres bédouins , et tous les bons musulmans d'applaudir à ma générosité , en s'écriant ; melih bezzet marahouih fiances (il est bien bon le marabout français). On entendait crier aussi à chaque instant une troupe de Mudduis (ceux qui annoncent la prière) réunis au haut de leur minaret. Joignez à cela la musique criarde et bruyante des Arabes qui parcourent les rues.... C'était à ne pouvoir s'entendre dans la ville. On pourrait aussi appeler cette fête la Chandeleur des Arabes > à cause de la quantité de cierges de toutes les couleurs qui se distribue à tous ces fervents musulmans y aux enfants surtout. Ceux-ci en ont chacun trois ou quatre qu'ils font pieusement brûler dans les mosquées ; les parents en conservent une cer- . taine quantité pour les faire brûler en famille et pour en donner à leurs amis ^ en signe de joie. La ^ bonne sœur qui visite les malades en a reçu dans ' toutes les maisons où elle est allée ce jour-là , et ' ' comme elle disait à ces bonnes genS; en recevant les -cierges, qu^eïie les ferait brûler devant V autel de H.MioTiêf ils» rendirent : Eh bien, aJor^^puis-

ï/àHls sont pour Lélé Marient, acceptez-enUride plus : il faut aussi quelle soit contente de nous. C^ cierges nous sont venus fort à propos pour la ^clôture du mois de Marie. Cette clôture a été pompeuse. Ce sont de petits musulmans qui voulaient jWrter les cierges pendant cette solennelle et touchante cérémonie qui m'a fait répandre de bien douces larmes.... Nous avions, le matin, fait nôtre méditation sur les souvenirs de cette même cérémonie en France , dans l'église des Carmes , quelques jours après mon installation comme curé de cette chère paroisse.... C'est vous, bien cher ami , qui présidiez à cette mémorable cérémonie. . . . Que de larmes aussi ce souvenir me fit répandre! ainsi qu'à tous ceux à qui je communiquai mes behtiments....

Vous ne vous feriez pas d'idée cotnme le SottVetilr de nos cérémonies , de nos fêtes , de nos solennités de France fait impression sur nous , quand on Se les rappelle^ qu'où se les raconte, pour ainsi dire, sur une terre étrangère! ... .Le chant de hos hymnes, de nos cantiques, fait sût* nous Timpression la plus iHive..., Moi, surtout, je ne puis pas lés chauter sahS être ému, et je m^aperéois que les militaires tuêihei, en France si indilFérehts , partagent mes Sensations. Ils aiment beaucoup à entendre prêcher ; aussi , totis les dimanches ^ je les régaie d'une iûstinctiôn de ma façon. .. Mais> enfiu , ils s'encbnfehtent.

J'ai su que les journaux vous^ aVâititf t pttiflé 4xx

voyage de Mgr dans ces contrées , de sa visite à Bône , à Hyppone , à Constantine , à Philippeyille : je ne vous en parlerai pas cette fois ^ je pourrai plus tard vous donner quelques détails sur Cfi voyage , qui n'est pas sans intérêt. Je vous ferai part aussi de ce que j'aurai remarqué dans les mœurs , les usages des habitants de ces pays^ du sol, du climat , des animaux , etc. J'aurai aussi quelques anecdotes, quelques épisodes parfois tragiques à vous raconter, mais en voilà bien assez pour aujourd'hui ; je ne sais si vous aurez même le courage de lire jusqu'au bout une lettre qui me parait si insignifiante , si fastidieuse.

J'aurais dû commencer cette lettre par vous remercier de tout le zèle que vous avez mis à venir au secours de notre pauvre Église naissante de Constantine. Veuillez donc bien recevoir ici toute ma reconnaissance et celle *de mon petit troupeau fidèle. ., je pourrais dire même, sans crainte de me tromper, celle aussi de nos bons indigènes, musulmans et juifs, à qui nous ne pourrons continuer le bien commencé , sans que nos frères de France nous soutiennent. Jusqu'à présent, c'est par les fonds que le conseil municipal arabe a bien voulu nous voter, que les religieuses peuvent se livrer aux œuvres de charité ; mais nous n'avons pas encore une fondation établie : je pense qu'elle s'établira dans la suite ^ assez facilement, quand on verra de quelle utilité pour tout le pay s ^at c^

Je vous prie de détromper toutes les personnes qui se présenteraient à tous, dans la pensée que je veux former ici une colonie... 5 il n'en a jamais été question. Du reste, dans l'état actuel des choses cela n'est pas possible , puisque les colons venus de France sont obligés de s'en retourner tous les jours; et ceux qui restent sont, pour la plupart, dans la

plus affreuse misère...

Je dirai demain la sainte messe pour tous les associés de la Propagation de la foi et du Rosaire Vivant , pour toutes les personnes aussi qui veulent bien venir , par leur charité , au secours de notre pauvre Eglise naissante de Gonstantine, qu'elles auront vraiment Thonneur cT avoir fondée ^ plus que moi , par leurs ferventes prières et leurs abondantes aumônes. Je les conjure de prier toujours et pour le pauvre pasteur de Gonstantine et pour son troupeau..., surtout, ah ! surtout, pour ces pauvres brebis qui ne sont pas de la bergerie , et que le souverain pasteur lui a commandé d'aller chercher pour les ramener au bercail , afin qu'il n^y ait plus qu'un seul troupeau et qu'un seul pasteur !....

Gontinuez ^ je vous prie , à me donner des nouvelles de Tours.., de la chère et toujours bien-aimée paroisse de Saint-Saturnin ... Mes affectueux sentiments à son bon pasteur , mon ancien et cher confrère... Je n'ai pas besoin de lui recommander les pauvres , je sais qu'il les aime aussi , lui , et qu'ils

Seront pour lui ce qu'ils étaient pour moi , la partie la plus iatéressante, la plus aimée de son troupeau. Veuillez recevoir la nouvelle assurjince de ma respectueuse et bien vive affection .

Votre bien honoré et bien dévoué ami ,

SUCHET, Fie. Gén.

Je rouvre cette lettre que j'allais mettre à la poste , pour vous dire que le fameux Hakem vient de me rendre visite , monté sur un cheval tout caparaçonné d'or et avec une brillante escorte. Il est venu m'inviter à diner chez lui demain , avec les bonnes religieuses... C'est un honneur qu'on n'a jamais accordé à aucun étranger dans ces pays^ pas même aux princes... Cette innovation dans leurs usages I ce bon hakem m'a, dit qu'il l'a faîte en faveur de notre sainte religion qiiil ne peut se lasser et admirer y lui et son excellente épouse ^ ainsi que son vieux père y qui est , comme je vous l'ai dit, le grand et seul chef de la religion musulmane^ pour les provinces de Constantine, de Bône et du Grand-Désert.

Quand il a été sorti , nous nous sommes regardés avec étonnement , les sœurs et moi , et nous nous sommes écriés : O mon Dieu ! quels sont donc vos desseins sur un peuple dont les chefs rendent un 4i Matant témoignage à votre religion?

Je voudrais bien que la poste ne partit que demain j pour pouvoir vous rendre compte de ce diner si extraprdinaire. • . . où ces grands personnages

veulent bien qu'il n'y ait que nous seuls ^ point d'interprète : la sœur qui sait l'arabe nous en servira.

Ne manquez pas, je vous en prie , de nous envoyer au plus tôt y à l'adresse du lieutenant général , baron de Galbois, commandant supérieur des provinces de Constantine et Bône, votre caisse délivres avec tous les objets de piété que vous pourriez y joindre , surtout des croix et des médailles et de petites statuettes de Marie, notre bonne mère. Je ne doute pas que ce ne soit sa puissante inlercossiou qui a obtenu de Dieu ces heureuses dispositions dans nos Arabes,

ConsUnlinc , le î 8ei»lembrc 1839.

Mo^SlKOR KT BIKN CHKR AMI,

Il y a aujourd'hui un mois que j'ai reçu votre lettre si désirée. Des courses dans les didorents camps, des visites fréquentes aux hôpitaux militaires qui sont encombrés de malades depuis plus de deux mois, les soins que je me suis mis à donner aussi tous les jours aux malades et aux pauvres indigènes, etc., tout cela absorbe tellement mon temps que je n'ai réellement pu vous répondre plus tôt.

Veuilles bien être l'interprète de nos sentiments de reconnaissance auprès des élèves des

séminaires d'Orléans et d'Angers , poilr les chapelets qu'ils envoient à notre mission de Constantine : ces objets nous seront bien plus précieux , faits par les mains des pieux et saints élèves du sanctuaire. Ces messieurs n'auront pas manqué , en les faisant^ de prier pour la conversion des pauvres Musulmans à qui ils seront distribués : il semble qu'une plus grande vertu y sera attachée ; nous ne manquerons j as, au moins, de dire à ceux à qui nous les donnerons, par qui ils ont été faits; que ces jeunes et zélés Marabouts de France ont prié pour eux, et que, peut-être, quelques-uns d'entre eux viendront un jour parmi eux pour se dévouer à leur bonheur.

J'ai lu avec attendrissement la relation lamentable des affreux désastres causés par les orages dans votre infortuné département 5 plus d'une fois mes larmes ont coulé à la lecture de ce touchant et remarquable mémoire. Puis-je être indifférent aux malheurs d'un pays, d'un diocèse que j'ai regardé comme le mien, qui m'avait accueilli avec tant]^de bonté , qui a eu les prémices et peut-être les derniers jours de mon ministère en France?....

Je regrette bien que ma position actuelle ne me permette pas de joindre, dans cette circonstance, ma faible offrande à celle de tous les cœurs généreux , qu'on trouve (je le sais mieux que personne) en si grand nombre à Tours.

Je dois maintenant vous faire, comme je vous l'ai promis, la relation de notre singulier dîner chezlehakem.

D alK>rd vous vous rappelez que le hakem n'avait invité absolument que les religieuses et moi , parce que c'était tout à fait un dîner de famille : c'est ce que j'ai voulu dire quand je vous écrivais que celle iwitation extraordinaire était un honneur quon ne faisait pas même aux princes. On nous reçut d abord dans un magnifique salon , illuminé avec des lustres et décoré presque à la française , avec cette différence qu'au lieu de chaises et de fauteuils , il n'y avait que de riches coussins en damas et velours, tissus d'or. On avait pourtant préparé pour moi un magnifique fauteuil en velours à franges d'or , où il fallut m'asseoir comme un roi sur son trône. Les religieuses furent placées sur des coussins avec les maitres de la maison. Je fus à peine assis^ qu'une troupe d'esclaves, ayant à leur tête le secrétaire ou taleb du hakem , vinrent se ranger en ligne devant nous , les yeux fixés sur leur mai" tre , et prêts à exécuter ses ordres au moindre signe. A un mouvement de main , un de ces esclaves apporta à son maître un flacon d'une eau très-odoriférante dont il nous fit à tous une copieuse aspersion. Après les compliments d'usage^ d'une exagération orientale, le hakem se leva et nous fit visiter en détail toutes les richesses de son salon, en nous présentant avec une satisfaction marquée les objets qu'il avait fait venir de France. On nous fit passer ensuite à la salle à manger où, par extraordinaire, on avait dressé une table tout à fait à la française j car vous savez que les Arabes n'ontfpoint de table.

point de coitverl : ils mangent assis à terre , en prenant avec les doigts les mets placés devant eux. Mais à cediner nous avions lous des couverts^ nous étions assis autour de la table , sur des bancs recouverts de riches tapis de Turquie ^ et nous avions pour serviettes les plu« beaux cachemires des Indes: nous n'osions vraiment nous en essuyer les doigts ni la bouche. La table était servie avec un luxe tout oriental. La vaisselle était en porcelaine de Chine. Je ne vous dis rien de la prodigieuse quantité de mets qui couvraient cette table ^ et que dix ou douze esclaves renouvelaient à chaque instant ^ en sorte que les plats de différentes couleurs et de différentes formes passaient devant nous presque comme des ombres chinoises. Il fallait pourtant goûter de tous y et malgré toute notre sobriété, nos pauvres estomacs français en reçurent un terrible échec. Tout était parfumé , jusqu'à l'eau que nous buvions ; car , en bons Musulmans y on ne nous servit ni çin , ni liqueur. Au dessert , arriva un grand Marabout : il nous fit d'abord de la porte de grands salamaleks , puis il entonna un hymne à notre louange ^ auquel nous ne comprimes rien. Pourtant , dans le refrain ^ nous avons pu entendre que y dans les éloges qu'il nous donnait» il nes'ou^ bliait pas lui-même. Ses grimaces finies , il s'approcha de la table , prit avec ses grands doigts maigres et très-blancs une bouchée de pain avec des mûres ^ qu'il voulut mettre lui-même dans la bouche de chacun de nous. Nous ne crûmes pas devoir nous

refuser à cette singulière cérémonie , apréi noui éCM assurés y toutefois ^ que ce n'était pas un acte de la religion de Mahomet, mais simplement un insigne honneur que le Marabout Toulait nous rendre.

Après le dîner, on passa dans le salon pour prendre le café. On parla beaucoup de religion : on exaltait la nôtre ; on la trouvait sublime à cause des grandes vertus qu'elle commande^ et qu'elle donne le coU^ rage de pratiquer.

J'avais apporté une belle feuille d'images ^ où étaient représentées les quatorze stations delà passion de J.-C, avec des explications et des prières der^ rière. On était très-attentif aux explications que je fis des souffrances du Sauveur de tous les hommes ^ et on me témoigna le désir de garder la feuille d'i^ mages... Vous pensez que je la donnai avec beau^ coup de. plaisir^ j'en ajoutai beaucoup d'autres qu'on reçut avec une grande joie , et qu'on me pfo^ mit de conserver avec respect. Le hakem me Ût aussi de petits cadeaux , entre autres la belle bougée qui lui servait habituellement :, malheureusement elle était vide. Nous nous quittâmes tous satisfaits les uns des autres , après nous être promis mille fois que nous nous aimerions toujours comme des frères.

Puisque je suis en train de vous parler de dinel's et de visites chez nos bons Arabes, je veux voué raconter encore une visite et un petit diner tout à fait arabe , que nous sommes allés faire à la campagne^ chefe un des notables du pays qui nous a confié 1*6-

ducaiion de deux de ses fils. Cet homme très-riche est le fils d'un ancien hey de Constantine qui fut tué sous les murs de Tunis ^ où il était allé porter du secours au bey de cette ville ^ attaquée alors par les troupes du pacha d'Egypte. Kous allâmes donc y après plusieurs invitations réitérées^ le voir dans sa jolie petite maison de campagne qu on appelle le Jardin ^ située sur les bords du Rummel ^ dans un endroit tout à fait romantique. Il nous reçut avec les plus grands honneurs ^ et avec des démonstrations de la joie la plus franche et la plus vive. Il nous fit entrer aussi dans Tintérieur de sa maison , nous présenta son épouse qui tient aux familles les plus nobles du pays. C'est , dit-on y la femme la plus savante et la plus spirituelle de la contrée , elle était accompagnée de sa jeune fille Fcuhma , âgée de 1 5 ans j toutes deux étaient émerveillées , enthousiasmées de voir des maraboies francès ( religieuses françaises ) et le marabout des chrétiens. Ces pauvres musulmanes y comme vous le savez, ne peuvent jamais voir personne. On s'empressa de nous servir un petit diner tout à fait arabe, que nous mangeâmes comme eux et avec eux , assis par terre , ou plutôt sur de riches coussins placés sur un beau tapis qui nous servait de table. Chacun prenait avec les doigts et au même plat ce qu'il voulait manger^ et nous buvions tous dans la même coupe d'argent , remplie d'eau parfumée. Après le dîner, le mari et la femme voulurent que je leur parlasse de la religion chrétienne. Croyan t

d'abord que c était par {xilitesse pour nous (comme étant avec des religieuses et un prêtre ), je ne m'em-* pressais pas de satisfaire à leurs questions ; alors ils mirent entre mes mains un livre qu'on appelle Alphabet des Saints , dont chaque lettre sert d'initiale à un nom des Saints les plus illustres de l'Eglise catholique y et le mari me dit avec émotion : J'ai acheté moi-même ce livre à Alger pour m^apprendre la religion catholique que je veux connaître ; je veux que mon épouse et mes enfants la connaissent aussi, et c'est pour cela que je vous ai confié mes deux fils f pour qu'ils apprennent votre religion ^ en même temps qu'ils apprendront la langue française. Pendant qu'il me parlait ainsi ^ son épouse regardait fixement la croix que les religieuses portent sur leur poitrine. Elle demanda tout à coup à baiser Sidnaïssa ( Jésus-Christ. ) La sœur lui ayant présenté sa croix ^ elle la pressa vivement sur ses lèvres.., puis l'ayant retournée et voyant de l'autre côté l'effigie de la sainte Vierge, elle s'écria: jih ! Lélé Mariem !•• puis elle la baisa avec attendrissement. •• Après cette scène touchante et le langage du mari, je ne doutai plus de leur bonne foi. Alors je donnai une petite statuette de la sainte Vierge au mari , une médaille aussi de la sainte Vierge à son épouse et à sa fille. J'aurais bien voulu avoir une croix pour la leur donner. Ils suspendirent aussitôt ces médailles à leur cou. Je leur dis : Puisque vous aimez tant Lélé Mai iem, il faut lui faire tous les jours , le matin , à midi et le soir^

cette petite prière : Sainte Marie , mère de Dieu ^ priez pour nous, pampres pécheurs.» Aussitôt ils voulurent que je leur répétasse plusieurs fois cette prière y et la femme alla chercher un stylet en roseau dont les Arabes se servent pour écrire , et elle écrivit sur un cahier cette prière , en arabe et en français. Les voyant si bien disposés , je leur récitai, ou plutôt je leur lus le Pater, V/é{>e et le Credo, que j'avais fait traduire en arabe ^ ils m'arrêtaient à chaque mot pour le leur expliquer ; ils écoutaient mes explications avec un grand respect raèlé . d'admiration , et ils me disaient d'une manière trèsexpressive : » Qu'il estbonvotreDieu! il est aussi le » nôtre, car nous n'en avons qu'un comme vous (c . Ils comprirent assez bien qu'il y a deux natures en Jésus-Christ et une seule personne ^ et que c'est la nature humaine qui asouBèrt; qu'il est mort comme homme et non comme Dieu ; qu'il est ressuscité, etc. Ils maudissaient de bon cœur les Juifs qui ont fait mourir Sidnaîssa si bon. Ils comprirent aussi assez bien le mystère de l'incarnation et le culte que nous rendons à Marie comme mère du fils de .Dieu fait homme... Après cet entretien, qui me jetait dans le ravissement , ils me prièrent avec instance de revenir les voir souvent ^ vous pouvez bien penser que je n'y manquerai pas.

Nous allâmes ensuite faire une promenade dans

. un bois d'orangers , de grenadiers et d'oliviers qui

'. couvre cette campagne ; nous rencontrâmes dans ce

bois quelques Kabyles qui travaillaient^ d'autres

qui dormaient couchés sous les arbres. Lebruiisa rë^ pandit bientôt dans leur tribu, qui n'est pas loin de là f que le marabout français et les religieuses étaient dans ces parages* Dans quelques instants i nous vîmes arriver le chef de la tribu , gros vieillard à barbe blanche, tout réjoui et trés-gracieux : il était accompagné d'une troupe d'autres Kabyles > qui nous apportaient du lait et des fruits. Ce bon vieil^ lard fît mettre à terre ce lait et les irutts ^ nous noui assîmes sur Therbe et nous fîmes avec ces bravea et fiers Kabyles un joyeux petit repas. Ces pauvres sauvages n'avaient jamais mangé en meilleure compagnie , aussi ils ne se possédaient pas de joie i je vous laisse à juger si nous étions heureux nous-» mêmes.

Il faut vous dire que maintenant , en ma qualité de marabout français et sous le patronage des sœurs de Charité à qui je sers (ï aide-major auprès des malades qu'elles vont visiter , je pénètre dans l'intérieur de toutes les maisons arabes, fermées jusqu^alors à tout homme quel qu'il soit , excepté au maître de la maison. Je suis reçu et fêté encore plus que les sœurs de Charité , parce qu'ils saven| que le marabout français est beaucoup au-dessus d'elles^ aussi ils m'appellent tous mon Père : ( Bc^. bani ) ^ je crois qu'il n'y a que ce moyen qui puisse mettre les prêtres en rapport intime avec les Mu<« sulmans , et leur donner auprès d'eux une grande influence. En conséquence ^ je m'applique en ce moment à faire un petit cours de médecine pratique.

Ce cours m'est d'autant plus facile à faire, que tous les jours nous recevons , comme je vous l'ai déjà dit, plus de 80 à 100 malades arabes qui viennent se faire panser et soigner à noire infirmerie. Deux médecins français viennent, tous les deux jours, donner leurs prescriptions que j'écris et fais exécuter moi-même, en me mettant aussi à l'œuvre, au besoin. Dieu a semblé bénir cette manière de faire le bien à ces pauvres indigènes^ c'est du reste ce que faisaient les apôtres, excepté qu'ils n'avaient pas besoin de médecine, et que par une seule parole,il8 guérissaient les malades^ et ressuscitaient les morts.

Encore une fois, que n'avons-nous leur sainteté !

Le bras de Dieu n'est pas raccourci.., nous verrions sans doute se renouveler les mêmes prodiges... Enfin, Dieu n'a pas manqué pourtant de venir à notre secours. Monsieur le lieutenant général baron de Galbois, à qui la religion devra tous les succès qu'elle a obtenus jusqu'à présent dans ces contrées qu'il a su pacifier , et pour le bonheur desquelles il semble s'être dévoué tout entier, ce digne commandant supérieur de cette province vient d'être l'instrument dont Dieu s'est servi pour une œuvre de charité qui aura , je n'en doute pas, les plus heureux résultats. Depuis quelque temps je lui avais demandé s'il n'y aurait pas possibilité de régulariser davantage les soins que les sœurs donnent aux malades et aux pauvres, et de les étendre sur un plus grand nombre d'individus , et surtout de les rendre plus eificaces j en

faisant allouer par les Arabes eux-mêmes , des fonds pour l'établissement d'un hospice pour les indigènes et d'une caisse de bienfaisance pour les aumônes qu'on pourrait distribuer plus régulièrement à leurs pauvres. Monsieur le général accueillit ma demande avec le plus grand empressement. Il proposa , dés le lendemain , aux notables indigènes de la ville , la fondation de ce double établissement. Cette proposition fut accueillie avec joie , et ces bons Arabes ont voté , séance tenante , des fonds pour l'établissement d'un hospice indigène et d'une caisse d'aumônes, sous la direction de nos bonnes sœurs de Charité. On mit aussitôt la main à l'œuvre, et une grande et belle salle ^ attenant à notre mosquée catholique , a été convertie , arrangée en salle de malades , et aux premiers jours du mois prochain, notre hospice sera en plein exercice. Ce sera , je crois, le premier hospice indigène fondé par les Arabes en Algérie. Monseigneur l'Evêque d'Alger , qui , dans cette circonstance comme dans toutes celles où il s'agit de charité , de gloiredeDieu, etc., n'est pas resté en arrière, a souscrit , à lui seul , pour une somme de mille francs , en faveur de cet hospice auquel il a voulu donner le nom de Saint- Joseph. Je crois que c'est par des établissements de charité que la religion pourra être connue et admirée dans ces pays... N'est-ce pas aussi de cette manière que Jésus-Christ , notre divin modèle, a commencé sa mission?.. Il guérissait les malades , il nourrissait les pauvres. C'çst

tlonc vers ces œuvres de charité que nous devons ^ je crois^ diriger tous nos efforts. Le soulagement des pauvres et des malades, le dévouement pour tous les -genres d'infortune , la charité chrétienne enfin , ici plus que partout ailleurs, voilà la prédication la plus éloquente, la plus persuasive. Ce ne sont pas des prédicateurs qu'il faut dans l'Algérie; des prêtres saints, d'un zèle actif et prudent, d'une cha-< rite sans bornes, des prêtres qui connaissent un peu la médecine et qui puissent soigner les malades et soulager les pauvres , peuvent seuls opérer un bien véritable parmi ces peuples si bien disposés.

Le jour de Saint-Augustin , Monseigneur d'Alger est venu poser la première pierre de la chapelle qu'il fait élever à ce grand Saint sur les ruines d'Hyppône, au nom de tous les évêques de France qui se sont tous empressés de répondre à l'appel que Monseigneur leur avait fait de venir l'aider dans cette pieuse entreprise. Cette fois , toutes les autorités militaires et civiles de Bôtie assistaient à cette touchante cérémonie. La messe fut célébrée par Monseigneur sur l'emplacement même de la chapelle, au bruit des fanfares et de la musique militaire. Monseigneur lui-même doit envoyer la relation de cette cérémonie à la Propagation de la foi ; je ne vous en dirai pas plus long.

Je vous prie d'être l'interprète de tous mes sentiments envers tous ceux qui veulent bien encore parler de moi. Je nie recommande bien à leurs

prières^ et leur recommande aussi mes bons Arabes.

Priez pour moi , et croyez-moi toujours votre bien honoré et votre plus tendrement attaché ami;

SUCHET^ Vie. Gén.

Conttantfne, 29 septembre 1839.

Mon cher ami^

J'ai un peu tardé à vous écrire^ et depuis trois mois je n'ai presque écrit à personne , à cause d'uii genre d'occupation que j'ai entrepris depuis ce temps-là, et dont l'apprentissage absorbait une grande partie de mon temps. C'est l'élude de la médecine pratique et le soin des malades et des pau-* vres indigents. Me voilà maintenant À l'œuvré comme une sœur de Charité, ta tant le pouls ^ pansant les plaies , soignant les malades dans notre infirmerie , et allant , comme les sœurs, les visite^ à domicile. C'est à ce dernier genre de soins que j'attachais le plus d'importance , et qui me pai: raissait devoir obtenir les plus heureux résultats pour mon ministère. Je ne me suis pas trompé} maintenant , chose inouie , je suis reçu dans Vin^ térieur des maisons arabes; je puis maintenant, par mes œuvres , leur dire que notre religion et le ministère d'un prêtre , sont un ministère , une religion de charité; je puis enfin leur prouver que j e les aime comme des frères* • • • . •

C'est, je crois, le seul moyen de leur prêcher notre religion, de la leur faire admirer, aimer peut-être.. .. et de Tamour au désir de la connaître, il n'y a qu'un pas.

Je vous dirai quej'ai été un peu humilié de la publicité qu'on a donnée à mes lettres. Je ne les avais pas écrites pour qu'on les fit imprimer. J'ai craint que l'œuvre de Dieu souffrît d'être ainsi divulguée. Mais le but excuse tout... Il est si beau !...• Le soutien^ ou plutôt la formation de la pauvre Eglise naissante de Constantine qui ne peut , humainement parlant, se soutenir que par la charité, les aumônes de nos frères de France... Je suis si heureux de penser que ce sont les Tourangeaux , et surtout les bons et chers paroissiens de Saint- Saturnin , qui ont pris Tinitiative... Je n'ai pas besoin de vous le répéter 5 colons et indigènes, catholiques et musulmans , tous sont reconnaissants de ce que les habitants de la Bled cl Tours ont fait pour leur église naissante.

Encouragé , soutenu surtout par vos secours, je viens de faire faire un superbe confessionnal en style arabe pour servir de pendant à notre magnifique chaire de Mahomet, dont je vous ai parlé. Les connaisseurs le regardent comme un petit chefd'œuvre en son genre. J'ai découvert dans les décombres d'un ancien palais , deux magnifiques coupes en marbre blanc , dont une nous sert de fonts baptismaux et l'autre de bénitier. Je viens de déterrer encore quatre jolies petites colonnes en

marbre blanc et en marbre noir^ que j'ai fait

placer sur des gradins , aussi en marbre blanc ,

pour commencer notre autel de la sainte Vierjge.

Une belle niche est préparée pour la statue que

M. N a bien voulu nous faire confectionner à

Lyon , au nom des bons Tourangeaux. M. l'abbé

N vient de m'annoncer qu'elle vient de nous

être expédiée. •• Quel bonheur de penser que cette belle statue est un don de la paroisse de Saint-Sa^ turnin de Tours à V Eglise naissante de Constan-tineL... A combien de titres cette image de Marie notre bonne mère ^ va nous être chère !.•.

Puisque j'ai commencé à vous parler de moi; je vais vous dire quelles sont mes occupations ordi* naires. D'abord Tadministration de ma paroisse ne m'occupe pas beaucoup. J'ai dit qu'il y avait au moins 400 colons à Constantine, et il n'y en a, tout au pluS; que 250 : voilà tous mes paroissiens catho* liques... Mais y comme je mets au nombre de mes plus chers paroissiens les vingt-cinq mille indigènes, ma paroisse acquiert une certaine importance. Néanmoins les mariages, les baptêmes et les enterrements ne m'occupent pas beaucoup^ je n'ai point non plus de longues séances au confessionnal. J'ai le bonheur de célébrer la sainte messe tous les joursj mais je n'ai presque personne qui y assiste. Le dimanche je la dis à neuf heures ; c'est une messe militaire \ grand orchestre, à laquelle assistent trèsrégulièrement et pieusement, M. le lieutenant général y les principaux oi&ciers de la garnison de

Gonstantine et un détachement de soldats. Nos quelques colons y Tiennent aussi , mais souvent nos Arabes et nos Juifs sont en majorité. Nous avons les vêpres à trois heures y puis le chant des cantiques et le chapelet ; nous avons aussi à cet exercice quelques bons militaires et quelques Arabes. Je visite aussi souvent les cinq hôpitaux militaires de Constantine, qui ont; dans ce moment ci ^ prés de huit cents malades ; ce sont eux qui me donnent le plus d'enterrements à faire ^ quoique , grâces à Dieu y ils ne soient pas trop fréquents. Au premier enterrement que je fis^ je ne saurais vous dire ce qui se passa dans mon âme : c'était ma première cérémonie publique.

C^était la première fois que la croix du Sauveur des hommes était portée dans les rues de Gonstantine.... La chose qui me frappa davantage , c'est que les enfants de chœur et moi; qu'on voyait pour la première fois en habit de chœur dans les rues; nos chants ; l'imposante escorte de militaires qui accompagnait le convoi funèbre, ces roulements lugubres de tambours couverts d'un drap noir , ces décharges de fusils , etc. ^ toute cette cérémonie enfin , si nouvelle et si extraordinaire pour ces bons Arabes , paraissait moins les surprendre , les toucher que la vue de la croix sur laquelle semblaient se porter tous leurs regards et toute leur attention.. i Oh! comme je priais de bon cœur et avec attendrissement en passant dans les rues de Constantine, au milieu de

cette foule de peuple qui obstruait mon passage! •• Je priais , non-seulement pour le mort que j'accompagnais à sa dernière demeure^ mais plus encore pour tous ces peuples mulsulmans et jui& que les ténèbres de l'erreur enyelop])ent comme dans un linceul et que l'ignorance et la corruption retiennent comme des morts dans leur sépulcre. •• Jamais les psaumes et les prières des morts ne m'avaient paru plus touchants que dans cette circonstance où je lésa Mquaisà tous ces peuples infidèlesde l'Afrique et surtout de Constantine. Tout le cortège semblait partager mes sentiments. MM. les sous-olliciers firent placer sur la tombe du défunt cette inscription : Ici repose le corps de Jean-Louis-Èmile de laMorlière, sergent'-major au ^i^régiment de ligne j né le 22 août 1 81 5, à S aint-Qaentin{Aisne^^ décédé à Constantine le 1 Zjain î839. Le premier, depuis 1 ,400 ans y inhumé à Constantine avec la pompe des cérémonies religieuses de V Eglise Catholique.

Je vous ai promis dans une précédente lettre de vous parler de l'aspect du pays que j'habite. Ce ne sera pas la plus belle page de mes descriptions.

L'Algérie en général , mais surtout la province de Constantine , ressemble , en ce moment , à un vaste désert. Point d'arbres, pas la moindre verdure , pas un brin d'herbe 5 partout une terre desséchée, brûlée; des montagnes dépouillées, des rochers nus , rien pour reposer ^ pour récréer la vue , pas même une seule masure qui annonce au moins que des hommes habitent ce désert : car vous

sayez que les tribus sont rares et éloignées les unes des autres. Et puis , la vue de ces quelques tentes en poils de chameaux , noires et déchirées , où se réfugient quelques Arabes de couleur cuiyrée, couverts de haillons , n'est pas un spectacle bien ravissant. Quels contrastes frappants , nous disionsnous tous, pauvres exilés, quand, dimanche dernier , du haut du rocher où est située Constantine , nous jetions les yeux autour de nous, et que nous comparions cette triste co"ilrée à nos belles campagnes de France, à ces arbres, à ces prairies , à ces rivières , à ces superbes maisons de campagne^., à celte i^ie surtout qui anime tout ce sublime tableau... Ici, tout est silencieux , tout est mort.., on n'entend pas même le chant d'un oiseau ; du reste , il n'y en a presque pas , on ne voit que quelques hirondelles qui nous viennent sans doute de France... (Peut-être de la grande fenêtre du fond de l'église des Carmes...) Puis quantité d'oiseaux de proie, des aigles, des vautours^ des faucons , des cigognes , etc. Puisque j'en suis à la gent volatile, je vous dirai qu'elle n'est pas sauvage comme en France; des hiron-» délies sont si familières qu'elles nous deviennent même importunes dans nos maisons où elles entrent et s'établissent absolument comme chez elles. Les cigognes font leurs nids sur le toit des maisons qui sont naturellement basses; elles semblent prendre plaisir à amuser les passants par le claquement précipité et cadencé de leur

bec , et en leur montrant^ avec un orgueil de mère , comment elles soignent leurs petits dans leurs nids... Ce qui n'est pas aussi amusant de leur part^ c'est qu'elles apportent sur nos toits d'énormes serpents vivants dont elles se nourrissent , elles et leurs petits^ et ces serpents,, qui leur échappent souvent , se glissent sous les tuiles et s'insinuent ainsi dans nos maisons , et nous font des peurs épouvantables. L'autre jour, j'entendis de l'église, crier une de nos sœurs de Charité qui était aux prises avec un de ces reptiles de plus de trois pieds de long, et gros, sans exagération, comme le bras d'un petit enfant : j'accourus à l'instant , et j'eus le bonheur de le tuer , et de finir ainsi un combat qui aurait pu devenir tragi* que pour la pauvre sœur. Pour garder le souvenir de cet événement mémorable^ les sœurs ont voulu que l'énorme serpent fut empaillé et conservé, suspendu au plancher de leur salon. Quelques jours après, j'en tuai un autre de la même taille j au moment où il entrait comme moi clans notre église. Il y a aussi quantité de scorpions très-venimeux , mais il s'en trouve heureusement peu à Constantine. Four les quadrupèdes , ils sont en général peu farouches, peu sauvages, excepté les lions, les hyènes , les titres ^ etc. Je n'ai pas encore vu de lions, mais j'a.i vu des hyènes , des tigres, etc. Ces animaux sauvages sont assez rares dans cette contrée dépourvue de bois; cependant on voit assez fréquemment des hyènes et

des chacals^ venir jusqu'aux portes de la ville enlever des bestiaux et déterrer les cadavres pour les dévorer. Nous avens ici quantité de chameaux dont vous connaissez Tusage. Le cheval arabe , si vif y si fougueux y si léger dans les courses et dans les combats^ est d'un naturel* très-doux ^ très-docile^ il est intelligent , caressant même. Les autres animaux domestiques sont d'une docilité y d'une patience à toute épreuve j excepté le chien ^ qui n'est doux et familier qu'avec son maître. On voit aussi quelques gazelles: c'est bien le plus joli animal que j'aie pu voir ; elles s'apprivoisent très-facilement. Il y avait ^ dit-on, quantité de singes dans les rochers et sur les montagnes de Stora et Philippeville ; mais on n'en voit presque plus depuis que nos armées occu« peut ces parages.

Il semble que dans l'Algérie^ quoique peu éloignée de la France , l'aspect du ciel n'est plus le même. Le ciel est constamment pur depuis près de six mois y et d'un bleu magnifique , surtout la nuit. Les astres y la lune surtout , nous semblent plus rapprochés de la terre. Peut^ être que ^ la terre étant plus arrondie y à mesure qu'on s'avance vers l'équateur y nous paraissons plus élevés qu'en. France. Les nuages y qui sont assez rares' dans cette saison-ci . sont constamment très-bas. Les jours^ en été y sont bien plus courts qu'en France^ et diminuent plus rapidement. La chaleur est excessive depuis le mois

de juin jusqu'à la fin d'août. Le thermomètre a marqué souvent alors 36 degrés^ à rombre, et 45 ou 50, au soleil. Aussi^ depuis le mois de juin jusque vers la fin de ce mois de septembre, le tambaur bat la retraite à 1 heures du matin, et 'la diane à 2 heures du soir. De 10 à 2 heures ^ les soldats sont retirés dans leurs casernes pour dormir. Pendant ce temps-là , les rues de la Tille sont presque désertes... Depuis plus de deux mois , nous avons eu à Constan-» tine et dans toute la province un nombre prodigieux de malades , presque tous de la fièvre ; c'est une espèce d'épidémie qui dure encore.

Pour moi , grâces à Dieu y je ne me suis jamais iqJeux porté j seulement le« chaleurs m'ont donné des espèces de lassitudes, pendant lesquelles il m'eût été impossible d'écrire. A présent la chaleur est {dus supportable ; son maximum , depuis quinze joyrs , n'a pas dépassé 25 degrés.

Je vous ai dit qu'il ne pleut pas , ou trèsrarement , pendant au moins 6 mois de Tannée. Quelquefois , assez rarement , il s'élève un vent qu'on appelle vent du désert ou siroco. Ce vent est accablant par l'excessive chaleur et la ^poussière extrêmement fine qu'il nous apporte|du désert^ il est quelquefois si véhément qu'il renverse et emporte tout, comme dans une tempête. Alors la poussière qu'il entraine est tellement dense, que. le ciel en est tout à fait obscurci, comme à l'approche d'un a&eux orage ; et quand il pleut un peu

pendant que ce vent souflle , les goultes de pluie , en traversant Tair^ se mêlent avec cette poussière: alors il tombe une pluie de boue : j'ai déjà été plusieurs fois témoin de ce phénomène.

Je ne vous parlerai pas bien au long de notre vie matérielle. Nous autres Français et Européens , nous vivoiis à peu près comme en France , avec le pain et le vin que vous nous envoyez^ mais que vous nous faites payer horriblement cher. Pour la viande , le pays en fournit^ ainsi que le beurre et le lait , mais presque point de fruits : les chaleurs excessives le^ sèchent avant qu'ils arrivent en maturité. Nous n'avons que des figues^ d'abord comme celles de France^ puis d'autres qui ne leur ressemblent nullement, et qu'oa appelle figues de Barbarie. Ce pays en produit une quantité énorme : elles sont le fruit de cette plante qu'on appelle en France cactus. Puis nous avons encore les fameuses et excellentes dattes du désert. Le cheik-eU-arab , ou chef du grand désert , vient dé m'en envoyer une prodigieuse quantité ; si je ne craignais pas que le transport fût trop cher , je vous en enverrais une grande caisse pour en régaler votre famille , et tous mes amis privilégiés des Carmes , parmi lesquels votre bon et excellent curé , Monsieur Voisine, tient le premier rang. J'ai reçu avec un indicible plaisir son aimable lettre. Les détails qu'il a bien voulu me donner sur sa paroisse qui me sera toujours si chère, m'ont fait verser de bien douces larmes...

Dites-lui bîen^ en lui renouvelant mes très-affectueux sentiments^ que je compte lui répondre le plus tôt possible.

Je viens de faire , sur le Mansoura , une promenade dont je veux vous rendre compte. Le Mansoura est une montagne très-prés et à Test de Gonstantine : au pied de cette montagne, et proche du pont El Kantara ^ il y a une fontaine très-abondante qui fournit de l'eau à presque toute la ville. Les jeunes filles juives y viennent puiser de l'eau avec l'amphore o\i cruche sur l'épaule , comme du temps de Rachel. Elles portent aussi le même costume ; elles sont telles enfin qu'on nous les représente dans les anciennes gravures ou tableaux. A mi-côte , et sur une assez belle et vaste plate-forme, se trouve notre cimetière, ou cimetière des Chrétiens, au milieu duquel j'ai fait planter une grande croix qu'on peut voir de tous lés points de la ville. C'est la première croix plantée extérieurement dans ce pays infidèle. Elle n'est là, C3 semble, que pour protéger l'asile des morts. ..Hélas ! tous les peuples de ces contrées ne sont-ils pas comme ensevelis dans les ténèbres du tombeau !... Espérons que, par la vertu de cette croix , ils se réveilleront enfin de ce sommeil de mort, et qu'ils ouvriront les yeux à la lumière de ce soleil de vérité , de justice et^ de miséricorde qui luit maintenant sur eux!.. Monseigneur l'évêque d'Alger a bien voulu bénir solennellement ce

cimetière^ lors de sa première visite à Constantine. Cette plate-forme est sans doute remplacement d'un superbe palais et de ses magnifiques jardins , à en juger par quelques restes de fortes murailles, de voûtes assez bien conservées, et de débris de mosaïques que j'y ai trouvés en me promenant avec Monseigneur. Arrivé presque sur le sommet de cette montagne, je fus surpris d'y trouver une belle fontaine, auprès de laquelle étaient accroupies deux pauvres négresses esclaves qui lavaient du linge. Quoique musul* mânes, elles ne baissèrent pas leur voile en me voyant : elles m'avaient reconnu pour le marabout francès j elles parurent même fort contentes de me voir, et me firent un profond salut que je leur rendis; puis je continuai ma promenade. Arrivé au haut de la montagne , je trouvai une ajfsez vaste plaine qui avait 'été ensemencée cette année. J'y remarquai aussi les restes des circonvallations improvisées par les Français, lorsqu'ils firent les deux sièges de Gonstantine. En suivant ces cimes, qui deviennent plus escarpées en avançant vers le Sud , j'admirai encore de beaux débris de fortifications romaines, génoises et espagnoles. En marchant toujours dans la même direction, je me trouvai au milieu d'énormes blocs de roobers qui paraissent comme suspendus , et qui semblent avoir été jetés là par les géants^ fils de la terre ^ quand ils faisaient la guerre aux enfants du ciel. Je

découvris avec surprise dans ces lieux-là quantité de cavernes qui m'ont donné une idée de ce que pouvaient être les antres de la Thébaïde, illustrés par tant de saints solitaires. •• Qui sait si j du temps de Cyrta chrétienne , alors que les Vandales persécutaient avec tant d'acharnemen( les chrétiens d'Afrique, et détruisaient leurs villes ; qui sait si ces grottes n'ont pas servi di^ retraites aux chrétiens persécutés de Constantinei ou à quelques pieux anachorètes ? Toujours est-il vrai que ces .rochers , dont un grand nombre sont taillés par la main des hommes, en forme de maisons , ont été habités. J'ai remarqué une de ces cavernes , qui était plus vaste que la mé-? tropole de Lyon , d une hauteur prodigieuse , et très-bien éclairée par le haut : elle a bien pu servir d'église aux chrétiens , dans les temps de persécution; elle sert maintenant à abriter les chameaux et les mulets des Bédouins et des Cabaïles qui viennent vendre leurs denrées à Gonstantine. Du haut de ces rochers , la vue est magnifique: au Sud-est , et tout près de vous , la vue se repose sur les jolis jardins très-verts et très-bien cultivés des militaires de la garnison de Gonstan-i tine. Ces jardins contrastent agréablement avec les collines et les champs secs et brûlés qui les avoisinent : ils sont entourés par la rivière du Bou-mer-Soug qui les arrose , et qu'on aperçoit au loin , dans l'enfoncement des montagnes. Tout à fait au Sud , on voit p dans un pays assez dé^

couvert , le Ritmmel (ou OuedeUkhii la grande rivière)^ qui coule en serpentant" jusqu'au pied du Mansoura où elle reçoit les eaux du Bou^ mer-Soug.

Au confluent de ces deux rivières , se trouvent les restés assez bien conservés d'un aqueduc qui portait les eaux du Bou-mer-Soug , sans doute , dans un vaste château d'eau , dont on voit encore les immenses voûtes ^ aux portes de Constantine, sur le versant d'une petite colline qu'on appelle Cou-dia-ta-iy . C'est au bas des ruines de ce château d'eau y que le général Damrémont a été tué... Non loin de cet aqueduc dont je viens de parler, et en remontant la rive droite du Rummel^ on voit une tribu avec ses tentes noires , sur un terrain absolument sec et brûlé ^ comme l'est , du reste , maintenant tout ce pays , depuis le désert de Sahara jusqu'à la mer. Plus loin , sur la rive gauche et sur le versant d'une colline , on aperçoit encore une autre tribu. Toutes ces tentes basses et noires , vues de loin y placées sans ordre sur une terre dépouillée , ne ressemblent pas mal (pardonnez-moi la comparaison) à ces tas de fumiers dispersés sur nos terres de France qu'on veut engraisser avant de les ensemencer ; au couchant, Gonstantine se développe majestueusement et presque sous vos pieds 5 elle n'est séparée du Mansoura que par un affreux précipice , au fond duquel- mugissent les eaux du Rummel. Cette ville est comme assise sur cet immense roc escarpé de

tous côtés , et qui se penche un peu vei'S la rivière. Elle forme une espèce de carré long, aux deux extrémités^ du côté du Alansoura^ elle se termine par deux pointes qui s'avancent l'une au nord, l'autre au midi. Au pied de celle-ci, le Rummel s'engouffre avec fracas dans une masse de rochers très-resserrés ç il poursuit son cours dans ce profond encaissement, autour de plus des deux tiers de la ville, du Sud au Nord-Ouest, En quittant la ville, il se précipite du haut des rochers , et forme cette belle cascade dont je vous ai déjà parlé.

A la pointe nord , on voit le pont surprenant A' El-Kantara y et la large crevasse de rochers à travers laquelle on découvre une vaste et magnifique campagne qu'on appelle , avec raison , les Jardins , el^-Djoem , au milieu desquelles coulent les eaux du Rummel , devenues tranquilles et paisibles.

Dans le fond de cet imposant tableau et à 7 ou 8 lieues de là , s'élèvent de hautes montagnes qui forment autour de G)nstantine comme une énorme ceinture presque toujours blanchie par la neige , pendant près de quatre mois de l'année..

Que vous dirai-je maintenant de l'aspect de la ville , vue de cette montagne ^ de ses vinglhuit ou trente mosquées, de ses hauts minarets , qui , de là , apparaissent au milieu de cet amas de masures qu'on appelle maisons , et de cours éti^oites d'où s'élèvent d'énormes ifs d'ua

vert sombre, comme de superbes et blancs mausolées élevés à côté de modestes tombes couvertes déterre noire et ombragées de cyprès?.... C'est ainsi , ce me semble , que toute ville infidèle doit apparaître à des yeux chrétiens ^ mais , pour Constantine , c'est la seule pensée , la seule impression qui vienne au cœur de tout homme réfléchissant , qui voit cette ville du haut du Mansoura. En redescendant cette montagne, je rencontrai une Bédouine avec ses deux jeunes filles , qui venaient en ville voir des parents. Avec le peu d'arabe que je sais , je me mis en rapport avec elles : je compris qu'elles étaient pauvres , et je leur donnai quelques pièces d'argent.... Elles se jetèrent aussitôt à mes pieds ^ embrassant le bas de ma soutane..., en me disant que c'était Dieu qui m'avait envoyé sur la terre pour leur faire du bien 5 que le marabout françès était un saint.., et que, si je voulais aller dans leui tribu , on me regarderait et on m'aiine-i rait comme un père Ces naïves démonstrations m'arrachaient les larmes des yeux..*, je leur donnai* aussi quelques médailles, en leur disant que c'était Dieu , dont Lélé Marient est la mère, qui me disait d'être leur ami et de leur faire du Lkii , et qu'il fallait bien l'aimer : elles me promirent de raimer et de le prier comme moi.... mon Dieu I

vous les avez entendues !

Tous les environs de Constantine ^ et plus encore l'endroit où est située la ville même , ont l'aspect d'un pays qui a été tourmenté , bouleversé par les

▼olcans ou les tremblements de terre : rien n'est à sa place ; les rochers , les montagnes , les Tallées mêmes ne semblent pas posées dans leur état naturel. Ce désordre dans la nature du sol semble avoir passé dans la construction de la ville: à chaque pas ce ne sont que des ruines superposées 9 sans ordre ... Celles qui touchent le sol et qui s'élèvent en beaucoup d'endroits à la hauteur d'un mètre , sont évidemment les ruines de l'ancienne ville romaine^ et paraissent indestructibles. Sur celles-là, on voit des blocs de pierres énormes déplacés ; des fûts de colonnes, des pans de chapiteaux renversés, des frises, des pierres tumulaires, des frontons, etc., jetés pêle-mêle et comme à la hâte , en forme de murs : c'est là sans doute la première reconstruction de la ville par les Romains , un instant vainqueurs des Vandales. Au nombre de ces reconstructions y ]b\ remarqué une chapelle assez grande, bâti'* dans l'intérieur d'un ancien et vaste temple détruit.... C'est sur cette première reconstruciion que s'en élève une seconde. Les maisons actuelles des Arabes sont, comme vous le savez, bâties en terre qu'on pétrit et qu'on arrange à la façon de nos briques ;mais on ne les fait pas cuire j en sorte que rien n'est moins solide que les maisons de Constantine : aussi il ne se passe pas de semaine qu'il ne s'en écroule quelques-unes Puisque j'en suis à la description

de la ville de Constantine , vous ne seriez peut-être pas fâché de connaître ce qu'en a écrit un capitaine du génie, pour prouver que Constantine

actuelle est bien Tancienne Gyrta , capitale de* la

Numidie.

Cette notice complétera tout ce que j'ai pu vous

dire sur cette ville , à laquelle semble se rattacher

tout l'avenir de notre colonie en Afiiquc.

« Je vais, dit-il, rappeler dans cette Notice, toutes les choses qui ne permettent pas de douter que Conslantine actuelle ait été la ConstarUina du bas empire , et la Cyrta du haut empire et des Numides.

» Le synonyme de Constantine du bas empire et de Keçonntina des Arabes est établi par deux inscriptions qui se trouvent gravées sur les parements de deux des trois arceaux qui existent encore aujourd'hui de toutes pièces au carrefour, formé par les rues Combes et Cahoreau. Ces inscriptions nous apprennent que Claudius Aurelianus^ chef de l'ordre des Patriciens de Constantine , agissant au nom et pour les mem" bres de cet ordre y a fait ajouter un Tétrapjlum et des portiques au lieu de réunion des sénateurs de la ville de Constantine. ( Constantianam Curiam), et que le travail a été terminé par Julius Damasius. Chacune des deux inscriptions contient en toutes lettres ces mots : Constaruiana Curia. Il reste de celle Curia, les trois cotés du Tetrapylum^ placés^ comme nous l'avons déjà dit , au carrefour des rues Combes et Cahoreau; deux arcs, ayant dû appartenir au bati-

liment avant l'adjouctioiï du Télrapylum et des

» portiques j l'un dans la rue Caraman, Tautre

» dans la rue Cahoreau ^ et quelques grands pans

» de murs , au moyen desquels il sera peut-être

» possible de retrouver le tracé de la Curia. Ces

» restes n'ont pas été touchés par les Arabes ; cha-

» cune des deux inscriptions est bien en place ; Tune

» occupe treize pierres, l'autre en occupe douze.

)) Ce monument étant donc éridemment le lieu

» d'assemblée des décurions ^ ou sénateurs, ou

» patriciens de Constantine^ il est clair que la

» ville de Gonstantine actuelle est la ville de Con-

» ^to/2^£>za du Bas-Empire.

» Quant à la synonymie de Cyrta et de Constan-

» tine^ elle nous est donnée par Aurélius Victor ^

» historien latin , originaire d'Afrique^ et qui

» écrivait vers 378 de Jésus-Christ, environ

» 40 ans après Constantin. Aurélius Victor

» nous apprend quJlexandre, préfet du pré-

» toire , ayant refusé de reconnaître Maxence com-

» me empereur , se fit proclamer Auguste , à Car-

» thage , en 307 de Jésus-Christ. Maxence envoya

» contre lui une armée considérable , commandée

» par Rufus Volusianus , son préfet du prétoire.

» Rufus Volusianus défit Alexandre dans une pre-

» mière rencontre , et s'empara de Carthage qu'il

» pilla et ravagea. Alexandre se retira à Cyrta

» dont Rufus Volusianus vint faire le siège. Après

» une longue défense pendant laquelle la ville eut

» beaucoup à souffrir, Cyrta fut prise et ravagée

» comme l'avait été Carthage j et Alexandre, fait

» prisonnier , fut mis à mort en 31 1 de Jésus-Christ. » En 312 ^ Maxence ayant été vaincu, et ayant eu » la tète tranchée , T Afrique passa sous la domina- » tion de Constantin le Grand, qui, sentant de » quelle importance était pour l'empire la place de » Cyrta , la fit remettre en état , en y ajoutant » quelques monuments d'utilité publique. C'est » alors que le nom de Cyrta fut changé en celui de » Constantina que cette ville a conservé jusqu'au- » jourd'hui. Le texte d*Aurelius /^/c^or est formel : » Cyrtœ oppido, quod obsidione Alexandri cecide^ » rat y reposito ornatuque nomen Constantinœ m- » ditum. Et, comme nous l'avons dit, Aurelius » VictoPy historien et antiquaire, était africain, et » n'écrivait que 66 ans après les événements qui » avaientamenécechangementde nom. »

( Suivent ici d'autres preuves tirées de la distance des villes de Mila^ Rusicada^ Sigus relativement à Constantine ). Cette intéressante notice se termine ainsi:

» Cyrta , au temps de la domination des Numi- » des , ayant été la résidence royale , et ^ au temps » de la domination des Romains , ayant été la rési- » dence du personnage consulaire à qui étaient » confiés Tadministration et le gouvernement de la » province de Numidie , a nécessairement contenu » un grand nombre d'édifices considérables. Aussi, » bien que Constantine n'ait jamais cessé d'être >^ habitée, y retrouve-t-on encore de grandes traces » de son ancienne splendeur.

» L'aqueduc qui traverse le Rummel^ au con- » fluent de cette rivière avec le Bou-mer-Soug : » les ruines du pont sur le Rùmmel en amont de » cet aqueduc ^ les ruines d'un énorme château » d'eau sur le Cou-dia-tû-tf ^ les vestiges d'un » édifice en marbre , sur la rive droite du Rummel^ » au-dessous du Bardo j les culées du grand pont » sur le Rummel^ à bab-el-kantara ^ les traces }) d'un cirque dont Kasi^goula-de-Shair était la » porte triomphale , et dans le inur d'enceinte du- » quel se trouvait la fontaine nommée aujourd'hui » Ain-el-Mezzeb y un théâtre dont la corde est » de 80 mètres ^ les culées de deux aqueducs tra- » versant le Rummel , entre el-Kantara et le ma- » rdhout de S idi Bachid; les citernes du jardin de » Benr-aïssa ; les vingt citernes dont parle le savant » docteur Shan , situées à la Kasbah ; l'enceinte » actuelle de la Kasbah^ dont la construction date » de deux époques différentes ^ Tenceinte romaine » sur un tiers environ du pourtour de la ville , » avec ses grandes tours carrées et leur citernes ; » la Guria dont restent encore quelques ftiurs ; le » Tetrapylum et deux arcs de portiques 5 les murs » d'une église chrétienne rebâtie par Constantin ^ » les fondations d'un ancien temple^ dont les co- » lonnes ont 1 mètre 72 centimètres de diamètre » au fût^ et 2 mètres 5 décimètres de diamètre à la » base ; la voûte des bains chauds de Sidi Mi" » mourin $ toutes les maisons de la ville établies sur » des murs romains^ dont quelq ues*uns conser ?eiit

» encore jusqu'à 3 mètres hors de terre , et bâties » aux étages inférieurs avec des matériaux ro- » mains; partout des inscriptions dont quelques- » unes indiquent que les monuments auxquels elles » appartenaient^ ont été élevés par tes habitants de » Sigtts ou par ceux de Rusicada ; des fûts de colon- » nés de différentes grosseurs , qu'on rencontre à » chaque pas ; des pierres tumulaires^ etc.... Tels » sont les monuments qui nous attestent l'ancienne » importance de Gonstantine^ et qui, comparés aux » vestiges que l'on retrouve dans les autres villes » de Tancienne Numidie , ne nous permettent » pas de douter que nous sommes bien dans la ca* » pitale de cette province. »

J'ai reçu, il y a huit jours ^ les deux caisses que vous m'avez expédiées de Tours , par l'entremise du ministère de la guerre. Rien n'a été avarié; tout est arrivé très-frais , très-beau ^ tel enfin qu'on l'a dépc ^é dans les caisses. Nous avons été agréablement surpris de voir cette quantité d'objets de votre charité pour notre pauvre église. Nous ne nous attendions pas à pareil envoi. Merci, merci , mille fois merci. Nous voilà maintenant montés comme une petite cathédrale ; deux beaux ornements, un bel ostensoir, un magnifique ciboire , un beau christ , des vases de fleurs , un superbe tapis ^ etc., tout est ravissant pour nous. Mais ce qui est tout à fait providentiel , c'est que ces caisses nous sont arrivées justement quelques jours aViUit notre fêle patronale, que nous avons

célébrée solennellemoit hier, quatrième dimanche de septembrejour avec lequel coïncidait cette année la fête de Notre-Dame-des-sept-douleurs ^ notre divine patronne. Nous ayons donc, ce jour-là, étalé toutes nos richesses. Tout le monde en a été surpris , émerveillé : nos bons Arabes surtout , qui sont toujours empressés de Tenir voir nos cérémonies religieuses , ont été frappés , enchantés de tout ce qu'ils voyaient dans notre église... Ces pauvres ignorants, aux yeux desquels il faut parler, comprennent mieux la majesté , la grandeur du Dieu que nous servons, par la richesse, la beauté des ornements de notre culte et la pompe de nos cérémonies. Hélas! nous n'avions pas pu jusqu'à présent leur parler ce langage,- puisque notre église manquait de tout. C'est donc à vous, cher ami, aux bons Tourangeaux , que nous devons ce genre de prédication. Mille actions de grâces, encore une fois , vous en soient rendues ! Veuillez bien être auprès d'eux l'interprète de ma reconnaissance , de celle de mon petit troupeau fidèle , et aussi de celle de tous nos bons Arabes. Le jour de l'octave de notre fête patronale , je célébrerai la sainte messe , et nos bonnes sœurs feront la sainte communion pour toutes les personnes qui ont contribué h ces pieux envois. La caisse de livres nous sera d'une utilité immense; dites-le bien au bon M. *'*'*, qui a eu la charité de nous l'envoyer... J'ai déjà distribué bon nombre de christs, de statuettes , de médailles, de chapd^, d'images... Vous ne sau-*

Hesi croire comhieii nos bons Arabes aiment tons ces objets pieux... Comme il les baisent avec res^ pect!... Pauvres gens !... quand les baiseront- ib avec foi et amour comme nous!....

Toujours Totre bien affectionné et tout dévonë ami, SUGHET, Fîc.

nil^ipefflle, 21 odobfs 18IS.

Monsieur et bien cher ami ,

Je suis depuis quelques jours à Philippeyille ^ en attendant le bâtiment qui doit me porter à Alger. Un ordre pressant de Monseigneur m'aj^Ue pour exercer auprès de sa Grandeur ma cbarge de Ticaire-général. Depuis longtemps j'étais menaoé de cet ordre. Les entreprises commencées à Constantine pour l'intérêt de son église naissante ayaient obligé Monseigneur à m'y laisser jusqu'à présent. Maintenant Téglise est à peu prés .pour^ Tue du nécessaire , et ornée même, grâce à Totre généreuse charité^ Le gouvernement a alloué une somme de 1,800 fr. pour le curé de CoQ-r stantine. Nos bpns Arabes ont voté une somme de 3,000 fr. pour l'entretien de quatre sœurs de Charité qui sont ^ outre cela, parfaitement logées \ une école , tenu^ par ces bonnes sœurs est établie pour les enfants colons et indigènes. Un hospice de yingt lit^ pour le4 indigènes , convenablement

doté par les Musulmans eux-mêmes , est maintenant en pleine activité , sous la direction exclusive de nos bonnes sœurs de la Charité. Pourtant ma mission , ce me semble ^ était loin d'être remplie !.. Elle ne faisait , pour ainsi dire , que commencer. J'étais reçu ^ comme je tous l'ai déjà dit ^ dans l'intérieur de toutes les maisons indigènes. Là, je pouvais exercer ces œuvres de charité qui me plaisent tant , le soin des pauvres et des malades... Ce moyen était, ce me semble, le plus puissant pour disposer ces bons Musulmans à recevoir plus tard les bienfaits du Christianisme. Ce qui me console, c'est que Monseigneur Ta compris et qu'il a envoyé, pour me remplacer , un excellent prêtre qui parait beaucoup aimer les pauvres et les malades. Je prierai bien ardemment le bon Dieu de lui accorder tous les succès dans ce ministère^ que je quitte avec tant de regret...

Ce prêtre est M. l'abbé Landemann , Alsacien ,

Fauteur de ce gigantesque projet d'une coloni-

sation chrétienne pour l'Afrique. Vous avez dû voir ce projet dans les journaux de l'année dernière. Ce projet est tombé. •• comme sont tombées jusqu'à présent toutes les belles théories qu'on a faites pour la colonisation e^ la civilisation de l'Algérie. Ce pays qu*on ne connait nullement en France, déconcertera ongtemps encore nos rêveurs politiques et tous es philanthropes qui voudront suivre ;y pour la

civilisation elle bonheur de rAlgérie ^ une autre marche que celle de Jésus-Christ et de ses Apôtres.

Pour en revenir à moi, je quitte donc Constantine avec les mêmes regrets , les mêmes déchirements qu'une mère éprouve , lorsqu'on l'arrache à un premier enfant qu'elle vient d'engendrer dans les douleurs. Mais Dieu Ta voulu; puisque mon évéque a parlé, je me soumets, et me voilà parti, sans trop savoir ce que je ferai dans un genre de ministère pour lequel je n'ai aucune aptitude, et qui est tout à fait contre mes goûts.

Je vous donnerai plus tard une petite relation de mes derniers jours passés à Constantine; de l'arrivée du Duc d'Orléans , et de sa gracieuse visite à notre église et à notre hospice indigène; de la messe que j'ai célébrée devant lui , et du 2^e Deum solennel qu'il a désiré que nous chantassions après la messe, pour célébrer le second anniversaire de la prise de Constantine , qui tombait justement ce jour-là (dimanche 13 octobre). Jamais concours plus admirable de circonstances ne s'était rencontré pour le chant d'un Te Deum: c'était à Constantine même, la ville conquise; c'était en présence du prince royal , dont le frère avait assisté à ce siège qui est regardé comme le plus beau fait d'armes de notre époque ; à ce 7V Deum assistait le maréchal Vallée , le héros de ce siège mémorable , accompagné d'un grand nombre de braves qui l'avaient si puissamment secondé

par leur valeur. Et l'église ^ la première église catholique de la Numidie , était remplie d'indigènes , du peuple vaincu qui bénissait son vainqueur. Aussi, j'étais tout ému pendant les quelques mots que j'adressai ^'^ avant d'entonner le Te Deimij à cette imposante et si admirable assemblée. Le prince a décoré tous les chefs Arabes qui avaient le plus contribué à nos établisse* ments de charité à Constanti ne, ainsi que le le fameux Cheik-^el^arab ^ qui a renouvelé, auprès du prince et du maréchal les vives instancesqu'il nous avait faites, pour nous emmener dans son désert de Sahara^ faire ce que nous faisions à Gonstantine. Le neveu de ce monarque du désert logeait chez moi , avec les principaux chefs du. Sahara. Le grand Chelh-eUarah ^ lui-même^ venait tous les jours déjeuner avec moi. Il a voulu assister à la dernière messe que j'ai dite à Gonstantine, et m'a fait ses adieux , en me serrant fortement contre son cœur , et pleurant comme un enfant. Il m'a protesté que, si je ne venais pas dans son désert, dans trois ou quatre mois , il viendrait me chercher à Alger , et qu aucune puissance ne pourrait l'empêcher de m'emmener avec lui.

Quels hommes je laisse !.. et pour qui ? Mon cœur est bien serré, et de grosses larmes roulent dans mes yeux.

Je ne vous parlais pas de la bibliothèque que vous avez eu la charité de nous envoyer : elle fait un irès^grand bien parmi les militaires et

parmi les quelques colons de Gonstantine. Les Arabes, eux-*inémes , veulent aussi lire et traduire nos livres de religion. Je leur donne surtout des Doctrines Chrétiennes de Lhomond et de petits Catéchismes de Fleury. Je comptais feire traduire ce dernier en arabe, avec un petit catéchisme que j'aurais arrangé pour nos bons musulmans, et tous ces projets^ quand s'exécuteront-ils maintenant ?•• •

Je viens d'installer, en passant^ le premier curé de Philippeville, M. l'abbé LemaufF, prêtre du diocèse de Vannes. C'est un jeune homme rempli de piété et de science, qui fera beaucoup de bien dans cette ville naissante, qui s'est élevée comme par enchantement. Quand j'y suis passé la première fois , il y a huit mois , il y avait à peine 1 50 colons , maintenant il y en a près de deux mille. Les maisons commencent à s'y bâtir en pierre. Le prince a donné aux colons à perpétuité le terrain sur lequel ils avaient bâti, et qui ne leur avait été concédé que pour un temps. Ces colons sont pour la plupart des Pro^. vençaux , des Maltais, des Sardes, des Italiens. On n'y voit d'Arabes que ceux qui viennent en *petit nombre vendre quelques denrées. Les tribus qui avoisinent Philippeville , sont presque toutes des tribus hostiles à la France.

Puisque j'en suis à Philippeville, je vais vous en parler un peu plus au long... Hier, pour me distraire de mes chagrins, je suis allé me

promenep sur la route tout à i^h pittoresque qui mène de oetfe ville à Stora. Elle est sur les bords escarpés de la mer, et suit le versant d^iiDechaiue de petites montagnes toutes couvertes de bois de myrte , comme nos montagnes de France le sont» d'ordinaire, de taillis de bois de chêne. A chaque pas on trouve des ruines, soit de quelque grand palais , soit de quelque agréable rilla. J'y ai découvert plusieurs tronçons de gros-^ ses colonnes en marbre blanc, dont qud« ques-unes tarses, d'un travail achevé. L'une d^elles portait cette inscription : Sahinis pr/neipi^ loris fecit. Plus loin j'ai ru un beau reste de mo«> sa!que assez bien conservé. Je parcourais de l'œil cet immense sinus numidicus y fermé à T Ouest par la montagne des singes et par quelques éuop^ mes rochers, jetés à quelques cents mètres d^ là dans k mer, et dont unpor|e, je crois, le qûm de l'île Texa. Se ces rocher^ , que j'appellerai pointe du Cap de l'Ouest , jusqu'à l'extrémité de la chaîne de montagnes qui s'avancent dans la m^ du coté opposé et qu'oi\ appelle le Cap de far, pu pointe du Nard-rest y \^ sinus numidimSf QU gcdfil de Numidie, peut avoir huit lieues de lurgeup suf ; une égale profondeur, Fresqu'à l'extrémité du P^p Oues^y au pied et derrière Ja montagne des siugm est située Stora , o4 F w trouve UQ rest^ de port pomfdn el de vastes citernes ) c'est là tout Stcff^, si céUJire dai|S les jpupuaux. A demi-rlipue 4^ ^iQi^^ji eu suivantlameretàreHtréed'umB gracieuiie i^éfl,

s'éléye Philippeville , sur les ruines de Tancienne Rusicada ; à gauche y elle est dominée par un petit mamelon qu'on appelle le Fort de France , et à droite, par un autre mamelon un peu plus élevé et qu'on nomme le Fort d Orléans* Les principales rues de la ville sont perpendiculaires à la mer ; ce sont les rues Royale^ de Marie-Amélie , d'Or« léans, de Nemours » de Join ville, etc Dupuchj les places Royale, Hélène^ etc. Il n'y a pas encore d'église proprement dite; on dit la messe provisoirement dans un vaste rez-de-chaussée qui servait de magasin, au bord de la mer. J'y ai célébré hier la messe au bruit des vagues qui venaient se briser presque à la porte. Rien n'est plus solennel , ce me semble , qu'une messe dite au bord de la mer. On va construire au centre de la ville une petite église de 25 mètres de long sur 1 2 de large ; c'est Monseigneur qui doit en faire les frais ^ seulement le Roi lui a déjà envoyé 1,200 f. pour cela.

Parmi les nombreuses ruines de l'ancienne Rusicada , j'ai remarqué le cirque, dont quelques arcades sont encore debout, et* dont la vaste enceinte se dessine assez bien sur le versant delà petite colline, à droite de la ville. A l'extrémité de la ville, du côté des terres et à l'entrée d'une belle plaine, j'ai vu les restes d'un vaste édifice qui parait avoir été un beau temple , peut-être chrétien. . .1 Du côté opposé et au pied d'une petite montagne, j'ai parcoum les restes asseï bien conservé d'immenses arènes. «•

A chaque pas on rencontre des voûtes , des silos et des citernes. Mais les plus belles citernes de Rusicada , sont situées presque sur le sommet de la montagne Sud de la ville , dans un endroit tout à fait romantique; elles sont au nombre de sept qui se communiquent les unes aux autres. De ce sommet, la vue plonge au nord vers la mer, et s'étend très-loin, vers le midi^ du côté de Constantine. De là , je découvris les deux cimes des montagnes qu'on appelle Toumiettesj c'est à moitié chemin de Constantine... A celte vue un soupir me vint au cœur , et des larmes involontaires coulèrent de mes yeux. Mais je me retournai du côté de la mer , vers le nord , et je me dis : Là , loin, bien loin, est la France... Mon cœur se trouvait alors tiraillé, déchiré entre Gonstanline et la France.

Le bâtiment part, je terminerai cette lettre à Alger. Adieu, belle terre de Numidie, j'espère pourtant te revoir bientôt!...

Alger , 35 octobre.

J'arrive à Alger , après une traversée de 48 heures , par une belle mer. Néanmoins j'ai été un peu malade. Il y a 75 lieues par mer , de Philippeville à Alger... Nous avons relâché quelques heures à Giajelli, ancienne ville romaine, habitée par les Cabyles , et prise depuis quelque temps par les Français; puis à Bougie. Dans ma prochaine lettre, je vous donnerai quelques détails

sur ces deux villes. Je commence à respirer Tair contagieux de la cmlisation d'Alger. •• Oh! j'àh mais mieux Tair pur de ma sauvage Constantine. Je ne puis vous en écrire davantage^ le courrier de France va partir/ dit-on; Yous m'adresserez donc le plus tôt possible Totre réponse, à Alger, à rEvêché. Dites au bon M.'^'^* et à ceux qui voudront m'écrire, de me faire parvenir leurs lettres à cette même adresse.

Toujours et partout votre honoré et bien affectionné ami,

SUCHET, Çh., Fie, gén.

Je n'ai pas le temps de relire ma lettré, vous excuserez les négligences et les fautes.

Hyppone, ouBône, 16 décembre 1839.

Monsieur et bien cher ami ,

Béni soit le Dieu qui afflige et qui console! J'avais été bien vivement attristé de quitter Constantine, comme vous avez dû le remarquer dans ma dernière lettre. Et voilà qu'après un mois environ de séjour à Alger , Dieu me rappelle sur cette terre de Numidie que je ne croyais pas revoir si tôt. Monseigneur l'Evèque d'Alger vient de demander pour moi au gouvernement le titre officiel de vicaire-général , et le maréchal a appuyé vivement cette demande. Vous savez que , jusqu'à présent ,

il n'y a point eu à Alger de yicaires-généraux reconnus par le gouTernement. Il a été seulement convenu que^ pendant deux ans, Monseigneur prendrait ses vicaires-généraux parmi ses trois chanoines tutilaires, au nombre desquels tous savez que Sa Grandeur avait eu la bonté de me placer. En attendant que le gouvernement confirme cette nouvelle nomination , Monseigneur vient de me donner la charge de visiter la chère province de Constantine et de Bône , vôire même de Bougie , en qualité de chanoine vicaire-général, visiteur. Et, dés le lendemain de cette nomination, je m^ suis embarqué pour ma nouvelle et bien agréable mission. D'Alger à Bône , où je suis maintenant , nous avons eu la traversée la plus orageuse et la plus mauvaise qu'on puisse éprouver ; nous sommes restés cinq jours pour faire un trajet qu'on parcourt^ d'ordinaire, en soixante heures. Nous avons été obligés de relâcher à tous les ports , c'est-à-dire à Bougie , Gidjelli et Stora.

La mer est excessivement mauvaise en cette saison. Quelques jours auparavant'il y avait eu, dans les parages que nous suivions , trois vaisseaux naufragés , dont nous avons vu , en passant , les tristes débris sur la côte. J'ai été malade pendant ce voyage. Enfin ^ Dieu nous a gardés, et le mercredi , 4 courant^ à neuf heures du soir , j'entends l'équipage se réveiller comme d'une profonde stupeur et crier: Le fanal, le £mal de Bône!.. je me traîne comme je peux sur le pont du bâtiment j la nuit

était très-noire. Je priais saint Augustin de protéger notre débarquement sur cette terre illustrée par ses miracles et ses travaux. Je priais aussi Marie , cette étoile de la mer, que j'avais souvent invoquée pendant mon pénible voyage , afin qu'elle le rendit heureux ( iter para tutum....) , et voilà que tout à coup une douce brise s'élevant du côté d'Hyppone, écarte lentement les nuages et me laisse voir une brillante étoile , puis deux.... Enfin le ciel s'éclaircit ; je ne saurais vous dire la joie qui me vint au cœur en ce moment ei les sentiments de reconnaissance qui pénétraient mon âme..... On parle de débarquer à l'instant même ; je me jette précipitamment dans une petite barque ^ et , après quelques iastants , je sautais joyeux et guéri sur la terre de saint Augustin.

Voilà douze jours que je suis sur cette terre sacrée, presque dans le même ravissement où j'étais quand je la vis pour la première fois. Il fait ici un temps superbe , comme dans les beaux jours de printemps en France. Hier la chaleur était au vingt-unième degré. Tous les jours je vais passer une heure ou deux sur le beau mamelon d'Hypponej c'est-à-dire que j^y vais dire mon bréviaire , réciter mon chapelet , faire ma lecture spirituelle sur les Soliloques ou Confessions de saint Augustin, et y étudier l'arabe que je brûle du désir d'apprendre. Il semble que là tout se fait mieux , et avec un recueillement tout naturel. Gomme le temps hier était encore mauvais^ je ne pus faire ma première

visite à Hippone que deux jours après mon arrivée c'était le samedi , 2 , jour de la fête de saint Ambroise qui a enfanté à Jésus-Christ le grand saint Augustin. Comme jai prié ardemment ces grands saints ce matin, à ma messe! je confondais leurs deux noms.... Malgré le mauvais temps , je m'acheminai joyeux vers Hyppône, à sept heures du soirj en m'arrétant un peu à la porte de la ville en ruines , je jetai les yeux du côté de la mer, et je me dis : Sain^ Augustin voyait souvent de la cette même mer , ce beau sinus hypporegius. lia parcouru ^souvent ces mêmes rivages ; il s'est embarqué souvent to ^ à deux pas d^ici , pour les courses apostoliques qu'il faisait soit en Italie, soit à Carthage, soit sur le littoral de l'Algérie ; car'il est allé visiter lesévêques de Rusicada et de Julia Cœsarea, ( Vacur , près d'Alger )...,. Arrivé à l'endroit de ces ruines où je m'étais confessé , comme je vous l'ai dit dans ma première lettre , lors de ma première visite , je me jetai à genoux , je m'excitai de nouveau à la douleur de mes péchés ; je reoitai le Miserere que saint Augustin a récité jusqu'à son dernier soupir dans ces mêmes lieux où j'étais prosterné. Je cueillis quelques brins d'herbe sèche qui étaient Terts alors , un peu de mousse , sur laquelle nous nous étions agenouillés Monseigneur et moi , puis quel^ qiies herbes fraîches... Je coupai aussi à cet endroit une branche de l'olivier qui nous ombrageait. Je veux faire de cette branche d'olivier, de petites crcix que je vous enverrai... j'allai énsuitedii^ mon

bréviaire dans Tendroil oui pour la première foU, depuis 1 , 400 ans, aTait été oHert, par Monseigneur, le saint sacrifice de la messe , et où j'avais communié... Que de louchants souvenirs me vinrent alors! Que de douces larmes ils me firent répandre!

Avant de quitter ces lieux chéris, j'allai voir l'emplacement du monument que fait élever Monseigneur , au nom et aux frais des évéques de France. Il n'y a encore que les fondations d'établies.

Je n'oubliai pas non plus que ce jour-là était la veille du second dimanche de l'Avent, grande fête patronale de la paroisse de saint Saturnin!... il y a un an , j'y étais..; je la célébrai pour la dernière fois... J'y étais encore ce jour-là, d'esprit et de cœur , sur lés ruines d'Hyppône»... J'ai prié... pour tous mes chers paroissiens de saint Saturnin, et surtout pour toutes les âmes que j'avais le bonheur de diriger à Tours. En m'en retournant je récitai le chapelet en l'honneur de Marie conçue sans péché , dont nous devions célébrer très-solennellement la fête le lende-> main.

AYant-bier , comme on me voyait passer en d(escendant d'Hyppone, on m'appela pour aller visiter une jeune femme française qui se mourait, dans une guinguette , à laquelle on a donné le noitt profane de Tivoli d'Hyppone, parce qu'elle ^t bâtie tout au pied du mamelon d'Hyppone , 3ur las ruines et dans l'enceinte de cette ville. J'^us h hoab^r 4ei \^ eonfeçs^r et de lui doimer VEx^

fi

tréme-ODction. Car vous savç» qu'en Afrique, nous portons toujours sur nous les saintes huiles.., . elle est morte le lendemain, dans d'excellents senti-^ ments de religion.

Je m'occupe aussi de fouiller dans ces ruines célèbres. J'ai payé un bon Maltais qui cultive là un jardin , pour qu'il me recueille tous les . objets curieux et antiques qu'il découvrira en. remuant cette terre précieuse. II m'a déjà remis, cent quatre médailles ou monnaies romaines et carthaginoises, dont la plupart sont très- petites , ; et dont quelques-unes sont assez bien conservées) j'ai recueilli moi-même quelques beaux fragments de mosaïque , et des morceaux de marbre que je voudrais bien pouvoir vous envoyer. Je veux aussi vous adresser de petits cordons , des bourses, elc.| tissus en fils d'aloés, qui croissent en grande quan-. tité sur les ruines d'Hyppône.

Je compte rester ici encore plus, d'un mois ;. je prêche tous les dimanches , je confesse , etc. Jç mène un peu la vie de missionnaire, et vous, savez si j'aime ce genre de ministère!... surtout dans une terre , l'héritage de Saint Augustin \ là ce saint docteur a fait si souvent entendre sa voix puissante et sainte!. 9. Hélas! maintenant ii. faudrait la voix du prophète E^échiel pour souffler sur ces ossements qui nous entourent , afin qu'ila reviennent à la vie I

En quittant Hyppone , j^ me dirigerai ver§ mf. chère Constl^otine > oi| je compte étaUk WPii.

quartier général y mon centre d'opérations. Je ferai cette route par terre ^ elle sera de plus de quarante lieues. Je yerrai en passant les ruines de Guelma Tancienne Calante ^ célèbre par ses évêques, et souvent citée par St. Augustin... et entre Calante et Constantine , je verrai, je baiserai avec respect et amour les ruines de Tagasle , qui a vu naitre ce grand Saint que j'aime tant. Comprenez maintenant que de choses je verrai ; que de bien peut-être pourrai-je faire dans cette vie tout apostolique ^ bien que je n'aurais pas pu opérer si je fusse toujours resté curé de Constantine* Dieu fait donc bien tout ce qu'il fait : bénissonsle d'avoir toujours eu le bonheur de faire plutôt sa volonté que la nôtre. — J'ai reçu votre lettre, et le dernier cahier des miennes imprimées; je n'ai pu m'empêcher d'applaudir à votre zèle ingénieux , à votre ardente charité , qui vous a porté à faire vendre ces dernières lettres au profit des victimes de la grêle dans votre département d'Indre-el-Loire. Vous avez satisfait à un besoin de mon cœur par un moyen que je n'aurais jamais osé employer. Vous aurez donc tout le mérite de cette bonne action], et moi la bien douce jouissance d'en avoir fourni l'occasion ; il fallait vraiment cette circonstance pour me faire regretter que mes lettres n'aient pas été plus nombreuses et plus intéressantes pour mériter d'avoir un plus grand nombre de lecteurs. Je désire bien que le produit de cette vente soit

considérable , afin qu'un plus grand nombre de malheureux puissent être soulagés.

Je remercie cordialement tous mes anciens paroissiens et les habitants de la ville de Tours qui veulent bien penser à moi : vous savec combien cette ville m'est chère !

Je viens de recevoir Tavis que quatre grandes caisses pleines d'ornements d'<?glise en tout genre^ sont arrivées heureusement à Constantine.

Je me trouverai justement là moi-même jx)ur Tarrangcment de tous ces objets qui vont faire de notre église de Constantine la plus belle , la plus ornée sans contredit de toute l'Algérie. Je ne saurais comment vous exprimer mes nouveaux remerciements , pour ces nouveaux dons de voti'e inépuisable charité. Je me repose de ce soin sur ce Dieu qui ne laissera pas sans récompense un verre d'eau froide donné en son nom.

Je déplore profondément les criminels efforts du protestantisme dans notre chère yille deTours^ je regrette de ne pouvoir pas écrire pour stigmatiser énergiquement cet ennemi, qui menace si audacieusement votre Eglise. Je me contenterai de prier ici , à Hyppône , d'où ont été écrites par le grand S. Augustin, tant de lettres qui ont abattu 9 écrasé les hérésies qui désolaient aussi r£glise de son temps. Puisse Tintcrcession de ce saint ^ plus puissant maintenant encore dans le Ciel, venir en aide à vofre Eglise de Tours, qui me sera toujours bien chère, vous

n'en doutez pas. Néanmoins^ si ce grand Saint m'inspirait quelque chose qui pût être en ce genre de quelque utilité au simple peuple , je tous ferai part de ces inspirations.

Pour le moment je n'ai que le temps de vous renouveler les sentiments de respectueuse amitié j qu'aura toujours pour vous votre bien humble et dévoué^

SUCHET , Ch. V. g.

Hyppône, 28 décembre 1839.

Monsieur et bien cher ami^

Que les jours passent rapidement quand on est heureux ! Voilà bientôt un mois que je suis ici , et il me semble que je n'y suis que depuis hier. Le temps continue à être magnifique , nous avons eu une aussi forte chaleur pour la fête de Noël , qu'en France pour la fête de T Assomption. Il y avait foule dans notre petite église de Bône pour la messe de minuit et aux offices du jour. J'ai prêché à la messe de minuit et à la messe de paroisse en lisant et commentant Thomélie que le grand saint Augustin avait prêehée^ il y a 1 400 ans^ dans ces mêmes lieux. Hélas! ce n'était plus aux enfants^ aux descendants de ces chrétiens fervents d'Hyppone^ à qui j'adressais les paroles brûlantes de leur saint Evêque! C'était à des Français indifférents et à des

Maltais qui me comprenaient à peine.«»« Voilà ce qui glaçait la joie dans mon cœur , et qui n'y lais^^ sait malgré moi qu'une profonde pensée de tris-» tesse...» Je me trouvai un peu soulagé en priai! t avec plus d ardeur ce Dieu enfant ^ d'amener bien*tôt ces peuples infortunés à rendre gloire à Dieu et à se procurer la{)aix qu'il était venu apporter sur la terre aux hommes de bonne volonté. Une pensée qui me consola encore beaucoup et que je communiquai à rinstant à mon auditoire attendri) c'est qu'en ce moment ^ nos frères ^ nos bons amis de France , ceux surtout qui nous ont promis en les quittant qu'ils ne nous oublieraient pas sur la terre étrangère , ces chers parents , ces vrais amis , pensentà nous^ prient pour nous..., et quc^ nous sommes en ce moment tous réunis et prosternés avec eux en esprit de foi^ autoui* de la crèche de Jésus enfant ^ qui nous aime tous , et noUs donne à tous ; comme aux bergers , ses premières béné-^ dictions.

Oh ! combien de fois ce souvenir ^ que des âmes ferventes pensent à nous, prient pour nous en France ^ nous a été d'un grand secours ^ et une douce consolation dans notre ministère si ingrat et si difficile !•••

En ce moment je m^occupe à consolider I à régulariser autant qu'il est possible le bien qu'on peut faire ici. Nous venons d'organiser, avec M» U Curé, un conseil de fabrique qui n'existait pas à Bône. Nous travaillons très-activement à l'établis-^

9ement d'un petit hospice civil. Je crois qu'il ne sera pas aussi facile de rétablir ici qu'à Conslantine où il y a moins de colons et beaucoup ])lus d'Arabes. Je me suis chargé ici de la visite quotidienne des hôpitaux militaires qui ont en ce moment encore plus de mille malades.

Je désirerais bien pouvoir établir pour les hôpitaux militaires des localités importantes , comme à Alger y à Constantine , à Bône y à Oran j^ à Philippeville, etc., et même dans certains grands camps où il y a des espèces d'ambulances ; je désirerais bien, dis-je, établir dans ces divers lieux des bibliothèques chrétiennes pour les militaires malades, et pouvoir même leur donner une certaine quantité de livres de prières ou quelques livres élémentaires sur les principales vérités de la religion. Cette lecture dissiperait aii moins l'ennui des camps et adoucirait les loisirs que laisse une maladie peu grave , ou une longue convalescence. Enfin , dans un pays où il n'y a aucun sujet de distractions pour les militaires , surtout pour les malades ^ on se livrerait à la lecture par) passe-temps ^ et Dieu sait le bien que pourraient produire ces lectures en quelque sorte forcées. L'exemple de ces deux jeunes officiers de la cour de l'empereur , dont parle le grand saint Augustin ^ qui se convertirent en lisant, pour amuser leurs loisirs, la vie de saint Antoine; et encore, celui de saint Ignace , blessé au siège de Pampelune , sont là pour nous répondre des heureux fruits d'une lecture pieuse faite

dans les longs et souvent insipides loisirs de Tétat militaire. L'esprit du mal n'ignore pas cet avantage , et il l'exploite d'une manière bien désolante pour l'armée et surtout pour nos pauvres soldats dans les hôpitaux. Dans toutes les garnisons un peu importantes^ ainsi à Alger , Constantine^ Bône, Philippe ville, etc. se sont établis des cabinels littéraires où sont distribuésjoués au plus bas prix les plus mauvais romans^les livres les plus orduriers qu'aient vomis la France et l'Augleterre. Ces livres sont dans toutes les casernes , dans tous les camps, circulent dans toutes les salles des hôpitaux militaires. C'est même une des plus lucratives spéculations des infirmiers qui les font venir et les distribuent. Ainsi, ces pauvres militaires^ dont iin grand nombre ont encore conservé la foi et les mœurs , perdent l'un et l'autre par les mauvaises lectures , et trouvent la mort de leur âme là où ils étaient venus chercher la santé du corps.

C'est pour diminuer, sinon pour empêcher tout à fait le mal immense que produit la lecture de ces mauvais livres , qu'il faudrait pouvoir établir ces bibliothèques chrétiennes. Ce résultat serait d'autant plus facile à obtenir que dans tous les hôpitaux et les garnisons les militaires nous demandent eux-mêmes de leur prêter deslivresj et quel chagrin pour nous de ne pouvoir répondre à leur désir! J'espère donc que, dans votre zèle ingénieux et votre inépuisable charité, vous trouverez un moyen de nous envoyer des livres pour former ces bonne

bibliothèques. On pourrait commencer par Bône en Thonneur du grand saint Augustin qui ne manquerait pas de bénir et de protéger une oeuvre aussi importante et qui pourrait puissamment contribuer à faire renaître et à faire germer de nouveau la foi et les vertus dans son héritage, hélas! si en friche et si désolé.... Une raison surtout qui devrait nous stimuler pour la propagation des bons livres dans ce pays ^ c'est que les protestants ont inondé T Algérie de Bibles très-bien imprimées, en arabe , en italien^en espagnol^et qu'ils donnent presque pour rien.Pourquoi faut-il queles catholiques se trouvent si fort en arrière dans ce mode de propager la foi et les bonnes doctrines. De pareils ouvrages favorables à la foi catholique ne manqueraient pas d'avoir d'heureux résultats, surlout parmi les Arabes et les Juifs avec qui nous ne pouvons avoir que fort peu d'entretiens sur la religion , et qui sont pourtant avides et flattés même de lire nos saintes écritures et nos livres religieux dans leur langue.... C'est une œuvre que pourrait entreprendre, ce me semble , Tœuvre admirable de la propagation de la foi. Mais quand bien même ces bibliothèques dont nous parlons ne devraient être utiles qu'à nos bons militaires , il faudrait le^ établir (1).

(1) Pour répondre auxtœux de M. l'abbé Sachet, une souacriptioM a été ouverte dans le but de favoriser la propagation des bons livres dans rAlgérie. Les ofTrandes sont reçues au secrétariat de l'archevêché de Tours , et le produit de la présente publication des lettres de M. l'abbé Suchet recevra la même destination.

Car ici nos militaires sont tout au(res qu'en France ; sur une terre étrangère ^ il semble que les hommes d'une même nation sont frères* ••• Le respect humain^ cette barrière qui semble infranchissable en France, n'existe pas ici entre le prêtre et le militaire. Puis , ils savent que c'est par dévouement , que c'est en paitie pour eux que nous sommes venus en Afrique. Us nous voient constamment dans leurs camps^dans leurs hôpitaux^ consoler leurs malades , leur administrer les sacrements; nous sommes là pour donner à leurs compagnons d'armes défunts la sépulture ecclésiastique, honneur auquel ils tiennent beaucoup.

Tout cela les rapproche de nous et nous en fait presque des amis. Aussi depuis que je suis en Afrique , je n' ai qu'à me féliciter des rapports que j'ai eus avec l'armée, et surtout avec les officiers de tout grade qui nous entourent vraiment de toute la considération possible : c'est un hommage qu'il m'est bien doux de leur rendre ici. Tous les rapports que j'ai eus avec eux, et j'en ai eu de très-fréquents^ ne contribuent pas peu à adoucir les peines de mon ministère , et à le rendre même agréable.

Je suis tenté de vous donner aujourd'hui une petite description d^ Hfppône , d'où j'ai daté cette longue lettre , parce que réellement je vousTécris de ce lieu-là même^ assis sur des ruines, et ayant pour table le dessus d'un vaste chapiteau de colonne brisé. Tous les jours je viens ici , comme je vous l'ai dit , faire mes petits exercices spirituels , tra-

(liiîre quelque peu crarabe et y ëcrire souvent mes pensées. Aujourd'hui^ je vous les envoie telles qu'elles sortent de ma plume , ou plutôt de mon cœur.... Je vais à présent essayer de vous tracer en peu de mots ce que j ai sous les yeux.

Hyppone est située ou plutôt était située tout au fond du golfe de Bône^ appelée plus justement siniis Hypponensis y sur un petit mamelon qui n'est séparé de la mer et de l'embouchure de la Sey-house que par une petite et riante prairie qui a dû être, sans doute , le bas de la ville ou ses jardins. Elle est à un petit demi-quart de lieue de Bône. Le chemin qui y conduit passe tout au bord de la mer qui le couvre souvent par les temps d'orages. Le gracieux mamelon sur lequel est située Hyppone se détache tout à fait des montagnes un peu plus hautes qui l'entourent du sud-est , au nord-est oxx se irouye Bône. Dans Tintervalle, entre Hyppone et les montagnes^ se déroulent de beaux bosquets d'oliviers, de figuiers et de jujubiers , et de quelques orangers.... et plus loin de magnifiques prairies. Entre le nord-est et le sud-est s'étend la vaste mer.... Tout au pied de ce riant mamelon coulent à Y est , la Sef bouse , et à Y ouest la Boudjima , deux rivières qui versent paisiblement leurs eaux dans la mer non loin l'une de Fautre. On traverse la Boudjima sur un tout petit pont romain pour aller de Bône à Hyppone. hsiSeybause, qui est une rivière assez considérable pour pouvoir encore offrir un mouillage sûr à quelques petits

bâtiments^ a été certainement le port d'Hyppone, comme Tattestent de grands restes de maçonneries qu'on voit dans l'endroit où cette rivière se rapproche le plus de la ville. Ce port était bien plus sûr que celui de Bone qui est^ dit-on , un des plus mauvais du littoral de l'Algérie. Maintenant il est presque comblé par les sables que la mer y a jetés. Du sommet d'Hyppône où je suis maintenant , on jouit de la plus belle vue de la mer, des montagnes , des prairies , et de Bône. 11 y a sur ce sommet une petite maison carrée, bâtie par les Arabes, et qui leur servait de fort. A chaque pas sur toute la surface de ce beau mamelon et dans les prairies et bosquets qui l'entourent , on trouve des ruines. Les mieux conservées sont d'immenses voûtes aussi grandes et aussi hautes que les vaisseaux de nos plus grandes cathédrales de France. On dit que ce sont des citernes. On trouve aussi beaucoup d'autres voûtes ou citernes moins considérables dont beaucoup sont encore remplies d'eau très-limpide. Je ne vous parlerai pas des pans de mur , des briques ^ des pierres , des débris de tout genre , de toute forme , des décombres im-* menses contre lesquels on va se heurter à chaque paSo Toutes ces ruines sont recouvertes presque partout par une vigoureuse et épaiss^ végétation et surtout par les belles et gracieuses feuilles d'acanthe qu'on trouve là en grande quantité.

Les ruines les plus considérables qu'on remarque son le$ restes gigantesques d'une des portes

de la ville du côté delà mer. C'est une masse énorme dont une partie est encore debout^ et l'autre parait avoir été renversée par quelque violent tremblement de terre. Sur les bords de la Boudjimoy prés du pont dont je vous ai parlé , M. le curé de Bône a découvert une assez jolie mosaïque , que le génie déblaye maintenant; on en a détaché un compartiment tout entier de forme octogone de prés d'un mètre de diamètre , qu'on a envoyé à Monseigneur d'Alger, pour former le milieu du sanctuaire de la petite chapelle qu'il fait arranger dans son palais épiscopal. Aujourd'hui, en montant le mamelon d'Hyppône, et tout près de l'endroit d'où je vous écris, je viens de trouver un superbe petit camée sur une pelite pierre de jaspe qui représente une jeune et gracieuse tête ; c'est peut-être celle d'un ange. Je conserverai cette petite pierre comme un précieux souvenir d'Hyppône. J'en ai une autre à peu près dans le même genre que je voudrais bien pouvoir vous envoyer avec force cordons et croix , voire même des bourses en aloés que je fais cueillir à Hyppône et travailler par nos malades et nos prisonniers, ...

Hyppône est appelée encore aujourd'hui par tous les indigènes Bonà ce qui veut dire Pônà^ parce que les ^^rabes n'ayant pas la lettre P dans leur alphabet , ils mettent le i? à la place du P, ce qui fait Bonà au lieu de Porta. C'est donc à tort et improprement que les géographes donnent ee nom à Séiie t}ui est appdée ))ar les indigènes jànnèba

ou ville des Jujubes , parce que le m\ de Bône était couvert de jujubiers , que les Français et les pre-^ miers colons ont détruit pour faire du bois à brûler. Je tiens cette explication d'un savant Cadi , Tami de M. le curé et le mien.... Tout à l'heure encore je viens de demander à un enfant arabe , qui vient faire sa prière tous les vendredis , et brûler de l'encens sur l'emplacement où est mort le grand Round y ces grandes voûtes dont je viens de vous parler: — Oa el bed hadœ ; cette ville-là , lui disais*je en lui montrant Bône , comment V appelle^i-on , Ole esm ha?\\ xaetéi^oiiAii Annéba.^^Et cet endroit où no{i9 sommes comment V appelles-tu ? Il me ré-* pondit Bonà. Voilà ce me semble une question tout à fait éclaircie. • •

Faut-il vous parler maintenant de Bône ou plu* tôt d'Jnnebà? Je n'aurai pas grand'chose à voui en dire. Bône est au bas d'une petite montagne sur un rocher peu élevé qui s'avance un peu dans la mer ; elle forme à peu près un carré long dont le côté sud^est touche à la mer ; le reste est entouré de faibles rempatts > on y entre par quatre portes qui se fermenta la chute du jour. A mon premier voyagea Hyppône,je m'étais oublié jusqu'à la nuit sur ces ruines sacrées , et quand ja me présentai à la nuit close ^ aux portes de Bône^ je les trouvai fermées ^ et je dus de ne pas coucher cette nui I- là dehors , ou sous la tente des bédouins qui sont autour ée la ville > à la . oomplaisaiice de 4euat vieux «r«i)r(dei*s qui ééseebdiiieilli la gafrde ^ ^1 reU*

traient par une autre porte , et qui me firent passer à la faveur des ténèbres pour un de leurs camarades. On compte dans la yille de Bône à peu prés cinq mille habitants dont la moitié indigène et l'autre moitié se compose de ce qu'on appelle colons ^ dont les trois quarts sont maltais et le i^este pro* vençaux et Italiens. Il y a en ce moment une garnison d'à peu près deux mille hommes. Les rues de la ville sont assez bien percées ^ les maisons ont des terrasses comme à Alger ^ c'est aussi une ville un peu française comme Alger. Il n'y a, je crois, qu'une seule mosquée pour les musulmans. La plus belle mosquée de la ville a été convertie en superbe hôpital militaire par les Français.

Le fort de la Casbah , un. des plus beaux que j'aie vu en Afrique, est sur le sommiet de cette petite montagne au pied de laquelle Bône est bâ« tie^ et domine ainsi la ville, la mer, et tout le pays d'alentour.

Je ne sais plus ce que j'écris, je suis fatigué et je vous fatigue. La nuit arrive , je me rends de suite à Bône pour ne pas courir encore la chance de coucher dehors cette nuit. Demain arrive le courrier de France; si je peux, je continuerai à vous écrire,àvous parler de Bougie ^ de Djigelli ^ d'Alger^ etc.. J'écrirai enfin jusqu'au départ du courrier.

Du 29 — Le courrier est arrivé cette nuit ; il m'a (ipporté une lettre de Monseigneur d'Alger qui me presse ^ qui me conjure de retourner de suite à Alger , où il a , ditr4lK«iisolâmeot besoi» de moi

pour les adaires les plus importantes. Je vais donc me rembarquer ce soir..,. Quitter ma chère Hyppône !... Hëlas ! quand je vous écrivais hier, si joyeux , du haut de ces ruines sacrées , j'étais loin de penser que je dusse les quitter sitôt !... Je pars le cœur bien triste.... je vous écrirai aussitôt que je serai arrivé à Alger.

Votre aiTectionné ami ,

SUCHET, Ch. F. g.

Philifi^vflle s i^ JMVier 1S40.

Monsieur et bien cher ami ,

Nous àVbns retaché àvàht-hier à Philippeville , où le bâliment devait attendre M. le lieutenantgénft*àl de ûalbôîs , qui se rend à Alger* Gomme les voyages sur mer me fatiguent toujours beaucoup , je n'ai pas été fâché de cette petite station , d'autant plus que la mer qui était assez belle à mon départ de Bône , est devenue affreuse depuis avanthier. Rien de plus capricieux que la Méditerranée dans cette saison. En quittant Bône^ il y a trois jours, à onze heures du soir, j'ai été témoin du naufrage d'une petite embarcation qui suivait notre bâtiment à vapeur, le Styx^ rien de plus déchirant , ce me semble , que le spectacle d'un naufrage au milieu de la nuit. Huit hommes , tous marins, du navire stationnaire U Emulation^ qui avait mouillé au fort Génois, à une lieue de Bône, étaient dans cette embarcation^ et se rendaient à leur navire. Le commandant de VEmulation était monté à notre bord avec un de ses marins. Nous étions déjà à un quart de lieue de Bône , lorsqu'on entendit des cris horribles, que le bruit de notre machine à vapeur

nous empêchait de bien distinguer. Un matelot qui se trouvait sur la dunette avait compris ce signal , et se mit à crier , au secours , V embarcation est chavirée. Notre bâtiment s'arrête ^ une profonde stupeur s'empare de tous les passagers ; je commençais à être un peu malade ; le cœur me revint aussitôt. Je vole sur la dunette avec le commandant du navire, et plusieurs autres officiers de marine. Les cris affreux des pauvres naufragés tiennent alors dtstînctcment frapper nos oreilles , et déchirer notre cœur. Je tremblais de tous mes membres pour le salut de ces pauvres infortunés ; je leur donnai une absolution générale, et je priai le grand saint Augustin de les sauver tous. /« distinguais encore , à la faveur d'une nuit asseï claire, le mamelon d^Hyppône ; je conjurai donc te grand Saint , de ne pas permettre que ces hommes périssent en vue de cette terre où il avait opéré tant de prodiges. Après cette prière, le calme t^vîut subitement dans mon âme , et, contre toute apparence , j\vais la confiance que saint Augustin les ^anverait. Pendant ce temps-là on s'-empressaît de mettre tous les canots de notre bàtiinent à h mer , pour aller au secours des Baufra^^, dont on entendait encore de temps à antre tes tîris de déiresse. Le commandant du vaisseau atrqtrd appartemiit îeS naufragés leur criait : tUtntmg i ^ enfanls , mes chers camarades , on y vû. Puiç] A demanda avec anxiété au seul mMdcrt qui :> i j 4iit*tiprés de lui : fteconnais-lu la

voix de ceux qui crient ?... Le matelot répondit : Je dislingue la voix de trois seulement (et il les nomma^. — Les autres sont donc déjà perdus I dit le commanrla o t j le matelot reprit : Ce n'est pas étonnant y commandant , il y en a trois qui ne savent pas nager... — Ohl mon Dieu, nous écrions-nous tous, sai'Mera-t'On du moins les autres?,. Tout-àcoiip y il se fit un silence plus affreux que les cris^

et qui nous saisit d'effroi. On ne voyait rien

on n'entendait plus rien Un silence de stupeur

régnait sur notre bâtiment Tout le monde se

penchait pour écouter si Ton n'entendrait pas au moins le bruit des rames des canots qui étaient allés au secours des infortunés. Le commandant de U Emulation n'y tenant plus, s'écria d'une voix de stentor : Enfants, mes amis! où êtes vous tous?.... -^Tous sawés !.. mon comman^ dant.....

A cet instant tout le monde respire.,, il semblait que notre vie^ un instant suspendue, nous revenait à tous .• Pour moi, je me mis à pleurer comme un enfant ; bien longtemps je remerciai saint Augustin,., la sainte Vierge .. Je récitai VA^^e, maris Stella.., et toutes les prières d'actions de grâces qui me vinrent au cœur.... Je savais à peine ce que je disais... La barque qui amenait nos heureux naufragés, aborde notre bâtiment. Je me précipite à Téchelle pour voir, pour toucher, pour bénir ces pauvres naufragés ; et leur adresser

quelques paroles de félicitations. On les fit descendre auprès de la machine à vapeur pour les sécher ; et on leur donna 'tous les soins qu'exigeait leur état.

J^ai admiré la sollicitude , la tendresse toute paternelle du commandant de L'Emulation.

Quand il fut assuré qu'aucun de ses hommes n'avait péri , il s'écria d'une manière énergique ; Je me soucie peu dit reste ; que ma i?arque^ que mes effets , que tout ce quil y aidait dans temhar" cation soit perdu... mes hommes sont sawésl.... On alla pourtant chercher la barque chavirée , que l'on ramena la quille en l'air, et qu'on put remettre à flot après quelques réparations.

Ce qui contribua beaucoup à sauver ces infortunés , c'est que leurs cris de détresse avaient été entendus du port de Bône, où quelques barques de Maltais , montées par leurs maîtres , avaient mouillé. Aussitôt l'un d'eux arrive avec sa barque légère, et a le bonheur de sauver deux de ces malheureux. Ils étaient néanmoins restés tous plus d'une demiheure sans qu'aucun secours leur arrivât.

Oh! vous qui n'êtes point exposés à chaque instant à ces sortes de dangers, priez donc toujours pour nous , qui sommes obligés de faire de si fréquents et si dangereux voyages sur mer. Vraiment si nous n'étions pas soutenus par la force

d'en haut, il me semble que nous ne devrions plus oser nous confier à la merci des flots ; mais il y a des grâces particulières. Je n'ai jamais été trop effrayé de voyager sur mer. Du reste ces voyages contribuent beaucoup à nous détacher de la yie , puisque nous sommes si exposés à la perdre. Néanmoins je désire bien que le bon Dieu me la conserve encore, pour travailler à établir son règne dans ces malheureuses conti'ées.

Je suis allé hier dire mon bréviaire sur les hauteurs de Philippeville , auprès de la première croix que j'ai eu Thonneur de planter moi-même dans ces parages. •• Comme celle que j'ai plantéeà Constantine , elle est dans le cimetière;., elle semble

ne protéger encore ici que l'asile des morts

Oh ! quand arrivera la résurrection spirituelle de tous ces pays infortunés ?

J'ai vu la route qui conduit à Constantine, et les deux crêtes de montagne qui sont à moitié chemin de cette ville à Philippeville... Et je ne pourrai pas, cette fois encore , revoir ma chère église de Constantine ! Dieu veut qu'ici ma vie soit un continuel sacrifice ; que sa volonté soit faite!

Je vous écrirai d'Alger; je vous ai écrit d'Hyppone , il y a quatre jours. Peut-être que les deux jettres vous arriveront en même temps.

Je vous souhaite une bien heureuse année. II y a un an f je la souhaitai à tous mes chers paroissiens de saint Saturnin. C'était encore pour moi un moment de )]|Qnhçm*i 4? pouvoir leur dire ce jour-là, combien je les aimais... Oh ! je sens que je les aime toujours, et aujourd'hui ma messe a été |X)ur eux. J'adressai aussi , à l'Evangile de ma messe , des souhaits aux habitants de FhiljppavUle. Hélas! cMiait bien le même cœur qui parlait.,, mais ce n'étaient pas les mêmes sentime^ts^^,..

8UCHET. €h. F. g.

\ | i. .tu u t '.!■.« : '

Alger, 4 janvier 1840.

Monsieur et bien cher ami ,

Je vous ai écrit de Philippevîlle il y a trois jours • pardon de vous faire payer tant de ports de lettres; mais comme je vous parlais de naufrage, de grosse mer,.,, je craignais que vous ne fussiez inquiet sur la fin de mon voyage. Je suis arrivé hier à Alger, après une assez prompte traversée par une mer horrible. J'ai eu beaucoup de plaisir à faire le voyage avec M, le Lieutenant-général de Galbois qui m'avait si bien traité à Constantine , et avec une partie des officiers de son état-major , qui sont de mes vrais amis. Les provinces de Bône et de Constantine sont un peu plus pacifiques. Arrivés à Bougie , nous avons presque été reçus par les coups de fusil des Kabaïles, c'est-à-dire que quelques instants avant notre arrivée, ils avaient attaqué les avantpostes de cette place. A Alger on nous a dit que la guerre était allumée de tous les côtés. Le maréchal Valée est lui- même à la tête de ses troupes; il a déjà obtenu de brillants succès. Depuis deux jours on n'a pas reçu de nouvelles des différents champs de bataille. On annonçait hier soir un

petit ëchec] qu'auraient éprouvé nos troupes , mais on ne sait rien de positif; il nous arrive force troupes de France. Je crois qu' on en a grand besoin; pour cette fois les affaires seront sérieuses et décisives.

On jouit ici de la plus parfaite tranquillité ; les affaires pour lesquelles Monseigneur m'a rappelé vont être terminées, jerespére, dans quelques jours; je ne sais pas alors ce que je ferai : je commence déjà à m'ennuyer a Alger où je ne fais que d'arriver. Pourtant rien de plus agréable que cette ville sous le rapport matériel, comparativement à tous les pays que je viens de parcourir, qui ont l'air d'un vrai désert. Le temps continue à être ici ce qu'il était à Bône, c'est-à-dire un beau printemps de France. Je suis encore un peu fatigué de mon voyage.

Je veux vous tracer succinctement et à la hâte l'histoire touchante d'une petite fille, échappée comme par miracle aux massacres qui ont suivi les premiers moments delà victoire, après le second siège de Constantine. Cet intéressant épisode est presque inconnu; les journaux de l'époque en ont seulement dit quelques mots , sans être bien informés , comme cela leur arrive souvent. Pour moi, je tiens le récit que je vais vous faire de la bouche même du sergent qui a sauvé cette malheureuse enfant , et de celle du capitaine

— in ~

qui la reçue des mains du sous^olTicier p H f{\\\ lui a sarvi de père,

Ben-Awa , général en chef des (roupeii ^'A^ chmet f à qui la défense de Constantine avait ét^ confiée , ne pensant pas que les Français pussent être plus heureux dans le second ^iége de Constantine que dai^s le premier , ayait cpmplé(ih» ment rassuré les habitants ^ et ayait persuadé 4 Achmet-bey lui-même de ne pas sortir de h yillct L'ayis d'un chef si expérimenté inspirait une confiance générale ; et personne n'avait fgit de préparatifs de retraite. Les soldats français #d précipitaient déjà en foule sur la brèche , et Von se battait dans la rue où le brave colonel Combei fut frappé mortellement , qu'aucun des habitants de Constantine n'avait songé à fuir* Ce qp fut

que lorsque nos troupes victorieuses se présenté* rent aux portes du palais d'Achmet, et se disposèrent à les enfoncer , que ce prince qounut le danger qu'il courait. Alors seulement il s'occupa de pourvoir à sa sûreté , et prit la fuite , l^is^gnt le gouvernement de son palais à $a première femme , la célèbre Aïcha. Les aventure^ die cette dernière^ qu'elle m'a racontées elle^roême en grande partie, pourraient aussi faire la mattiére d'un récit fort intéressant : je reviendrai plus tard sur ce sujet.

Ijorsque les habitants de Constai^tine qui |^«

tageaient la sécurité de leur chef , apprirent le départ précipité d'Achmet-bey, ce fut parmi eux un sawe qui peut général. Hommes ^ femmes et enfants, tous s'élancèrent en désordre vers le côté des murailles opposé à celui qui avait donné accès aux assiégeants. Le point vers lequel se pressait cette foule épouvantée, se trouvait situé au haut des rochers escarpés sur lesquels, comme vous le savez, Constantine est bâtie. Au moyen de cordes jetées le long de ces rochers, les fuyards se laissaient glisser précipitamment jusqu'au fond du gouffre où roule le Rummel; puis ils suivaient le lit du torrent pour gagner fei campagne. Un grand nombre de ces malheureux coulèrent jusqu'au fond du précipice , et se brisèrent sur les rochers, soit que la force leur manquât pour cette évasion périlleuse^ soit que la frayeur ne leur permit pas de saisir convenablement les cordes. Le fond du gouffre servit de tombeau à ces nombreuses victimes , et lorsque , plus tard , je visitai moi-même avec soin ce lieu rempli de si tristes souvenirs, j'y trouvai encore une quantité effroyable d'ossements humains !

Cependant nos soldats, encore dans l'exaltation du combat 9 à la suite d'un siège qui leur avait coûté tant de fatigues et tant de sang , avaient poursuivi les Arabes jusqu'à l'endroit, par où ils cherchaient à s'évader , et , parvenus sur la crête du rocher , ils tiraient quelques

coups de fusil aux groupes de fuyards qu'ils voyaient encore réunis au fond de Tabime. Parmi ceux-ci , ils remarquèrent surtout une petite fille de six ans environ , qui pleurait amèrement , assise auprès des cadavres de deux femmes. ••• C'étaient ceux de sa mère et de sa tante. ...

Touché des cris déchirants de cette pauvre enfant et de sa beauté angélique, le sergent qui commandait le peloton défendit à ses soldats de continuer le feu. Le généreux sous-officier éprouvait surtout un vif désir de sauver la jeune victime dont les cris douloureux l'avaient attendri. Mais comment parvenir jusqu'à elle? On ne pouvait songer à descendre le long du rocher taillé à pic, et élevé de prés de trois cents mètres. D'un autre côté, il y avait un danger imminent à faire le long circuit qui pouvait conduire jusqu'au lieu où se trouvait la pauvre enfant , car il y avait encore, dans les creux des rochers qu'il fallait tourner, beaucoup de Bédouins embusqués, qui tiraient à bout portant sur les Français assez imprudents pour s'engager dans ces gorges escarpées!

Cependant le courageux sergent, n'écoutant que la voix de la pitié , n'hésita pas à parcourir, au péril de sa vie, plus d'un quart de lieue à travers ces affreux précipices , et enfin il parvint auprès de la jeune victime qu'il avait résolu de

sauver. En le voyant venir à elle, la malheureuse enfant oublie la frayeur que les soldats français inspiraient à tous les Arabes 5 elle se jette aux pieds de son libérateur, en lui montrant de la main les deux cadavres; puis se relevant tout-àcoup, elle se jette sur le corps de sa mère qu'elle appelle et qu'elle embrasse avec une force convulsive.,.. Les vêtements blancs de la pauvre enfant étaient tout couverts du sang de sa mère,... Le soldat la croit blessée, et ne peut refuser des

larmes à un tel spectacle Cependant il arrache

la malheureuse petite à demi-morte de dessus le cadavre qu'elle tient embrassé, et l'emporte dans ses bras. Deux soldats qui l'avaient suivi, l'accompagnent encore à son retour, et le défendent contre les coups d'yatagans que des Arabes furieux cherchaient à leur donner en fuyant.

Enfin le sergent arrive avec son précieux fardeau dans la ville , et présente à son capitaine la pauvre orpheline qu'il vient d'arracher , à travers mille dangers , à une mort certaine. Le capitaine , ému au récit du sous-oflicier , veut prendre sa part dans cette bonne action ; il adopte la malheureuse petite j en déclarant qu'elle devient l'enfant de la compagnie, et qu'en souvenir des événements qui viennent de s'accomplir, elle s'appellera Constantine. Ces généreuses résolutions reçurent leur accomplissement , et la jeune Arabe fut soignée sous les yeux de sop père

adoptif^ jusqu'à ce qu'il trouvât Toccasion de là confier aux bienfaisantes mains des sœurs de la charité ^ à fione.

Dan$ cette nouvelle position , la gracieuse petite Constantine faisait Tadmiration de ses maîtresses et de ses jeunes compagnes, par les charmes de son esprit^ et par ses qualités angéiiques. Quand elle parlait de sa mère y ses yeux se rempltssa^nt de larm^is , et pourtant elle aimait à en parler souvent.... Elle disait : Je sui$ bien heureuse d'tîtrc Française maintenant. Si j'étais Bédouîne , on me tuerait comme ma mére>.*. On â'aTakp«$ de moyen plus sûr de la contrariée) qu^ de k menatier de lui rendre ses habits et de la ren* Yoyer dans les tribus des montagnes. Souvent elle disait \ Je vettx toujours être FwittÇsafeé ^ je ne serai plus jamais Bédouine

Pourtant un jour> un Arabe des tribUè tfe la mfon^agne^ un Bédouin dans toute la force da terïne , père tendre cependant , et inï;onsolal4e d'avoir perdu sa femme et sa fille, vint frap» per à la porte des sœurs de Bône. On lui avait dit que son enfant avait été sauvée par un soldat français, et déposée entre ies ttnii^s de* religieuses, et il avait fait plus de ^^|»aptfntê Keues pour venir la réclamer. Les larflâN?s ôH'x yeux y il redemandait sa chère pel^ $l4e^ i/es SQe%irs> craignait qu'il ne fôt pas réetki&eM 4e

))ér^ de leur aiddable Gonstantine^ ne se hàtèl:^Dt pas d'abord de répondre à ses réclamations ^ elles allèrent trouver la jeune Arabe , et lui dirent tEiu'un Bédouin demandait à la voir y sans lui faire ^voir que te Bédouin se disait son père. La pauvre en&nt se mit à pleurer , et ^ se jetant aux genoux des bonnes religieuses, elle les Suppliait die kl garder, s'écriant qu'dle voulait rester Frantâftè) et ne pas i*edevenir Bédouine. Cependant.^ de son côté , le père insiste pour voir son enfant ç alors on amène Gonstantine malgré ses cris et

«a résistance Mais à peihe Tenfant à-t-elle

vu ce Bédouin )Bi redouté , qu'elle s'élance da»s ses bras , fondant en larmes , et crie en se retournant vers ses pieuses maîtresses : Bédouine , Bédouine , je ne suis plus Française ! Voilà mon père > mon bon père ! et elle le couvre de baisers. L'Arabe serrait son enfant dans ces bras , et, ne se possédant pas de joie , il s'enfuit précipitamment el l'emporte , sans même songer à Ireinèrcier les religieuses qui lui avaient prodigué des soins si touchants.... Tant il craignait qu'on lui ravît de nouveau sa chère enfant !

J'ai vu depuis ce bon père à Gonstantine; il m'a donné de bonnes nouvelles de sa petite fille, et m'a dit , qu'en souvenir de sa délivrance, il lui avait conservé le nom que les soldats français lui avaient donné. Il me chargea d'exprimer sa reconnaissance au capitaine et aux soldats qui

avaient pris soin de son enfant; ainsi qu'aux bonnes sœurs de Bône*

L'excellent capitaine qui avait adopté la jeune orpheline , et qui lui avait rëellement servi de père pendant quelque temps , vient d'être promu au grade de chef de bataillon dans un régiment en France 5 nous avons quitté Gonstantine ensemble ; et il m'a lui-même raconté tous les détails relatifs à sa chère pupille.

Ecrivez-moi le plus tôt que vous pourrez j les nouvelles de la patrie me font tant de bien !

Votre très-affectionné ami , SUCHET. Ch. F. g.

Quand je serai un peu reposé, je vous donnerai la relation de mon dernier voyage.

Alger, ID janvier 1840.

Mon bien cher ami,

Il y a aujourd hui un an que vous m'accompagnâtes à la voiture qui devait m'éloigner de Tours, et que vous me donnâtes le baiser d'adieu !... Que de sentiments divers se combattaient alors dans mon cœur!... Je ne sais pas comment il ne s'est pas brise.... Depuis ce jour, le chaos dans lequel je me jetais tête baissée , entraîné par la volonté de Dieu , s'est un peu débrouillé. Et je dois vous dire que lorsque j'ai vu plus clair, il n'y a eu pour moi ni désenchantement, ni mécompte, ni déception 5 il ne peut jamais y avoir rien de semblable pour celui qui ne veut, qui ne suit que la volonté de Dieu. Mais, humainement parlant, je puis vous dire , en toute vérité , que tout s'est passé bien mieux que je ne l'avais pensé et prévu. Sans doute , Dieu m'a fait passer par quelques épreuves ; je m'y étais attendu; mais ces épreuves ont toujours été proportionnées à ma faiblesse. Maintenant je connais un peu le terrain sur lequel je marche. Je vois mieux ce que peut être notre ministère , auprès des Européens et des indigènes. Ce sera , pour longtemps encore , un minislùrc qui paraitra à plusieurs, à beaucoup même, un ministèie îïigrat et stérile. M^iis, pour nous , ce sera toujours

un bien grande un bien sublime ministère. Et n'est-ce pas déjà beaucoup d'avoir commencé à défricher cette portion de la vigne du Seigneur , qu'une bête cruelle a si longtemps ravagée, et qui n'était plus qu'une affreuse solitude couverte de ruines?... N'est-ce pas quelque chose devant Dieu, d'avoir arraché quelques ronces et quelques épines, et d'avoir ôté quelques pierres , afin qu'on pût les travailler ?. . . d'avoir commencé à déblayer , à nettoyer la place où d'autres ouvriers qui nous suivront , devront élever le bel édifice de notre sainte religion? Pouvons-nous nous plaindre si, dans ce dur travail , nos mains sont déchirées, et si la sueur couvre notre visage?... Ne sommes-nous pas trop heureux que Dieu nous ait choisis pour commencei: un aussi grand ouvrage?... xVussi je le bénis tous les jours de m'avoir appelé en Afrique^ et, si dans quelques-unes de mes lettres, j'ai laissé entrevoir quelque tristesse, c'est qu'il semble impossible de ne pas éprouver une espèce de serrement de cœur quand on parle de la France, et quand on se rappelle, sur la terre étrangère, les beaux jours de la patrie. Je suis donc content au fond de l'àme , et Tassurance que vous me donnez dans votre bonne lettre qu'à Tours , et surtout dans mon ancienne paroisse , on me conserve quelque attachement, augmente beaucoup mon bonheur.

24 janner. Le courrier de France ne part que demain. Je vais essayer de vous donner quelques

petits détails sur Djidjelli et Bougie , comme je vous l'ai promis. Djidjelli est la petite ville du littoral ^ qui a été prise au mois de mai dernier. J'y suis allé trois fois. Elle est à peu prés à moitié chemin de Philippe-Ville à Bougie. Elle a un fort joli petit port au fond d'un golfe peu profond, formé , du côté du nord-est, par de gros blocs de rochers qui semblent jetés dans la mer de distance en distance , et qui, s'ils étaient réunis par quelque travail de maçonnerie, feraient, de Djidjelli, le port le plus sûr du littoral de l'Algérie. C'était , dit-on, le projet de notre célèbre Duquesne qui fut un instant maître de cette ville. Djidjelli est située dans une presqu^ile, sur un rocher peu élevé qui s'avance dans la mer. Les montagnes qui longent tout le littoral de l'Algérie , sont ^ sur ce point, un peu éloignées de la côte, en sorte qu'aux alentours de la ville et assez loin vers Yest , s'étendent de belles et vastes plaines , coupées par quelques petits mamelons fort gracieux.... A quelques lieues de là, et toujours à \est, se trouve l'embouchure du fameux Rummel ou Oued-el-kbir qui passe à Constantine. La ville, bâtie, comme presque toutes les villes d'Afrique, sur les ruines d'une ville romaine dont je ne sais pas le vrai nom^ est entourée de faibles remparts , et est à peiJ!S|ifès carrée. Les maisons sont basses et couvertes en tuiles ; elles sont toutes séparées de la rue par une Gour, et un mur assez élevé ^ en sorte qu'en par-

courant les rucs^ qui sont en général assez bien percées, il semble qu'on se promène entre les murs de clôiure de quelques jardins. L'aspect de la ville est donc triste et silencieux. La plupart des Arabes qui avaient fui, quand les Français s'emparèrent de leur ville , sont rentrés pairiblement dans leurs maisons, et paraissent assez contents de la domination de leurs vainqueurs : ils sont au nombre de quatre ou cinq cents. n.. Ils m'ont paru avoir les mœurs paisibles des habitants de Constantine. Quand je débarquai .la première fois* dans leur ville, ils vinrent en foule sur le port pour me voir, et ils paraissaient tout joyeux de ma visite. Je leur adressai quelques mots de bienveillance en arabe , et je distribuai quelques dragées aux enfants ; aussitôt grands et petits m'entourent , me pressent pour avoir des dragées , en me faisant force salutations. Les plus anciens de la ville vinrent ensuite assez gravement , et firent retirer la foule qui m'assiégeait; puis ils me dirent très-sérieusement : Bon marahouth francès j reste dans notre ville ^ nous serons contents de t'a\mr au milieu de nous. Je leur dit que plus tard je reviendrais les revoir 5 ils me répondirent vivement qu'ils désiraient que ce fût bienlôf. J'y suis retourné deux fois depuis; les enfants, qui m'aperçurent les premiers, ne manquèrent pas de venir encore me demander des bonbons , et les anciens vinrent ensuite en grand nombre, jwur s'assurer si je venais cette fois pour

me fixer dans leur ville ^ ils ont élé tout chagrins , quand je leur ai dit que je ne le pouvais pas. Pour les consoler, je leur dis que je viendrais les voir aussi souvent que jelepourrais. Enfin, la troisième fois que je suis allé les voir , ils m'ont reçu comme un ancien ami. Ils sont en général très-pauvres : je leur distribuai quelques petites aumônes , et, lorsque je les quittai, les petites filles , les petits garçons et quelques pères de famille venaient me baiser les mains , et me disaient tristement , allah isslemek , (que Dieu te bénisse) rohh belafia, nchoufiek (Bon voyage, à revoir bientôt).

Fendant mes diverses stations à Djidjelli , j'ai exploré un peu les environs de cette ville. On trouve à chaque pas des ruines romaines , des restes de murs et quelques tronçons de colonnes. La porte de la ville^ au midi, est assez belle ; elle est de style arabe ^ construite sur un ancien débris de temple païen ou chrétien; près de là, et tout au bord de la mer, est une fontaine antique très-abondante ; tout auprès on voit une fort belle mosaïque très-, bien conservée. J'ai vu encore dans un champ Toisin, que les militaires ont converti en jolis petits jardins, d'autres mosaïques assez belles dont j'ai détaché, avec beaucoup de peine ^ quelques petits

fragments que je conserve comme souvenir

Que ne puis-je vous envoyer tous ces souvenirs?... En suivant les bords de la mer à Xest , j'ai visité une jolie mosquée qui sert de caserne ^ elle est

ombragée par de grands arbres qu'oil appdle Caroubriis. En marchant dans la même direction , toujours sur les bords riants de la mer^ et à un quart de lieue de la ville, on arrive à un petit promontoire y ou plutôt à un énorme rocher peu élevé qui s'avance dans la mer et qu'on appelle fort Duquesne. Il y a là , en effet, un petit fort bâti^ 4it-on, par le fameux Duquesne. En parcourant ce rocher j'ai remarqué quantité de tombeaux grands et petits taillés dans le roc vif. Ces tombeaux ont dû coûter un travail immense et qui supposerait une grande industrie et une certaine splendeur dans ces contrées, dans une antiquité très-reculée. L'armée française a fait élever, dans ce singulier cimetière, un monument à la mémoire du commandant Horain , officier supérieur polonais , qui commandait la légion éti*angére lors de la prise de Djidjelli , et qui y dans cette affaire , fut blessé mortellement. C'est toujours un régiment de la légion étrangère qui garde cette charmante petite ville. A mon dernier voyage je demandais à quelques-uns de ces soldats, si les Arabes du dehors venaient quelque fois les attaquer dans les avant-postes ; l'un deux me répondit en style militaire et avec énergie : Oh ! non, notre bon Dieu leur a fait peur; depuis que notre seigneur l'E^êque et Alger a dit la messe ici y ils ri ont pas osé approcher de la ville ^ ni nous tirer un seul coup de fusil. Monseigneur avait, en effets dit !a messe à Djidjelli , en revenant d'Hyppone au mois d'août dernier.

Un inspeeteur des Douanes , homme de beau-»

coup de savoir , à qui je parlais du plaisir que j'ayais eu de voir Djidjelli^ me dit que cette ville, qu'il connaissait bien , deviendrait fon importante, sous le rapport commercial , comme débouché des bassins de Youed hameil y et de Y oued el kbir (Rummel qui passe à Constantine) 5 comme port de relâche de bateaux corailleurs qui pèchent le corail dans les eaux du cap Bougarone; et enfin comme centre d'exploitation des mines de fer et de plomb qui se trouvent dans ces parages , et de bois de chêne dont on cite la force et la durée.

L'objet de tous mes voyages à Djidjelii était la visite des pauvres malades entassés dans des hôpitaux improvisés, manquant des choses les plus essentielles pour le rétablissement de leur santé , et auxquels je laisse toujours quelques petites aumônes, dans mes visites. Le nombre de ces pauvres malades était grand quand j'y suis passé une première fois. Il était un peu diminué à mon dernier passage. J'ai toujours le bonheur d'en confesser et d'en administrer un grand nombre. Je confessai aussi plusieurs militaires malades qu'on transportait à Alger sur le bâtiment que je montais ; l'un d'eux mourut entre mes bras, presque à la vue d'Alger, au moment où je l'administrais.

Venons à Bougie. J'ai débarqué quatre fois à Bougie et j'y suis resté assez longtemps pour bien l'observer^ cette ville ne m'a pourtant pas autant in-

tel essé que DjidjeUi; d'abord p<arce qu^ellc n'est point aussi délaissée que cette dernière, puis^ parce que Bougio a le bonheur d'avoir un prêtre et une église depuis plus d'un an ; et puis , parce qu'il n'y a presque pas d'Arabes. La situation de cette ville est une des plus pittoresques que je connaisse. Elle est dans le fond d'un golfe profond^ mais moins large que celui de Stora (ou Sinus Numidicus) et de Bôiie. Elle est bâtie sur le versant un peu abrupte , mais pourtant agréable , d'une montagne assez élevée, et surmontée par d'autres plus élevées encore sur lesquelles on a placé àQ% forts et de blokaus pour la garder et la défendre des coups de main des Arabes. Les tribus Kabaïles qui avoisinent Bougie sont reconnues comme les plus belliqueuses et les plus indomptables de l'Afrique. Jamais les i9^5 et les Turcs eux-mêmes n'ont pu les soumettre. On dit que c'est cette sage et prudente considération qui a empêché la colonne expéditionnaire, que commandait dernièrement le duc d'Orléans , de se rendre de Sétifhi Bougie en traversant ces tribus guerrières et cruelles, comme on l'avait d'abord projeté. On a mieux aimé tenter la fameuse expédition de Bilan , ou Portes de fer; et tout le monde s'accorde à direque,quelquehardie,téméraire même qu'ait été cette dernière expédition , elle a été plus prudente que celle qu'on aurait tentée de Sétif à Bougie.

Je ne saurais trop que vous dire de ce qui reste

mciiiitenant de Tanciennc Bougie (Bugia). J'y ai vu quelques belles citernes romaines, quelques restes de souterrains , de grands débris de murailles, et^ comme dans toutes les autres villes, des colonnes en marbre et en granit d'une grosseur prodigieuse.

Au fort de Mouca^ j'ai trouvé une pierre tumulaire formant une marche d'escalier où j'ai pu lire diis manibus sacrum à Julio y.... et le reste de l'inscription était écrit en caractères grecs que je n'ai pu déchiffrer. Pour la ville que j'appellerai Mo^ derne y il n'y a de remarquable que les forts de Philippe de Navarre y de Charles-Quint ^ jiuis la Casbah on citadelle, bâtlC; dit-on, par les Génois, Ce qui prouverait que celte ville a ^té prise et soumise par diverses nations. Puis encore les forts de Mouca, d'Abd-el-Kader, deBridjah.... et hors de la ville ceux de Bénah, de Clausel, et des Courayah, situés sur une montagne élevée qui domine toule la ville et les alentours, il y fait, dit-on, toujours froid. En général les environs de la ville ont l'aspect le plus sauvage. Ce ne sonC partout que des montagnes, ou plutôt des rochers escarpés trés-élevés et inaccessibles, presque toujours couverts de neige pendant quatre mois de l'année. C'est sans doute à la nature de ce sol^ qui s'étend de Bougie jusqu'aux Portes de fer, jusqu'au désert même j qu'il faut attribuer les mœurs barbares de ces Kabaïles indomptés qui habitent ces contrées.

Quand les Français prirent celte ville , il y eut une résistance désespérée de la part des Arabes qui Thabitaient; on en fit un affreux carnage^ on brûla et on démolit la plus grande partie de leur Tille. Les ruines qui couvrent le sol annoncent que Bougie a du être une ville importante^ même sous la domination arabe. Dans les environs on remarque encore quelques beaux jardins et d^agréables maisons de campagne. Ce qu'on voit maintenant de cette ville a été presque tout rebâti par Tarmée et par les colons , qui peuvent s'élever , en ce mo-^ ment, au nombre de cinq cents , la plupart mahonais y italiens , maltais , provençaux. Tous les indigènes qui ont échappé au sac de la ville se sont enfuis dans les montagnes. Un tout petit nombre est rentré et vit assez paisiblement avec les colons et la garnison qui est à peu prés de quinze cents hommes.

Il y a à Bougie depuis plus d'un an une église catholique, qui avait d'abord été bâtie , par ordre y pour une salle de spectacle, qui a été ensuite transformée en église sur la demande de la garnison et des colons qui ont pensé que les prières et les cérémonies de notre sainte religion , leur seraient plus avantageuses que des représentations théâtrales. C'est un prêtre mahonais qui dessert cette église depuis que M. l'abbé Haudemann Ta quittée pour aller me remplacer à Con* stantinc. — L'hôpital, qui a maintenant trois cents

malades et qui peut en contenir prés de cinq cents, est un des plus beaux édifices construits à Bougie par les Français, quoique U plupart des cloisons soient en planches.

Le lieutenant-colonel Bedeau, qui vient de passer tout récemment colonel au 1 7"* léger , est resté longtemps commandant supérieur de cette ville qui lui doit tout le bien dont elle jouit sous les rapports religieux^ civil et militaire. C'est un des officiers les plus distingués que je connaisse en Afrique sous les rapports militaires et administratifs ; car dans la plupart des places et garnisons de l'Algérie , il faut que l'officier qui les commande soit à la fois général, préfet, maire, président du tribunal, procureur du roi , juge de paix , voire même commissaire de police.

Votre toujours bien attaché ami ,

SUCHET, ch. {>. g.

Alger, 2T janvier 1840.

Monsieur et bien cher ami.

Je vous renvoie une lettre qui me revient de Bône où elle m'avait été adressée quand j'y étais encore, et qui y est arrivée quelques jours après que j'ai eu quitté cette ville. Elle m'a été écrite d'Alger par un de mes bons amis , M. l'abbé Gstalter, autre-

fois premier vicaire de la cathédrale de Strasbourg^ et maintenant chanoine honoraire et secrétaire de Févéché d'Alger. C'est ce savant et éloquent orateur dont les journaux ont déjà loué les talents distingués. Vous jugerez vous-même de son âme ardente et de l'élévation de son esprit par la lettre que j'ai cru devoir vous envoyer comme la meilleure réponse aux attaques du protestantisme dans notre chère ville de Tours. Habitué , comme il le dit dans sa lettre , à combattre et à vaincre ce genre d'ennemis au milieu desquels il est né et a vécu jusqu^à présent, il pouvait mieux que moi entrer dans la lice , et les attaquer avec cette arme puissante de la parole que je n'ai jamais su manier^ comme vous le savez bien. Vous pouvez faire de cette lettre l'usage que vous voudrez ; c'est l'intention de l'auteur. Je souhaite qu'elle produise dans le cœur de tous ceux qui la liront les heureux iffets que nous désirons tous si ardemment, et que nous ne cesserons de demander à Dieu dans nos prières.

Alger, 99 décembre 1839.

Mon clicr ami,

J'ai reçu voU'c cxccUcnle Icllrc. Je tous remercie bien de» sentiments tendres et affectueux qu'elle renferme pour moi. L'on toit bien que tous écrivez dllyppône , des lieur sanctifiés par TOlre cher saint Augustin et les auges de Calame , de Tagasle , c'csl-àdire par tout ce que la nature , la grâce , le génie , la Terta, pouvaient réunir de plus grand, de plus digne, de plus Ténérable. L*on dirait que 1 amitié du saint docteur et de tant d*illcu>tres

personnages tous inspire , tons enflamme , et qu*cn parcourant ces raines sacrées, Toas cherchez un adjoint qui puisse comprendre, partager les émotions qui se pressent dans Tolre cœur à tant de irOUvcnii*s si délicieux, si chrétiens. Que ne puis-je Télre, cet adjoint , que ne puis-jc tous accompagner dans ces promenades solitaires , contempler avec tous ce beau rivage de la Se^bouse , ce gracieux contour des Talions , celte belle Tcrdure , ce pur ciel bleu , encore le même que contemplait notre saint ami \ Que ne puîs-je, surtout, li, sur cette terre bénie, prier avec vous pour notre pauTt'C Eglise , la recommander chaudement au grand Pontife , mettre entre ses mains nos destinées, notre avenir, lui dire combien nous Tondrions le suivre , combien nous tâcherons de marcher sur ses traces ! . . . Oh ! il me semble qu^agenouillés sur les dél)ris de sa maison épiscopale , sur les ruines de sa» 6asijtique de la paix, où il priait si souvent pour son peuple, il me semble que là nous serions plus prés de lui , qu'il nous entendrait mieux, qu*il exaucerait plus facilement nos p.iéres. Mais Tains regrets ! souhaits inutiles ! je sui3 retenu à Algor par tous les liens , et probablement avant juin de Tnn quarante , il ne faut pas songer au pèlerinage.

. Au milieu des choses consolantes que raconte votre lettre , tous me parlez d*une calamité qui, avec raison, vous affecte , tous préoccupe Tivemcnt. Je veux dire la propagande protestante qui se remue active , impudente dans nos miles proTÎnces du centre de la France , et qui étend ses déplorables ravages jusque dans TOtre chère Tille de Tours , menaçant de déflorer cette entant de TOtre prédilection , de ternir la flamme sacrée de Tantiquc foi de saint Martin, que vous avez si soigneusement conservée pendant dix ans de labeur pastoral. Ayant vécu toute ma Tie, ayant toujours exercé le ministère au milieu de Thérésic luthérienne et calvini!»te , ayant eu beaucoup d*amis et encore plus dVnnemis jusque dans les rangs du clergé ré formé , je puis, peut-être mieux que personne, vous parler du saToir faire, vous démasquer les roue ries Èvangeliqttes des révérends ministres , vous donner même pour votre successeur quelques avis pratiques , afin de faire échouer à Tours leurs coupables intrigues , aOn de paralyser , de détruire leurs criminels eflbrts. Par là je répondrai compléiement à cette lamentable page de votre lettre.

D'abord je pourrais vous dire comme beaucoup de personnes , qui du reste* comprennent fort bien leur siècle et Tétat de toute question sérieuse qui s'y agite , que partout le protestantisme est mourant, que partout le protestantisme est moi*t; qu'en Angleterre il est débordé par la courageuse Irlande , miné par le patriotisme catholique d'O'Connel qui le poursuit , le traque jusque sur les sièges de la chambre haute ; qu'en Allemagne il s*est fourvoyé dans )e rationalisme , dans le déisme , pour aller se perdre sans retour dans les nuages du panthéisme moderne ; que dans les États-Unis d'Amérique il s'est divisé et sous dÎTisé en ses mille et une secte, qui sortent les unes des autres, se rapprochent , s'éloignent, Tarlcnt

pour varier encore , se coudamnent ei s'analLémakitent molaellemcnl. Véritable toha-bolia inteilectael , où s*abiflittrait Umte no* lion du christianisme , si le cilholicisme n*éUii là pour le garder, torrent ani cent bras qui menacerait de tout dérafter , û rEgUse ne se présentait à ton encontre poor Ini jeter dn bant de ion imfailUhiUté un née plus mltrâ dÎTin. Je pourrais Toas dire qu'il n'y a pas tant lieu de s'efTrajer de ^es derniers elbits ; qull est trèsnaturel qult se débatte un peu dans son agonie, lui qoi, dés sa naissance, a tant troublé le monde , a boulcTersé l'Europe , Fa remplie de feu et de sang , en se mettant au sen iœ da premier despote qui eut enTÎe d'opprimer les peuples , de les dépouiller de leur 1^ berlé. Je pourrais tous dire enfin de laisser passer Li jostiee de Dieu qui n*a jamais manqué k l'iniquité , quelque tastc , quelque

Suissanle qu'elle fut ; mais nous sommes prêtres de Jésns-Clirist, éfcnseurs nés de son Eglise, sentinelles atancéet dans le camp d*Israël ; nous devons signaler le danger quand il se présente , nons inquiéter du mal qui se fait , nous opposer sans cesse à la séduction ; nous devons chasser intrépidement les loups rmuenn

3 ni se glissent dans le bercail , leur amcher la peau de brebis ont ils se couvrent pour perdre les faibles ; noua devons coatrebalancer leur activité hérétique par notre activité chrélîeiine , réduire le philantropisme par la charité catholique.

Ainsi , les protestants ouvriront des salles aasîle , fonderont des écoles gratuites pour attirer la génération qui s'élève, distilleront dans des cœurs d*enfaots le venin de rhéiésie ou de rindifl4;reucc , attaquant ainsi Fespoir, l'avenir de FEgliBectdes familles pour les corrompre plus sûrement Us répandront des bibUs , dèi iraités religieux • verseront des bibliothèques entières dans les ateliers , dans les hôpitaux , dans les bdteUeries , dans les places publiques et jusque sur les grandes rootcs par les portières des diligences. Ils entreront dans la cabane du pauvre, loi donneront Taumôno, pour lui ravir sa foi ; lui paieront tant, pour qu'il dé.<ertc sa paroisse et qu'il aille faire nombre an précité. Ils pénétreront mOme jusqu'au chevet de tos malades, leur feront la lecture , la prlèix*, leur apport ei*oQt avec une commisération hypocrite ces milles petites ùiaudiscs dont les malades sont si a\ides; ou, par leurs paroles douces et mielleuses les tiendront éloigués des sacrements de Jésus-ChrisU La secte la plus habile pour ces manœuvres, et partout la plus dangereuse • est la secte des piétistes. Ses agents les plus ordinaires sont des femmes , qui ne trouvant plus rien , ni pour lesprit, ni pour le cœur dans le protestantisme qui s*en va en bmbeaui , se sont jetées dans un sentimentaUsmc vague , dans une religiatiié couleur de rose qu'elàes ont arrangée à leur guise , et qui satisfait tant soit peu leur âme niturellemcnl tendre et crojaulc. Or, dans ces fâcheuses circonstances , quel est le devoir du clergé catholique , des cui:é8, des pts* teurs des âmes? ^ous Ta vous dit, c'est de paralyser tant qu'il est possible ces moyens de séduction par des moyens analogues , plus habiles , plus vastes , mieux dirigés. G*cst d'oanir des salks

dVsilc , des écolea gratuites; c'est de créer des élablbsemeots , des sociétés de bonnes œuvres , dont il seront l'âme , dont il s'occuperont actiTcmeut , comme d'une des parties les plus essentielles de leur ministère. C'est de fonder des btblioi/iéques de paroisse pour leurs ouailles de tout âge , de tout sexe , de toute condition , de tonte intelligence. C'est de se multiplier en quelque sorte pour subvenir aux besoins des pauvres qui se mulliplient; c'est de veiller attentivement sur leurs malades , afin qu à liieure de la déli^esse et de la tentation , le serpent ne se glisse point près de leur couche , pour étouffer leur âme , a travers un pitié simulée , dans on emorassement perfide... Mais les moyens pour eficctuer tout cela , me dira-t-on ? Le protestantisme a des ressources humaines , des moyens précuniaires que nous ne saurions trouver. A cela je n'ai qu'un mot k répondre. L'£glise catholique a ses moyens célestes qui \alent bien, j'espère, tous les froids calculs du pliilantropisme hérétique ; elle a les ressources divines de son inépuisable charité. Or, la charité , hommes de peu de foi que nous sommes , la chanté, c'est Dieu , et rien d'impossible à Dieu , au Tout-Puissant. £h I combien de temps encore les fils de la lumière auront-ils moins d'esprit et moins de courage que les enfants de ténèbres?

Pour ce qui est du protestantisme eu Algérie , malgré les articles pompeux d'un journal de la secte, et les vanteries intéressées de quelques apôtres de l'Afrique, son présent n'est pas merveilleux, et son nébuleux avenir semble nofirir que de bien faibles garanties. On dirait que Thérésie, si puissamment secouée jadis par la voix d'Augustin , ne peut plus pousser sur cette terre ; que la grande ombre du fléau des hérétiques l'épouvante, et que là charité de son Église , ouvrant les bras à tant d'infortunés qui viennent souffrir et mourir sur ces côtes , leur fait voii* de piimc abord de quel côté se trouvent la vérité et lamour, c'est-h-dirc la vraie religion. Aussi ces pauvres égarés s'empressenl-ils de tendre les mains vers leur mère qu'ils n'avaient point connue jusque là, dont on leur avait défiguré la céleste image, dont on leur avait caloxnnié si indignement l'esprit et le cœur. Oui , nous avons déjà rattaché à se tronc apostolique et séculaire planté par une main divine sur le fondement qui s'appelle PieiTe , et

Eresque tous les jours nous y rattachons quelques-unes de ces ranches mortes , arrachées et dispersées par un jour de tempête. Moi seul j*ai eu le bonheur, eu moins d'une année, de ramener une trentaine de protestants dans le giron de l'Eglise , de cette Église catholique • si belle par sou unité , si puissante par sa vie et son action civilisatrice ; cette grande Eglise , comme disent nos Arabes , la même dans tous les siècles , la même d*un pôle à Faulre , la même dans les cinq parties du monde , toujours ancienne et toujours jeune comme toutes losa-uvres divines, colonne et fondement de la vérité , hors de laquelle il n'y a qu'invention humaine , qu'erreur et monsonge ; hors de laquelle il n'y a qu'égarement et^duperie , hors de laquelle, parcousequcut.il n'y a

{»oint de repos pour le cœur, point de paix poui* rialcUîgencc, et pour *âine point de salut étemel à espérer.

Le Gouyemement, si disposé d'ailleurs pour le catholicisme dans la colonie , mais forcé encore longtemps S sacrifier aux idées qui ont présidé à sa nais!>ance , à se plier aux exigences de sa nature et de sa position , vient de créer un consistoire à Alger. Ijc protestantisme , nous le savons , a beaucoup exagéré le nombre de ses adoptes , s^c^t beaucoup remué pour obtenir cette création qui , avec raison, parnii^sailunc mesure impolilique h bien des hommes éclairés. Cependant je ne crois pas que, pour TaTenir et pour la couversion des infidèles, le résultat de l'œuvre puisse jamais se trouver au niveau de ses espérances. Prenons les mahomélans tels qu*ils sont, goiis sensuels, mais croyants jusqu'au fanatisme, et partant, ennemis déclarés de la dispute religieuse qui fait le fond de l'esprit de secte ; observateurs fins et déliés , ne se payant ni de mots , ni de simagrées, allant au for.d desclioses, etappréciant fortbieules ressources d'une institu'ion quelconque , ses services, ses bienfaits , sa valeur d'à* tilité publique et particulière : assurément des hommes de cette nature se tourneront plutôt vers le catholicisme , dont ils admirent la majesté du culte , la beauté des cérémonies , et dont au resti* ils trouvent dans leur Coran les croyances etles pratiques les plus populaires , niées parle protestantisme, telles que le culte des saints , le respect pour Marie , les suffrages pour les morts , les jeûnes , les abstinences , etc. , etc. ; ces hommes , dis-je , qui , malgré la polygamie qui est dans leur code, se prosternent devant le célibat de nos prêtres et de nos religieuses , ces hommes embrasseront plutôt le catholicisme vers lequel bon nombre incline déjà , que le pro* lestantismc raide , sec et froid, qui ne dira rien h leur cœur , qui ne

{)arlera ni .1 leur imagination si poétique , ni à leur esprit si h *aisc dans les mystères, à Fombre d'une autorité infaillible. Demandez plutôt h Caïd-AIy, au brave Gheic-el-Arab et h tous vos bons amis de Constantine.

Voilà , selon moi , mon bon ami , le sort du protestantisme dans ce pays. Je puis me tromper sur certains points de la question; mais .connaissant le terrain sur lequel nous marchons, les éléments dans lesquels nous vivons , assurément je ne puis me tromper sur la question elle-même. Mais pardon , mon cher monsieur , je m'aperçois qu'au lieu d'une lettre familière , je vous ai fait tout un discoui's , tout un traité. Je ne sais comment j*ai laissé courir ma plume; la prolixité d'ordinaire n*est pas mon défaut. Vengezvous-en , si vous voulez , en portant dès demain mon souvenir sur le sépulcre du grand Docteur d'ilyppône. ^

Votre véritablement alTcctionné,

G*STALTER.

Bône, 22 Juillet, fête de Ste-Madeleine , 1840.

Mon bien cher ami ,

Je suis parti d'Alger, le 25 juin, pour aller continuer ma mission, hélas! trop longtemps suspendue (six mois). Dieu sait tout ce que j'ai souffert, de rester ainsi dans l'inaction , tandis que tant d'âmes se perdent ! Je n'en excepte pas même mon voyage en France où je ne me regardais plus que comme un soldat inutile. Et pourtant , sur quel champ de bataille vais-je combattre ? et contre quels ennemis ?.. Je ne Yeux pas trop y penser de peur que le découragement ne s'empare de mon âme , et me £asse refuser le combat...

Je ne veux entendre , je ne veux suivre que cette voix de Dieu qui a été assez forte pour m'ar-*racher à un troupeau que je chérissais tant. Cette même voix sera toujours assez forte pour m'encourager , me guider et me soutenir au milieu des

— Uià —

fatigues , des travaux et des épreuves où elle m'appelle.

Me Toilà donc embarqué pour Bône où je dois fixer, au moins pour un temps , mon quartier général ; j'emmène avec moi un prêtre que je dois installer comme curé à la Galle. Le temps était mauvais ^ nous mimes 36 heures pour arriver à Bougie , on ne met d'ordinaire que 1 5 à 1 6 heures; nous nous y arrêtâmes deux heures seulement.

J'allai visiter l'église, le curé, puis le commandant de place et le commissaire civil. Tous se plaignirent de n'avoir pas de maitre d'école pour leurs €iifaHtSi*« Je ne pus que m'apitoyer avec eux sur la grande diûicultë de trouver en Afrique le moyen de donner ces soins, si indispensables^ à cette portion de notre population catholique, la plus ititéressante et la plus malheureuse sous le rapport moral. On aurait aussi besoin , à Bougie , de quel^ qu6S livres de prières ^ et d'une petite Ubliothèque câirétienne pour les militaires et les enfants.

Djidjelli n'est qu'à 5 heures de marche de Bougie I nous y avons mouillé aussi pendant deux heures : nous allâmes visiter les hôpitaux ^ nous eûmes le bonheur de n'y trouver aucun malade en danger. Le jeune docteur chargé du soin de ces bôpkaiix , me dit que depuis un mois et demi il

n'y aydt eu qu'un seul déoès- sur une garnison de 5 à 600 hommes. L'état sanitaire de Djidjelli est donc , comme tous le voye^ , On ne peut plus satisfaisant. Je Tis aussi; quelques instants^ une petite Bédouine de la montagne^ âgée de 5 à 6 ans^ qui avait été délaissée, il y a quelques mois , par ses parents, au milieu des rues de Djidjelli, dans le dénuement le plus absolu. Un bon sergent major qui avait avec lui sa femme et sa fille ^ âgée de 14 ans , eut pitié de la pauvre abandonnée qu'aucun Arabe de la ville n'avait voulu secourir. Il l'accueillit > Temmena chez lui où sa femme et sa fille en eurent tous les soins possibles. Ce brave homme voulut l'adopter dans le cas où on ne vlen^ drait pas la réclamer. Cette pauvre enfant s'est tellement attachée à son père adoptif , qu'elle ne veut plus le quitter d'un pas. Elle a tellement hor-* reur des Bédouins et de tout ce qui les lui rappelle , qu'elle ne veut pas même qu'on lui parle arabe ; et lorsque je lui adressai quelques mots en Cette langue , croyant lui faire plaisir , elle me fit une petite moue, et, se cachant derrière sa sœur adoptive , elle ne voulut pas me répondre. Sa sœur me dit : Elle ne veut pas entendre parler arabe, parlezlui français , et vous verrez comme elle sera aimable. Je lui parlai français : alors elle vint sauter auprès de moi , m'embrasser les mains, et me dit avec gentillesse : « Moi ,. pas Bédouine ^ jamais ,

jamais , je suis Française , je m'appelle Zoé j viens avec moi , je veux te mener voir mon bon père. » Et elle me mena à Thôpital où son père, le bon sergent, était retenu malade. Il me raconta comment il avait trouvé cette enfant ^ il me dit qu'il a su par son vieux grand-pére qui était venu la réclamer^ qu'elle était orpheline de père et de mère. La petite Zoé ne fit pas comme Gonstantine , dont vous connaissez l'histoire. Dès qu'elle vit son grand-père , au lieu d'aller se jeter dans ses bras, elle courut se cacher en criant qu'elle ne voulait pas retourner à la montagne. Le bon vieillard voyant l'attachement extraordinaire de sa petitefille pour ces braves gens qui Ta valent adoptée , protesta qu'il ne l'emmènerait pas , et que, lui qui en était le maître , il leur en faisait purement et simplement l'abandon. Depuis ce jour, ce bon vieux grand- père vient voir la petite Zoo, de temps en temps ^ il lui apporte des jouets arabes , des fruits et lui fait mille caresses; cette petite fille n'en parait presque nullement touchée, et craint toujours que son grand-père ne la rammène dans la montagne avec les Bédouins. Pour celle-là , on en fera une chrétienne j le sergent le veut et le grand-père ne s'y oppose pas. Voilà qui nous consolera un peu de notre pauvre petite Gonstantine qui n'aura peut-être jamais le même bonheur. Je quittai l'intéressante petite Zoé après

lui avoir recommandé d'être bien sage , de bien apprendre ses prières ; je lui donnai une modique aumône y et son père adoptif me dit que cela lui aiderait à rhabiller. Ce bon sergent avait déjà écrit à Mgr , à Alger , au sujet de sa petite Bédouine ; et Mgr m'avait chargé de voir ce qu'il en était en passant à Djidjelli. Je pense qu'il se chargera de cette pauvre enfant , si le sergent veut la lui céder. Il parait qu'il n'est pas rare de voir les Arabes abandonner ainsi leurs petites filles. M. le général Guingret, commandant supérieur du cercle de Bône, dans sa dernière razia ou expédition du mois d'avril dernier , chez les Huractas , recueillit aussi deux de ces pauvres petites créatures abandonnées , qu'il fait élever lui-même à Bone.

Nous débarquâmes à Philî ppe- Ville ^ le dimanche, à 5 heures du matin ; j'eus le bonheur d'y célébrer la sainte messe. Celte ville prend un accroissement extraordinaire 5 je dois y retourner par le prochain bâtiment à vapeur, c'est-à-dire dans quatre à cinq jours, pour la construction d'une église provisoire pour laquelle le gouvernement vient d'accorder dés fonds 5 car vous savez que jusqu'à présent on dit la messe dans une espèce de magasin.

Enfin j'arrivai à Bône , le soir du même jour ^

à heures. Inutile de tous dire que mon prenuer soin, le lendemain^ jour de Saint-Pierre^ fut d'aller visiter notre chère Hyppone. Cette fois y ce n'était pas seulement pour satisfaire ma propre dévotion j j'y allai chargé de toutes les recommandations et de tous les vœux que j'avais recueillis de tant de personnes qui aiment saint Augustin en France , autant que je peux l'aimer moi-même à Hyppone. Ce jour-là aussi ma prière au tombeau de ce grand saint fut plus solennelle ^ plus pleine d'émotions^ plus pieuse ^ enfin ^ pour vous parler simplement. Je ne vous dirai rien du bonheur que j'eus de revoir , d'embrasser cette terre sacrée d'HyppÔne ; il me semblait que ces lieux m'étaient devenus plus chers depuis que j'avais trouvé, en France , des cœurs qui partageaient mes sentiments sur saint Augustin p qui enviaient mon bonheur de vivre sur une terre qu'il a tant illustrée.. • Pendant les huit joqrs que je suis resté à Bône avant d'aller à Ja Caile , j'allai tous les joi|rs y faire mon pèlerinage 5 et depuis qup jie swis revenu de la Callç , il me semble que j'ai manqué à un devoir essentiel lorsque je laisse passer un seul jour sans y aller. jTe vous dirai plus tard comment j'emploie mon temps à Bône... Je me hâte de vous parler de mon voyage de la Galle... Par le fait , il n'a rien de bien intéressant. Mais je sais que vous m'avez prié de vous dire tout simplement quelle est ma vie en Afrique.

Je ne sais pourtant pas si tous aurez le eourage de lire mon verbiage jusqu'au bout.

Nous ])artimes de Bône , le 6 juillet, à 7 heures du matin, montés sur de mauvais chevaux, avee un harnachement plus mauvais encore ; nous suivions une petite caravane de spahis de Bône qui se rendait à la Galle. Nous traversâmes la Seybouse dans un bac y vers l'endroit où était autrefois le fttmeux port d'Hyppône. Après une heure de marche, nous trouvâmes un grand douar de la tribu des Béni Ourdjine y il faisait trés-chaud ; nous demandâmes du lait qu'une jeune femme vint nous offrir sur nos montures d'où nous n'étions pas descendus. Je lui donnai une pièce de monnaie malgré les réclamations de mes compagnons de voyage qui me disaient que ce n'était pas Tusage 5 et , malgré l'usagée contraire , notre Bédouine reçut avec plaisir mon argent. J'ai su depuis qu'on avait beaucoup parlé dans tout le douar de la générosité du marabouîh francès et qu'on l'avait beaucoup louée. Le corps des spahis de Bône est composé , presque exclusivement f de cavaliers indigènes que le gouvernement paie 2 fr. 50 c. par jour, à charge , par eux, de se nourrir et de s'équiper. Ces spahis , presque tous jeunes pères de famille, restent habituellement dans leurs douars , dans le cercle de Bône et de la Galle, lorsqu^on n^a pas besoin de leurs services^ alors en ne

les paie pas ^ et quand on en a besoin on les ayertit quelques jours d'avance de se rendre à tel point qu'on leur désigne^ ils n'y ont jamais manqué depuis leur formation. Ce sont des soldats vraiment attachés et dévoués aux Français : ils y trouvent bien un peu leur intérêt sous tous les rapports. Donc , un fort détachement de ces spahis nous attendait auprès d'un Djenirna (église) ou petit marabouth , le seul bâti en pierres qu'il y eût dans toute cette vaste contrée y car hors des villes ^ dans les tribus , quelque riches et nombreuses qu'elles soient ^ il n'y a point de mosquée , aucun point de réunion pour prier. Aussi, je doute fort que ces pauvres Arabes nomades soient de bons musulmans. Il y a pourtant des espèces d'églises ou minarets en plein champ. Je n'ai rien vu de plus misérable que ces minarets. Ce sont quatre soliveaux plantés en carré dans la terre, entre lesquels est un petit plancher fait avec des branches et des roseaux recou-verts de paille. Ils appellent cette espèce de cabane, nonella. C'est là que le modzzin ou le marabouth se tient huche tout le jour , exposé à un soleil brûlant , afin d'appeler de temps en temps ses frères à la prière. Pour la djenirna dont je viens de vous parler, elle est sur un petit tertre, entouréede figuiers et de pampres qui forment là un agréable oasis. C'est sous ces ombrages qu'étaient couchés nos bons spahis, à côté de leurs paisibles et caressants che-

vaux. Après une courte halte , le capitaine français , M. de Nouvisole, commanda à la colonne de se mettre en marche. La trompette ne sonna pas le boute-selle, par la raison qu'on ne peut pas conduire ces cavaliers indigènes au son de la trompette j ils ne le comprendraient pas ; on a même assez de peine à leur faire comprendre le commandement par le moyen de quelques mots arabes que leurs officiers et sous-officiers, presque tous Français, sont obligés d'apprendre et de leur répéter cent fois, à tue-téte, pour se faire obéir... On nous organisa aussi eu bataille avec ces spahis^ et nous marchions à la tête de la colonne avec le capitaine et ses officiers. Arrivés à Tembouchure de laMafrag qui est une rivière très-profonde et très-dangereuse à passer lorsqu'elle est enflée par les eaux de la mer, nous mimes pied à terre. En un clin d'œil les chevaux sont dessellés ; puis , nos farouches spahis poussent un effroyable hourra que les chevaux comprennent fort bien ; aussitôt , nous voyons ces chevaux s'élancer tous ensemble dans le fleuve^ en répondant, par leurs lamentables hennissements, aux cris de leurs maîtres. Jamais je n'avais vu ni entendu un pareil vacarme. Les voilà tous se secouant et bondissant sur la rive opposée, puis, regardant de notre côté et frappant du pied la terre, ils semblaient appeler et attendre impatiemment leurs cavaliers. Nous passâmes le fleuve dans le bac,

et quelques minutes après nous défilions au galop sur le rivage de la mer qui venait baigner les pieds de nos cheyaux. Nous arrivâmes, le soir, à 4 heures^ au milieu de deux grands douars de la vaste et puissante tribu de Seibahh. Le capitaine fit dresser sa tente entre les douars qui sont la résidence des deux cheikh de cette immense tribu. Là, nous dînâmes militairement et gaiement avec notre capitaine et ses ofBciers.Un des cbeiks, nommé Ben-Djedidef vint nous présenter ses hommages et nous fit apporter du couscoussou après notre diner. Ce n'était pas sa faute y s'il venait si tard : ne prévoyant pas notre arrivée , il n'avait pu nous faire préparer un diner. Un de ses fils y âgé de 1 7 à 1 8 ans , ne nous quitta pas de toute la soirée, et dina avec nous. J'étais étonné que l'autre cheik, nommé Berir AkroutZy qu'on dit être le premier cheik de la tribu, n'eût pas paru. Je sus , plus tard , qu'il y avait rivalité entre les deux cheiks, et que le grand, ayant vu son rival venir auprès de nous avant qu'il eût pu y arriver lui-même , s'en était trouvé piqué , et n'avait pas vouJu paraître. Mais , comme je me promenais, à la chute du jour, en récitant mon chapelet pour ces pauvres sauvages , un jeune enfant , de 1 1 à 12 ans , m'aborda d'un air aimable , me baisa la main , puis me la saisissant fortement , il m'entraînait en me disant en arabe : « Viens , viens sous la tente de mon père , c^est lui qui est le

grand cheik f il te donnera du lait , des dattes , du bon couscous , il te recevra bien , il sera si content de te voir ! » En parlant ainsi , nous arrivions à sa tente ; il voit sa mère qui portait sur son dos , à la manière des Bédouines , son petit enfant de 18 mois , et s'écrie : « Maman ^ maman , voilà le marabouth francès que je t'amène, il est bien bon, je l'aime beaucoup... » Notre amitié, comme vous voyez, fut bientôt formée; je lui avais adressé en chemin quelques mots tendres et bienveillants, comme en inspirent ordinairement les enfants ; je lui avais donné une médaille de la sainte Vierge comme gage de mon affection , et voilà pourquoi il m'appelait bon. Je dis seulement un petit bonsoir à sa mère, je donnai un morceau de sucre au petit enfant , mais je ne voulus pas entrer dans sa tente. Je demandai à voir son père, le grand cheik , et le petit garçon me conduisit dans un petit jardin où il se trouvait. Ce bon cheik me reçut très-cordialement 5 il voulut me baiser la main^ et me fit promettre qu'à mon retour je logerais sous sa tente 5 je le lui promis, et je tins parole comme vous le verrez dans la suite de ce récit, qui vous ennuie, j'en suis sûr.

Nous couchâmes sous la tente du capitaine, et notre escadron resta à la belle étoile comme c'est l'usage en Afrique. Le lendemain , nous partîmes

à une heure du matin et nous arrivâmes à la Galle à 1 1 heures , en passant par la Belle-Vallée ^ et la tribu àeD/aballat y puis auprès du Lac salé , etc. Je vous parlerai plus au long de ces différents lieux en vous donnant la relation de mon retour à Bône.

M • de Mirbec^ chef d'escadron de spahis , est en même temps commandant supérieur du cercle de la Galle. Il est là depuis deux ans avec son intéressante famille j il nous reçut fort gracieusement , et nous offrit la table et le logement chez lui. Get officier a montré le plus grand zèle pour que la Galle eût un curé , et pour faire relever l'église qui tombe en ruine. Nous allâmes de suite visiter cette église : c'est une pauvre masure découverte^ ou plutôt quatre murs exposés à tous les vents et qui s'en^ tr'ouvrent de tous les côtés. Voilà tout ce qui reste de ce qui fut autrefois l'église. Mon cœur fut douloureusement serré en apercevant au milieu de ces ruines une espèce d'autel, couvert de débris de bois, de pierres et de poussière. Je cherchai la pierre sacrée que je retrouvai au milieu de ces décombres ; nous fîmes un peu déblayer cette pauvre masure; nous arrangeâmes l'autel comme nous pûmes , et deux jours après nous eûmes le bonheur d'y célébrer la sainte messe.

Je restai huit jours à la Galle , pendant lesquels

M, le commandant voulut bien me faire connaître cette contrée. Nous montions à cheval le matin , avant les grandes chaleurs , et nous allions , avec une escorte d'honneur , explorer ce pays que je ne croyais réellement pas aussi beau. Notre première promenade eut pour but le camp des faucheurs , ou plutôt un lac appelé par les indigènes Guerha el oubeira (étang du puits) ; les Français le nomment Guerha el garah : il peut avoir quatre à cinq lieues de tour , il est couronné de petits mamelons couverts de bois de construction. A sa partie est , s'étend une vaste plaine très- fertile ^ mais pas cultivée comme presque tout ce pays. Les Arabes ne cultivent qu'un tout petit jardin près de leurs tentes et ce qu'il leur faut de terre pour recueillir de l'orge et du blé pour se nourrir, eux et leurs chevaux. Nous avons pourtant traversé , dans notre route de Bone à la Calle , quelques petits champs de tabac , de haricots , de melons^ de concombres et de pastèques : puis ; de vastes champs d'une plante sauvage qu'on appelle thé bâtard^ on dit que si on se donnait la peine de cultiver cette plante , on pourrait avoir en Afrique d'aussi bon thé qu'en Chine.

Nous trouvâmes , au nord , sur les bords de ce beau lac , un petit douar qui fait partie d'une tribu qu'on appelle les Lackdah y ce douar est traversé

par un' joli ruisseau qui se jette dans le lao et qiie les Arabes ont un peu détourné par le moyen d'une petite digue en terre ^ retenue par des pieux trèsserrés plantés dans le sol. Je demandai pourquoi les tentes de ce douar , ainsi que celles de tous ceux que j'avais vus depuis Bône^ n'étaient point en poil de chameaux , mais bien construites en branchages et couvertes de paille. On me répondit que les Arabes , qui entendent fort bien la vie matérielle , habitent pendant les grandes chaleurs , sous ces cabanes de feuillage qui entretiennent bien plus la fraîcheur que leurs tentes en poils de chameaux, dont ils ne se servent que pendant la saison des pluies , pour se garantir de l'eau et de l'humidité. •« Dans la saison des pluies , ils abandonnent aussi les vallées , et se retirent dans les montagnes.

Un autre jour ^ nous allâmes explorer les frontières des États de Tunis et d'Alger. En partant de la Galle ^ nous gravîmes une de ces petites mon^ tagnes boisées dont cette place est entourée. Du sommet , l'on jouit d'une vue magnifique de la mer et de la Galle qui ressemble, delà , à un gros vaisseau échoué au port. Nous aperçûmes , à près de quinze lieues au large, l'île de la Galite qui est foriftée d'énormes rochers , et habitée seulement par des chèvres et des lapins. Les amateurs y vont quelquefois eu partie de chasse ^ et les oorailleai*s y

relâchent pour y fkire de l'èau quand ils ne peuvent pas arriver jusqu'à la Galle ou à Tubarcar Elle dépend > dit-on ^ des Etats de Tunis. Nous traversâmes ensuite une grande forêt de chênes-liéges, et nous arrivâmes à une vallée délicieuse assez bien cultivée et entourée de petites montagnes très-boisées. Cette vallée , appelée la vallée du Tonga , est habitée par plusieurs fractions de tribus réunies* Ce sont les Ouled mansoni , les Agémas et \à%Béni relent ^ ils portent le nom commun de JSéhed. Nous mimes pied à terre sous de gros figuiers ^ prés du douar le plus considérable. Un instant après ^ le cheik et les autres notables du pays vinrent rendre hommage à M. le commandante Ils nous saluèrent très-profondément en plaçant la main sur leurs cœurs , et furent tout émerveillés de voir des marabouth chrétiens. On étendit sous nos pieds des nattes et des tapis ^ les femmes s'empressèrent de nous servir du lait et des melons verts , durs comme des pierres ; nous n'en pûmes pas manger ^ mais nous bûmes du lait qui était excellent.

Non loin de nous , deux femmes étaient accroupies auprès de deux feux dans lesquels elles faisaient cuire de la poterie qu'elles avaient elles-mêmes fabriquée , sans tour et sans moule , avec la terre de la montagne. Nous nous approchâmes , et nousvimeS; au mUieu d'un petit biasier alimenté

avec du fumier sec qui ressemblait à de la terre ^ une énorme casserole et un pot dans un autre brasier à côté. Les Arabes des tribus n'ont pas d'autre manière de faire le feu pour leur service ordinaire , soit pour faire cuire leur pain^ espèce de galette sans levain^ soit pour leur viande^ leur couscous, etc. C'est ainsi que faisaient les prophètes dans la Bible ; les Arabes ne sont pas en progrès. Tandis que nous nous promenions dans cette vallée , un Arabe vint nous avertir de prendre garde , que, là, sous nos pieds , était le tombeau d'un marabouth. Ce n'était autre chose que de la terre et quelques pierres amoncelées sans ordre , formant un petit tertre sur lequel on remarquait quelques vases de terre cassés, des charbons éteints et des fleurs sèches. C'est pourtant là un lieu sacré , vénéré par les Arabes ; on ne pourrait pas mettre le pied dessus sans profanation...

Tout près des tentes des Ouled-Mansoni , nous avons remarqué des ruines d'un ancien poste romain qui commandait la vallée. Cette vallée est bornée à l'est par un superbe lac appelé dans le pays Za oued el hhout ou lac du ruisseau aux poissons , du nom d'une petite rivière qui le traverse pour se jeter dans la mer. Ce lac s'étend majestueusement du nord au sud , dans un espace de plus de quatre lieues , sur une ou deux de largeur. A l'est , ses

eaux baignent une petite chaîne de montagnes dont Textrémité Nord ^ rapprochée de la mer , s'appelle le Touga ; c'est une petite montagne terminée en pain de sucre^ et qui donne son nom à la chaîne à laquelle elle appartient à la vallée , et à tout |le pays d'alentour. Entre cette petite chaîne et le lac ^ on voit encore les restes d'une ville romaine qui a dû être considérable à en juger par ses ruines.

Sur le versant Ouest du gracieux Touga, on trouve une source abondante d'eau chaude à 28 degrés, au milieu de laquelle s'élèvent, dit -on, deux superbes palmiers ; cela me parait un phéno* mène. La petite chaîne de Touga n'est séparée à l'Est que par une petite vallée d'une demi-lieue de large, d'une autre chaîne beaucoup plus haute, qu'on appelle Dy^^e/ Dedda (montagnes de Dedda). Sa pointe Nord, qui s'avance dans la mer, forme le Cap-Roux. Ce sont là les limites de l'Algérie et des États de Tunis. Les Souharah , tribu nombreuse qui habitent le versant Ouest de ces montagnes du Dedda sont les dernières tribus qui appartiennent à la France. Celles qui habitent le versant Est dépendent de Tunis. A l'extrémité Sud-est du Dedda se trouvent les Djehel Dessa (montagnes du Dessa), habitées par la tribu belliqueuse des Ouled-Orids ^ dont plus de la moitié n'a pas encore fait sa soumission à la France. En(în « plus loin , toujours

dans la même direction et tout prés duntisseau aujp ûbeilles f gont les Beni-Mezzeu ^ tribu contestée avec Tunis. Me voilà maintenant fixé sur les limites de nos possessions du coté de Tunis. J'espère que^ un jour > je verrai de plus prés toutes cet frontières et les autres qui sont plus au Sud. Il me semble que la connaissance topographique et morale d'un pays auquel semble promis un si bel av^ûr ^ devient du plus grand intérêt pour les cœurs français et catholiques.

Maintenant, que je vous parle un peu de la Galle. La Galle était autrefois un établissement français qui fut longtemps florissant. Elle est située à 20 lieues Est de Bône ^ et à 10 lieues Ouest de Tabarca. Tabarca appartient aux États de Tunis. C'est un rocher qui s'avance dans la mer^ dont il est entouré de toutes parts ^ excepté à l'Est. La ville est dominée par un ancien moulin à vent ^ dont on a fait un fort. Le port est peu large et peu profond; il a assez d'eau pour le mouillage des bateaux corailleurs et des petits bâtiments marchands ^ mais les gros vaisseaux ne pourraient pas y aborder. La passe de ce port est très-étroite ; elle est formée par d'énormes rochers peu élevés, etdont quelques-uns^ cachés sous les eaux ^ rendent l'entrée du port assez dangereuse. Gette petite ville fut bâtie par une compagnie française^ presque toute composée de Pro-

Tençaux qui étaient venus s'établir là, pour exploiter la pèche du corail très-abondante dans ces parages. Ce n'est plus maintenant qu'un amas de ruines ; il n'y a pas plus de douze à quinze maisons construites avec les débris des anciennes , et habitées par des marchands de liquides et de comestibles , unique commerce de la Galle en ce moment. On peut dire , du reste , que c'est à peu près l'unique commerce qui existe aujourd'hui dans toute notre superbe et fertile Algérie !

Il y a à la Calle une garnison de 3 à 400 hommes. L'année dernière , Monseigneur y envoya un prêtre d'Alger, qui y est resté pendant le temps de la pêche du corail. A cette époque, la Galle devient uU point fort important : depuis le mois de mars jusqu'au mois d'octobre, chaque année , plus de 120 bateaux cbrailleurs viennent y relâcher toUs les dimanches surtotit, pour y assister aux offices. Chaque bateau contient ati moins dix hommes.

Ce qui fait tout dé suite une réunion chrétienne de plus de 1 jOOO hoknmes ^ tous rigides observatetirs du saint jour de dimanche. Ce sont tous des Italiens ou des Sardes.

Puisque je vous parle des corailleurs, je vais vous entretenir un peu de leur pêche, qiié vous ne connaissez peut-être pas. Ce sont eux-mêmes ijui m'ont donné toutes les explications suivantes*

Ce$ coraiUeurs , à qui j'ai parlé ^ sont tous Napolitains^ d'une petite ville appelée Torre del Greco, à cinq milles ( moins de deux lieues) de Naples, tout au pied du Vésuve. Ils partent de leur pays au commencement de mars et ne s'en retournent qu'au mois d'octobre. Le corail se pêche sur toutes les côtes du nord de l'Afrique ; mais c'est surtout entre Tabarca et Bône que se trouvent les bancs les plus riches , situés presque tout près de la terre , le plus loin à 1 5 milles en mer. La manière de pécher le corail est toute simple : ce sont des filets à larges mailles y longs d'un mètre tout au plus ^ ployés par le haut et formant des espèces de gros flocons qu'on suspend horizontalement à deux courtes et fortes barres de bois croisées , en forme de croix grecque , au milieu de laquelle est fixé uh morceau de plomb du poids de 50 kilog. On jette ce singulier filet à la mer^ dans l'endroit où l'on présume que sont les bancs de rochers sur lesquels croit le corail^ qui, comme vous le savez , appartient à la classe des plantes marines : les tiges de corail s'engagent dans ces flocons ou filets que l'on retire avec le corail qui y reste suspendu.

L'impôt que la France perçoit du droit de la pèche du corail dans les seuls parages de la Calle , s'élève, dit-on, à plus de cent soixante mille francs* Chaque bateau corailleur lui pa'e douze cents francs

par an. Malgré cet impôt ^ qui m*a paru énorme, les corailleurs font encore une petite fortune. Ils vendent leur corail^ à la moyenne de 5 fr. Yonce (ils ne connaissent pas d'autres poids) , et le corail qu'ils appellent choisi, c'est-à-dire de première qualité et de première grosseur , ils le vendent jus« qu'à 1 5 à 20 francs l'once. Un bateau corailleur , dans certains parages^ peut en pécher jusqu^à deux livres par jour; mais le plus souvent ils n'en pèchent que quelques onces et quelquefois pas du tout. Ce corail est acheté par de riches négociants d'Italie et même de Marseille , dit-on , qui , après ravoir fait un peu ti^availler, le livrent au commerce. On dit qu'il s'en fait de grandes exportations dans l'Orient^ dans les deux Amériques et en Chine... Ces bons corailleurs m'en ont donné une jolie tige qu'ils venaient de pécher ; je voudrais bien pouvoir vous l'envoyer... Depuis qu'il n'y a plus de prêtre à la Calle , les corailleurs relâchaient les dimanches à Tabarca , tout petit port où il n'y a que quelques maisons et un grand bâtiment qui sert d'entrepôt. C'est la résidence d'un consul napolitain. Biserte , qu'on croit bâtie sur les ruines de la célèbre Car thage, n'est pas bien éloignée de Tabarca.

Revenons à la Calle. Le samedi 12 juillet^ j'étais assis sur un énorme récif au pied du fort ou de la citadelle... Je considérais le coucher du soleil et les

bateaux corailleurs arec leurs blanches voiles qu'ui^ vent contraire faisait battre contre les mâts , et qui gagnaient le port à force de rames en chantant en mesure les litanies de la sainte Vierge. •• La mer était orageuse ; ils invoquaient , ces pécheurs napolitains , la douce Étoile de la mer » la suppliant de guider heureusement au port leur frêle barque. Et moi... mais que tous importe de connaître ce qui se passait dans mon cœur en ce moment solen-* nel? Dieu seul lésait^ et n'est-il pas le meilleur confident de mes intimes pensées I...

Le lendemain , dimanche 1 3 ^ au lever du soleil, je vis 23 ou 24- bateaux mouillés paisiblement au port. Nos bons corailleurs vinrent à la messe de onze heures 9 qui était célébrée pour eux. Il en était déjà venu un bon nombre à celle que j'avais eu le bonheur de célébrer à neuf heures. M. le comman- . âant supérieur y le capitaine des spahis y les autres officiers de la garnison avec un détachement de la troupe de ligne assistèrent à cette messe... A l'évangile , j'adressai quelques mots à mon auditoire, à l'occasion de l'installation du nouveau curé de la Galle y qui prit lui-même la parole à la fin de la messe. •• Nous chantâmes les vêpres à trois heures. J'avais exposé à la Galle une jolie petite statuette de la sainte Vierge , celle-là même qui fut la première vénérée à Gonstantine. G'est, jepense, aussi la [m^'-

miére «tatue qui ait été exposée à lu CSalle à la vénératioa des fidèles | depuis 1^ destruction de cette Tille et de son église. Je ne tous parle pas de cet événe« ment qui eut lieu en 1 827 , par l'ordre du Dey d'Alger j lequel ordre fut exécuté par le Bey de ConstantipeXelui-ci s'en acquitta ai bien^ qu'il brûla et détruisit tout. Et depuis treize ans^ la Galle ^^ comme je vous l'ai déjà dit^ n'est plus qu'un mon«i* ceau de ruines , ce qui ne contribue pas peu à rendre ce séjour très-triste...

A quatre heures du matin , le lendemain lundi ^ j'étais sur la route de Bône... M. de Mirbec ^ accom^ pagné de ses officiers et de cinq spahis ^ yint avec moi jusqu'à cet endroit qu'on appelle la $eUe>^ Vallée. Entre la Galle et Ta^cien fort de Fr^Qç^^ nous traversâmes une petite vaUée appelée M'Sier^ va; nous y trouvâmes des ruines asses considéra^ blés : on croit qu'il y avait là upe petitie viUe phé^ nicienne ou romaine^ et dont on ne sait paa le nom< Un douar de la tribu des Ouîed-Selun a dressé ses tentes sur ces ruines. L'aqcien fort de Franoe, que ^nous aperçûmes bientôt» est moins avantageuse^ m^nt situé que la Galle. G'est une grande maison carrée et crénelée qui tombe en ruine; elle est bâtie sur un rocher qui savçmce dansi la mey. Tout prés de là , sur une petite hauteur , mi im^ pfAit§ tûttf qui^servajit de^mwlin.

Après une heure de marche , nous arrivâmes au Lac Salé , Guerha-el-Melha ; il est à peu près derrière Tancien fort de France à TOuest.

Il est plus petit que les autres j il communique à la mer par une espèce de chenal , ou petite rivière que nous passâmes à gué. Ses bords sont garnis aussi comme les autres, d'ormes, de saules, de frênes et d'une espèce de peupliers qu'on trouve rarement en France.

Enfin ^ après avoir traversé un bois des plus agréables par la verdure et la fraîcheur , nous arrivâmes à une jolie plaine qu'on appelle Soug el Guebetz, ou marché de la Belle-Vallée. Cette vallée ' mérite vraiment le nom de belle : elle peut avoir six lieues de circonférence; elle est couronnée de petites collines toujours vertes et très-boisées ; elle n'est qu'à un quart de lieue de la mer ; une petite rivière qui s'y jette arrose, en serpentant^ toute cette vallée ; ses eaux sont très-limpides, et ses bords sont constamment ombragés par des ormeaux , des aunes j des coudriers et des pampres : elle porte le nom de la vallée Oued-el-Soug el Guebetz, le Ruisseau de la Belle-Vallée. On dit qu'au milieu de cette vallée on trouve les ruines d'une grande ville romaine ou punique ; je ne les ai pas vues , mais il est certain qu'on trouverait , je crois], difficilement

dans toutes nos possessions en Afrique une situation plus heureuse et plus convenable pour remplacement d'une Tille. Je n'y ai vu que les tentes d'une tribu renommée par la valeur de son chef et par son attachement à la France. Ce chef se nomme D/a^' ballat; il donne son nom à sa tribu. C'est un homme de 50 ans, d'une taille au-dessus de l'ordinaire^ d'une figure ouverte et pacifique. Il avait été prévenu de notre arrivée , et nous fit un accueil , sinon le plus pompeux, du moins le plus cordial possible. Il nous attendait avec les notables et les vieillards de sa tribu, tout près de ses tentes sur le bord du ruisseau dont je viens de vous parler. Il vint d'abord à la rencontre du commandant, qui mit aussitôt pied à terre ; il lui baisa l'épaule , lui et toute sa suite : c'est le salut que les Arabes donnent à ceux qu'ils reconnaissent pour chef. Ils vinrent ensuite à moi qui étais resté à cheval ; ils me baisèrent la main en dedans et en dehors, et la placèrent sur leur tète. C'est la marque de la vénération qu'ils portent à une personne sacrée; ils m'avaient reconnu pour le Marabout des Francés. Djabattat avait fait étendre , sous de gros arbres , des nattes pour les officiers , et le plus beau tapis de sa tente sur lequel il nous invita de nous asseoir , le commandant et moi. A peine étions nous assis , que les femmes de la tribu , à la tète desquelles était la femme du chef, vinrent nous apporter du lait j puis^

dea- esdayes s'approehèrent avec des pouku rotia^ des cBufs durs^ des dattes ^ du couscous et une vaste corbeille remplie de pâtisseries appré* tées à la manière arabe , c'est*à-dire avec du miel , et qui étaient néanmoins très-bonnes. Le repas fut gai f et nous mangions tous de bon appétit. Les Arabes étaient rangés en cercle autour de nous. L'un d'eux se donnait un mouvement extraordinaire pour nous servir ; il avait presque toujours les yeux fixés sur moi , et me faisait un profond salut tou-^ tes les fois qu'il m'offrait quelque chose. Je lui adressai quelques remerciments en arabe; il me répondit par quelques mots d'un assez bon français. Ma surprise fut grande ; je lui demandai com*ment il avait pu apprendre le français dans une tribu si éloignée des villes où habitent des Français. Il sourit , baissa les yeux et me dit : a Oh ! c^est qu'autrefois, quand j'étais enfant^ je vis quelques Français dans mon ile , du temps de la guerre delà. Grèce. ~* Vous êtes donc Grec ? lui dis-je. — » Oui , me dit-'il , je suis Grec et chrétien catholique ^ ajouta-t-il avec émotion ^ et des larmes tombairait deses yeux...-^ Comment vous trouvez-vous au milieu des Arabes ? Vous êtes donc leur esclave ? -^Non^ je suis le fils adoptif du grand cheik Djabailai ( i\ prononçait ces dernières paroles d'un {ton presque sol^anel); c'est moi qui commande 6e pays aprè| lui. n

Je lui demandai par quelles circonstances extraordinaires il était arrivé là. Il me raconta avec ingénuité et en peu de mots son histoire. « Je m'ap- » pelle Joseph Petronelli , je suis né à Tile de Pen- » talaria (qu'on croit être l'île de Calypso si célè- » bre dans Télémaque), c^est là que je connus » quelques Français. J'avais quinze ans quand je » m'embarquai sur un vaisseau marchand. J'ai- » mais la vie aventureuse. Le vaisseau que je mon- )) tais vint aborder au Cap- Roux, qui sert de limi- » tes entre les Etats de Tunis et d'Alger. Je dé- » barquai et m'enfonçai dans les bois en péchant » le long d'un ruisseau ; et quand je voulus m'en » retourner, la nuit était close, je ne retrouvai pas » mon chemin. Le capitaine du navire^ ne me » voyant pas revenir le soir , mit à la voile le len- » demain de grand matin , et quand j'arrivai sur » le rivage, le vaisseau était parti. Je me recom- » mandai à la sainte Vierge, pour laquelle j^ai tou- » jours eu une grande dévotion 5 puis j'errai de » côté et d'autre, cherchant quelque habitation où » je pusse demander l'hospitalité et quelque nour- » riture, car je mourais de faim 5 je rencontrai » Djaballat , chef d'une tribu puissante qui habi- » tait alors les environs du Cap-Roux , et qui est » venue depuis se fixer dans cette belle vallée. 11 » m'offrit sa protection et me donna asile dans sa » tribu. Je travaillais avec les Arabes , j'allais à la

» pèche , je faisais ce que je pouvais pour n'être à

» charge à personne. Mais un méchant Arabe ,

» ayant su que j'étais chrétien , s'attacha à mes pas

» et me cherchait querelle à chaque instant : il em-

» ployait tous les moyens pour me perdre. Je m'en

» plaignis un jour à Djaballat^ qui me dit : Tiens,

» voilà mon Jus il ; si ce méchant vient encore te

» contrarier f tue4e... Le lendemain ^ le méchant

» vint recommencer, les mêmes attaques contre

» moi. Je me recule de quelques pas , je lui dé-

» charge mon coup de fusil et Tétends raide mort...

» (Ce sont ses propres expressions). Je reporte mon

» fusil à Djaballat , en lui disant que je venais de

» tuer mon ennemi. Tu es un brave, me dit-il en

}) m^ embrassant y tu seras mon fils y tu ne me » quitteras plus désormais. »

Depuis quatorze ans que Joseph est avec son père adoptif^ leur affection l'un pour Tautre n'a fait que s'accroître. Il parait que ce Djaballat aime vraiment les hommes à caractère déterminé. Voilà un autre trait qui le prouve. Ce chef a un fils , un enfant de 1 2 à 1 3 ans , que j'ai vu là aussi avec Joseph* Un jour, dans une querelle que Djaballat eut avec sa femme , la mère de cet enfant , il prit un bâton et menaçait de la frapper. Aussitôt l'enfant^ sans rien dire , s'empare du fusil de son père , il l'arme^ le couche en joue^ en lui disant avec un

grand sang-froid : Si tu bats ma mère , je te tue. Le père s'arrête^ jette au loin le bâton qu'il tenait à la main , prend son fils et sa femme dans ses bras ^ les presse contre sa poitrine en pleurant. Il promet à Tenfant de ne plus maltraiter sa mère, en protestant qu'il ne pourrait jamais assez aimer une épouse qui ayait donné le jour à un fils aussi bon et aussi brave que le sien.

Je m'entretins longuement avec Joseph au sujet de la religion ; il me ' dit que jamais on ne lui avait parlé d'apostasie 5 que , du reste , il aurait mieux aimé mourir. Il ajouta qu'il parlait souvent aux Arabes de la religion ; il leur répète souvent que leur croyance est fausse , qu'elle les conduit tout de travers ^ tandis que la sienne conduit tous les hommes dans la droiture et la justice ; ce sont ses propres paroles. Il ne manque jamais de faire sa prière matin et soir , et de s'unir, le dimanche , en esprit , aux fidèles qui ont le bonheur d'entendre la sainte messe. Il ne se possédait pas de joie de voir un prêtre catholique. Il m'a dit qu'il voulait rem^ plir ses devoirs quand je repasserai , et m'a demandé la dispense du gras pour les vendredis et samedis , quand il ne pourra faire autrement. Il a une grande dévotion à Marie. Il ne faut pas s'étonner alors qu'il ait conservé sa foi et même de la piété au milieu des infidèles. Il est très-aimé

de tous les Arabes qui rappellent le hon roumi (le bon chrétien) ; je Tai exhorté à mériter yéritablement ce titre de bon chrétien^ et je lui ai prescrit, en peu de mots^ ce qu'il devait £siire pour cela. Je lui ai donné une médaille de la sainte Yiergç et de saint Joseph , son patron ; il l'a reçue et baisée avec amour et bonheur. Enfin ^ nous nous sommes quittés en nous embrassant , avec Tespérance de nous revoir bientôt.

Gomme j'étais sur le point de partir y une Bé* douine vint auprès de M. le commandant de Mirbec y pour lui demander justice contre son mari qui la maltraitait. M. le commandant voulut bien me rendre témoin de ce jugement. Les Arabes , dans les tribus qui appartiennent à la France^ n'ont pas d'autres juges que les commandants supérieurs du cercle dont ils font partie , et avant eux , ou lorsqu'ils ne peuvent pas recourir à ce singulier tribunal , c'est le chef de la tribu , quelquefois trèsignorant et le plus souvent intéressé dans la cause qu'il est appelé à juger ^ qui porte la sentence sans appel. On étendit un burnous sous un arbre ^ le commandant s^y assit ^ j'étais à son côté. luà. plaignante s'accroupit devant son juge ; elle était entourée de Djaballat et de quelques notables de sa tribu. Elle exposa assez ingénument les charges qu'elle avait contre son mari. Le commandant^ en

juge prudent , ne Voulut pas oondambeT le mari sans l'entendre ^ il remit la cause à huitaine > pour avoir le temps d'écrire au mari pour qu'il comparût devant son tribunaL La pauvre Bédouine ne parut pas trop satisfaite^ et,eUi3 disait en se retirant: « On aura beau écrire à mon mauvais mari ^ il ne se i^ndra pas ; et moi , je serai toujours malheureuse. «^ » Pauvres gens I.«.

Enfin I je pris congé de M. le commandant de Mirbec^ d'une partie de sa famille qu'il avait amenée à cette promenade ave<ô lui ^ et de tous ses excellents officiers de spahis^ Je donnai une poignée de main au brave Djabailat et àux notables Arabes qui raccompagnaient* Nous nous fîmes des protestations d'amitié de part et d'autre , et me voilà parti avec cinq cavaliers arabes qui devaient m'accompagner jusqu'à Bône. A trois heures du soir , ce même jour , nous arrivions à la tribu des seibahh, où nous avions couché huit jours auparavant. J Savais une lettre de recommandation d'un caïd pour le grand cheik Ben-Akroutz ^ celui justement chez lequel j'avais promis de loger à mon retoui;*. 11 me reçut comme un vieil ami.

Comment vous parler maintenant de la manière dont je passai la soirée et la nuit chez ce cheik , dans l'intérieur d'un ménage arabe , dans un pays

où les habitants n'avaient jamais vu au milieu d'eux f vivant parmi eux, un marabout chrétien!.. II m'est impossible d'entrer dans tous les détails ; ils vous paraîtraient , comme à moi ^ un conte de fée... Il me semblait vraiment que je révais : on étendit d'abord au milieu de la tente assez vaste , mais ouverte à tous les vents ^ une grande natte toute neuve, sur laquelle il fallut m'asseoir^ et, après avoir pris du lait, qui est toujours la première chose que les Arabes des tribus vous offrent , mon hôte tira d'un vieux sac de peau des dattes fraîches de l'année dernière ; il me fallut en manger. Pendant ce temps-là, sa femme avait convoqué ses voisines pour lui aider à me préparer un bon diner. Tout s'apprêtait devant moi^ il fallut même me rendre à une invitation plusieurs fois réitérée , de mettre moi- même la main à l'œuvre. L'habileté que je montrai à découper un poulet leur fit penser sans doute que je devais être un bon médecin et un juge très-expérimenté: aussitôt, je vis arriver une procession d'hommes , de femmes qui me faisaient tàter leur pouls, et me tiraient la langue dans toute sa longueur , afin que je connusse leurs maladies et que je les guérisse sur-le-champ. Ils venaient aussi me conter leurs querelles de ménage pour les arranger et rétablir la paix parmi eux. J'étais fort embarrassé : je leur dis d'abord que je ne )es comprenais pas , et je refusai de les entendre.

Mais ils me firent tant d'instances , ils me tourmentèrent si fort, que, pour m'en débarrasser , j'imaginai un expédient qui me réussit parfaitement, et qui rétablit ma réputation de savant , qui aurait été fort compromise, si je ne leur avais rien donné . ni rien dit.

J'imaginai, d'abord, un remède universel, qu'ils trouvèrent tous de leur goût, et qui ne leur fit pas de mal. J'avais avec moi deux livres de sucre en morceaux ( j'en porte toujours avec moi pour donner aux enfants): je les distribuai à tous mes malades qui se retirèrent tous contents , sinon tous guéris. Les enfants et les grandes personnes qui n'étaient pas malades , vinrent ensuite réclamer leur part , et quand je leur eus donné tout mon sucre, nous plaisantâmes ensemble sur Theureux expédient <lont je m'étais servi pour les contenter. Pourtant je leur dis que, si je repassais^ je ferais tous mes efforts pour avoir avec moi un médecin et quelques remèdes qui pourraient leur faire du bien.

Quant à leurs différends entre eux , leurs querelles de ménage, je leur dis^ d'un air très-solennel, que s'ils ne s'aimaient pas bien les uns les au(res , et s'ils se faisaient du mal, le grand Allah ne les aimerait pas, qu'ils seraient malheureux, et quils

me feraient beauœup de peine à moi-même qui les aimais tant... Ils m'écoutérent avec une grande attention , et me promirent de mieux s'aimer à l'avenir j afin d'attirer sur eux les bienfaits de Dieu ^ ^et pour que je fusse aussi content d eux«r Ce sont vraiment de grands enfants y comme vous Toyez.

Je donnai à la femme du cheik ^ et à ses deux enfants , des médailles de la sainte Vierge et de Fange gardien ^ ils les reçurent avec de grandes démonstrations de joie , et les suspendirent tout de suite à leur cou. Je leur dis que je prierais madame Marie y afin qu'elle les préservât du malheur^ et qu'elle leur obtint la grâce de bien connaître et de bien aimer Dieu ; ils me dirent qu'ils la prieraient comme moi.

Dans la soirée, le fils de l'autre chcik, me voyant promener hors du douar , vint me témoigner la peine que son père avait de ce que je n'avais pas été loger sous sa tente ^ et voulut m'y conduire. Mon grand cheik s'aperçut de cette petite manœuvre, et vint m'appeler avec tant de force, que je n'osai plus continuer ma route vers le douar du cheik son rival. Je m'excusai comme je pus auprès de ce jeune homme ^ je lui dis que > bien que je ne fusse pas descendu chez son père, je &e l'en

-- nv —

aimais pa3 moias auiant que TauU'e» 11 ne fut guérie satisfait d^ ma réponse et me quitta fort triste» J.e crains bien que mon passage n'ait été un sujet de discussion entre ces deux cheiks, j'en serais vrai<^ ment désolé.

Je passai la nuit étendu sur une belle natte , ayant d'un côté mon hôte^ et de Tautre huit ou dix petits veaux ^ les chiens^ les chats , les poules^ etc., etc., car vous savez que chez les Arabes , bétes et gens tous couchent pêle-méle , sans séparation aucune ; seulement le gros bétail qui ne pourrait pas tenir sous leurs tentes^ généralement trés-basseS; reste dehors au milieu du douar.

Inutile de vous dire que notre tente, faite de branchages et couverte, de loin en loin, d'une paille moitié pourrie, était ouverte à tous les vents.

Néanmoins , je dormis fort bien jusqu'au lendemain, trois heures du matin. J'entendis d'abord les Arabes qui me servaient descorte et qui étaient restés couchés en dehors du douar , appeler mon cheik , olman sidy Ben Akroutz. Celui-ci s'éveilla, et , me croyant endormi , il m'appelait tout bas. Je me lève aussitôt , je me secoue un peu , et me

voilà prêt à partir. Il m'offre à manger du reste de notre souper de la veille, je n'acceptai rien. 11 va seller mon cheval et le sien , car il veut m'accompagner jusqu'à la Mafrag, limite de ses Etats , qui est à cinq lieues de là. Il prend dans le capuchon de son hurnous, des provisions de bouche que sa femme avait préparées la veille pour notre voyage : c'étaient des poulets bouillis, des œufs durs et des dattes, le tout enveloppé dans un mouchoir d'une saleté dégoûtante, et nous voilà partis. Des marchands de Tunis, allant à Constantine , se joignent à notre petite caravane. Adieu , bons Béni Seihalah qui m'avez reçu si cordialement ; je conserverai longtemps votre souvenir.

Le jour commençait à peine à paraître , nous cheminions le long d'un petit ruisseau , sur la lisière d'un oasis touffu, lorsque tout à coup nos chevaux se serrent précipitamment les uns contre les autres, frappant la terre du pied, et donnant des signes évidents d'effroi. J'allais demander à mon escorte l'explication de ces symptômes, lorsque j'entendis tout près de moi, dans l'oasis, d'affreux rugissements : c'étaient deux lions 5 nous ne pûmes pas les voir, car il ne faisait pas encore bien jour... Notre caravane , sans s'émouvoir, continua tranquillement sa route, en disant d'un ton indiBérent: Sebah, sebah (lions,

ce sont des lions). Je partageai en tout leur sécuritë; j'aurais même désiré voir ces rois des animaux en liberté et dans leur état sauvage , car je n'ai encore vu que des lions enchaînés ou apprivoisés. A un quart de lieue de là y nous entendîmes encore rugir un autre lion; nous n'y fîmes même pas attention. Il faut vous dire que depuis Hyppone jusqu'à Tunis , sur les bords de la mer et dans les montagnes, c'est l'endroit de l'Afrique du nord où on trouve le plus de lions. Presque tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays en ont vu 5 peu ont été attaqués , car on dit que d'ordinaire les lions n^attaquent pas les premiers. Mais ceux qui vont pour les chasser courent les plus grands dangers. Les lions ne reculent ni devant les hommes qui les poursuivent, ni devant les coups de fusils ; aussi nos Français , quelque courageux qu'ils soient , quelque passion qu'ils aient pour la chasse , ne se hasardent pas à la chasse aux lions. Ils laissent ce plaisir aux indigènes qui y trouvent bien souvent la mort, ou qui en reviennent avec quelques membres de moins.

Le soleil était levé , nous chevauchions sur les dunes', formées par la mer , dont les brisants , toujours très-forts sur ces côtes , venaient mouiller les pieds de nos chevaux ; nous montons une petite colline de sable , et aussitôt se déroule à nos yeux

titie Tàste solitude. Je laissai tomber mes yeux sur le sable , à mes pieds y et je vis une petite tige de lis en fleurs* Je m'arrêtai^ et contemplai avec étonnement ce lis solitaire, touchant emblème de la Tertu au milieu de l'aride désert de la vie. Que de douces et touchantes réflexions me Tinrent alors au cœur!

J'étais encore absorbé dans mes pensées, lorsque mes guides s'écrièrent : Mafrag ! voilà la Mqfrag ! et un instant après ^ nous arrivions à l'embouchure de ce' fleuve , dans l'endroit où nous devions le traverser. La mer , en ce moment , se précipitait avec fureur dans ce fleuve et le grossissait en tourbillonnant d'une manière efl'rayante. Nous ne pûmes pas passer de suite , nous attendîmes que cette tourmente inaccoutumée se fût un peu apaisée. Pendant ce temps-là , je me promenais sur les bords de ce fleuve agité. J'aperçus sur le sable les empreintes profondes d'énormes pattes de lion. Je demandai au vieux Caron qui passe sa vie aux bords de ces eaux , sur cette plage solitaire , ce que c'étaient que ces empreintes ; il me répondit d'un air encore tout effrayé. « Ah ! ah ! je sais trop ce que c'est. Cette nuit j'ai failli être dévoré par les lions : ils étaient cinq... Voyez : voilà les traces de trois gros , et ici celles de deux plus petits... J'avais demandé à votre capitaine avec qui vous avez passé,

il y a huit jours , qu'il me donnât un fusil et des munitions pour me défendre de ces mauvaises bétes. Il n'a pas voulu. Je vous en prie , faites cette demande au général de ma part. Sans cela, quand vous reviendriez pour passer la Mafrag , vous ne trouveriez plus le vieux Akhmar (c'est son nom). Les lions auront mangé sa chair et broyé ses os. » Ce pauvre diable me dit qu'il ne sait plus où fuir , où se cacher pour éviter ces dangereux visiteurs, « J'avais^ dit-il, imaginé d amarrer ma barque au milieu du fleuve et d'y coucher , afin d'être plus en sûreté que sur la terre. Mais rien n'arrête ces intrépides sehah (lions) ; ils nagent encore mieux que vos chevaux arabes que vous voyez maintenant traverser si hardiment l'oued Mafrag.n En effets nos chevaux traversaient en ce moment la Mafraç à la nage , malgré la fureur de ses flots.

Fendant la narration de notre vieux Àkhmar , le bon cheik Osman Ben-Akroust , accroupi sur le rivage , étalait , sur son sale mouchoir , les provisions qu'il avait apportées pour notre dëjeuner> Il me fallut commencer. J'invitai mes compagnons de voyage à prendre leur part de ce déjeuner 5 personne n'aurait osé manger avec le marabouth , sans son invitation. Ils acceptèrent tous très^^voloiir liers, même notre vieux Akhmar^ qui jie cessait de me feire des remercimen^. Tous mangèrent de

bon appétit , et furent trùs-satisfaits de ma poli* tesse.

Le déjeuner fini , je pris congé de mon bon cheik^ après nous être fait réciproquement les promesses d'une amitié durable.

Nous sommes portés dans le bac sur les épaules d'un de nos robustes Arabes , et nous traversons le fleuve qui était moins furieux qu'à notre arrivée. Nous montons à cheval , je tais un dernier signe d'adieu à mon cheik , toujours accroupi auprès de son cheval sur le rivage opposé. Un instant après, nous avions disparu dans l'épaisseur d'un bois de myrtes , de coudriers et de palmiers nains.

Nous suivîmes longtemps dans ce bois des sentiers étroits et tortueux; puis, nous traversâmes des plaines immenses dont l'herbe sèche et brûlée répandait encore une odeur agréable. Enfin, après quatre heures de marche, depuis la Mafrag^ nous arrivâmes sur les bords de la Seybouse , devant le port de la célèbre Hyppone. Je ne vous redis pas les sentiments que j'éprouve toujours en voyant les ruines de cette ville sacrée, et cette rivière que saint Augustin a si souvent traversée

pour se rendre par terre à Carthage. Là, on voit encore les ruines de l'ancien portd'IIyppône,

Ce fleuve était aussi alors singulièrement grossi par la mer. La tourmente avait été telle , qu'elle avait brisé et submergé le bac dans lequel on le traverse. On en voyait encore les débris sur le rivage. Il nous fallut passer ce fleuve , dangereux alors, dans une petite barque de pécheurs maltais. Nous voilà embarqués ; la violence des flots fit làcher , à notre patron et à son marin, qui nous conduisaient, le cordage le long duquel la barque coule pour traverser y et voilà notre frêle barque y sans voiles , sans rames , entraînée vers la mer par le courant des eaux y sans que nous puissions savoir où nous nous arrêterons y ou en quel endroit nous irons échouer. Nous avions pourtant l'espoir que quelques grosses vagues nous rejetteraient dans la Seybouse et nous feraient remonter jusqu'à notre cordage. Le vent semblait nous favoriser pour remonter ; mais point de voile , point de mât pour l'attacher. Il me vint une idée : j'avais mon grand manteau avec moi , je l'ofiris pour en faire une voile. Un Arabe fort et d'une taille gigantesque est choisi pour servir de mât ; il s'y prête volontiers, il élevé le manteau au-dessus de sa tête et le tient

ferme avec ses bras nerveux ; deux autres Arabes le tiennent étendu de chaque côté de lui , tandis que je le tenais fixé fortement en bas. Ce moyen nous réïissit ; le vent enfle aussitôt cette singulière voile , nous pousse rapidement vers notre cordage libérateur; nous le saisissons vivement^ nous ployons notre voile et nous glissons heureusement le long du cordage qui nous conduit au port. Je bénis alors et je remerciai saint Augustin. Hélas ! j'étais peut-ê(re le seul , en ce moment , à qui ce sentiment d'action de grâce vint au cœur... Oh! que cette pensée me fit de mal !... Mon Dieu , faites que je ne sois pas trop longtemps le seul qui aie le bonheur de vous connaître , et de vous prier en esprit et en vérité , dans cette contrée où vous eûtes autrefois tant de vrais adorateurs ! Oh ! quand donc tous les peuples de la terre^ tous les hommes enfin , qui sont vos enfants^ ne formeront-ils plus qu'un même troupeau , et n'auront-ils plus qu'un même pasteur I

Je pars pour Philippe- Ville 5 le gouvernement s'est enfin décidé à voter quelques fonds pour y construire une /7^^zV^ église provisoire. Delà, j*iraî à Constantine, où Ton m'attend depuis si longtemps , et où il y a , m'écrit-on , un bien immense à faire.

Priez Dieu qu'il nous éclaire , nous dirige et nous soutienne.

Toujours votre dévoué ami ,

SUCHET

Vie. gén.

Je n'ai pas le courage de relire mon énorme journal , TOUS excuserez ses fautes.

Bône , 27 août 1 840.

Mon honoré ami ,

J'ai écrit à M ^^^ la relation d'une petite excursion que j'ai faite aux frontières de l'Algérie , du côté de l'Est : si vous me le permettez , je Vais continuer avec vous mon espèce de journal sans autre ordre que celui des dates. Celui que j'ai envoyé à M ^^^ se terminait à mon retour de la Calle , c'est-à-dire au 14 juillet. Je vais reprendre depuis cette époque , et j'irai jusqu'où je pourrai.

Le 1 6 est le jour de Notre-Dame du Mont-Car-mel ; c'est un jour bien mémorable pour moij vous savez pourquoi. Quel concours, me disais-jc ^ ce matin^ aux Carmélites de Tours!., j'allais ce jour là y dire ma messe... ; j'étais entouré de ce que la vie religieuse a de plus parfadt , de ce que la piété chré-

tienne a de plus vrai... Ce jour-là , à Bône , je célébrai aussi la sainte messe en Thonneur de Notre- ])ame du Mont-Carmel , dans une chapelle de la Vierge ;... mais elle était dépouillée , couverte de poussière , cette seule chapelle à Marie. Personne n'ayait pensé à la parer ; je jetai moi-même une Tieille serviette pliée en trois sur la pierre sacrée , les autres parties de l'autel restèrent découTertes, nues!., et personne pour entendre ma messe. •• Quel contraste !.. Je pensai aussi à cette même fête que nous célébrions avec tant de pompe le dimanche suivant dans notre église des Carmes , à notre célèbre et si nombreuse confrérie. Je voyais encore la procession des petites filles , de ces petits anges , avec leurs couronnes et leurs petites bannièresqu'elles déposaient si gracieusement sur l'autel de Marie ; ce chant des cantiques^ ce saint enthousiasme. «.«.Ici, tout est mort. .. Cependant^ pour terminer cette fête si remplie de souvenirs pour moi, je voulus donner la bénédiction le soir, à la chute du jour... J'étais douloureusement attendri pendant les litanies de la Vierge, chantées par les Maltais , et le qantique que les Sœurs entonnèrent avant la béBédiction. Hélas ! J£ n'avais autour de moi que ces quelques Maltais , demi-nus , qui me servaient de -chantres

et d enfants de cbœur , et deux ou trois pauvres religieuses , et pas un seul Français.

Pour distraire un peu ma peine , M. le curé me proposa pour le lendemain une promenade par mer au Fort-<jénois^ à une lieue et demie deBone. Nous fîmes ce trajet dans une petite barque conduite par des Maltais ; rien de remarquable sur le rivage que le rocher du Lion, à un quart de lieue de Bone; c'est un énorme rocher qui s'avance dans la mer et qui , vu de loin , a la configuration d'un lion couché* Jje Fort-<jénois a été bâti par les Génois sur une montagne derrière laquelle^les navires trouvent un abri {ijius sûr qu'au port de Bone. Nous débarqua* mes au pied de cette montagne de l'autre côté de la-^ quelle s'en élève une autre plus haute qu'on appelle le Gap^Bxmge , ou Cap-de*Garde. £n avant de ee point , sur un rocher un peu moins élevé qui s'avance tout à £aiit dans la mer, on construitun phare qu'on apercevra de tous les points de la mer. On ne pouvait apercevoir celui de Bône que lorsqu'on était dans le golfe. Nous gravîmes cette montagne , sur le versant Sud de laquelle est une fort belle carri^ de marbre blanc et rouge , abandonnée maintenant; ttaisqui a dû être, dans un temps très-reculé.

l'objet d'une exploitation fort active , si Ton en juge par sa profondeur. On peut descendre jusqu'au fond par une pente assez douce; dans son enceinte, nous avons trouvé plusieurs restes d'habitations dont quelques-unes paraissent fort anciennes. Nous avons surtout remarqué un marabout de forme carrée assez bien entretenu ; nous y avons trouvé de l'encens plié dans du papier , un petit cierge et des charbons éteints dans un pot cassé. J'ai gravé sur la porte d'entrée et dans l'intérieur de ce marabout abandonné y avec la pointe de mon couteau , une croix avec le nom de Marie. Au fond de la carrière, et sur l'une des parois , j'ai été agréablement surpris de trouver aussi une croix de 25 centimètres de haut y gravée avec le ciseau à 3 centimètres de profondeur ; elle reposait sur une base en forme de fer à cheval , gravée de la même manière : je traçai aussi dans cette base , avec la pointe de mon couteau^ les initiales du nom de Jésus et de Marie.

Dans ce même fond , il y a une espèce d'oasis ombragé par de fort gros figuiers qui entretiennent dans ce gouffre , où le soleil darde ses rayons pendant un assez grande partie du jour ^ une fraîcheur fort agréable. Nous avons trouvé gisant au pied

de Tun de ces énormes figuiers , un fût de colonne grossièrement taillé y et resté ainsi inachevé depuis des siècles ; il avait plus de 2 mètres de long, sur un diamètre de 40 centimètres. Sur cette montagne on découvre dans les rochers des grottes plus ou moins spacieuses : les plus pittoresques et les plus singulières sont sur le versant Nord, du côté de la mer. A son sommet est un reste de construction romaine formant un carré dont les côtés n'ont pas plus de 7 à 8 mètres , sur une hauteur de 2 ou 3 mètres. Dans l'intérieur, où l'on entre par un pan de mur renversé, est le tombeau d'un grand marabout très-vénéré dans tout le pays. Il s'y fait un pèlerinage très-célèbre , et on y trouve presque constamment des familles arabes. Les femmes , dit-on ^ viennent là de préférence aux autres pèlerinages. Elles s'y rendent , non-seulement pour satisfaire leur dévotion , mais , comme elles sont toujours renfermées , elles y viennent aussi respirer un bon air , y faire de bons repas , et y danser. Nous avons pu en juger par l'herbe qui est foulée partout en cet endroit et par les débris des os dispersés sur le sol et dans les grottes des rochers. J'ai trouvé sur ce tombeau célèbre , qui n'est autre chose que quelques briques entassées , sans ordre ,

les unes sur les autres, plusieurs petits paquets d'encens , et quelques bouts de cierges.

De ce point élevé on jouit d'une vue magnifique; au Nord-ouest onToit la pointe duCap-de-Fer^ qui forme un des promontoires du golfe de Stora , puis des rochers énormes et bizarres jetés pêle-mêle dans la mer. A l'Est on découvre le Cap-Rosa , formant avec le Cap-Rouge , ou de la Garde, sur lequel on se trouve , les deux extrémités du golfe d% Bone. On aperçoit même dans le lointain les montagnes frontières du royaume de Tunis et de notre Algérie. En descendant nous allâmes visiter un douar de la tribu des Edough , dont le cheik s'appelle AU^Benr Meki. Les cabanes en chaume de ce douar sont mieux construites que celles de l'intérieur des terres. Dans la plupart il y a une espèce d'estrade en planche qui sert de lit. Les hommes et les femmes sont salement vêtus ; on voit qu'ils habitent prés des villes dont ils ont remarqué le luxe , et dont la civi^ lisation , ou plutôt la contagion , les a déjà un peu gagnés. Ainsi , les hommes et les en£smts ont appris les jurements français et les paroles obscènes, qu'ils comprennent fort bien , et qu'ils répètent à chaque instant ; les femmes ont Tair moins timide et soir-

gaeat mieux leur toilette. On nous reçut partout avec celte indifférence^ cette indolence naturelle aux Arabes^ sans se déranger, sans se retourner même pour nous voir ^ à peine s'ils répondent aux paroles qu'on leur adresse.

Puisque je suis sur ce chapitre , permettez-moi de faire ici une petite digression , pour vous faire coanaitre un peu le caractère des Arabes. Cette indo«* lence, qu'on qualifierait presque de stupidité , est commune à presque tous les Arabes : on les dirait incapables d'aucun enthousiasme^ d'aucune émotion quelconque ; notre urbanité^ nos manières affables ^ notre musique , nos chants les trouvent toujours insensibles ; ils ne sont touchés que des choses du culte , de la religion ; c'est ce qui fait qu'ils sont de tout autres hommes quand ils sont avec nous. Leur chant est d'une lenteur^ d'une monotonie endormante , insipide ; ils chantent presque toujours à deux chœurs en formant une espèce de dialogue. Cet usage est général ; ainsi deux pauvres ; deux aveugles , demandant l'aumône dans les villes ou dans les tribus ^ chantent de cette manière. Leur musique se ressent de leur chant et de leur caractère: elle est sauvage , maigre , criarde et rauque à vous

déchirer les oreilles ; mais leur mesure est parfoite et bien marquée. Quelques-uns de leurs instruments sont à cordes ; ils ressemblent assez à nos anciennes mandolines; ils les touchent avec un tuyau de plume ; ils ont aussi un violon à trois cordes qu'ils raclent sur leurs genoux^ avec une espèce d'archet. Mais leurs instruments le plus ordinaires sont une sorte de flûte en roseau , de laquelle ils tirent des sons aigres , aigus et écorchés , et enfin des tambourins et de petites cymbales dont le corps est un pot de terre percé, recouvert de parchemin sur lequel ils frappent avec le bout des doigts ; dans les grands orchestres ils ont une grosse cymbale, comme celles de France^ qu'ils frappent à tour de bras. Quand ils commencent à jouer , ils touchent à peine leurs instruments : ils en tirent des sons Ëiibles , enkuite graves et prolongés , puis ils les renflent par degrés , ils deviennent ensuite trés^bruyants, trèsprécipités j et ils provoquent alors chez les Arabes une sorte d'ivresseet d'enthousiasme extraordinaire. Cette musique est toujours, ou presque toujours, accompagnée de chants analogues exécutés par les musiciens eux-mêmes. Quand il y a danse , c'est toujours un homme seul , ou, le plus souvent , une femme seule qui l'exécute. La danse n'est qu'un

balancement, un tournoiement accompagnés de gestes en mesure avec la musique , en sorte que , lorsque la musique arrive à ce degré d'enihousiasme dont je TOUS ai parlé, le danseur s'agite et fait des conter^, sions comme une Sybille sur son trépied : c'est un dévergondage qu'on ne saurait décrire. Dans tous les cafés arabes ( et ils sont nombreux dans 1er villes d'Afrique) , il se trouve toujours une compagnie de musiciens à poste fixe. Ces maisons sont le rendez- vous de tous les désœuvrés , de tous les mauvais sujets arabes , à peu près comme les cabarets et les cafés en France. Là , ils passent leur journée , les jambes croisées, à fumer , à prendre jusqu'à cinquante tasses de café , à jouer aux dames et au trictrac j aux échecs même. Les pauvres femmes et les pauvres mères musulmanes se plaignent beaucoup de leurs maris et de leurs enfants qui fréquentent ces sortes de maisons: c'est encore comme en France.

Pour la populace des villes , on la voit souvent réunie autour des saltimbanques; car en Afrique il y aussi, comme en France, des empiriques , des escamoteurs, des hercules, etc. Ce sont ordinairement des nègres ; ils amusent les badauds par leurs af-

freuses grimaces , par des sauts , des contorsions de corps j des danses ^ des tours de passe-passe y des jeux avec des serpents vivants y qu*ils manipulent en tous sens , et par lesquels ils se font mordre jus* qu'au sang... Si cela vous intéresse^ je continuerai plus tard la description des mœurs et des coutumes arabes : revenons à notre douar.

Quelques femmes malades de la fièvre et atteintes de maux d'yeux se présentèrent à moi , et demandèrent à être guéries. Les marabouths chrétiens ^ comme je vous Tai déjà dit ^ ont presque partout^ parmi les Arabes, la réputation de médecins. Je leur indiquai quelques remèdes simples et je me retirai* En nous en allant, nous rencontrâmes le cheik de ce douar ; c'est un homme à la force de l'âge , qui me parait bon et spirituel. Il était avec un orphelin de 1 5 à 1 6 ans, qui appartient à cette tribu ; cet enfant ou plutôt ce jeune homme savait quelques mots de français, il me dit : « Tiens, tu es bon, toi, situ veux je serai ton domestique , je te serai trèsfidèle, très-attaché.» Je lui dis que nous verrions plus tard. Il me suivit jusqu'auprès delà fontaine tout à fait romantique où les matelots maltais qui nous avaient amenés apprêtaient notre dîner.

Je lui donnai à manger ; il ayatt grandïaim^ et me remercia trés-cordialement, puis il resta là. Les femmes du douar vinrent puiser de Teau à cette fontaine ; quelques-unes d'entre elles se disaient mutuellement , en entendant un jeune homme de notre suite leur dire bon jour en arabe. «Les Français , quand ils nous adressent la parole ^ ne savent que ces deux mots ouache alek, ouacho enti (comment te portes-tu) : quand on n'en sait pas davantage on ferait mieux de garderie silence comme nous. )) En s'en allant^ elles disaient à mon jeune orphelin: « Ne reste pas avec ces Français, ils te couperont le cou. » Cela n'empêcha pas que ^ rendues à leur douar ^ elles dirent à leur cheik qu'elles avaient vu qu'on nous préparait un bon diner, et qu'il ferait bien d'aller le partager avec nous , et voilà que le bon cheik nous arrive au moment où nous commencions à diner. Après nous avoir salués , il se tint assis à quelques pas de nous, en roulant dans ses doigts , des feuilles sèches de palmiers nains avec lesquelles les Arabes font de petites ficelles. Il tordait donc sa ficelle en nous regardant manger la soupe avec un œil de convoitise. Je m'approchai de lui et l'invitai à diner avec nous 5 il accepta avec beaucoup de satisfaction , et mangea de très-bon appétit de

tous nos mets français ; seulement, en bon musulman, il ne but que deTeau. Il me fit mille instances pour aller le roir souvent dans son douar j je ne sais quand je pourrai y retourner.

Le dimanche 1 9 , jour de la fête de saint Vincent de Paule , je préchai à la messe sur la Providence. Après avoir énuméré les bienfaits qu'elle répand sur tous les chrétiens , je fus attendri jusqu'aux larmes en citant et commentant ce texte , dontTapplication actuelle et si frappante metouche toujours profondément : Nonfecit taliter omni nationi etjur dicia sua non manifestavit eis. Oh! que je trouTai les chrétiens coupables et nos pauvres infidèles malheureux ! Ce jour-là nous résolûmes, M. le curé , moi et un jeune médecin pieux, de faire connaître , autant qu'il serait en nous , à ce peuple infortuné, les bienfaits de cette Providence , et le soir , après Tèpres , nous allâmes visiter les pauvres et les malades d'une petite tribu d'Arabes, qui ont dressé leurs tentes sur les ruines mêmes d'Hyppone. Ces pauvres gens nous reçurent vraiment comme les instruments de la Providence à leur égard. Leur misère est affreuse; nous leur distribuâmes quelque argent. Le médecin fit des prescriptions aux

malades, qui étaient en grand nombre ; et nous nous chargeâmes de venir chaque jour, à tour de rôle , faire les pansements , leur administrer les remèdes prescrits , et leur donner les autres secours dont ils ont besoin. Voilà quelle fut mon occupation jusqu'au jour où je partis pour Constantine.

Le 30 , jour de mon départ , dans ma visite accoutumée au tombeau de saint Augustin, je demandai à ce grand saint de protéger mon voyage , de bénir cette seconde mission comme il avait béni la première ; et le soir du même jour, je voguais sur une mer assez tranquille, loin de ces rivages bénis. Notre navigation fut heureuse. Le matin du 31, jour de la fête de saint Ignace , j^étais sur le pont à 4 heures et demie ; le ciel était beau , l'air frais, la mer calme ; je réfléchissais sur les prodigieux travaux de ce grand saint , et je le priais de venir en aide à notre mission.

Rien , ce me semble , n'élève et ne réjouit tant rame qu'une belle matinée sur mer. À quelques lieues de nous, on voyait de beaux coteaux couverts de verdure, et dans le lointain on apercevait Philippe-Ville , avec son bel hôpital qu'on bâtit sur le

petit mamelon à gauche, en entrant dans la ville du côté de la mer , et qu'on appelait autrefois le Forl>^ de-France* Après quelques heures ^ nous arrivions non pas dans le port de cette ville, qui prend chaque jour un accroissement prodigieux (elle n'a pas de port) , mais devant son débarcadère que la mtf a déjà renversé plusieurs fois. Nous voilà débarqués f je dis ma messe d'action de grâce, et après notre petit déjeuner, nous allâmes avec M « le curé visiter les baraques qui servent d'hôpitaux mili-taires, et qui renfermaient alors plus de douze cents malades. Les grandes chaleurs amènent, chaque an-* née , une recrudescence de maladies, presque'^dans toute l'Algérie, mais nulle part autant qu'à Fbi* lippe-Ville,

Je partis pour Constantiné le matin du 3 août avec les membres de la commission médicale, chargés de visiter les principales garnisons pour connaître l'état sanitaire de l'armée et aviser au moyen de l'améliorer. Nous fîmes le trajet assez agréablement , par une chaleur de 36 degrés. Arrivés à deux lieues de Constantiné, nous voulûmes, le docteur Guyon et moi , aller visiter les jardins du bey. C'eSt un agréable oasis d'environ une lieue et demie de tour , au fond d'une large et gracieuse

vallée arrosée en tous sens par des fontaines abon<« dantes. La plus considérable fournit une eauchau* de, à 48 degrés; les Arabes Tappelent Âin*el-Hha"» man (la fontaine du bain). Elle jaillit de terre par plusieurs ouvertures en bouillonnant , et resseinble à peu prés à la source du Loiret^ près d'Orléans; son volume d'eau est presque aussi considérable , et si on lui creusait un lit comme au Loiret, elle pourrait, comme cette rivière, porter bateau, depuis sa source jusqu'à son embouchure dans le Rummel , c'est-<ài^ dire dans un cours de demi-lieue. Pour arriver à cette source, il faut traverser une tribu deCabaïles redoutés dans le pays. Deux Arabes de cette tribu m'accompagnaient ; M. le docteur ne put me sui-« vre à cause de l'éloignement et des cours d'eau qu'il y avait à franchir. Un jeune Parisien seulement voulut me suivre ; mais arrivé à une certaine dia^ tance , se voyant seul avec moi et les deux Arabes dans une espèce de désert, il eut peur et voulut s'ei^ retourner. Il pria vainement un de mes Arabea de l'accompagner ; ils voulurent rester avec moi. Force lui fut donc de s'en retourner seul ; il se prit à courir à toutes jambes. Mes Arabes riaient de la peur de mon compagnon : « Il craint, me disaient*ilS| que nous ne lui coupions le cou , et toi tu n'as pas

peur? — Non certes, leur repondis-je^ j'ai autant de confiance eu tous qu'en mes meilleurs amis.» Ils me prirent alors la main qu'ils baisèrent ayec vivacité , en me disant avec énergie : «Tu es un brave, toi, tu n'as pas peur des Arabes ; on voit que lu es un marabouth... ^ l'autre est un mamenhouche (un mauvais, un lâche); » puis ils contrefaisaient sapeur... « Pour toi , ajoutèrent-ils , nous nous ferions tuer avant qu'on touchât seulement un cheveux de ta tête. »

En revenant , ils voulurent que je visitasse leur tribu ; il fallut boire le lait et manger avec eux. lis vinrent me reconduire jusqu'à l'endroit où m'attendait M. le docteur. Mon prudent et timide compagnon n'était pas encore revenu ; il n'arriva que demi-heure après^ barrasse de fatigue , couvert de sueur et de poussière, et le visage tout décom. posé par la peur. Dans sa frayeur , il s'était trompé de chemin , et avait erré seul dans les bois pendant plus d'une heure, tremblantà chaque instant d'être assassiné. Cest ce qui aurait pu lui arriver ; car avec son air égaré , les Arabes l'auraient facilement pris pour un espion ou un voleur , et ils lui auraient coupé le cou sans la moindre difficulté. Enfin;,

il en fut quitte poiœ la peur et un peu de confusion qu'il lui fallut subir de la part des Arabes qui ne m'avaient pas quitté , et qui, en voyant ce pauvre jeune homme revenir dans ce piteux état ^ se moquèrent beaucoup de lui.

Nous trouvâmes dans cet oasis d'importantes ruines romaines. Je ne sais si je vous ai jamais dit que, depuis Philippe- Ville jusqu'à Gonstantine, on suit presque constamment l'ancienne voie romaine très-bien conservée sur certains points , et que de distance en distance on rencontre des postes militaires romains et les ruines de quelques villas dans les sites les plus avantageux et les plus agréables.

Nous arrivâmes à G)nstantine le 4 août, jour de saint Dominique. C'est la fête d'un ami bien cher à mon cœur ; je ne vous dis pas que j'ai prié pour lui ce jour-là comme toujours. L'oublier , ce serait pour moi un péché dont mon cœur ne pourra jamais se rendre coupable. Je puis dire de lui et de toutes mes bonnes âmes que j'ai connues d'une manière particulière : Absit à me hoc peccatum ut ces* sem or are pro ifobis.

Je ne suis resté que quinze' jours à Constanline. Je suis maintenant à Bône avec Monseigneur qui com« menée sa visite pastorale dans la province de l'Est. Nous célébrerons , après demain, la fête de saint Augustin sur les ruines d'Hyppône.EcriveE-moi toujours à Bône; delà on me fera passer mes lettres par tout où je serai.

J'ai écrit de Constantine à M. ^^^ je le prie d'envoyer deux caisses de livres , une à Constantine et l'autre à Bône. S'il était possible d'y joindre une troisième caisse , pour fonder une petite bibliothé* que à Philippe-Yille ^ elle ferait là un bien immense; il n'y a pas de point dans l'Algérie où il se trouve tant de malades réunis. Aumoment où je vous écris^ le nombre s'élève à 1 ,400. J'y ai passé huit jours à mon retour de Constantine. Pendant ce temps-là nous passions toutes nos matinées, M. le curé et moi y à visiter et à administrer ces pauvres malades; il en meurt quelquefois dix par jour. Vous feriez adresser cette caisse de livres tout simplement à M. le curé de Philippe-Ville.

Je termine : le courrier part. Il fait ici une chaleur

de 40 degrés ; demain ^ la veille de la fête du grand saint Augustin !•••

Votre bien affectionné et honoré ami ^

SUCHET

Vie. gén.

f^ Je ne relis pas mon long journal j excusez les inexactitudes et les fautes; j'ai UQ peu mal aux yeux: priez pour moi.

Constantine , 15 septembre 1840.

Mon cher ami ,

Me voilà revenu à Conslantine que j'ai quitté il n'y a pas un mois. Je vais protiter de mes moments de loisir pour continuer mon journal et vous faire la relation du beau voyage que nous venons de terminer avec Monseigneur.

Je quittai Constantine^ escorté seulement de quelques cavaliers arabes et d'un officier français. Ces Arabes me parlent en chemin de leur khaUfat (préfet), dont ils sont très-mécontents. Ils me prient de demander au général son changement; sinon , ils quitteront la province , disent-ils , ne pouvant plus longtemps supporter ses vexations. 11 parait qu'en Afrique il y a toujours ^ de la part des chefs arabeS| de très-grands abus de pouvoir. C'est peut-

être aussi que les Arabes ^ comme beaucoup de peuples civilisés , supportent avec impatience le joug de l'autorité.

Au camp des Toumiettes y je visitai un grand nombre de pauvres militaires malades ^ couchés sur la terre , sous des cabanes en feuillages qui ne les garantissent ni de Textrème humidité des nuits^ ni d'une chaleur de 40 degrés pendant le jour. J'en confessai quelques-uns que je trouvai très-bien disposés.

J'allai coucher au camp Del^jérouche (à i5 lieues de Conslantine). Un officier de oe camp me montra deux petits Uonceaux qu'on lui avait apportés dans la journée. Fendant la nuit une lionne furieuse vint roder autour du camp en poussant d'affreux rugissements : je ne pus pas fermer Tceil de la nuit. D'ailleurs , l'énorme quantité de jMices qui se trouve dans tous les camps^ et surtout di^s celui-ci, ne permet pas de dormir. Ces ioseotes font souffirir une espèce de martyr ; il semble qu'on est couché dans une fourmilière. C'est une véritable calamité en Afrique , surtout pour les pauvres êciààts.

La route deUArouche à Phiii^MYille n'eit point sûre en ce moment. Les chasseurs d'Afrique^ que je pris dans ce camp pour m'escorter, me montraient à chaque pas des endroits où , tout récemment ^ les Arabes avaient coupé quelques têtes de Français et tiré des coups de fusil sur des escortes. C'est ainsi que notre vie est sans cesse exposée et sur terre «t sur mer.

Je suis arrivé à Philippeyille le 1 8 ^ j'y suis resté jusqu'au 25 (août), jour de Tarrivée du bateau à vapeur qui portait Mgr l'évéque d'Alger à Bône. Je m'embarquai sur son bord pour l'accompagner dans cette {n^emiére tournée épiscopale.

Jusqu^alorsMonseigneurn'avaitfait que decourtes apparitions dans cette partie de son diocèse ^ aujourd'hui^ c'est une visite dans toutes les règles qu'il veut faire.

Nous rencontrâmes à la hautieur du Cap-de^Fer, deux bâtiments barbaresques ; le capitaine do n(^e navire se dirigea sur eux pour les rocxMinaître. Rien de curieux comme cet aspect belliqueux ^ue prit tout à coup notre bord. Les canonnicrs soat à

leurs pièces, mèche allumée; les autres marins sont sur le pont avec leurs fusils en joue , prêts à faire feu , tandis qu'on met les canots en mer et qu'on y transborde des sabres , des pistolets , des liaches , des harpons et des hommes commandés par rofficier de quart ^ pour aller à Tabordage des bâtiments suspects. Ces deux bâtiments attendaient paisiblement celte reconnaissance ; ils montrèrent leur carta à rofiicier qui était allé les reconnaitre; ils étaient en régie. L'un était rempli de passagers arabes pour Tunis ^ et Tautre chargé de gargoulettes ou petits pots de terre pour la même destination. M os guerriers marins furent un peu dësap* pointés ; et nous ^ nous appelâmes cette journée mémorable la journée des gargoulettes.

Nous arrivâmes à Bône à la chute du jour. En débarquant ^ je saluai la terre d'Hyppone que je revois toujours avec bonheur. Nous avions à bord le poète Barthélémy, le fameux auteur de la Né-' mésis. Nous dînâmes ensemble le jour de notre débarquement^ chez le sous-directeur deTintérieur de Bône. Le poète était enchanté de l'Afrique qu'il n'avait pourtant vue qu'en passant à bord d^uim bateau à vapeur ; il m'a dit qu'il voulait fiiire uim

poème en trois chants sur l'Afrique considérée sous le triple rapport militaire , agricole et reU^ gieux.

Dans la journée du 26^ Monseigneur reçut la visite des différentes autorités de la ville. Nous alla mes avec Monseigneur et un prêtre qu'il avait amené avec lui, passer la journée du 27 sur les ruines de la ville du grand saint Augustin. Nous fîmes le trajet de Bone à Hyppone par mer ; nous remontâmes ensuite la Seyhouse jusqu'à l'ancien port de la ville où nous débarquâmes. Je ne vous dis rien de cette journée y elle fut si vite écoulée ! les heures passent si rapidement à Hippône ! Monseigneur, ce jour-là. forma le projet d'y faire bâtir un grand séminaire aux frais de tous les prêtres de France , afin que les prêtres, comme les évêques, eussent aussi leur monument à Hyppone. Il écrivit à l'instant même , là^ sur ces ruines sacrées, une lettre adressée à tous les prêtres de France pour les engager à souscrire, par eux ou par quelques-uns de leurs bons fidèles , la somme de dix francs y une fois donnée. II nous fit signer cette sorte de circulaire \ je ne sais s'il l'enverra. Ce serait là une œuvre bien importante par ses heureux résultats pour l'avenir de la religion en

Afrique. Saint Augustin^ sous le pairouage duquel elle serait placée ^ ne manquerait pas de la protéger et d'obtenir des grâces particulières à tous ceux qui y auraient contribué.

Le lendemain 28^ jour de la fête du grand saint, nous nous rendîmes comme la Teille, Monseigneur et moi, par mer à Hyppône ; les autres ecclésiastiques s*y rendirent par terre. Le jour commençait à paraître; la mer était calme, on n'entendait que le bruit des rames dâ notre frêle esquif. J'avais entre les mains les confessions et les soliloques de saint Augustin. Nous étions plongés dans les réflé3ddns les plus douces» Quelques soupirs s'échappaient de tetnpsen temps de nos cœurs , et des larmes coulaient de nos yeux. Nous ne pûmes rien dire, jusqu'au moment où , mettant le pied sur la terre d'Hyppône, nous ouvrîmes la bouche pour exprimer le même sentiment, la même pensée. «C'est là, disions^nous , il y a aujourd'hui 1410 ans, que saint Augustin est tnort... Et un évéque^son successeur immédiat, vient, ce jour-là même , célébrer les saints mystères sur son tombeau !»

Les Maltais dressèrent un autel sur l'emplacement

même du monument que les évèques ile Frauct font éleTer à la mémoire du grand wnt« Les murs commencent déjà k s'élever de terre. C'est une p«htite rotonde dont le pourtour sera formé par des colonnes en marbre blanc qu'on fait venir d'Italie* Je vous enverrai {dus tard le dessin de ce monument* Monseigneur célébra une messe pontificale^ et fit l'oi^ dination d'un tonsuré et d'un sous-diacre. Je laisie à vos réflexions ce que pouvait être une pareille cérémonie ^ dans un lieu et dans un jour pareils p faite par un Français^ évêque d'Hyppone... Monseî^i gneur^ dans ses touchantes allocutions , fit ressortir d'une maniéreadmirable toutes ces circonstances. Le concours des fidèles était assez grand , la musique militaire et un détachement de la garnison de Bône donnaient aussi un peu d'éclat à cette mémorable et touchante cérémonie. C'est là que j'exerçai , pour la première fois^ ma charge d'archidîaore d'Hyppone. Mon émotion en ce moment serait difli'cile à décrire , elle ne fit que s'accroître pendant U sainte messe que j'eus le bonheur de célébrer là aussi pour la première fois. A la fin de ma première messe , j'étais dads une espèce d'anéantissement.

Comme souvenir de tout ce qui venait de se pas*

êtv, je ramassai un peu de la t^rre sur laquelle était dressé l'autel où nous venions de célébrer les saints mystères , Monseigneur et moi. Nous recueillîmes aussi une grande quantité de petites olives sur les oliviers qui nous omlnrageaient. Je vous les enverrai; vous pourriez faire faire des chapelets avec leurs petits noyaux : je les ai cueillis pour cela. Nous passâmes le reste de cette sainte journée sur ces ruines d'Hyppône. Le soir, nous ne pouvions pas nous en arracher; nous y avions déjeuné ce jourlà et le jour précédent. Monseigneur écrivit sur ces ruines sacrées , à la Propagation de la foi , une lettre où il peint admirablement ce qui se passait dans nos âmes en ce jour d*heureuse mémoire.

Nous revînmes souvent encore les jours suivants visiter ces lieux chéris ; j'arrachai une petite pierre à la grotte où on croit que le corps de saint Augustin fut déposé après sa mort. C'est Tendroit dont je vous ai parlé, où les Arabes viennent en pèlerinage pour honorer le grand roumi (le grand chrétien), et où j'ai gravé avec mon couteau une croix sur la muraille. J'y ai recueilli encore en différentes fois , de l'encens et de la cire que les Arabes y avaient déposés. Je garde ces objets comme des

preuves de leur dévotion envers saint Augustin.

Pendant que nous étions là , les ouvriers qui travaillent au monument découvrirent ^ en creusant la terre^ le tombeau d'un petit enfant; nous allâmes le Toir. Monseigneur fit recueillir les briques romaines avec lesquelles ce petit tombeau était construit y et nous primes ^ avec un certain respect , quelques ossements assez bien conservés du squelette de cet enfant. Je dis avec respect ^ parce que cet enfant avait été déposé dans cette terre sacrée d'Hyppone; et puis , nous nous rappelions le sentiment de saint Augustin sur les enfants morts sans baptême. «Que leur existence vaut mieux que leur non-existence ; » et encore qui sait si ce n'est pas un petit enfant chrétien ?...

Quoi qu'il en soit, je conserverai ces petits ossements. Je vous les enverrai si vous voulez 5 j'y joindrai des morceaux de bois d'olivier que j'ai coupés à Hyppone, dans les endroits auxquels se rattachent quelques pieux souvenirs.

Nous fîmes faire nous-mêmes quelques fouilles ; nous trouvâmes une énorme quantité de verres

Uancs^ dont la plus grande partie avait été en fu^ sion ; puis d'autres matières calcinées ; ce qui prouve évidemment qu'Hyppone fut la proie d*un Vaste embrasement. Il parait que les qudques res-* tea des monuments qui étaient encan debout ont été renversés par des tremblements de terre. C'est ce que nous apprit un vieillard notable du pa|B , le beau-père du fameux Jousouph ^ cet Arabe in« trépide que Tarmée française s'est attaché , dès les premières années de notre conquête d'Afrique | à cause de sa valeur et de ses talents militaires* Cet homme extraordinaire^ le maréchal Clausel l'avait nommé Bey de Gonstantine avant le premier siège de cette ville. C'était bien vendre la peau de l'ours avant qu'il fut pris. Jousouph est maintenant colonel d'un régiment dans la province d'Oran; sa vie est un vrai roman que je pourrai vous raconter quelque jour. Mais revenons à notre sujet; le beau-père de ce célèbre Jousouph , qu'on appelle Sidi-Baka , nous a dit avoir vu^ dans le temps où il n'avait point encore de barbe au menton (ce sont ses propres expressions)^ une chapelle où les roumi (les chrétiens), négociants et corailleurs qui relâchaient ou qui demeuraient à Bone p venaient prier tous les dimanches. Cette chapelle^ c'est la

plus grande ruine qui reste encore à Hyppone f près de la mer ; je l'avais prise pour les restes d*une porte de la ville.

D'après tous ces renseignements , d'accord avec ce que nous en dit l'histoire , ce sont là les ruinel de l'église de la Paix , dont parle saint Âugustint Monseigneur l'a fait daguerréotyper ; il en fera faire une liiliographie qui^ probablement^ paraîtra dans les annales de la propagation de la foi avec le dessin de la croix gravée sur la grotte des Ermites , découverte au col de Téniah. Sidi-Baka nous dit encore y avoir vu une grande voûte qui s'écroula dans un violent tremblement de terre ^ il y a plus de trente ans 9 et que ce même tremblement de terre détruisit plusieurs autres restes d'édifices qui existaient en différents endroits sur le mamelon d'Hyppône.

Enfin , le dimanche 6 septembre ^ Monseigneur bonit et posa solennellement la première pierre de l'église deBône^ qu'il dédia à saint Augustin. La petite mosquéequi^ depuis sept ans^ sert d'église catholique est si petite qu'elle peut à peine contenir cinquante personnes. •• Il était urgent d'en construire une autre qui pût être proportionnée au nombre des

catholiques de Bone. Cette cérémonie ayait quelque chose d'imposant et de bien touchant tout à la fois. Un détachement de la garde nationale de Bone, musique en tête ^ vint chercher Monseigneur ; on se rendit procession nellement sur l'emplacement de la nouvelle égh'se ; et , là ^ au milieu d'une foule où se trouvaient mêlés des officiers de tout grade , les magistrats de la ville , les militaires , les colons et quelques Arabes^ Monseigneur , en habits pontifia caux; procéda à la cérémonie. Delà main gauche il traçait avec sa crosse^ sur la terre^ le sillon qui marquait Tenceinte de la nouvelle église, et de la main droite , il bénissait celte terre où va s'élever le premier temple catholique depuis plus de 1400 ans. Le discours qu'il prononça arracha ^e$ larmes à tout son auditoire... C'est encore là un de ces moments de bonheur que la religion seule peut donner à ceux qui ont la foi et quelque zèle pour la gloire de Dieu. C'est là ce qui nous encourage et nous soutient dans notre pénible ministère. Monseigneur a promis trente-cinq mille francs pour commencer les travaux de cette nouvelle église. Je pense que le gouvernement viendra à son secours , et que cet édifice, éminemment patriotique, s'achèvera.

Le lendemain, nous avions quiUéBône, et nous nous acheminions par terre vers Constantine , avec une escorte de cavaliers arabes au service de la France, qu'on appelle spahis. Nous passons par Hyppône que nous saluons de cœur une dernière fois. Nous suivons la rive gauche de la Seybouse que nous quittons après une demi-lieue de chemin pour ne plus la retrouver que sous les murs deGuehua (rancienne Calame). Nous laissons à gauche la montagne des scorpions , ainsi appelée par les Français, à cause de la quantité prodigieuse de scorpions qu'on y trouve. Nous en trouvâmes un sur notre route qu'un spahi tua d'un coup de sabre. Nous allâmes coucher au camp de Dréan , le premier et le seul que les Français eussent formé en avant de Bône jusqu^à l'époque de la première et si malheureuse expédition contre Constantine. Nous avons suivi, jusqu'à Constantine, la même route qu'avait suivie notre armée pour les deux sièges de cette ville. On nous montra tous les lieux où les Français eurent quelques alTaires avec les troupes d'Âchmet-Bey , pendant ces deux expéditions.

Nous répandîmes nos larmes et nos prières dans les endroits où nos braves périrent de misère ou par le yatagan des Arabes. Le camp de Dréan est à dnq

lieues de Bône ; nous y arrivâmes vers les 5 heures du soir. Sa situation est des plus agr&ibles ; on aperçoit à deux lieues vers le nord le fameux lac de Fetzara qui donne son nom à une puissante tribu. Ce lac a près de 8 lieues de longueur , sur 2 ou 3 de largeur. On va quelquefois de Bône en partie de plaisir sur ce beau lac^ qui en est à 4 lieues. -

Le lendemain , 8 septembre , jour de la Nativité de la Sainte- Vierge , pendant que tous les bons catholiques se pressent au pied des autds de Marie pour fêter Thcureuse naissance de cette auguste mère de Dieu^ nous étions sur nos mulets ^ cheminant en silence vers le second camp qu'on appelle Né-che-méia, à 5 lieues de Dréan ; nous y déjeunâmes , et nous nous remimes en route pour Guelraa y qui est à peu près à 6 lieues de Né-che-méia. Au sortir de ce dernier camp y le pays commence à être un peu montagneux^ quoique très-boisé , trèsfertile et bien arrosé. Sur notre route ; nous avons trouvé de superbes ruines romaines appelées Hommam-Berda (bains froids). C'est un établissement magnifique de bains encore assez bien conservés^ sur les bords d'une source très-forte et très- limpide, bains ont du être très-fréquentés par les riches

et puissants habitants de Calame^ qui n'en est qu'à deux iîoues. Il y a là un petit poste français. Nous avimis déjà aperçu de loin les ruines de Guelma ( Calame ) y à l'extrémité d une belle vallée sur le penchant gracieux de la montagne Ma-Ouna , et nous avions dit : Voilà une belle position pour une grande ville. Mais nous voici arrivés à la Seybouse que nous passons à gué. Dans la saison des pluies y cette rivière devient très-grosse et très-dangereuse en cet endroit. Nous montons avec empressement vers Guelma , qui est à un demi-quart de lieue de là .

Je ne pus me défendre d'un sentiment pénible en voyant les ruines immenses de cette antique Gakme^ si célèbre par le faste et la magnificence que LucuUus , préteur en Afrique et le rival de Pompée, y avait introduits ^ 80 ans avant Jésus-Christ. On dit aussi qu'après lui, Salluste, le célèbre historien , qui fut nommé par Jules-César gouverneur de la Numidie ^ où il s'enrichit par ses injustices , était venu habiter Calame. Il y avait apporté d'immenses trésors qu'il y tenait soigneusement cachés. Mais plus tard cette ville , devenue chrétienne; fut bien autrement célèbre |Nir le zèle y ta science; la sainteté de son évéque

Possidius , disciple et intime ami de saint Augustin. Il acheya de détruire le paganisme dans cette ville ^ et il y fonda un ordre religieux qui suivait la régie de saint Augustin. Il y eut beaucoup à souffrir de la part des païens ^ mais surtout des donatisteS; et plus tard desVandales qui le forcèrent à quitter son siège , après que ces barbares eurent

défait le comte Boniface^ général romain. Il se réfugia alors à Hyppône^ où il assista à là mort de son ami , le Père saint Augustin^ dont il a écrit la vie. Il a fait aussi une description pathétique des horribles ravages des Vandales dans les villes d'Afrique et de la déplorable situation des chrétiens dans ces temps malheureux. Cette description remarquable se trouve dans toutes les éditions qu'on a faites de la vie de saint Augustin. Calame est un des sièges les plus illustres dé la Numidie. Son évêque Mégale est appelé primat de Numidie dans un concile tenu à Hyppone , le 8 octobre 393^ et présidé par Aurèle, évéque de Carthage.

Nous passâmes la journée du 9 à Gudma (Calame) pour bien explorer ses ruines. U y a une grande partie de la ville^ que j'appdltirai la Ciia-délie, qui est conservée presque en €9itier^ die

forme un carré long ^ elle est entourée de murs flanqués de treize tours carrées : ces murs ; depuis à peu prés la moitié de leur hauteur , qui est de dix à douze mètres , ont été éTidemment reconstruits par les Romains , lorsqu'ils se rendirent de nouveau maîtres de l'Afrique^ sous le commandement de Bélisaire. Cette même enceinte est toujours la ville militaire ; l'armée française l'occupe, et y fait batir^ avec les débris de cette citadelle romaine ^ un hôpital militaire et des casernes. .. Singulière vicissitude des choses humaines !...

Que vous dirai-je , maintenant, de la situation de cette ville; de ces ruines imposantes; de cette quantité d'inscriptions qu'on rencontre à chaque pas ? La plus précieuse que nous ayons trouvée est gravée sur le frontispice des thermes. C'est un vaste bâtiment dans l'enceinte de la citadelle ^ dont les voûtes seules se sont écroulées. Cette inscription porte que ces thermes (bains publics) , avec leurs deux tours , étaient placés sous la protection des martyrs saint Clément et saint Vincent, et qu'aucune main ne pourra jamais les détruire. En effet , ces thermes et leurs tours existent encore. Il y a beaucoup d'autres inscriptions moins importantes ; je les ai toutes copiées.

Les ruines qui sont hors de cette enceiate eou^ yrenl une immense étendue de terrain» Ce iont dis pans de murs ; des Toutes , des dternet^ des teites de remparts I des colonnes, des piédestaux « des mosaïques; etc., des pierres tumulaires^*» J'ai re^ marqué que , parmi les différentes ruines que j'ai Tues en Afrique^ celles qu'on trouve en plut grande quantité et partout , ce sont des pierres tuinqhii^... comme pour attester encore le aoureraki empire de la mort, et confondre la Tanité de l'homme. Le théâtre peut être compté panlii ks grandes ruines de Galame 9 on y remarque encore les gradins ou sièges des spectateurs , et jusqu'à la loge proconsulaire dans le fond de l'abside. A un kilomètre environ de ce théâtre, dans la plaine (Est) en allant vers la Seybouse , on aperçoit les ruines d'un temple d'Esculape^ comme Tatteste rinscription qu'on y a trouvée. Au bas de la ville , à l'ouest , dans le fond d'un ravin , coule un petit ruisseau appelé Oued-Skroune (ruisseau d'eau chaude ) parce qu'il était autrefois principalement alimenté par une source abondante d'eau tiède qu^on a détournée pour la faire passer dans la citadelle. Ce ruisseau est formé maintenant par de petites fontaines d'une eau très-fralche et très-lim«

pide. De belles maisons , dont on voit encore les ruines , s'élevaient autrefois sur ses bords , maintenant ils sont couverts de caroubiers ^ de coudriers 9 de pampres et de lauriers-roses presque toujours en fleur.

Le site de Galame est délicieux. C'est un vaste plateau^ sur le versant nord-estde la montagne Ma- Ounah; la plus haute de ces contrées. Elle est boisée jusqu'au sommet. Au nord*e$t^ on voit le vallon fertile qui conduit à Hammam-Berda ^ au lac Fetzara et à Bone. A l'est ^ se déroule ^ à perte de vue; une magnifique plaine qu'on appelle la plaine de la Seybouse « parce que cette rivière coule au bas en la suivant dans toute sa longueur 5 elle tourne ensuite au nord , en arrosant d'aulres vastes plaines jusqu'à Hyppône où elle se jette dans la mer. Assez au loin, à l'ouest, on voit une grande montagne qui parait aride, appelée Djebel^De-baah*^ elle renferme dans son vaste flanc, disent les Arabes ; des grottes épouvantables , redoutables repaires des malins esprits et des revenants.

Demain^ nous quittons cette antique Calame.

Je sens dans mon âme une tristesse indéfinissable.

C*e8t le soir... Le soleil se couche... Je suis assis sur un monceau de ruines*. . J'ai besoin de pleurer , de prier... Voilà ma prière :

Du haut du ciel, regartle, ô grand Possidius, Des ruines partout... Ton église n'est plus!... Viens cMàsuyer les pleurs que tu me vois rcj^andre. De tes fervents chrétiens viens ranimer la cendre...

Il y a à Guelma une garnison assez forte et à peu près soixante colons. C'est le chef-lieu d'un cercle qui porte son nom. Vous sayez qu'une partie delà province de TEst est divisée en cercles. Ainsi, depuis Philippeville , on compte, sur le littoral, le cercle de Philippeville, le cercle de Enoug , le cercle de Bône^ le cercle de 'a Calle, et, dans l'intérieur, le cercle de Guelma. Le commandant supérieur de ce cercle, M. Herbion, est un homme d'un grand mérite; je l'aime bien, parce qu'il s'occupe beaucoup des Arabes de son cercle , qui le regardent comme leur père; ils l'ont souvent demandé pour khalifat (préfet). Il écrit en ce moment l'histoire de ce pays; il m'a communiqué des notes très-intéressantes sur les tribus arabes qui Tavoisinent. Je recueille aussi des notes dans tous les pays où je passe ; avec ces notes , jointes à mes observations particulières ^ je

pourrai vous donner bientôt quelques détails sur des peuples et des pays qu*on a fort peu connus jusqu'à présent.

A Guelma, nous n'étions qu'à six lieues sud-est de Tiftech , l'ancienne ville de Thébaste , où saint Maximilien ^ fils d'un soldat romain , souffirit le martyre , vers l'an 296 , à lagc de vingt-un ans. Comme on le conduisait au si^pplicc , il pria son père f nommé Victor , de donner à celui qui lui couperait la tête ^ l'habit qu'il lui avait fait faire pour aller à l'armée. L'Église fait la mémoire de ce saint, le 12 mars (voyez GodJescard}; Sainte Crispine souffrit aussi le martyre à Thébaste , le 5 décembre 304 ( voyez aussi les actes de son martyre dans Godescard^ 5 décembre).

Cette ville a été , dit-on , entièrement ruinée par les Arabes; elle est située dans la belle plaine des Hennenchahs^ sur t Oued-Hantise. Les Hennsn'^ chahs forment , à l'Est , vers la frontière de Tunis , une immense, une riche et puissante tribu. Cette tribu, sans être hostile à la France, ne peut cependant pas être considérée comme soumise... Au sud de cette tribu, en s'avançant vers le désert , sont les

Nenienchahs , tribu non moins puissante et non moins guerrière , mais toute déyouée à la France; Achmet-Bey s'était retiré sur les limites de cette tribu ; prés du territoire de la régence de Tunis , dans une ville appelée Tibessa , la Tipusa des anciens ; cette ville^ bien située près des montagnes; conserve encore sa principale porte d'entrée et quelques beaux restes d'antiquité qui attestent soii rang distingué entre les autres villes de Numidie. Achmet-Bey, cet ex-souverain de Constantine^ avait avec lui , dans cette ville , un petit nombre d'hommes qu'il s'était attachés à force d'argent (il a encore conservé , dit-on , d'immenses trésors). Il comptait beaucoup sur les succès d'Abd-el-Kader pour rentrer à Constantine, mais les Nemenchahs , connaissant ses desseins , l'ont attaqué dans sa ville de Tibessa, ils l'en ont chassé, et l'ont forcé à se réfugier sur le territoire des Hennenchahs.

Les journaux vous ont, sans doute, appris la tentative des troupes dWbd-el-Kader sur la province de Constant ine. Elles étaient commandées par Hadj-Mustapha, frère d'Abd-el-foider 5 elles ont été battues sur tous lespoints et refoulées jusque

dans les montagnes d'Ani-Turco. Dieu veuille que nos armes soient toujours aussi heureuses dans cette belle et immense province de l'est. Cette pointe , que les soldats d' Abd-el-Kader viennent d'y faire , a fait fermenter les têtes de nos bons Arabes de Constantine et des tribus voisines. Elle a jeté au moins une espèce d'inquiétude dans tout le pays. Pourtant , les derniers succès de nos troupes ont un peu rassuré tout le monde... Mais , qu'on y prenne garde ^ malgré la soumission et le dévouement de nos bons Arabes aux Français , ils se tourneront toujours du côté du plus fort...

Le 10^ au matin ^ nous partîmes de Guelma ; nous suivîmes pendant quelque temps la Seybouse en la remontant. Le pays est entouré de collines assez hautes et de profondes vallées. Nous tournâmes le Djbel-Ma-Ounah, et nous arrivâmes au pied de son versant sud. Du côté opposé , sur un petit mamelon , se trouve le camp de Medjz-Amar (gué d'Amar); je pense qu'il est ainsi appelé parce qu'il se trouve au confluent de trois rivières, TOued- Zénate^ qui vient du sud-ouest; rOued-el-Serff, 4u sud-est ; et le petit ruisseau de l'Oued-Announah , du sud. Ces trois rivières , en se réunissant , per-

dent leur nom et forment ce qu'on appelle la Seybouse. Nous déjeunâmes à Medjz-Âmar. Là, j'ai pris deux inscriptions qui se trouvent sur deux pierres tumulaires , dans la cour du petit fort bâti dans ce camp par les Français. Le commandant de ce camp nous donna pour commander notre escorte de spahis , un jeune lieutenant^ Ben-'Abdr'ehAfy s son père commandait les mamelouks de Napoléon. C'est un brave officier qui ne forligne pas. Il nous a accompagnés jusqu'à Constantine.

En quittantMedjz- Amar^ nous nous détournâmes un peu vers l'ouest pour aller voir^à une lieue de là, Hammam-Meskoutine (les bains enchantés). Nous passâmes par des petits sentiers et des ravina tout à fait romantiques. Ces bains sont situés dans un lieu bas ^ mais très-découvert : les montagnes qui les entourent sont assez éloignées. Ce sont plusieurs sources très-abondantes d'eau chaude , on pourrait dire bouillante , puisque leur chaleur est élevée à quatre-vingt-seize degrés. Elles surgissent avec force du haut des cônes formés par le calcaire que ces eaux entraînent avec elles. Sur le Yaste terrain d'où elles sortent , on voit une quantité prodigieuse de cônes, à peu près de la même forme, mais de

hauteursdiffërentes^ qu'elles ont formés et abandonnés pour aller en former d'autres à côté , lorsque leur force centrifuge n'est plus assez grande pour les pousser jusqu'au haut de cette espèce de tuyau qu'elles se forment elles-mêmes.

Ce sont yraiment tout autant de petits VésuveSi qui , au lieu de vomir des tourbillons de flammes ^ et des laves brûlantes de soufre et de bitume ^ rejettent avec impétuosité des flots d'eau bouillante et de fumée. En retombant du haut de ces cônes , ces eaux forment des cascades difficiles à décrire. D'abord^ ces cônes ont la blancheur de l'albâtre; et la nappe d*eau qui se précipite de leur sommet, ou cratère , et roule gracieusement sur leurs flan<» , ressemble à du nacre liquide , et les gouttes qui en jaillissent , à des perles brillantes que les rayons du soleil viennent encore nuancer de différentes coupleurs. Quelques-unes de ces singulières pyramides sont formées d'un sédiment, ou calcaire, d'un rouge écarlate ; alors ^ les gouttes d'eau qui coulent sur ce rouge vif comme de petites globules d'émail j produisent un efiet vraiment magique. Le sol est brûlant autour de ces sources^ et une chaleur excessive est répandue dans toute cette atmosphère.

Ea rcnoBlmt un peu m petit nvfai qA «t a« hM de cet toniMt diandet , on en franve 4' wtra qui sont très-fniches^ et qui fioraMOft m petit rnieenn dans lequel se jettent ces etnx diandM» Au fond de ce ruisseau, on Toît nager quantité de petits poissons y TÎTant ainsi sous Teau chaude, qui , étant plus légère que Teau firaide , reste à la iurfiioe«

On peut donc véritablement pécher dans ce ruisseau des poissons tout cuits , c'est-à-dire qu*il est trés*&cile de les faire cuire avant de les retirer de Teau. On n'aurait qu'à les tenir qudqne temps au bout de la ligne , à la sur&ce où se trouve Teau chaude ; ou mieux , les faire suivre , en les tirant toujours au bout de la ligne , la cascade d'eau chaude jusqu'au cratère d'où elle sort avec sel quatre-vingt-seize degrés de chaleur; on aurait certainement des poissons fort bien bouillis.

Les Arabes ont une légende sur Hammam*Meskoutine qui est vraiment curieuse. En voyant ces cônes merveilleux , dont quelques-uns , vus de loin y ressemblent assez aux Arabes couverts de leur grand burnous blancs , avec leur capuchon

pointu , iU le sont imaginés que c'étaient , en ef-* fet j plusieurs familles arabes qui étaient venues en ce lieu pour assister à un mariage entre un frère et une sœur (chose horrible que la loi de Mahomet défend expressément), et que Dieu, irrité 4e oe ma-« riage , avait changé les mariés > tous leurs parents , et toute l'assistance y en statues de sel ; car la ma«tière de ces cônes ressemble asseas à du sel. Ces bons Arabes ne manquent pas de vous dire, en vous montrant deux cônes assez rapprochés : n Voilà le marié et la mariée. » Ceux qui les suivent de plus prés j et qui sont plus gros que les autres , sont les pères et mères des mariés; et les autres, pluspetits, sont les enfants qui étaient venus à ces noces maudites avec leurs parents. Nos spahis, ou cava-^ liers arabes^ qui nous accompagnaient, croient cela très-sérieusement.

On voit aussi , là , des restes très-grandioses de constructions romaines. C'était un vaste et magnifique établissement de bains d'eau thermale, très-fréquenté par les Romains, qui y venaient de fort loin. Ces bains enchantés méritent vraiment leur nom. Je ne crois pas qu'il existe en Afrique, peut-être dans le monde entier, quelque chose de

si curieux , de si extraordinaire. Comme souYenir de ces lieux , j'ai pris un morceau du calcaire d<mt les cônes sont formés , et j'ai coupé une branche sur ces beaux lauriers-roses qui poussent à une hauteur prodigieuse sur les bords de ce petit ruisseau dont je viens de tous parler. Ce ruisseau se jette tout près de là dans TOued-Zénati, dont j'aurai encore à vous parler.

Nous quittâmes Hammam-Meskoutine, tous enchantés de ce que nous avions vu. Nous traversâmes de hautes collines et de profondes vallées, ombragées par des bois de haute futaie et de belles plantations d'oliviers. Nous voilà au pied du Djebel-Âkba (mont Akba) qu'il faut gravir. A un tiersdela hauteur de cette montagne , nous trouvâmes un vaste plateau sur lequel était située la ville d' Announab, à deux lieues d'Hammam-Meskoutine. Sa position est magnifique ; de là on jouit d'un très-beau point de vue. Au nord, la vue plonge sur la riante vallée que nous avions suivie et au milieu de la^ quelle on voit serpenter au loin la rivière de h, Seybouse. Au delà de cette vallée^ et toujours dans la même direction, on voit, par delà de petites collines, lelacFetzara ; dans le lointain les montagnes

de Bône ^ et tout à fait à l'horizon on aperçoit les montagnes des Enoug. Un peu au nord-est, et tout près de là , on voit le versant sud-est de la montagne Ma-Ounah, derrière laquelle est Guelma. Ce versant a un aspect très-sauvage, on dit qu'il y a là be«'iucoup de panthères et de lions. Au sud, s'é- Hve le Raz-eUAkha (sommet du mont Akba).

Les ruines de cette ville d'Announah , qui occupent, comme celles de Calame, une très-grande étendue de terrain , sont les mieux conservées que j'aie vues en Afrique jusqu'à prissent. Outre des pierres tumulaires , des inscriptions , des colonnes en marbre d'une grosseur prodigieuse, nous y avons vu , encore debout , trois arcs de triomphe , ou portes, très-peu dégradés. Mais ce que nous avons admiré de plus précieux et de plus intéressant, c'est une petite église chrétienne dont la voûte seule et quelques pans de mur de côté sont tombés. La façade est restée intacte ; on y voit une croix gravée au-dessus de la porte d'entrée. Dans l'intérieur on aperçoit, dans les décombres^ des restes de pilastres, de colonnes et de beaux chapiteaux fen marbre blanc. J'ai fait le croquis, et j'ai pris toutes les dimensions de ce temple chrétien , le

Mul f avec celui de Gonstantine , que nous ayons trouté en Afrique. J'ai aussi esquissé les trois arcs àe triomphe. Je vous enverrai tous ces croquis âtec les différentes inscriptions que j'ai recueillies dans les endroits par où j'ai passé : vous pourriez en faire faire des lithographies que vous donneriez aux amateurs. J'ai voulu emporter avec moi un petit morceau de corniche en marbre blanc de cette ég^se d'Announah.

Lorsque Ton quitte Announah^ l'aspect du pays change totalement. Cette ville semble être la limite qui sépare le pays fertile et habité d'avec les contrées arides et désertes. Nous montâmes preS'^ qu'à pic jusqu'au Raz-el-Akba. Arrivés sur ce sommet; nous nous reposâmes un instant ^ sans mettre pied à terre , à l'ombre de quelques figuiers, k seul bois , le seul oasis que notis devions trouver jusqu'à Gonslantine, qui est encore à vingt lieues de làé II y avait en cet endroit une petite fontaine 5 on nous apporta un peu d'eau dans un pot de terre pour étancher un peu la soif qui nous dévorait. Pendant ce temps- là , des Arabes d'un petit douar situé sur ce sommet nous apportent du couscous et du lait. Nos spahis seuls en prirent un peu. Ce

douor est ailsii le seul que nous rencontrerons jus^ qu'à Constantineé

£n passant dans oe douari je jetai y de dessus Bion eheyal | quelques médailles de la sainte Vierge, auprès de ces qudques tentes. •« en priant cette bonne Mère de prendre en pitié cespaurres gens, et d*ètre dle-mème le missionnaire de ce pays où nous ne faisions que passer.

Après avoir franchi le Raz-el-Âkba , nous descendîmes le versant sud de cette montagne au pied de laquelle nous retrouvâmes l'Oued-Zenali que nous avions quitté à Hammam-Meskoutine ; nous le laissâmes encore à notre gauche pour le retrouver plus tard à Sidi Tam-Tam y où nous arrivâmes le soir au coucher du soleil , après avoir traversé d'immenses et solitaires vallées. Nous passâmes la nuit à ce camp de Sidi Tam-Tam y auprès duquel quelques Arabes sont venus placer leurs tentes pour être protégés contre des tribus voisines qui leur sont hostiles.

Le lendemain y vendredi 1 1 ^ noue partîmes de Sidi Taia*-Tam • et nous cheminâmes scer la rive

gauche de TOued-Zénati. Cette rivière coule au pied d'une chaîne de montagnes derrière laqudle (à FEst) sont les Haractas , peuples voisins des Hennenchahs , dont je vous ai parlé. Les Haractas sont aussi une tribu des plus grandes, des plus puissantes et des plus guerrières de ce pays. Us habitent , comme les Hennenchahs leurs voisins / dans les plaines les plus vastes et les plus riches de la Numidie. Ils viennent de payer, cette année, 80,000 fr. d'impôts à la France. C'est le fameux Kaïd-Âly , un de nos meilleurs et plus dévoués amis de Constantine, qui est le khalifat des Haractas.

Ces vallées découvertes et nues que parcourt rOued-Zénati , et que nous avons suivies dans toute leur étendue , étaient aussi, autrefois , habitées par une grande tribu appelée les Ouled-Zénati (les enfants de Zénati).

Maintenant, c'est un vrai désert; on n'y trouve pas un arbre , aucune verdure ; on n'y rencontre d'autres êtres vivants que quelques rares petits oiseaux qui semblent s'être égarés dans ces vastes solitudes. A six lieues au delà de Sidi Tam-Tam ^ nous laissâmes enfin cette rivière qui est souvent

sans eau 9 dans ces cantons*Ià^ au pied d'une montagne qu'on appelle Raz-Zénatî.

Tagzah, l'ancienne Tagasle, patrie du grand saint Augustin ^ n'est qu'à huit lieues de là , au sud. Nous eûmes le regret de ne pas pouvoir y aller , parce que nous ne pouvions raisonnablement pas exiger de notre escorte, déjà si harassée de fa- ^gue f qu'elle se détournât autant de la route ordinaire de Constantine qui tourne à l'ouest , pour nous accompagner dans ce saint pèlerinage. Et puis , comme le pays n'était pas sûr en ce moment, c'eût été véritablement nous exposer. On nous avait même avertis, la veille , que des Arabes avaient poursuivi , ce jour-là même , nos spahis chargés de la correspondance de Constantine, et qu'ils pourraient bien nous attaquer nous-mêmes. Par précaution , on doubla noire escorte.

Nous voilà arrivés à Mœris , à sept lieues de Constantine. Mœris^ qui n'a d'autre ressemblance avec le fameux lac Mœris en Egypte , que le nom , n'est autre chose qu'un petit ruisseau qui coule au milieu de ce désert sec et aride. Aucun arbre ne l'ombrage , il n'y a pas même de la verdure sur ses

bords. C'est là qu'on fait une grande faaUé p&àt déjeuner. A peine avions-nous mîà pléd à téWfe> que nous vîmes paraître^ sur la crête de la montagne que nous venions de traverser^ plusieurs BédMins à cheTal et armés. En Toyant éoti^ escorte iittèsi imposante, ils n'osèrent pas nous àppi^^cfaér; iSà restéretat seulement là en obseï*Vatik>n. Mais ïios ardents spafais s'élancèrent aussitôt sur leurs cb^ vaux et chargéi'ent au galop sur ces Bëdouiil^. Quelques-uns prirent la fuite 5 deux oii trois tnirnit bas les armes ; on les laissa généreutiemént aller t*ejoindre leurs camarades. Il était midi. Le^ofeUëlâk ardent, nous ne pûmes pas rester longtemps rar ce sol brûlant. Nous nous remîmes en route {kmr ne plus nous arrêter qu'à Constantine.

A quelque distance de Mœris > nous trouvâmes le Bou-lNIersoum , rivière qui ^e <fette dans le Rwumel, aux portes de Constantine. Toujours la même solitude jusqu'au Somha. LeSomha est un monument romain qu'on croit être un grand mausolée. Il est très-bien conservé j il se compose de deux tours carrées , réunies au bas par plusieurs gradins assez élevé». H est situé sur le haut d'une montagne d'où on aperçoit Co^nstantine, qui en est encore ékri-

gnéc de près d« trois Heues. Enfin, à la chute du jour, nous àrrivlttrics, harassés de fadgue, è cette ville que j'aime tant.

Nous trouràmes Gonstantine presque dégarnie de troupes françaises , et les indigènes dans l'inquiétude et dans Tattente des résultats de rinvasion des troupes d^Abd-el-Kader dans leur province. Le général était parti quelques jours avant notre arrivée avec tout ce qu'il avait pu réunir de tc'oupes , pour t^enîr tête a Torage , et le conjurer avant qu'îl eût étendu plus loin ses ravages. Le fameux cheik-elarab , le khalifat Ben-liamMa-Honî y et Bou-Akas , le vieux khaliÊU; de la Medjanah , sont avec le général, en sorte que «mis ne trouvâmes à Constantîne aucuft de nos Arabes de distinction. Néanmoins, ceux qtri i^estaîent rendirent à Monseigneur ks plus grands honneurs. Le conseil municipal, composé des dix i^rinetpaux Arabes de la ville, vint dés le premier jour Im présenter ses hommages.

Pendant les dix jours que Monseigneur passa à Gonstantine, les notables Arabes de 'la ville lui firent une espèce de cour. Il fallut aller diner tour à tour chez le fameux Kaïd-Aly , puis diez le Ha-

kem, ensuite chez Sala-Bey^ le fils d'un ancien Bey de G)nstantine qui fut comme le père de toute cette immense province y et dont la mémoire est en Yénération dans tout le pays. Chaque jour, c*élaient de nouvelles invitations à diner de la part des Arabes. Le vieux Cadi et le grand Mufti , désespérant de pouvoir avoir Monseigneur à manger chez eux^ lui envoyèrent un diner au palais où il était logé avec nous.Monseigneur ne put pas se dispenser pourtant d'aller prendre le café chez quelques notables Arabes de la ville , entre autres chez le grand Cadi. Une députation de Juifs vint aussi Finviter à aller à une de leurs réunions. Mais le grand Cadi des Arabes 6t plus ; il rassembla un jour tous les autres Cadis, les Muftis, lesUlémas^ Lakdars, etc., tous les chefs des mosquées , et pria Monseigneur de les recevoir chez lui, au palais, et de présider leur assemblée. Là, ils soumirent à Monseigneur des questions du plus haut intérêt, et tout ce qui regardait la moralité et le bien-être des Musulmans*. • Us protestèrent tous qu'ils s'en tiendraient à ses décisions, qu'il était l'envoyé de Dieu , et qu'ils le regardaient

comme leur père à tous.

D'autres Arabes marquants venaient aussi 1

parler des intérêts du pays , et lui confier leurs intérêts particuliers , lui demandant ses conseils et sa protection. Enfin , d'autres lui offraient leurs en- &nts pour qu'il les fit élever dans son petit séminaire d'Alger.

Monseigneur parla au hakem ( gouverneur de la Tille) du projet qu'il aurait de fonder à Gonstantine une maison d'asile pour les orphelins arabes des deux sexes ^ sous la direction des religieuses. Il lui demandait si f dans le cas où ces enfants , élevés ainsi sous la tutelle de la religion catholique, avaient quelques désirs d'embrasser cette religion qui leur aurait servi de mère , ce serait , dans l'esprit des Arabes^ un obstacle à la fondation de cet établissemen t.On lui répondit que cela n'offrait pas la moindre difficulté ; que Monseigneur pouvait établir, quand il voudrait, cette maison d'asile; que dès le lendemain elle serait remplie, et que personne ne s'opposerait à ce qu'on fît tout ce qu'on voudrait de ces enfants. Vraiment ces dispositions des habitants de Constantine ont quelque chose d'extraordinaire , d'admirable. Je persiste à croire que Dieu a de grands desseins de miséricorde sur ce bon peujde.

Monseigneur lU aussi des visites à quelque^ notable lités arabes, en particulier au grand cheik, ou chef de la religion musulmane de tout ce pays. C'est le père du hakem^ ce respectable vieillard dont je vous ai parlé dans mes premières lettres ^ il fallut aussi pren* dre le café chez lui. Il regarde Monseigneur comme le chef aupréme des religions dans toute FAlgérie ^ ou si vous le voulez j comme le ministre des cultes.

Je ne vous parle pas de l'honorable et cordiale réception que firent à Monseigneur toutes les autoriiës militaires et tous les ofiiciersqui restaient à Constaatine. Messieurs les fabriciens et les autres notables colons vinrent aussi avec empressement lui présent ter leurs hommages. C'était vraiment pour tous une fête de famille. Monseigneur fit faire la première communion à quelques enfants catholiques qu'il confirma ensuite. Il bénit aussi une chapelle que la reine fait ériger dans l'église de Constantine en l'honneur de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs. Enfin I notre saint évéque a bien voulu promettre de faire distribuer chaque semaine pendant quatre a cinq mois mille pains de deux sous aux pauvres indigènes de Constantine. Voilà qui ao manquera pas de faire bénir notre sainte religion par ç0s pauvres infidèles.

Nous fime$ plusieurs courses dans la ville et hors la ville pour explorer les antiquités : nous voulûmes visiter une dernière fois l'église antique que Constantin fit bâtir sur remplacement de ce beau temple dont je vous ai parlé. Cette église est bien plus grande que celle, que nous avons trouvée à Announah, J'en ai aussi fait le croquis, et j'ai pris toutes ses dimensions , afin que nous puissions dire au moins ce qu'elle était, puisque Monseigneur n'a pas pu obtenir qu'on la conservât. Le génie militaii*e l'a d(^à démolie en partie ; elle doit l'être entièrement d'apré$f le plan qu'il a tracé dans cet emplar çemeiit pour la construction d'un hôpital militaire et 4'UOQ caserne.

Un capitaine , attaché â la commission scientifique d'Afrique , nous a montré un monument bien précieux pour l'histoire de notre sainte religion à Constantine dans les temps anciens ; ce monument avait échappé k nos premières investigations. C'ast une inscription gravée sur le roc vif, tout près de l'endroit où le Rummel s'engouffre dans les rochers sous les murs de Constantine. Cette inscription portiB en substance , que ce lieu e^t cppsacré par (e martyi:e de M^ria^f^s ejt de Jacobus , e^ qqe

ceux qui connaissent ces noms veuillent bien se rappeler d'eux devant le Seigneur.

J'ai trouvé dans Godescard T histoire du martyre de ces deux saints. D'après cet auteur, saint Jacques et saint Marien ne seraient pas morts à Constantine même , mais à Lambése qui en est à douze lieues; néanmoins, il est constant que ces deux saints furent arrêtés près de Constantine dans un lieu appelé Mugas, et qu'ils y souffrirent d'horribles tortures. Or , ce Mugas , ce sont les grottes du Mansoura dont je vous ai parlé dans une précédente lettre écrite de Constantine l'année dernière, où je vous disais que ces grottes avaient dû servir de retraite aux chrétiens. C'est précisément au-dessous de ces grottes, dans le ravin du Rummel , que se trouve cette inscription. Il est évident que c'est comme souvenir et pour consacrer la mémoire de ces premiers tourments , dont parle Godescard , qu'on lit soufFrir en cet endroit à saint Jacques et à saint Marien , que cette inscription a été faite.

Pour les saints évéques Agape et Secondin, que saint Jacques et saint Marien avaient rencontrés

dans cet(e retraite de Mugas , c'est à Constanline même qu'ils souffrirent le martyre avec saint Emilîen et les saintes vierges TertuUa et Antoinette,

ainsi qu'une femme et ses deux enfants jumeaux. Les saints Jacques et Marien étaient restés à la prison de Cyrta (Constantine) pendant qu'on faisait mourir tous ces martyrs 5 on les en fit sortir pour les conduire à Lambèse où ils eurent la tête coupée le 6 mai de l'année 259, durant la persécution de l'empereur Valérïen. Les saints de Cyrta (Constantine), avaient reçu la couronne du martyre quelques jours avant. Ces derniers sont cités dans le martyrologe romain , le 29 avril , et les deux premiers, le 30.

Comme il y a beaucoup de lettres effacées dans l'inscription , il est possible qu'il y soit parlé des martyrs de Cyrta... Je l'ai copiée, du reste, trèsfidèlement. Je la joindrai à la collection de croquis que je vous enverrai. Je pourrai vous donner aussi, dans ma prochaine lettre , une notice assez détaillée sur cette ville de Lambêse , la plus grande et la plus importante ville de la province après celle de Cyrta.

J'oubliais de vous dire que nous avons été visi* ter les immenses citernes qu'on savait devoir exister à Constantine, mais que l'on n'avait pu encore découvrir. Elles ont été retrouvées au mois de mai dernier. Elles sont au nombre de soixante^ et c'est bien l'ouvrage le plus gigantesque , le plus prodigieux que j'aie vu en ce genre. Je ne pourrais vous préciser leur profondeur ou plutôt leur hauteur , parce que nous les avons vues d'en bas ; comme Constantine est bâtie en pente , le fond de ces ci-» ternes se trouve de niveau avec une rue qui est elle-même une des plus élevées de la viUe , c'est vous dire que ces citernes sont tout, à fait au haut de la ville. Leur hauteur m'a paru être à peu prés de vingt-cinq mètres. Leurs murs en béton ont plus de cinq métrés de largeur* On reconnaît bien encore là la puissance et la grandeur romaines.

Enfin > nous quittâmes tous à regret Constantine I le mercredi matin ^ 23 septembre , pour nous rendre à Pbilippeville. I^ien de remarquable sur cette route que j'ai déjà parcourue tant de fois. Monseigneur a été reçu dans tous les camps par où il a passé avec les plus grands honneurs de la part des officiers et des soldats. Ils paraissaient tous heureux de

voir un évéqneau milieu d'eux, partageant^ en quelque sorte, leurs £ltigues et leurs dangers.

Nous arrivâmes à Fhilippeyille, le jeudi 24. Monseigneur ne put y rester que deux jours au grand regretdeFarmëeet de tous les habitants de cette ville. Il les consola un peu avant de les quitter en bénissant solennellement le terrain ^ et posantla première pierre d'une église qu'on va bâtir à Philippe ville. Comme à Bône, cette église sera sous Tin vocation du Sacré- Cœur de Marie. Ce fut le même empressement, pour cette belle cérémonie, à Philippeville qu'à

Bône. C'était aussi le même besoin. Je crois vous avoir dit que , depuis plus de quinze mois, c'est un tout petit magasin d'entrepôt qui sert d'église à Philippeville, dont la population, presque toute catholique, s'élève à plus de 3,500 âmes.Monseigneur, ici comme à Bône, a pris l'initiative des dépenses, pour la construction de cette église 5 il a promis 25,000 fr. pour faire commencer les travaux.

Ce jour-là même , Monseigneur s^embarqua sur le bateau à vapeur qui retournait de Bône à Alger, où l'appelaient des affaires urgentes qui nécessitaient sa présence dans sa ville épiscopale. Pour moi , je

suis resté à Philippevillc pour me rendre, de là, pur^ tout où les intérêts de la religion et le salut des âmes de la province m'appelleront.

SUCHET

Fie. gén.

PhilippeTiUe , 6 novembre 1840.

Mon cher ami ,

Je pars dans quelques jours pour Gonstantine , où je compte rester au moins trois ou quatre mois. C^est là que vous voudrez bien m'adresser vos lettres jusqu'à ce que je vous donne une autre adresse. J'y vais pour y établir une mission permanente avec deux bons missionnaires qui vont venir m'y rejoindre incessamment. L'un d'eux nous arrive tout exprés des missions du Levant et sait trèsbien parler l'arabe. Nous voilà bientôt en mesure

de faire quelque cho$e de solide et de suivi dans ce pays où nous n'avons , pour ainsi dire, été jusqu'à présent que comme eu éclaireurs, pour reconnaître le terrain. Nous pourrons maintenant parcourir un peu en apôtres les provinces de Bone , de la Galle, de Giidtoa (Gilanie) , de la Medjana (IVfilève ou Mila) ; puis la belle province de Gonstantine , ensuite Fantique Lambëse et le désert de Sahara qui Favoisine. Voilà un bien vaste champ. Voilà une œuvre immense que nous allons commencer. Priez Dieu delà bénir , et de soulsnir, de dii:iger, d'embraser de zèle les ouvriers qui l'entreprennent en son nom et pour sa gloire.

Ce qui me rassure <et m'enoomvçe , c'est que <MPlle mission ne sera pas tant la mieBne qme œlle des bons , dessaiats, des habiles oumers ique l'on m'envoie. Je n'aurai qu'à leur montrer le^«np , tit eesi :1e «uhivcront. Je vous mettrai au mouvant des travuux de cette mission. Encore trne fois^ ^icK et Cokes prier toutes les bonnes âmes , toutes celles à qui vous pourrez nousi^eccminiander, povr le succès de cette mismon«

Le courrier part , je n'ai que le temps de tous renouveler tous les sentiments de ma respectueuse et bien vive amitié.

Votre vieil ami

SUCHET

P^ic. gén. d Alger.

M. Laudemann , curé de Gonstantine i va en France , à Paris , pour donner suite à son ancien projet de colonisation chrétienne de l'Afrique.

CoDslAotinc, 8 fénier 1841.

Mon respectable ami ,

Je reprends maintenant la suite de mon journal. Le dernier se terminait, je crois, à Philippeville, au 26 septembre dernier, jour du départ de Monseigneur pour Alger. Je restai dans cette ville jusqu'au il novembre suivant. Le curé é(ant malade alla passer plus d'un mois à Constantinc , pour y respirer le bon air. Pendant ce temps , je demeurai seul chargé des fonctions pastorale?. Cette ville, toute nouvelle quand j'y passai il y a près de deux ans , n^avait que quelques colons qui logeaient dans des baraques ou des cabanes en feuillages; maintenant on y compte plus de trois mille cinq cents habitants de différentes nationf»

Les baraques disparaissent tous les jours pour faire place à de belles maisons bâties en pierre. Il y a même, dit- on, un ordre de rautorité supérieure pour qu'il n'y ait plus que des maisons en pierre dans les principales rues.

Les hôpitaux militaires contenaient, à cette époque encore^ plus de douze à treize cents malades; leur visite quotidienne prenait la moitié de mon temps. Je ne vous parle pas de mes consolations dans ce genre de ministère ; on ne peut rien désirer de plus... Mais aussi ce sont les seules; car, du côté des colons, pitié ^ pitié, profonde misère !.. Je voudrais avoir le temps de vous faire un tableau de ce qu'on appelle colons d'Afrique^ et vous jugeriez de ce que peut être notre saint mlaistére au milieu de cet épouvantable chaos. A Philippe^ ville ^ il n'y a que des colons j on ne voit d'indigènes que ceux qui viennent , en petit nombre , apporter quelques denrées au marché , puis qudques pauvres Biscris ou enfants de Biscaroh et du désert , qui sont, avec les Maltais , les porte&ix du port. Notre population catholique se compose, en suivant l'ordre du plus grand nombre , de Français | de Mallais , d'Ëspaguols-Mahonais^ d'Italèens

et d'AUemands. Vous savez que ce n'est pas ce qu'il y a de plus sain, dans ces difiérentes nattions ^ qui vient en Afrique. Ceux qui n^ont aucun intérêt à quitter leur pays natal n'y viennent pas» Quoi qu'on en dise , il en coûte toujours beaucoujp de s'expatrier. Il faut, dans les prêtres^ une foi vive, un zèle ardent, une abnégation complète; enfin une vocation tout apostolique. Toute autre vue rendrait le prêtre en Afrique bien malheureux. Et dans ce qu'on aj^lle colons, il faut ou quelques circonstances malheureuses, indépendantes de leur volonté, quelques violentes secousses, quelques désastreuses tempêtes qui les arrachent du sol natal, et les transportent, les transplantent dans cette terre inculte et sauvage où ils s'étiolent nécessairement et meurent bien souvent de chagrin ou de misère. Ou bien, ce sont des tètes exaltées , des esprits inquiets qui ne sont bien qu'où ils ne sont pas; des jeunes gens ^qui aiment la nouveauté, la vie aventureuse; des hommes imprudents , dévorés du désir d'accroître rapidem^it leur fortune , et qui veulent s'enrichir à tout prix ; des hommes dont la probité et la délicatesse ne sont qu'un problème, ou qui ont ^paelques mauvaises a£Esares à rétablir. Ceux qui

n*ont rien à perdre dans la patrie , parce qu'ils y ont gaspillé leur existence^ qu'ils l'ont traînée dans la boue^ qu'ils ont tout perdu ^ foi, Tertu, honneur, réputation , biens, etc.; ceux enfin que la^ société européenne a rejetés de son seia, ou qui se sont fait justice à eux-mêmes en s'en séparant, et qui croient pouvoir continuer ici leurs désordres avec plus de liberté, à la faveur de cet horrible ])êle-mêle de tout ce qu'il y a d'impur dans toutes les nations du monde. Voilà ce que sont ces différentes populations qui semblent s'être donné rendez- vous sur le sol africain.

Il y a pourtant d'honorables exceptions : quelques familles honnêtes, chrétiennes même, que le désir de s'enrichir par des moyens légitimes, ou que d'honorables infortunes ont amenées sur cette terre étrangère; quelques personnes enfn qui se conservent fidèles , comme Tobie et Daniel , au milieu de ces peuples sans foi, je dirai pres-i que sans Dieu ; ou qui , comme les enfants dans la fournaise , restent intacts au milieu de ce foyer de vices et de corruption.

Vous voyez que tous ceux qui habitent TAl-

gérie ne sont pas , pour le présent , dans un état normal. Ce sont différents éléments qui ont été déplacés y qui se remuent, s'agitent en tous sens ^ qui sont dans une sorte d'efferyescence , d'ébulUtioni en attendant qu'ils se fondent, se refroidissent et se consolident en une masse homogène. Ce sont des atomes qui tourbillonnent dans l'espace pour former un monde ^ il faut des formes , des combinaisons *à l'infini , pour qu'ils puissent s'accrocher et former un tout. Or , qui pourrait ne pas comprendre que la religion a de la peine , en ce moment, à dominer par sa Toix , forte et puissante pourtant , ce bruit du choc de tant d'intérêts divers , de tant de passions mauvaises , et à imprimer à ce mouvement une salutaire et heureuse direction? Qui ne comprendra pas facilement que cette disposition actuelle des esprits et des cœurs n'est pas favorable à cette religion sainte qui demande essentiellement le calme et le repos de l'âme, pour ètse. goûtée et pratiquée ? J'avais cru pourtant que je rencontrerais , en Afrique, quelques-uns de ces cœurs qui, dégoûtés de la patrie où ils n'avaient trouvé, hors de la religion, que mécomptes, déceptions, chagrins, tortures en tout genre , seraient venus chercher dans un

monde nmireau, quelque diTersion au moins à leurs iouffirances ^ et^ n'y ayant trouvé qu'aridité , èdUttide^ abandon, se seraient jetés, de guerre îaèse , dans le sein de cette religion qui leur promet le repos, qui les aurait devinés , compris , qui serait allée au-devant d'eux, leur aurait ouvert avec tendresse ses bras maternels, leur aurait prodigué les consolations qu'elle a pour chaque pdne... Eh bien! depuis deux ans, je n'ai pas encore pu trouver de ces corars-là , malgré tout le z^ que j'ai mis , ce me semble, à les chercher^ à les découvrir;

Vous comprene:^ maintenant un peu la cause de ee Fond de tristesse , de ces plaintes étouffées que je laisse quelquefois entrevoir ou entendre dans mes lettres.

L'une de mes consolantes occupations à Philippeville fbt eticore de préparer à la première

^ communion des enfants que le bon curé avait déjà instruits aVec zèle, pendant une partie de

' Tannée. Le jour de la Toussaint , j'eus le bonheur de les conduire à la sainte table ; ils étaimt douze, tant garçons que filles, en nonibre égal.

CTest la première fols que cette touchante cérémonie avait eu lieu sur ce coin de la terre d'Afrique , depuis plus de mille quatre cents ans (|ue Reusicada chrétienne n'étail plus. Celte angélique fôte, & laquelle présidait Marie, la patronne de Philippeyille , et à laquelle assistaient tous les saints du ciel, c^usa une joie universelle. Presque toute la ville voulut y assister et semblait heureuse du bonheur de ces enfants. Le soir après vêpres, nous fîmes avec ces chers enfants une procession hors de l'église , dans les rues de la ville et sur les bords de la

mer ^ en chantant les litanies de la sainte Vierge. La foule s'était rendue à l'église comme au matin; un grand nombre d'hommes , Italiens et Maltais et quelques Français ^ se rangèrent spontanément en procession à la suite de ces enfants , et unirent leurs voix aux nôtres pour invoquer Marie , la reine des anges, le refuge des pécheurs t\ la douce étoile de la mer. Les femmes, dont la plupart tenaient leurs petits enfants par la main ou les portaient dans leurs bras, suivaient en foule par derrière. C'était un saint enthousiasme.. En rentrant dans l'église , je fis la cérémonie de la rénovation des promesses du baptême ;, et la consécratbn à la sainte Vierge. C'était comme en

France , à Tours , un beau jour de premi^ oom* munioD !.. Je terminai par la distribution des prix et des souvenirs de première communion. Parmi les filles I il n'y avait qu'une seule Française.

Pendant les courts instants que me laissait Texercice de mon ministère , je m'occupais à rédiger un martyrologe des saints de TAIgërle , et à continuer une histoire de la Numidie , à laquelle je travaille

depuis que je suis en Afrique. J'allais quelquefois sur les bords de la mer ^' ma promenade fayoritCi où je parcourais les ruines^ dont ce sol est couvert^ pour chercher quelques médailles ou pour transcrire quelques nouvelles inscriptions qu'on découvre tous les jours dans les fouilles que le génie militaire ou l'administration des ponts et chaussées font faire sur remplacement de l'ancienne Rusicada. Je poussai quelquefois mes invesûgations dans la campagne ^ à travers les rochers et les boiS; où j'ai souvent découvert d'importantes ruines. Le bon curé vient de m'écrire que^ depuis mon départ, un capitaine du génie vient de trouver, dans une espèce de chapelle que j'avais moi-même découverte , aux environs de Philippe-

TiUe, une inscription qui prouTerait que ces ruines, très-bien conservées, ont été une cha-* pelle dédiée à Marie » mère de Dieu. Les habitants du pays appelaient ces ruines , la maison de la dame du maître. J'espère qUe Tautorité nous permettra de rendre cette précieuse chapelle à sa première destination. Je continuai , un jour , ma promenade bien ayant dans la plaine , jusque sur les bords charmants d*une rivière qu'on appelle Saf-Saf^ à trois quarts de lieue de la ville ; on ne pourrait, sans courir quelques dangers, aller plus loin de ce côté. Je trouvai là, dans un endroit solitaire, près de la rivière, entre deux frèoes touffus 9 la tombe d*un jeune médecin français, qui était à la pèche en cet endroit, et qui fut assassiné par les Bédouins, il y a quelques mois. Je plaçai une petite croix ^ur ce tombeau que la mère ou l'ami du pauvre jeune homme ne viendra jamais visiter... Puis je m'agenouillai, et priai pour le repos de son àme. . .

En revenant^ je passai devant les ruines imposantes de ce cirque dont je vous ai déjà iwirlé. Je m'assis un instant sur un de ses gradins; je

pns imm crayon ^ et j'ëeriTit 4^ rimes «ur »dn oalpin.

Quapc} s^ FeQouYel^ientj, dans ce va#te hyfqpNC>drani64

Lob spectacles sanglants c|e la syperb^ lionne.

On voyait , sur ces bapcs, d'avides spcçtfit^tirs

Applaudir avec joie à ces gladiateurs ,

Qui volaient au combat avec le plus d'audace.

Souriaient aux tourments, et mouraient avec grào^...

Paisible voyageur , assis sur ces débris ^^ rëcoute... Je regarde... Aucune ombre, aucun cri^... Au milieu de l'arène, un torrent fangeux roule, Et de ses murs rongés le dernier pan s'écroule.

U se présenta une occasion extraw^inéire qm me fit dëcott¥rir aussi un trés^gra|id noiqbM de médailles antiques. On pavait entassé beaucoup de décombres auprès d'une andenne digfue romaine qui longe la mer ; une aflh^euse tempête^ qui durs trois jours, poussait avec violence des vagues furieuses contre ces décombres qu'elles entraînaient -en m retirant , et laissaient à découvert une quantité de médailles. Quand la mer fut calme, j'albl arec dés bpmmes et des enfants , que je payais ;

rama$Mr cei médailtea ) j'en remieiUis plut de r^ C€nls de différentes grandeurs et de difltérefticti époques. Cette tempête arriTa en même tempi que les inondations de Lyon. On Ait <^igëd'«i** lever les planches du débarcadère peur qu'eltes ne fussent pas emportées par les flots. On eut à déplorer » à Stora , la mort d'un pauvre marin italien 9 qu'une vague broya oontre un roober, après aToir fiât chavirer la barque qu'il montait ateo deux autres matdots j dont l'un d'eux eut la jambe cassée. J'allai , le lendemain à 8tori , fiiire enleTer le corps qui gisait sur la plage déserts , et je le fis enterrer sur le flâne de la montagne, dans un bosquet de myrtes et de figuiers* Deux d^ ses camarades le portaient sqr deux branches d'oliviers ; je les précédais en ré-* citant les prières des morts, auxqudiks ces braves gens répondaient en pleurant. .

Faut-il TOUS dire encore que pendant le mois d'octobre plusieurs fois les Bédouins vinrentpendant la nuit I tirer des coups de fusil jusqu'au milieu de la Tille, et commirent plusieurs assassinats, entra-^ autr«ii cdhii d'un officier qu'ils tuèrent à 4 heu«-

KS du toir , presque au milieu de la ville , à la porte de sa baraque. Dans une autre tentative d'assassinats et de vols , on surprit ces malheureux Bédouins, on en tua un sur la place , sa tète fut pkcée le lendemain au bout d'une pique , et exposée au- [N*és de ce qu'on appelle la Porte de Constantine. ThJ^% ces jours- là , d'après un ordre du commandant supérieur du camp , on alla détruire toutes les broussailles qui garnissaient les mamelons qui entourent la ville y et qui servaient de retraite aux Bédouins. Cet ordre mettent le monde en mouve- ' ment ; soldats et colons grimpent av^ec ardeur sur la montagne , comme s'ils montaient à l'assaut ; les • hauteurs fourmillent de travailleurs ^ la hache , la •pioche ou la serpe au poing; en un instant la mon- . tagne est dépouillée , et on voit rouler de son sommet d'énormes charges de bois de myrtes et de caroubiers.

Le jour de St-Martin , de glorieuse et toujours chère mémoire , après avoir eu le bonheur de céilébrerla sainte messe pour que le bon Dieu daigne ' bénir les courses et les travaux d'un pauvre ancien > missionnaire de St-Martin , je quittai Philippeville, et je m'acheminai vers Gonstantine, pour

commencer cette nouvelle mission dont je tous ai déjà parlé. Le jour commençait à poindre^ la cara« Tane se met en marche , tout le monde se presse y s'agite : mais cette foule était aussi aride pour moi que le désert que nous allions traverser : on se réunit par groupes de la même nation^ chacun avec ses connaissances , ses amis : et moi je restai seul.,. Le prêtre n'a pas de connaissances , d'amisT sur cette terre étrangère. Cette sorte d'isolement mefitd*abord mal , et mon cœur battait bien fort , j'y portais machinalement la main pour comprimer ces battements^ et ma main se posa sur mon petit crucifix d'ébène et sur la médaille de la bonne Marie imma-* culée. Je saisis vivement ces précieux objets^ et les sortis de mon sein , je les pressai avec émotion ; et, il me semble, avec amour sur mes lèvres : et je me disais : voilà mes amis à moi . . . c'est ma compagnie. . • ceux-là ne seront pas seulement avec moi pendant ce voyage, mais ils ne me quitteront jamais; ils sont bons, ils sont dévoués , ils sont fidèles, puissants ; oh! ne suis-je pas plus heureux que ceux-ci! Ce qui avait ainsi disposé mon âme à la tristesse c'était ce voyage même , la comparaison que je faisais de cette seconde mission de Constantine, mis-sion de douleur ( une bête cruelle avait fait tant

de neiges pmdant mon absence de quatone mois daiM oe premier champ que le père de famille m*a« Taitdoiinëàcttlti?er sur cette terre infidéiel ) a^ee jBiupremèreny^sion p iouie de joie et d espérance.

Le voyage fut heureux , la physionomie de notre caravaue me récréa un peu : rien de plus bizarre , de plus {Nttoresque qu'une caravane dans ces pays montagneux etdéserts. Celle-ci se composait d^abord, de ce qu'on appelle le convoi , puis de qudques négociants de Fhilippeville et de Tunis, qui allaient à Gonstantine pour le recouvrement de leurs fonds et pour vendre leurs marchandises; d'officiers et de soldats qui allaient rejoindre leur régiment et qui servaient d'escorte ; de plusieurs fistmilles d'indigènes : 1rs femmes arabes enveloppées dans des couvertures , semblables à d'énormes paquets de linges, étaient montées sur des mulets ^ ou perchéessurk dos des chameaux , et les petits enfants étaient placés ^ans des corbeilles ou paniers de joncs flexiljes qui pendent sur les flancs écorcfaés des petits boor* liquets ; un seul mulet porte le bagage, la tenle et les pauvres ustensiles de ménage de toute la fàmSk

avec kiuns provisinns de voyage^ le père «lût pu*

derrière ea fiiistiU aiosî aurdier ou poiiitafti joyeiiaement deYant lui tout ce qu'il poMâde wr la terre.

Pour le cowoi , c'est une longue file de charrettes, de traip« d'artillerie > de caisfoilft^ de fourgtas, de prolooges, etc. traînés dans des cheinîiia tUtficiles , puis nos énormes ôhevaux de Fràntse ^ et oDs gros mulets deProTencc^ qui (Contrastent d'sne manière frappante avec les maigres mulets et les cbevaux petits et légers des Arabes. Tout ce miitériel qui ressemble au démé&ageme&t d'une ville mtière > est précédé et suiTi de plus de mille Jbélts de sodii^ ( le convoi précédent se cooqposail de douze cents chameaua: et d'un grand nombre de Qwlets^ bourriquets, etc. ) ^ chargés pour le coinpte du gouTernement ^ ou pour ce qu'on af^p^ le commeree.^ Ces bétes de toutes sortes sont suivies d'un mê me «mnbre de conducteurs ^ muletiers , chitme- 4iers arabes^ diffiéreats aussi de costumes et decou^ Isiir^cesont de saks Bédouins en guenilfes^ des ea* £Mits du désert au feint cuivré^ aux alhires saum^ ges , des nègres demi-nus , s'agitant , criaaÉ^ tent^ pétant chacun de leur côté , pour faire avancer ces

Ipammsawtmaitt <{iii se lieurtoM; ym hwspiitaip

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se renyersent ; tout ce mouvement , joint aux jurements af&eux des Français , aux cris^ ou espèce de mugissements des chameaux , fait un vacarme difficile à décrire.

Dans les haltes , le soir auprès d'une fontaine j ou auprès d'un camp français , chacun choisit Fendroit où il doit passer la nuit ; ceux qui ont des tentes les dressent; les autres couchent à la belle étoile; If s feux s'allument ; chaque société fait sa petite cuisine ^ son petit repas ensemble; arrange sa couche qui n'est pour la plupart qu'un manteau , ou une couverture , une peau de mouton ou un peu d'herbe sèche , qu*on ne trouve pas toujours partout.

Après le repos plus ou moins confortable , suivant les provisions que vous avez apportées avec vous, commencent les causeries du soir sous les tentes et et dans les différents groupes assis ou couchés autour des tisons à demi éteints. Rien n'est curieux comme ces*^diverses causeries , par une de ces belles nuits qu'on ne trouve que dans ces pays ou dans rOrient.

lÀy comme dans les réunions^ les soirées de

France ( au luxe des salons , à la variété des toilettes, et aux tables de jeu près), on y règle les affiiires de l'État, on y déchire la réputation du prochain, on y rapporte les anecdotes scandaleuses. •• ; les soldats s'égaient, de leur côté, par leurs Tanteries, leurs bons mots, leurs originales et quelquefois très-spirituelles reparties ; ils fredonnent aussi quelques airs , ou chantent quelques chan^^ons de la patrie; car c'est toujours la patrie, la France, qui est le fond de toutes les conversations , comme elle est la pensée qui semble remplir tous les cœurs.

Les Arabes, de leur côté, sont, je pense^ comme les Français ; je ne les comprends pas assez , je ne pourrais pas vous rapporter ce qu'ils disent ; mais on juge facilement par leurs entretiens animés , leur air tantôt grave , tantôt gai , qu'ils parlent des malheurs de leur patrie , de leurs intérêts , ou de leurs plaisirs. Ils chantent aussi des chansons dialoguées , selon leur coutume. Ces dialogues , où le récit et les gestes se mêlent à un chant toujours très-bien mesuré, souvent très -énergique, et cela dans une langue rude et barbare, avec des . voix rauques et sauvages ; ces dialogues , dis-je ,

ont quelque chose d'étrange et de jrfquant qui c«p»* tive l'attention et cause un certain plaiair • Ce» a<Wtcs de chanta sont le plus souTent ac(X>niI»gQés ^ entrecoupés du son de la flûte en roseau qui est leur seul instrument à vent ^ et d'une aspèoe de eliquâiis d'une sorte de petite caatagnette en fer ou en bronze; leurs airs sont presque toujours monotones^ endormants et quelquefois Maourdtlsants.

Représentez*yous maintenant les chevi^ux^ les mulets^ les chameaux rangés en couronne ^ les pieds attaché à des piquets , autoiu* des tentes ; et de ces différents groupes ^ passant paisiblement et d'une manière caressante leur tête sur les épaules de kuirs maîtres à qui ils semblent demander à manger } et pour achever ce singulier tableau f voyeiE à quelque oents pas de la caravane en repos ^ les chacals , les hyènes , des lions et des panthères ^ comme il m'est arrivé d'en entendre dans la tribu des S^içh% qui viennoat pour guetter quelque proie ji et niwsdiW' nent^ pendant une grande partie de lu qmitfUQ concert qui nous glace d'effroi.

Ces caravanes ne manquent pas d*oftlr 9xm

matière à réflexion : j'ai toujours été fiçappé àe voif des hommes de diverses nations, de religion , 4^ mœurs , de passions et d'intérêts difféi^nts, qui se réunissent comme en une même famille , pour traverser ensemble ces dangereuses solitudes , et aliK yeux de la foi , il me semble que c'es^ upe des ima-* ges les plus frappantes du passage de rhomtne siir cette terre.

J'arrivai à Constantine le 12 novembre au soir ; je vous ai écrit , alors , mes premières impressions à mon arrivée en cette ville, et la cordiale réception qu'on m'y fit. Le lendemain^ comme j'étais arrêté sur la place du Palais, dans un groupe d'oificîers^ pour nous expiimer le plaisir mutuel que noiis avions de nous revoir à Constantine après . une si longue absence , je me sentis les flancs vigoureusement pressés par derrière , c'était un chef arabe des plus inSuents qui m'enlaçait dans ses bras nerveux. Il me tira brusquement la tête en arriére pour m^embrasser j deux amis d'eilfanoe qui ne se seraient pas vus depuis des siècles n auraienyt p^s éprouvé le même bonheur que nous avions .de nous serrer dans les bras l'un de Fautif. Il me dit avec son langage énergique : Cèst que tu es toujours

mon père , celle fois je ne veux plus que tu nous quittes. Il me fait de fréquentes visites avec quelques-uns de ses parents et les grands de sa suite que le roi a tous décorés. 11 Tient diner sans façon chez nous ^ et s'établit dans mon cabinet pour écrire ses lettres. Il agit vraiment avec moi comme un gratid enfant avec un père qu'il aime et qu'il respecte.

Dans une de ses visites avec son secrétaire Sldy Khaled , qui est aussi son parent , il m'écrivit plusieurs choses aimables sur mon calpin. Je lui donnai deux grandes images enluminées pour sa femme et pour lui; il me remercia mille fois. Je lui fais lire un petit abrégé de la croyance catholique que j'ai écrit moi-même en arabe : il trouve cela iort bien ; j'ai aussi prêté à son secrétaire le catéchisme de Bellarmin , en arabe ; il me promit de le lire souvent et de réfléchir sur ses lectures ; ce jour-là nous nous mîmes ensemble à régenter son désert, ses États ^ je distribuai les dignités, les places ... Lui , grand chef arahe y Bouasis-^Ben-^houlakhras- Ben-'Ganah- Cheikh el arab , était de droit le Grand Sultan du désert et de ses dépendances , du Bildagerid (ou mieux Bledrel-^djerid, pays des dattes) du

Lahhdas , du pays de Zah , de Touabahf Malachla h , etc. , Djebelauren , Djebel-Tell ^ etc. , etc. Je nommai les ministres ; un directeur général des ponts et chaussées et des portes j des généraux.... p€is de chambre de députés ; une chambre haute seulement ou espèce de sénat composé des Chèiks et des anciens du désert; un juge de paix dana cba^e Douair... Je ne m'oubliai pas moi-même , et je loi dis : Je serai votre marabouth. Tu seras quelque chose de plus , reprit-il vivement , tu seras notre père à tous.

Quinze jours après moi^ arriva à Constantine le supérieur des nouveaux missionnaires que Dieu nous envoie dans sa miséricorde. Je ne saurais vous peindre la joie , le bonheur que j'éprouvai en embrassant ce bon père.. . Il me semble que tout va reprendre maintenant une nouvelle vie à Constantine et dans toute cette belle province dé Test qu'ils sont chargés d'évangéliser. Depuis qu'ils sont ici^ ils n'ont pu s'occuper que de la visite des hôpitaux et du service de la paroisse j nous attendons^ pour entreprendre de nouveaux travaux , le père Planche ' qui nous arrive du mont Liban et qui sait fort bien l'arabe^ ils seront trois alors. Pour moi , je me suis

iMvtodlië à k distribution dés aumôlies aux pau- Irres indigènes , et à la visite de leurs malades. J'a- ▼iis nt qu'à û>nstantine beaucoup de pauvres mutuhnint mouraient de faim pendantrhiver^ et qu'un grand nombre d'entre eux émigraient chaque année pour iefiiuâr dans les tribus des mcmtagnes» où ils vi- Tiûûfit^ ootnme des bétes, d'un peu d'orge, qu'ils ne pouvaient se procurer dans la ville à cause de la i^aMsrté de toutes les denrées. J'en écrivis à Monseigneur^ dont la charité est inépuisable; il voulut aus« sitôt que je fisse chaque semaine une distributioiï de pain à tous les pauvres qui se présenteraient.

DcfAits la fin de novembre, cette distribution a lieu dans la oour de notre église tous les dimanches après vêpres. Plus de quatre cents pauvres indigènes viennent ainsi avec confiance recevoir l'aumône des fluaiûS de la religion^ qu'ils bénissent, au moins, pour le bien. qu'elle leur fait. Pour que cette aumône soit iaUe avec plus d'ordre et de discernement, j'ai dressé june liste de tous les pauvres et leur ai donné à diaeun- UM billet sur la présentation duquel ils recoi- ; t^Qt^lli paiikw Les voilà organisés comme les pauvres do Tow*$«t^ Mais tes pauvres hcmteux ont fixé sûr-

ÉODt nolve aoUidtaclef j'ai voula aussi en faire une liate paMiouliàre et secrèUm

jÇfiSt làpv la ibien est le plus réd et le pluB grand. ÇfiA un traya^ que j'avais déjà commencé et qui aTai^ produit un effet prodigieux dans des temps ^ h4l0>fï filM heureuse. Alors les Arabes riches me dQfwaient j b conseil municipal même m'avait alloué cerises sommes comme au distributeur^ le plus nfltnrel d^ aumônes de la ville. Cette année # ce m^poeconseU a pris une autre marche ; il a voté une |((^me di» 300 fr. par mois qui doit être réps^rtie en propox^on des populations différentes ; ainsi , les oa^ thnljiques reçoivent chaque mois 60 fr. , les juifs 9P fr. ft les musulmans 150 fr. On a chargé leg i^ejG|^de chaque religion de la distribution de cette a^inâna à ^s coreligionnaires j ainsi ^ nous avons çhofLie mois 60 fr. à distribuer. Ce n'est pas lampitffi de><^ somme que je distribue chaque 4^maine aiiix pauvres de toutes les r digions , qui viennent à nous de préférence et avec plus de confiance qu'à leurs timan^M cadis ou rabbins. Cette aumône de la ville, ainsi distribuée ^ ne peut , comme vous le peusez bien j( apporter aucun soulagement oiix pqu-vr^ honteux, qu'elle ne saurait atteindre m D'abord,

parce que Tislamisme s'oppose à ce qu'aucun homme vivant franchisse jamais le seuil d'une maison musulmane et pénétre dans le sanctuaire de la famille; ensuite , je le dis avec pdne, parce que la compassion et Taumône , quoique si fort recommandées dans le Coran ^ sont des vertus qui semblent être inconnues parmi eux. Il n'a

été donné qua la religion chi^étienne^ qui a vaincu le monde , de faire tomber devant elle ce préjugé que la passion ^ les lois et l'usage constant semblaient rendre indestructible. Ce Dieu des chrétiens y qu'ils repoussent comme une fausse divinité^ ils le reconnaissent , je dirai pi*esque ils l'aiment sous Jes traits de la charité ; et ^ dans la personne du prêtre charitable ^ ils le reçoivent avec joie dans leurs maisons : tout lui est ouvert y ils se confient à lui comme à un père. Dans ces visites ^ dans ces confidences intimes , combien j'ai trouvé d'existences déplacées, bri" sées par suite de ce bouleversement qui suit toujours une conquête , surtout dans une ville capitale prise d'assaut ! Que de familles entières réduites à ce tranquille désespoir que le Coran <[ualifie du beau nom de résignation à la volonté de Dieu , mais qui n'est autre chose ^ vu de prés ^ que le

plus horrible , le plus déchirant fatalisme ! Que de nobles et de grandes infortunes qui se dëprobent à la connaissance de tous , et qui seraient restées toujours ignorées et sans secours , sans cette rel^ gion toute d*amour et de dévouement^ sans, cette charité chrétienne , universelle , seule vraie ^ qui sait découvrir et comprendre , mais surtout adoucir et souliiger toutes les misères , toutes les infortunes , sans acception de personnes ; qui donne à tous , avec cette tendre sollicitude d'une mère , avec ces ménagements délicats , cette }<ne , cet amour qui ôtent à Taumône , au bienfait tout ce qu'il y a d'humiliant pour celui qui les reçoit !

Vous dirai-je encore que , parmi les familles respectables de pauvres honteux, j'ai trouvé la veuve d'un homme qui appartenait à la plus noUe^ lai plus ancienne^ et à une des plus riches familles de Constantine ? Cette famille a tout perdu dans le dernier siége^ et est réduite à la plus affreuse misère. Je sus, quelques jours après , que cette dame n'était point musulmane , qu'elle était née chrétienne^ qu'elle appartenait à une riche famille espagnole d'Oran , d'où elle avait été enlevée à l'âge de deux ans par le père de son mari. Cette

dame et aes cinq enfants aoû^ etichftntét d'^ èoui la protection d'un maraboutk de$ dbr^ni* i'ai enoore trouvé deux Italienne» H uo^juitre Espagnole , toutes femmes de musulmans «nl^yëes trés-jeunes de leur pays ; eUes sont aussi ohr^ tiennes^ et se glorifient de Tétre. Pauvres femmel I dles ne le sont plus que par le baptèm^^^ elles, ne savent pas ce que c'est que la religion dir4(ji«iM9.| et probablement qu'elles ne le sauront JAmUiSf étant sous U puissaace de maris et de pariata musulmans qui ne leur permettront jasmis d|9 se faire instruire du christianisme, lies Ikhs 9KU9u1inanes sont là aussi pour les empêcher dq rentrer dans le sein de leur mère qui leur tend vainement les bras. C'est déchirant I • • Que Diett au iHoins les prenne en pitié !.. Mais ce qui est etMx^r^ bien phis déplorable , c'est le grand 4iombre d'boîDSiiies catholiques^ italiens, allemands, pok>aaîs^ espagnols , tous marins ou soldats de la légion étrangère, qui ont été pris en différents lieux ci en différents temps, et qui, retenus enesdavage^ ont lâchement et volontairement apostasie > ^t se aônt alliés à des musulmanes* Ce qui rend oea malheureux renégats plus coupables, c'est qiae dqpuis que nous , français catholiques , somtncfe ki tnki-

très de ce pays , ils pourraient^ eux, rèrenir à là foi qu'ils ont abandonnée , et ils restent nëanmoins tranquilles dans leur apostasie. Mais ce qui vous révoltera ^ sans doute , ce qui nous fait rougir et nous brise le cœur^ c'est que des Français, des catholiques indignes de ce nom, sans autre raison que celle, sans doute ^ de satisfaire plus tranquiïlement leurs passions en Vivant sous ta loi de IViahomet qui les favorise , ont criminellement et de sang-froid abjuré publiquement la foi de leurs

pères, au scandale des musulmans eux-mêmes,

et portent avec orgueil les marques de leur apostasie.

Je n'osé rfjbuter , car ici le mal est bien autrement grave, que non-seulement, du côté des Français , on trouve cela tout naturel , mais que ces vils renégats sont en honneur et remjdifsent souvent des emplois très - importants* •• Ge qu'on ne trouve pas naturel , ce qui serait nonseulement blâmé ^ mais défendu peut-être, c'est de parler à un musulman de se faire cathcdique. Ce serait un crime qu'on ne pardonnerait pas... Insensés ^ Us ont donc oublié que la religion thré-

tienne s'est établie malgré la puissance des empereurs païens , et malgré la rage des bourreaux !

Enfin ^ quels que soient les efforts de l'enfer, notre sainte religion commence de nouveau à être bénie dans ce pays infidèle. Les pauvres Arabes , les voilà qui reviennent un peu à nous... On les avait éloignés, je dirai presque chassés, et cela, au nom de cette même religion qui était allée les chercher > il y a quatorze mois , avec tant de sollicitude , qui leur prodiguait ses soins avec tant de tendresse!... Oh! priez, priez pour que nous puissions bientôt réparer tout le mal qui a été fait pendant ces temps de malheurs , dans cette portion toujours si chérie de notre héritage.

Vous m'avez dit de vous communiquer quelques notes sur les usages de ce pays. J'en ai déjà tant recueilli , que je ne sais par où commencer. Je vais aujourd'hui vous faire simplement le détail d'une sépulture dont je viens d'être témoin, pour achever ce que je vous en ai déjà dit dans une lettre que je vous écrivais il y a plus de dix-huit mois , car je crois ne vous avoir pas parlé alors

des Gérëmonies qui ont lieu dans la maison du défunt ^ ni du convoi funèbre.

A peine un homme a-t-il rendu le dernier soupir y qu'une explosion de gémissements et de cris se fait entendre de toutes les personnes de la maison. Une matrone , ou une proche parente du défunt lui ferme les yeux. On le place au milieu de la cour y ou on le laisse dans son appartement pour lui faire les ablutions prescrites , c'est-à-dire qu'on le lave ; on l'enveloppe ensuite dans du linge neuf ou très-propre ; les personnes riches le parent quelquefois de ses beaux habits , et lui tournent les pieds vers l'Orient. Pendant ces premiers préparatifs , une personne de la famille va louer les pleureuses. Elles viennent avec une espèce de tambour de basque. Alors commencent les lamentations. On prélude en frappant lentement sur ce tambour de basque , et en laissant échapper quelques longs soupirs. Les sons deviennent progressivement plus précipités ; alors , les femmes ^ les cheveux épars y se balancent y selon la mesure de rihstrument^ et tournent autour du cadavre en poussant des cris cadencés , comme une espèce de chant lugubre ; en même

tjempi elles ae déchirent, aussi en mesure, le visage et le front avec leurs ongles. Fendant cette espèce de danse des pleureuses , la mére^ Tépouse^ ou les fHles du défunt sont accroupies auprès de celui qu'elles pleurent, et se déchirent aussi le visage avec une sorte de fureur fanatique , en énonçant aussi en cadence les qualités du défunt^ et lui donnant les noms qui expriment leur tendresse et Içur douleur. Leurs doigts sont teints du sang qiii ruisselle de leur front et de leur visage. Elles sont toutes défigurées. Et cette sanglante cérémonie se renouvelle en famille, pendant longtemps^ tous les jours I puis tous les huit jours, etc., selon la qualité du défunt et l'intensité de la douleur. Je persuadai pourtant à une jeune mère qui venait de perdre son petit enfant , de ne point se martyriser ainsi « que le grand Allah réprouve celte barbare coutume j elle me promit de suivre mon conseil , et elle a tenu parole. La douleur des hpmmes est bien plus raisonnable ; ils restent tranquilles , on dirait presque insensibles témoins de ces lugubres cérémonies. Enfin ^ le défiant est placé , sans cercueil, sur pu brancard j on bf^ule quelques parfums autour de lui, on je^ta quelques fleurs sur son cadavre, et on le

porte au lieu de la lépulture. Lie convoi OMurcbe dans l'ordre suivant : des marabouts » un Iman , et les chefs des mosquées ouvrent la marche p et chantent en chœur ^ d'un ton grave et monotone^ quelques versets du Coran ^ qu'on appelle prière pour le^ morts. Us s'avancent ainsi lentement sur cinq ou six de front ^ et forment plusieurs lignes sdon leur nombre qui est déterminé par le rang du défunt. Vient ensuite le corps du défunt^ porté par quatre musulmans sur un brancard recpu*vert d'un drap en soie de différentes couleurs , et qui forme draperie tout autour. Immédiatement ayrès vient la mére^ Tépouse^ etc., ou la plus prodUe parente du défunt^ la tête nue^ les cher veux épars f le visage ensanglanté et noirci avec de la suie ^ les bras nus et noircis comme le visage, une grosse corde autour du cou^ et une autre qtilui sact de ceinture. •• £lle pousse des hurlemmta en faisant d'horribles contorsions, EU<^ est eseortée et suivie de la foule des plem^eus^ gagées ettoilées qui font entendre de sourds gémisselaenti et pleurent selon l'usage. On arrive dans eet ordre au cimetière. Vous savez maintenant le reste. Tous les jour$> pendant quelque t^ps , puû «eideuMUt les mercredis et vendredis au Jever

du soleil y ou au moins toujours avant midi , les femmes avec le cortège de leurs parents ou amies , voilées , vont pleurer et prier sur la tombe des personnes qui leur sont chères. Elles restent d'abord un instant accroupies en rond autour de lu tombe ; puis elles se lèvent par moments, et se déchirent le visage en pleurant et criant en cadence ^ elles s'accroupissent de nouveau et prient en silence. Souvent aussi pour calmer leur douleur, sans doute ^ elles tiennent ensemble une tranquille conversation qu'elles prolongent assez longtemps.

Je veux vous parler maintenant d'une autre cérémonie plus gaie en apparence, mais (jùi est aussi bien digne de larmes. C'est d'une danse superstitieuse , d'une espèce d'exorcisme. Je tiens ces détails d'un de mes amis qui m'a dit ce qu'il a vu lui-même. Voilà à peu prés son récit : « J'ai » été témoin , me dit- il , d'une de ces danses iiu'on » emploie pour chasser le mauvais esprit (Ghitan), ' » qui révèle sa présence dans un corps affecté » de maladies au-dessus des remèdes , et surtout » au-dessus des ressources des amulettes et du » charlatanisme des Arabes. C'était un soir , je » fus introduit dans une maison arabe dont la

» cour était garnie de tapis, et éclairée par un » lustre composé de quatre verres qui projetaient » une lueur douteuse. Autour de cette cour^ de » jeunes femmes en habits de fôtc, étaient accrou- » jiics près de grands réchauds , sur lesquels on M faisait brûler de l'encens et du benjoin. De » temps à autre ^ quatre vieilles femmes chantaient » en s'accompagnant (riostruments en harmonie » avec leurs voies glapissantes; ces instruments » étaient quatre tambours de basque de dimen- » sions décroissantes sur lesquels elles frappaient » pour accompagner un chant tantôt grave et » monotone , tantôt accéléré et frénétique : quel- » ques*unes des jeunes filles répondaient à la » voix des musiciennes par un cri aigu et bizarre, » espèce de rire ^ dont on n'a pas l'idée en France; » puis elles accompagnaient aussi de leur chant » celui que psalmodiaient les quatre vieilles... » Tout à coup une d'entre elles se lève , se place » devant Torchestre, et balançant, en sautant en » cadence , son corps et ses bras en avant et en » arrière , elle s'agite avec une telle frénésie, qu'on » éiH'Dttve un sentiment pénible en la regar- » dant*

» Enfin , épuisée , elle tombe ; mais se relevant bientôt avec le secours de ses compagnes^ elle reprend, avec une nouvelle fureur, l'exercice fatigant qui Tavait terrassée. Alors les cheveux flottant sur. les épaules , les yeux largement ouverts et l'écume à la bouche , ce n'est plus une femme , c'est une bacchante , c'est une convulsionnaire.

» Il faut alors entendre les chants et les cris aigus des spectatrices , la cadence précipitée des tambours de basque. Il faut Toir quelques-unes de ces pauvres jeunes filles agitées de mouvements convulsifs 9 balancer leurs corps et leurs bras , tomber dans un état cataleptique , dont elles ne sortent que pour reprendre rexarcice que leur compagne anéantie vient de qiBUer^ il faut voir^ dis^je, cette saturnale pour s'en faire une idée; dans Tétat d'épuisement ^ d'anéantissement où les jettent cette tlanse et cette exaltation nerveuse, la sensibilité est abeUe à tel point, qu'elles ne sentaient pas la piqûre d'épingles enfoncées profondément aux brts^.

Dans ces assemblées, toutes les femmes firéaeotes n'ont pas leur tour pour la danse. C'est la eonvulsiounaire la plus tôt prête qui remplace celle qui succombe. »

Qœ de choses j^aurais encore à tous dire sur taat d'autres déplorables superstitions , wr ]eê pratiques craeUes, les usages bizarres ei ridicules qui démoiUirent bi profonde ignorance , la barbarie eC i/e jfoDatisaie de ces paurres peuples. Mais je ve^x profiter de ce courrier pour retenir sur ce que je vous ^i écrit des martyrs saint Jacques et l^int Marien , qui vont devenir , à notre grande satisfaction , comme vous pouvez le penser , des saints de Goastantine et non pas de Lambèse, msmme on lavait cru jusqu'à présent. Gar , d après une savante notice du capitaine Carette que je viens 4e lire dans ie journal lUnwers ^ du 6 janvier^ (}0ur bien mémorable pour moi) , il paraîtrait conatant que ces 4eux saints ont consommé leur marlyn glorieux à Cyrtha ^ à l'endroit même où nous voyons aujourd'hui Tinscription dont je vous ai pai*lé. Je suis tout à fait du sentiment de ce savant «idbrétien archéologue^ et ce Lambése, dontparlent j^ ja^artyrologe romain , dom Ruinart et labbé de Fteury » m» serait vérilablement qu'une prison de C<oustsati9e qui portait le nom de Lambése , Hlle o^sidérabledeoespayS; comme^ par exei^pley vue (des iprisow de Lyon qui porte ie nom de pH* son de Rocum^f çhd-iievL du département de la Loire. Voilà que nous sommes heureux à Gonstan^

Une de posséder un si authentique et si glorieux témoignage de son antique foi, et surtout d'avoir au ciel de puissants protecteurs, qui ne manquent pas de prier pour les pauvres habitants d'une terre qu'ils ont arrosée de leur sang. J'espère que Tautorité militaire, sous laquelle nous sommes heureux de vivre, nous permettra d'élever, contre ce rocher mémorable, une petite chapelle dont la précieuse inscription des martyrs serait le fond. Cette

roche nue, partout abrupte, excepté dans l'endroit où se trouve l'inscription 5 ces lettres à demi rongées par le temps, mais dont les seuls mots essentiels, Passione mavtyrum Marianiet Jacohi, semblent avoir été miraculeusement conservés, seront, aux yeux du vrai catholique, le plus beau tableau qui puisse orner le fond de ce monument. Située à la. porte de la ville, prés de l'engoufiremcnt du Bummel , dont les ondes foDt entendre là un majestueux murmure, couronnée de ces imposantes et pittoresques masses de rochers, cette chapelle sera tout à fait remarquable, en attendant qu'elle devienne célèbre par le concours de bons catholiques qui viendront, avec foi, implorer le secours de ces saints patrons et protecteurs de la nouvelle Cjrrtha chrétienne.

Ce serait peut-être ici le lieu de vous parler de Lambëse, comme je tous Tai promis dans ma dernière lettre. Voici ce que j'ai pu recueillir sur cette ville et le pays qui Tavoisine , soit en parcourant le peu d'écrivains qui en ont parlé, soit en consultant les Arabes qui connaissent le pays , qui ont vu ces ruines, cl en particulier le Cheikel-Arahy ou grand serpent du désert^ qui est aussi le souverain de ces contrées. L'ancienne Lambùse est appelée Tezzoute par les Arabes, La première fois que j'en parlai au Cheik-el-Arab y il me dit : (( Oh ! Tezzoute serait une de mes plus grandes et plus puissantes vailles , si mes Mestouhhches (sauvages) sai^aient relev^er les ruines et en faire de nouvelles {ailles comme les Français. Tezzoute nest éloignée de Constantine que de deux petites journées de marche. Je t'y mènerai si tu i^eux. — Avant d'y aller, lui répondis-je, dis-moi, explique-moi ce que c'est que l^ezzoute ^ ce que sont ses ruines, ses habitants, etc., etc. » Le récit qu'il m'en fit s'accorde assez bien avec ce qu'en a écrit un auteur qui a visité ces pays, il y a plus de cent ans... car ces peuples sont essentiellement stationna ires. Ils sont comme ils étaient après que l'islamisme leur eut fait courber la tète sous son joug avilissant et barbare.

Lainbése ou Tezzoutê est située sur un petit ruisseau nommé Zootus , qui se jette non loin de la ville dans XOuedrSerka. Elle est entourée de montagnes qu'on appelle DjbelUAuress. Elles rien* nent après les monts Hirkaui qu'on voit s'élever au sud de Gonstantine.

Le Djifell-Auress ou Mont-Aurus de rhistorieu î^toloméé, est, non pas une seule montagne, mais Une longue chaîne de hauteurs qui se perdent Vune dans l'autre y avec quelques petites plaines et des vallées fort agréables. Ces vallées, ces coteaux, ces montagnes enfin sont trés-fertiles jusques à leurs cimes , et forment comme le jardin du Cheikêl-Arab* C'est ainsi que ce souverain appelle luimême ce beau pays qui n'est pourtant habité que dans sa partie septentrionale. Du côté du sud , les montagnes sont tout à fait inaccessibles et brûlées par le Soleil et le Tent du désert. Il y a, de ce côté, au sud-est, Une source intermittente qui ne coule, dit-on , que les yendredis (le dimanche des Musulmans). La tribu qui habite cette partie sUd s'ajipelle les Oaferf-iV(^'(7rc?^ (enfants du feu). Leurs tentes sont placées dans des lieux inaccessibles. AUssi , un de leurs marabouths répondit un jour à quelqu'un qui lui demandait si on pouvait aller

yhiter sa tribu : Ne regarde pas même les Néardy, tu mangerais du feu ( La chout Nhardy y la Koul Nahar). En avançant Ters le nord, on trouve dans ces montagnes une grande quantité de ruines: les plus remarquables sont celles deLambése (Tezzoute)5 elles ont près de trois lieues de circonférence. On y trouve différentes sortes d'antiquités , entre autres de magnifiques restes de plusieurs des portes de la ville. Les Arabes du pays disent, par tradition, que ces portes étaient au nombre de quarante. On y trouve encore des bains et les dessins d'un amphithéâtre ; le frontispice d'un beau temple de l'ordre ionique, dédié à Esculapej une grande chambre plus longue que large avec une vaste porte à chaque bout j enfm , ce que les Arabes appellent le Qbba-el-âroussa ^ ou le déme de la mariée : c'est une espèce de petit mausolée assez beau, bâti en forme de dôme, soutenu par des colonnes d'ordre corinthien.

Tous ces restes assez bien conservés, cette énorme quantité de ruines parmi lesquelles on trouve encore plusieurs inscriptions, où on lit en toutes lettres le nom de Lambèse , ne laissent aucun doute que cette ville chrétienne, antique, n'ait existé en cet endroit^ lors même qu'on n^aurait pas , là-de^-

SUS , les lémoignages de tous les historiens et des voyageurs modernes de TAfrique. Ces ini^criptlons attestent I de plus, qu'une légion de Tarmée de César, qui passa en Afrique en Tannée quarantesix avant Jésus-Christ, était en station à Larn* bése.

Pour les temps chrétiens, nous savons^ par une. lettre de saint Cyprîen, évêque de Carthage^ au ppe Corneille, « qu'il était venu à Carthage un ancien héréiique, nommé Privât^ qui avait été publiquement condamné dans la Tille de Lambése^ à cause de ses fautes graves et nombreuses, par une assemblée de quatre-vingt-dix évêques. » Voici les propres expressions de saint Cyprien : Per Feltclaninn autan significwi libi (Cormlio poniifci maximo)^ f rater , venlsse Carthagi/tem, Pru'atum veterem hereticunij in Lambasitanâ coloniâ y ante multos , ferè omnes , oh mulla et graifia delicta j nonaginta episcoporuni senientiâ, condemnatum. Il est évident qu'il y eut à cette occasion dans cette ville un concile convoqué et présidé par l'évêque de Lambèse , qui se trouvait alors le primat, c'est-à-dire le plus ancien des évéques de cette proTince, qui avait le droit de convoquer et de présider de telles assemblées,

comme c'était alors Tusage en Afrique. Aussi ^ lisons-nous dans le diclionnairc des conciles qu'en Tan 240 , il se tint un concile à Lambèse ^ en Nnmidie , composé de quatre-vingt-dix évéques^ contre un nommé Privât; cet hérétique y fut condamné et sévèrement puni en vertu des lettres du pape Fabien , alors sur le siège de saint Pierre. Dix- neuf ans après, vers Tan 259^ suivant ce qu'on avait cru jusqu'à présent, saint Jacques et saiût Marien auraient reçu à Lambèse la couronne du martyre.

Les habitants actuels de Lambèse (Tezzoutc) ne sont pas Arabes mais Kabaïles , ainsi que ceux de toutes les Djàcll-aurcss , c'est-à-dire indigènes propriétaires du sol africain , du temps où les Arabes en firent la conquête. Ceux qui les ont vus m'ont dit qu'ils forment un peuple tout à fait à part, essentiellement dtlTérent de leurs voisins et par leur physionomie et {)ar leur langage même. D'abord , ils n'ont point, comme les Arabes , le teint basané , ib sont blancs , et ils ont^ comme les habitants de nos pays du nord de TKurope, les cheveux blonds, tandis que ceux de leurs voisins sont noirs. Ils parlent ce qu'on appelle dans le pays le chaouia, qui est un arabe presque

inintdligible (je vous dirai plas tard ce que sont les Chaouia, sur lesquels je m'occupe eu ce mo« meut à faire des recherches). L'historien PrcK cope^ dans la guerre des Vandales, dit que eps pe.uples j quoique mahométaus , pourraient bieii être qudques restes des Vandales qui/ ayant été chassés de leurs villes, de leurs forteresses ^^ par Bélisaire vers Tan 533, sous le régne de Justinien^ se seraient dispersés parmi les familles africaines dont ils auraient partagé le sort, lors de Tenvahissement des Arabes en Afrique ; qu'ils auraient comme eux été forcés d'embrasser l'islamisme: mais dans la suite, ils auraient trouvé moyen de se réunir et de former dans ces montagnes une tribu à part, un peuple particulier.

Bagaîe, peu éloignée et à l'est de Lambèse, fut aussi une ville célèbre par son évèque saint Maximien , qui , après avoir souffert en différentes fois de cruels tourments des donatistes, fut préd[Hté du haut d'une tour. Ayant été laissé pour morti il se releva et vécut encore qudque temps; il mourut en paix dans une retraite où il s'était cachée

Bagaïe conserve encore aujourd'hui son an-

den nom ; êed immenses ruines attestent qu^elte fut autrefois une ville considérable. Elle est sur le chemin qui conduit de Lambèse à Tibessa; je TOUS parlerai plus tard de celte tilte aussi trèscélèbre^ d*oii Achmet-Ber vient d'être chasse, comme je tous l'ai écrit dans ma dernière lettre.

Je voudrais vous dire encore qu'on es( si)r le point de détruire entièrement l'antique chapelle que le grand Constantin a fait bâtir à Constan-» Une. Je viens d'écrire à Monseigneur pour qu'il fasse tous ses efforts auprès de qui de droite pour la conservation du sanctuaire au moins d?

cette précieuse chapelle. Voici à quelle occasion on veut la détruire : le génie construit en oe mo« ment un superbe hôpital militaire à la Gosbah , et , dans le plan qu'il en a dressé , celte antique église se trouve renfermée dans la vaste cour de cet hôpital. On aurait bieh pu, dans ce plan, Tutiltîi^t en la destinant au service du culte catholique , potir le besoin des pauvres malades.... Mais non, elle offre une petite irrégularité dans le plan géilé-. rai , qu'on pourrait cependant trés-fedlement modifier. Et à cause de cette petite irrégularité , !1 faut renverser, détruire ce précieuse montimetit

dé là foi des anciens habitants de Gonstantine. Il

me semble qu'il n'est pas possible que des chrétiens , des Français , détruisent le seul monument en ce genre qui existe au milieu de ces pays infidèles; ces restes si authentiques de la pieuse munificence de Constantin pour les chrétiens de Cjrtha; cette preuve matérielle et si frappante du régne de Jésus-Christ dans ces contrées , devenues si malheureuses depuis qu'il n'y règne plus; ces titres si irrécusables , si honorables de notre noblesse catholique. Le roi, à qui Monseigneur en a parlé à notre dernier voyage à Paris, lui dit: (( Nous conserverons cet antique sanctuaire catholique, sous le vocable de saint Ferdinand, pa« tron de mon fils. » Ces paroles royales ne peuvent pas avoir été prononcées en vain.

D'ailleurs cette destruction serait une perte irréparable pour Tarchéologie chrétienne dans ces pays ; on pourrait presque l'appeler un vandalisme impie.. Ce n'est point, à la vérité, un monument remarquable sous le rapport de Fart, de l'architecture, mais c'est un monument chrétien.... C'est le seul reste de notre bel et antique héritage dans ces pays. Il sera là....; ces pierres parleront bien éloquemment aux yeux de ces peuples infidèles. Elles protesteront continuellement contre l'usurpa-

lioa de l'islamisme sur Tiiniique foi (hiélienne.

Avec quel zèle, quel religieux respect le [ère commun des fidèles veille à la conservation des monuments de Rome païenne ! Les Français , les glorieux conquérants de l'Algérie, auraient-ils moins de zèle, moins de respect pour la conservation des monuments si rares de l'Afrique chrétienne!

Il faudrait peu de dépenses pour la réparation de ce précieux monument. Le sanctuaire solidement bali, avec ses deux chapelles latérales, existe piesque en entier sur les deux tiers de son hémicycle , jusqu'à la hauteur de la voiite qui s'est écroulée 5 et sur l'autre tiers, il n'y aurait qu'un mètre ou deux de maçonnerie à élever pour le mettre au même niveau : alors il n'y aurait plus que le toit à placer. Et pour tout ornement, je demanderais seulement qu'on plaçât dans le fond de ce sanctuaire, ou au-dessus de la porte extérieure, une plaque en marbre sur laquelle serait gravé un court extrait de la lettre que le grand Consfantin écrivait à Tévéque de Gonstantine, pour la construction de cette église.

Peut-être seriez-vous bien aise de connaître en

entier cette lettre mémorable, et de saroir à quelle occasion elle a été écrite. Voici :

Constantin avait d'abord Cait construire à Constantine une première basilique catholique (ce sont ses propres expressions). Les donatistes , ces hérétiques qui désolèrent et ravagèrent si fort rÉglise dans ces temps-là, s'étaient emparés injustement de cette basilique, et en chassèrent les bons catholiques. Ceux-ci s'en plaignirent à ConiiaBlin , qui ordonna de bâtir, aux frais de l'Etat, cette seconde basilique qui existe maintenant^ comme il est facile de s'en convaincre par les expressions mânes de cette lettre de Constantin, citée dans XAfrica christiana , et par l'inspection du lieu qu'occupe cette basilique, qui est Téritablemeni l'emplacement du bàtim^at désigné par Constantin sous le nom de bâtiment des biens ou domaines de VÉtat. Voici maintenant cette lettre de Constantin à l'évéque de Constantine, traduite à peu près littéralement. — ce J'ai tu , lui dit-il , • » par la lettre que vous m'avez adressée^ dans votre » #a ^{esse et dans vc^re prudente gravité , que les » hérétiques ou schismatiques avaient eru, avec » leur injustice accoutumée, pouvoir 3'emparer » 4e ecWe basilique catholique que j'avais donné

» ordre de construire à Gonstantine, et qu'ils » n'avaient pas voulu rendre ce qui ne leur ap- » partenait pas , malgré les avertissements réitérés » qu'ils en avaient reçus soit par rooi^ soit par » ceux que nous avons chargés de rendre la jus- » tîce. Pour vous, imitant le calme du Dieu » souverain et cédant avec patience à leur ma- » lice, vous leur avez abandonné ce qui vous » appartenait , et vous demandez qu'on vous » donne plutôt un autre endroit , un local qui » fasse partie des domaines de TÉtat. J'ai accueilli, » sdon la règle que je me suis faite à moi-même , » favorablement votre demande, et j'ai donné » sur-le-champ à Rationalis les lettres nécessaires » pour qu'il mette , avec tous ses droits , à la dis- » position de l'Eglise catholique , le bâtiment de » notre domaine^ que j'ai donné avec un grand » empressement, et que j'ai ordonné de vous » livrer aussitôt. En même temps, j'ai donné » ordre que cette basilique fut élevée en cet )) endroit aux frais de TÉtat. J'ai écrit aussi » et foi ordonné au consul de Numidie ^ de » seconder en tout votre sainteté , dans la con- » struction de cette même église. » Ce que je viens de souligner pourrait être l'inscription qu'on placerait sur cette plaque de marbre dont je vous parle plus haut.

Je vous écris tout cela , cher et respectable ami , pour qiîe vous vouliez bien vous intéresser à cette affaire (si grave, si éminemment catholique), en •France, d'où nous attendons toujours, après Dieu, toute proleciion et tout secours.

Je suis persuadé que vous plaiderez chaudement cette cause, la cause de l'archéologie chrétienne, plus importante dans ces contrées que partout ailleurs; et que vous emploierez enfin tout votre crédit, tous les moyens que votre zèle vous suggérera, pour que nous puis.*^ions conserver ce pieux monument. Il en est encore temps.

Je n'ai pas le courage de relire cette lettre d'une longueur si effroyable 5 vous 'excuserez ses nombreuses fautes avec Totrc indulgence accoutumée, et vous lui ferez subir toutes les corrections nécessaires.

Votre trùs-humblc et bien affectueusement attaché ami

SUCIIET ,

Vic«-€iéii«

Al^cr, 6 juin 18îl.

Mon cher ami ,

Les journaux vous ont appris le grand événement (le réchange de nos prisonniers : fait immense, accompli par le zèle cl la tendre charité de notre saint cvêque, et dont 1rs résuhats peuvent être immenses aussi pour Tavenir de notre sainte religion en Afrique. Je vais entrer, si vous le voulez, dans tous les détails de ce fait si extraordinaire; je pense qu'ils pourront vous intéresser. Je ne vous dirai rien des premières négociations, que je ne connais pas assez ; je ne tous parlerai que de ce que j'ai vu moi-même.

Je reprends depuis l'entrée des prisonniers arabes à Alger. Le 12 mai, on vit arriver à Alger une longue file de chevaux el de mulets, sur lesquels étaient montées des femmes tenant entre leurs bras ou devant elles leurs petits enfants. Elles appartenaient à la trbn des Zoug-Zoag , dans le Chélif : ces malheureuses avaient été prises dans une razz/a, par la colonne expéditionnaire qui était allée ^ vers la fin d'avril dernier, sons le commandement du général Bugeaud, rav tailler DJedéali et Milianali. Peut-être ne savez vous pas ce que c'est qu'une razzia. C'est une dévastation complète, c'està-dire que des soldats français tombent sur \\\\q tribu, brûlent les tentes ou les gv;«r/'^- ( cabanes eu feuillages) ^ tuent les hommes , les femmes et

les cnfanls^ pillenl ce qu'il y a à prendre, et emmènent les troupeaux, ordinairement la seule richesse des Arabes , et aussi le seul résultat positif de la razzia. Voilà en résumé à quoi se réduisent toutes les opérations militaires en Algérie^ depuis plus de dix ans. Aussi, beaucoup d'oflicitrs et de soldats disent-ils tout haut que ce n'est pas une guerre qu'on fait en Afrique, mais des assassinats perpétuels , un véritable brigandage. Ces femmes et ces petits enfants avaient échappé au massacre, sans doute , parce que le soldat avait reculé devant l'acte barbare de tuer un aussi grand nombre de si faibles et si intéressantes créatures. Cependant quelques-unes d'elles avaient été grièvement blessées, entre autres les femmes d'un cheik , d'un marabouth et d'un khodja (ou secrétaire). Avec celles-ci était une jeune négresse qui, au moment de leur enlèvement, se voyant blessée^ avait, en se défendant , tué d'un coup de pistolet un capitaine de gendarmerie.

En tout il y avait /i9 femmes, et 43 enfants dont quelques-uns de deux à six mois; les plus âgés n'avaient pas sept ans. Parmi eux il y avait plusieurs orphelins , dont les pères et les mères avaient été tués dans la razzia. Sept autres femmes et trois enfanis, épargnés aussi dans une précédente razzia, avaient été enfermés dans la prison militaire. Pour les dernières, on les enferma avec leurs enfants dans une grande maison à la Casbah , sous la garde de deux Arabes , qui savaient un peu le français , pour pouvoir servir d'interprètes , et qui les traitaient assez durement. Elles reçurent de nombreuses vi-

sites, qui, eu égard aux usages dos femmes musulmanes, les contrariaient beaucoup^ comme elles s'en plaignirent à moi plus tard. Cependant elles reçurent avec plaisir quelques visites des dames do la ville, à qui elles inspiraient, comme vous le pensez , le plus tendre intérêt , et qui leur distribuèrent quelques secours, car elles étaient dans un aflreux état de misère ^ la nourriture exceptée, que le gouvernement leur donnait , elles manquaient absolument de tout. Monseigneur obtint que les sœurs de charité iraient leur donner dos soins.

Le surlendemain, Monseigneur alla visiter luimême ces infortunées, il voulut bien que je raccompagnasse. Il est dillicile de vous peindre le spectacle déchirant qui s'offrit à nos yeux : des enfants nus , des mères couvertes de haillons de la plus dégoûtante malpropreté. Une d'elles, qui n'avait pas quinze ans , pressait contre son sein desséché un enfant de deux mois, demi-mort; ellemême, pâle et maigre, avait presque perdu le sentiment de la douleur, tant elle avait souffert. Toutes portaient sur leur visage une profonde impression d'accablement et de désespoir. Aux larmes qu'elles nous virent lépandre, et aux quelques paroles d'une douce compassion que leur adressa Monseigneur^ elles parurent reprendre un peu de sensibilité. On voyait que ces paroles de consolation et ces promesses de secours leur faisaient du bien 5 mais elles semblaient dire : « Nous ne voulons rien que notre liberté, que nous n'osons pas espérer. » Monseigneur les avait comprises , et il leur donna aussitôt Tassurance que, dans l'échange des pri-

sonniers , dont il s'occupait si fort en ce moment, il demanderait qu'elles fussent les premières rendues. En ce moment on vit leur front s'éclaircir, une lueur d'espérance était entrée dans leur cœur. Elles remercièrent Monseigneur, et lui dirent qu'en les rendant on serait plus sûr d'obJenir des Arabes tous les prisonniers français retenus chez eux.

Monseigneur écrivit, dans leur prison même, un mandement on appel à la charité chrétienne, pour le soulagement de ces pauvres prisonnières arabes. Je vous laisse a penser quel fut ce mandement, écrit par Tardent évéque d'Alger, sous Tinipression d'un tel spectacle. Le lendemain , je retournai les visiter; elles étaient moins abattues que la veille. Elles me dirent qu'elles remerciaient Dieu^ dans leur malheur^ de les avoir conduites auprès d'un mariibout du babas-el-kbis chrélien , qu'elles regardaient comme l'instrument de la Providence à leur égard. Je leur amenai en même temps deux chèvres que Monseigneur avait achetées pour nourrir^ de leur lait, les petits enfants. Ces pauvres petites créatures semblaient deviner que ces chèvres étaient pour elles. Ceux qui pouvaient se traîner, vinrent eux-mêmes téter ces nouvelles nouniccs ^ et les autres , que leurs mères portaient dans leurs bras, agitaient leurs petites mains , et semblaient vouloir s'élancer Ters ces chèvres bienfaisantes. Les femmes ne voulaient pas miangcr les mets français auxquels leur estomac n'était point habitué ; elles avaient surtout déclaré qu'elles mourraient de faim plutôt que de manger de la viaude d'anin)aux tués à la manière ûran-

çaîse, c'est-à-dire sans qu'on leur coupfit la (été. Leur religion le défendait. Il fallut leur amener des moutons qu'on tuait devant elles à la manière arabe, pour les décider à manger de la viande.

Monseigneur m'avait chargé de faire donner de suite des habits à ceux des enfants qui étaient orphelins, et qu'il voulait adopter. Il les fit conduire ce soir-là même à la maison des orphelins qu'il a établie à Moustapha. Je devais aussi le lendemain , par ordre de Monseigneur , faire habiller toutes les prisonnières et leurs petits enfants. Quand je l'annonçai à ces pauvres femmes, elles furent toutes joyeuses, et me répondirent qu'Abd-el-Kader traitait aussi très-bien les prisonniers français , qu'il les avait aussi fait habiller, et qu'il les nourrissait aussi bien qu'il était possible, dans un pays où l'on ne pouvait pas se procurer tout ce que les Français trouvaient à Alger. Plus tard , Us prisonniers eux-mêmes nous tinrent le même langage.

En sortant d'auprès d'elles, comme je rentrais à l'évêché^ arrivait, tout couvert de sueur et de poussière, un envoyé d'Abd-el-Kader , le cheik des Alloul. l^Jonseigneur était à la camp«')gne. Cet Arabe me remit de la part de l'ex-bey de Milianah, khalifat d'AbdelKadcr, un paquet de lettres pour Monstigneur. Après avoir fait rafraîchir ce singulier messager , je partis avec lui pour la campagne. C'était M. Massot, sous intendant militaire, prisonnier depuis dix mois, (jue le khalifat avait établi chef de tous ses autres compagnons d'infortune , qui écrivait à Monseigneur une lettre dans laquelle étaient renfirmées beaucoup d'autres

lettres que les prisionnicrs écrivaient à leurs parents et amis, pour leur annoncer leur prochaine délivrance, demandée et obtenue par l'évêque d'Alger.

M. Massot disait à Monseigneur, de la part du khalifat, « que tous les prisonniers qu'on avait pu réunir pour le moment, étaient sous ses ordres en attendant l'échange si désir éj qu'ils n'avaient tous qu'à se louer des bons traitements des Arabes; et qu'il recevrait incessamment une lettre de Sidy Mouhamed-ben-Allal-bcn-Embrak, ex-bey de Milianah et khalifat (lieutenant) d' Abd-el-Kader, qui lui indiquerait le lieu et le jour où se ferait l'échange.» Et le lendemain dimanche 1 6 , à 2 heures du soir, Monseigneur recevait cette heureuse lettre du khalifat. Cette fois , c'était l'ancien kaîd des Hadjoutes qui en était le porteur; il était accompagné de deux autres Arabes de distinction : tous trois ne devaient pas quitter Monseigneur que rechange ne fût effectué. La lettre porlait cr que Monseigneur voulût bien se rendre, le mardi 18, à une heure, à la Houche-Mouzaïa ( ferme de Mouzaïa) , avec tous les prisonniers arabes...; que lui Sidy Mouhamed-ben-AUal, etc., y serait avec tous les prisonniers français qil'il avait pu réunir, pour opérer l'échange convenu. ))

Monseigneur écrivit aussitôt et fit parvenir, ce soir -là m.ême, cette bonne nouvelle au général Baraguay d'Hillicrs , qui était parti la veille à la tête d'une colonne qui devait opérer de ce côté-là, afm que ses opérations ne dérangeassent point cet heureux échange.

Pendant que Monseigneur prend ces dispositions et donne ses ordres pour noire départ fixé au lendemain matin , je cours à la prison des femmes arabes leur annoncer leur délivrance... « C*est demain , demain^ à sept heures du matin , que vous serez libres.... et Monseigneur lui-même vous rendra à votre pays , à vos familles... » A ces mots prononcés avec émotion y toutes poussent des cris de joie; elles sautaient, elles pleuraient, elles riaient.. • elles se précipitent sur moi^ elles m'embrassent les pieds, les mains; j'ai cru qu'elles devenaient folles... elles jetaient leurs enfants dans mes bras. « Tiens, me disaient-elles, embrasse-les, nos chers enfants... ils te devront la vie aussi bien que leurs heureuses mères... oh! quel bonheur! demain... c'est demain. » Je leur dis de remercier Dieu , et Monseigneur qui avait tout fait. « Oh! que Dieu, Dieu soit mille fois béni! reprennont-cllc s , qu'il rende au bon baha.-^d'kbis Cà Tévêque) tout le] bien qu il nous fait. NousTaimous bien, babas- el-khis , ainsi que tous ses marabouts; nous vous plaçons tous sur noire tête, dans notre cœur. »

C'est la plus grande marque d'honneur et d'affection chez les Arabes que d être placé sur leur tcte et dans leur cœur. Ces pauvres fonnncs, si elles avaient pu inventer des mots pour exprimer leur joie et leur bonheur, elles l'eussent fait. J'avais pour inlerprèle , auprès de ces captives , la fameuse Jjcha^ autrefois Tépouse du célèbre ex-bey de Constantine, Achmet-Bey y et maintenant fervente chrétienne, du nom de Marie-Antoiiieite ; elle aussi avait été captive, elle comprenait tout le bonheur

de celles à qui elle annonçait rheureuse délivrance. Je m'occupais en même lemps avec elle et les sœurs de charilé , de Tachât des vetenienis pour ces femmes et leurs chcrs petits enfiinls; nous les leur distribuâmes en partie le soir même, et le resie le lendemain avant leur départ.

Je m'arrachai d'auprès des prisonnières pour courir dans la prison militaire annoncer cette même nouvelle aux hommes arabes prisonniers. Je Us trouvai couchés sur le carreau, chargés de fers. « Vousn^ètes plus prisonniers^ » leur dis-je d'une voix forte 5 aussitôt ils agitent leurs chaînes et me tendent les mains , et s'écrient en levant les yeux au ciel : {(ÀmniincliAllahj /lllah mélemek. » (Ainsi soit-il , puisque Dieu le veut, que Dieu te bénisse) , et ils voulurent m'embrasser les mains. Ils pleuraient et jo pleurais avec eux. Quelques femmes arabes, aussi prisonnières depuis longtemps, étaient dans une pièce voisine 5 elles ont compris qu'il s'agit de délivrance, elles grimpent et s'attachent fortement aux barreaux .de leur cachot, (c Et nous , et noiis! — Kt vous aussi, vous êtes délivrées. Demain, demain, nous partons ensemble pour vos moniagncs. » Elle^ lâchent les barreaux et retombent dans leui' cachot 5 elles ne purent pas me parler, seulement je les enirnJis sangloter.

Monseigneur voulut aussi habiller les prisonniers. Je leur achetai des burnous, que je If ur distribuai le lendemain wn instant avant le départ. Tous , hommes et femmes, etc. , devaient se lendre le lendemain, à sept heures du malin, dans la vaste cour de la Ci.sbah^ qu'on appelait autrefois la cour des Ga-

zelles, c'était le jardin du sérail du dey d'Alger, Personne, comme vous pouvez le penser, ne manqua au rendez vous. Cependant deux Algériennes, du nombre dos prisonnières , la mère et la fille mariée , qui avait elle-même un petit enfant, ne voulurent pas s'en retourner avec les autres ; elles avaient été emmenées par les Hadjoules depuis quelques années, et elles étaient restées malgré elles dans leurs montagnes.

La fille avait été reconnue , d'une manière singulière , par son père , gendarme maure au service de la France. Cet homme avait été chargé de conduire toutes les prisonnières arabes en prison 5 Tune d'elles, qui tenait un jeune enfant dans les bras, faisait quelques difficultés; le gendarme^ en se débattant avec elle pour la faire entrer , lui arrache son voile, et il reconnaît sa fille , et la fille se jette dans les bras de son père , en lui demandant en grâce de ne plus se séparer de lui. La mère vint sur ces entrefaites et ne voulut plus quitter son mari. . . On ne les força pas à suivre les autres , comme vous le pensez bien.

Monseigneur avait fait louer douze grandes voitures pour les femmes et leurs enfants; elles y montent joyeuses et étonnées; elles n'avaient jamais vu de voitures. Les hommes devaient suivre à pied. La voiture de Monseigneur allait en avant, et nous voilà partis avec une toute petite escorte. C'était le lundi des Rogations. En nous voyant ainsi avancer à la suite les uns des autres , sur la grande route , sous le fort de l'Empereur, nous disions : « Voilà pourtant une singulière procession des Rogations!., en a-t-il jamais existé une semblable?... » et nous

avancions toujours en récitant , avec Monseigneur dans sa voiture, les litanies des saints et les autres prières de TÉglise pour ce jour-là.

Je ne vous dis pas si notre voyage fut heureux. ... pouvait-il ne pas l'être!.,.

Nous n'allâmes ce jour-là que jusqu'à Bouffarik , à sept lieues d'Alger} nous n'y arrivâmes qu'à cinq heures du soir à cause de l'escorte qui se fit un peu désirer à Déli^Ibrahim.

Là Monseigneur acquit la triste certitude d'un bruit fâcheux qu'il avait entendu murmurer à notre passage à Douera : c'est que l'armée française venait de s'emparer de la lïouche'MouzaîajV endroit même où devait se faire, le lendemain , l'échange des prisonniers. Monseigneur fut stupéfait de cette nouvelle, qui compromettait sa belle mission et qui laissait la plus déchirante incertitude sur le sort de nos pauvres prisonniers. Nous craignions que les Arabes^ qui auraient pu se croire trahis par cette brusque attaque des Français dans le lieu même où devait se faire l'échange, se fussent portés à quelque représaille , et n'eussent tué nos pauvres prisonniers. Une vive fusillade, que le commandant supérieur du camp de Bouffarik avait entendue de ce côté-là chez les Arabes, augmentait encore nos angoisses. Monseigneur en était malade. Nous tînmes conseil, et nous résolûmes qu'un des Arabes qui était venu nous chercher à Alger ^ partirait sur-le-cbamp pour porter une lettre au khalifat, qu'il devait chercher , car il ne savait pas où il était alors. Dans cette lettre. Monseigneur témoignait au khalifat toute la peine qu'il avait eue d'appren-

dre , à son arrivée à Rouffarik , la brusque occupation de la Houche-Mouzaïa par les Français ; qu'il avait lieu d'attendre que rien de ce qui était convenu ne serait dérangé, d'après la prière qu'il en avait faite au général Baraguay d'IIilliers par une lettre qu'il lui avait écrite d'Alger. Il lui disait encore qu'il avait avec lui , à Bouffarik , tous les prisonniers arabes , et qu'il priait le khalifat de vouloir bien tenir toujours à cet échange , et qu'ils avaient maintenant à s'entendre de nouveau sur le temps et le lieu où il devrait se faire.

Le lendemain 18^ à une heure après midi, deux autres Arabes apportaient la réponse du khalifat. Cette réponse, un peu acerbe, reprochait aux Français presque leur cruauté d'avoir empêché cet acte d'humanité , qui devait les intéresser , les toucher si fort; qu'il ne pouvait pas s'expliquer leur conduite. •• qu'il consentait pourtant à reprendre, pour cet échange, des négociations qu'il croyait rompues.

Monseigneur , sans perdre de temps , voulut bien me charger d'aller traiter de vive voix cette importante affaire avec le khalifat 5 il me fit accompagner . par MM. Berbruger, de Franclieu, et par l'interprète M. Toustain-Dumanoir 5 ce sont les mômes qui avaient déjà montré tant de dévouement et d habileté pour entamer d'abord, avec M. Tabbé Gstaller, les premières négociations de cet échange.

Les deux Arabes, qui avaient apporté la réponse du khalifat, nous servirent de guides ; en un clin d'œil nous eûmes franchi nos lignes et nous arrivâmes sur le terrain de nos ennemis. Nous avancions en

silence à travers une belle plaine émaillée de fleurs et couverte d'herbes qui dépassaient la hauteur d'un homme à cheval , le cœur en proie à mille conjectures sinistres.

Un essaim d'abeilles, que les Arabes nous montrèrent sur les bords du sentier, nous tira un instant de nos tristes rêveries. Cet essaim s'était abattu et fixé sur une jeune branche d'olivier qu'il faisait incliner jusqu'à terre 5 j'en tirai un heureux présage pour notre mission... Au même moment, et pendant que Monseigneur disait la messe à Bouffarik , un essaim d'abeilles entra dans l'église et vint s'abattre et se fixer paisiblement auprès de l'autel. En approchant de Sidy-Klifat , marabout, ou petit tombeau vénéré des Arabes, l'un de nos conducteurs fredonna un petit air du pays , espèce de mot d'ordre , pour avertir les siens qui étaient sans doute cachés en cet endroit de nous laisser passer. Une heure après, nous étions arrêtés par un fort détachement de cavaliers arabes , armés de lances , de fusils et de yatagans; l'un d'eux sort des rangs , il était porteur de deux lettres pour Monseigneur, l'une de M. Massot, et l'autre du khalifat; celle de M. Massot quejedécachetai était ainsi conçue : «Sidy Mouhamed-bcn-Allal (le khalifat) est avec nous à quelques lieues de Blidah; il me charge de vous prier 5 Monseigneur , de vous rendre à la Houche-Bihak , parce que les prisonniers sont horriblement fatigués par la marche rétrograde de ce matin. Le cavalier Mohamet-Ahmet connaît cet endroit ; nous espérons en vous, Monseigneur^ car la matinée, qui devait être si belle, a été bien horrible!!! Que Dieu vous

rende tout le bien que vous nous faites. Je vous prie d'agréer tous mes sentiments de profonde gratitude. — Massot. — Ce 1 8 mai , à une heure. »

La lettre du khaiifat^ que l'interprète me lut, contenait à peu près les mêmes choses. Il était quatre heures , et le messager avait grande hâte. Nous nous lançons au galop à la suite de notre nouveau conducteur et des autres cavaliers 5 une heure après , nous étions à la Chifa^ que nous traversâmes sur nos chevaux. Nous parcourons ensuite pendant une demi-heure de belles prairies, d'agréables oasisj nous trouvâmes un petit douar ^ ou plutôt quelques gour-i/,y^ où nousaperçûmes quelques femmes couvertesde haillons qui sortaient pour nous voir passer, d'un œil assez indifférent; enfin à cinq heures trois quarts, nous voyons de forts groupes de cavaliers se presser autour de nous auprès du fameux bois des Karesas. Je crus apercevoir de loin un chapeau français. Mon cœur battait bien fort. Un instant après , nous étions arrêtés par une troupe de cavaliers la lance en arrêt. Celui qui les commandait nous dit assez poliment d'attendre là en silence quelques instants, qu'on allait prévenir de notre arrivée le khalifat qui n'était pas loin. Un morne silence régnait autour de nous 5 nous nous regardions d'un air étonné, et pourtant tranquille et résigné. Nous cherchions des yeux nos pauvres captifs 5 nous les vîmes de loin assis sur l'herbe dans l'attitude de l'accablement. Ces pauvres gens ne savaient pas encore que nous étions là. Ce silence, ce mouvement inaccoutumé de cavaliers autour d'eux les étonnaient; ils nous dirent plus tard qu'ils s'attendaient alors à être fusillés. Enfin, on

vint nous dire que le khalifat nous attendait , que nous pouvions avancer... Nous traversâmes encore des rangs pressés de cavaliers armés jusqu'aux dents ; ils avaient mis pied à terre , et ils nous regardaient passer d'un air fier 5 mais nos yeux comme notre cœur étaient fixés sur nos pauvres prisonniers... Ils nous aperçoivent enfin comme nous arrivions à cinquante pas d'eux... ils se lèvent comme un seul homme, ils nous tendent les bras 5 toutes leurs têtes s'inclinent, ils pleurent... ils ne pouvaient pas nous parler, on le leur avait défendu.

Pour nous, nous arrêtons machinalement nos chevaux, et nous ravalions nos larmes... Les Arabes eux-mêmes semblaient partager notre émotion , et j'en vis plusieurs qui s'essuyaient les yeux. — Nous approchions du khalifat; il était accroupi sur rherbe , sous un saule-pleureur , auprès d'un ruisseau sans nom qui le séparait encore de nous. Ses conseillers, son hhodja (secrétaire) , et les principaux chefs des tribus, tous en burnous noirs, signe de leur grandeur (Abd el-Kader porte, dit-on , un burnous noir) , étaient rangés en demicercle auprès de lui. A quelques pas de là, plus de six cents cavaliers , la lance en main et le fusil en bandoulière , se tenant debout devant leurs chevaux , formaient autour de nous une formidable couronne. Nous traversâmes le ruisseau à cheval, nous mimes pied à terre, et l'interprète, suivi du khodja^ nous fit avancer auprès du khalifat. Il ne se leva pas ; il nous salua de la main , et nous fit signe de nous asseoir à ses côtés. Ce premier abord fut froid et pourtant solennel. Après les compliments d'u-

sage^ le khalifat nous reprocha d'une manière presque acerbe la conduite des soldats français a son égard et à l'égard des prisonniers français, leurs compatriotes. Il voyait là de la cruauté , il ne parla pourtant pas de trahison ; mais il s'étonnait et était indigné que des Français eussent refoulé des Arabes qui leur amenaient leurs prisonniers. . . Dans ce moment, tout parut déconcerté.... Mais , après des explications assez vives de part et d'autre, le khalifat demeura convaincu que Monseigneur n'était point responsable de ce qui leur paraissait si repréhcnsi»ble : que sa mission était une mission toute de charité, toute pacifique, absolument en dehors de la question de la guerre et des opérations de l'armée. Après avoir consulté son conseil, il voulut bien consentir à reprendre les négociations de l'échange. Une discussion assez embarrassante pour nous s'éleva alors sur le nombre et la qualité des prisonniers arabes que nous lui rendions. Comme il nous remettait tous ceux qui étaient en son pouvoir en ce moment, il exigeait que tous les Arabes réputés prisonniers et qui étaient restés écroués dans la prison d'Alger y lui fussent rendus; il tenait surtout à avoir un certain Ali-Ben-Dahman, un de leurs cheiks. Nous répondîmes que notre départ ayant été si précipité , Monseigneur n'avait pas pu recueillir tous les prisonniers arabes détenus à Alger , mais qu'il ferait son possible pour lui renvoyer à , son retour tous ceux qui ne seraient pas détenus pour crimes ou délits^ ou passibles des lois fran-^ çaises) que nous prenions cet engagement au nom de Monseigneur, qui le confirmerait lui-même.

L'échange fut alors convenu ; mais en quel lieu el comment se fera-t-il ? Sur la première question , le khalifat dit qu'il désirait que rechange se fit à Oued-rAIley, à quatre lieues de Bouiïarik; et, sur la seconde, il voulait que Monseigneur lui-même lui amenât les prisonniers arabes sans escorte aucune. Je répondis d^abord, sans lui laisser apercevoir rextrêmc imprudence qu'il y aurait eu de livrer ainsi Monseigneur entre leurs mains, que Monseigneur était un peu malade de tout ce qui s'était passé depuis le malin à Tégard des prisonniers; que cela , avec sa dignité d'évêque, ne lui permettait d'aller qu'en voilure , et qu'il était impossible de se rendre en voiture à Oued-rAlley, à cause de la difficulté des chemins tout à fait impraticables; ensuite, que nous avions aussi amené en voiture leurs femmes, dont quelques-unes étaient blessées grièvement; que presque toutes aussi avaient avec elles des enfants en bas âge; qu'il y aurait une espèce de barbarie de les forcer à faire cette route à pied. Cette dernière raison parut loucher le khalifat, et il consentit à ce que rechange se fit près de BoufParik , mais hors la portée du canon du camp; de plus il fut stipulé qu'il ne paraîtrait pendant l'échange aucun soldat français sur les fossés ou à l'en tour du

camp; qu'on ferait dire au commandant supérieur de Blidah de ne faire aucune démonstration militaire, s'il apercevait les cavaliers arabes dans la plaine; enfin que moi et mes trois corupagnons resterions ses otages jusqu'après l'échange; nous acceptâmes avec joie toutes les conditions, et nous convînmes que l'échange se ferait le lendemain à midi.

dans le lieu désigné et que lui-même y conduirait les prisonniers français j sans escorle. Nous lui proposâmes d écrire à Monseigneur ce que nous venions de conclure, et de lui faire porter norre lettre de suite par un messager sûr qu'il choisirait lui-même. Il nous répondit en souriaut: «Mais je n'en Tois pas de plus sur que vous-même. Vous repanirez de suile, et il me suflii de voire pnrole pour être assuré que demain v.,us reviendrez vous constituer mes prisonniers. » — Celte eoufiunce nous Halle autant qu'elle l'honore, lui répondis-je, nous parlons donc, puisipie (u le veux , et demain malin à huit heures nous serons entre tes ma'ns. Nous allons en passant, si tu le permets, consoler nos pauvres prisonniers en leur apprenant ta gracieuse décision. — Je suis heureux, reprit-il, de rendre la liberté à vos Français 5 je rends moi-même de grandes actions de grâces an bahas-el-kbis (Monseigneur), de ce qu'il me rend aussi nos pauvres Arabes. Le jour de demain sera un des plus beaux de ma vie. »

Nos cœ.irs ne se cositenaient plus de joie, et nous nous levâmes pour aller la r.*pandre au milieu de nos chers captifs , qui étaient à trois eenls pas de là , et qui , pendant toute cette conférence, qui dura plus d'une heure, élaient dans une anxiété difficile à décrire dans ratlente de ce qu'on aurait décidé sur leur sort. Lvikhalifat me dit de rcsler auprès de lui , qu'il avait quelque chose d*î pirliculier'à me dire. Mes heureux compagnons allèrent donc sans moi anaoncer à nos pauvres prisonniers leur délivrance.

Je n'entrerai pas dans les détails de cet entretien

intime que j'eus avec le khalifat : c'était Tépanchenient de deux cœurs étonnés et heureux de s'entendre et de pouvoir se le dire sans contrainte aucune. Ce moment, et il dura plus d'une demiheure^ fut sans contredit un des plus heureux de ma vie. Qu^il me suilise de vous dire que nous parlions de notre sainte religion !.... H interrompit un instant cet entrelien pour me parler des malheurs de la guerre; il fit approcher son khodjuj et lui dit de m'amen<;r quelques notables de sa province que la guerre avait rendus bien malheureux : a Que de larmes, que de sang répandus! me dit-il. Vois, (et il me montrait un cheik qui tenait un jeune enfant dans ses bras) , il pleure. Tu m'as dit que sa femme est retenue blessée à Alger 5 oh! prometsmoi , promets-lui de prier le babas- el-kbis de nous la rendre. Vois son enfant, il ne peut pas se passer de sa mère. » Je lui promis que Monseigneur la lui ferait rendre, et j'ajoutai que Monseigneur et nous tous , ministres de paix , nous déplorions plus que lui les malheurs de la guerre. Le voyant si bien disposé , je lui dis que s'il voulait faire plaisir à Monseigneur et à nous tous, il devrait nous permettre d'emmener cette nuit un de nos prisonniers avec nous , en échauge du jeune officier de réguliers d'Abd-el-Kader que Monseigneur nous avait chargés de lui ramener. Il sourit à ma demande, et me dit : « Je vois bien que tu veux que je te donne M. Massotj eh bien! il partira à l'instant avec toi^ et je lui fais en même temps cadeau d'un beau cheval pour qu'il puisse arriver plus vite. » Je le remerciai. Je ne me possédais pas de joie, et; oubliant les

convenances, je me lève d'auprès de lui, et je crie de toutes mes forces, en me tournant vers nos prisonniers : «M. Massotest libre à Tinstant! le bey vient de me permettre de l'emmener cette nuit avec nous. » Ce fut alors une explosion de joie^ aussitôt comprimée par le respect que tous portaient au bey. Je pris alors congé de lui. Il prit ma main , qu'il pressa sur son cœur, et me dit ; « A revoir, demain, que Dieu t'accompagne! » Je lui répondis : (( Que Dieu te bénisse ! » Et me voilà parti.

Je cours vers nos chers prisonniers, que je n'avais encore vus que de loin. Tous se mirent à pleurer en me voyant, et s'é|)uisaient en remerciements pour Monseigneur, qu'ils appelaient leur saint Vincent de Paulc, leur seul libérateur. La nuit tombait; il fallut nous quitter, nous arracher' d'auprès d'eux : « Courage, leur dis-je, mes bons* amis; remerciez Dieu, qui a tout conduit à une si' heureuse fin. C'est la dernière nuit de votre capti*vite... Vous en avez tant passé de mauvaises, de» cruelles... Celle-ci sera bonne. Demain, demain* nous venons prendre pour quelques instants voire place, et vous serez délivres. — A demain donc, » répétèrent- ils tous avec joie en nous voyant partir.

Nous restâmes près d'un quart d'heure à che-« vaucher dans les bois sans nous dire mot, tant nious étions émus de tout ce qui venait de se passer. Deux cavaliers arabes nous accompagnaient; -nos chevaux volaient à travers les broussailles, sautant les fossés au milieu des ténèbres; je ne sais pas' comment nous ne nous sommes pas rompu le cou et nous n'avons pas cassé les jambes ée Ms xke^

vaux. La nuit était sombre et orageuse; nous ne nous voyions les uns et les autres qu'à la lueur de quelques éclairs ^ et nous nous appelions de temps en temps pour ne pas trop nous séparer.

Arrivés dans nos lignes ^ prés des fossés de BouFfarik, nous craignions le danger d'être fusillés par nos soldats sentinelles, qui^ en entendant approcher des cavaliers au milieu de la nuit, auraient pu facilement croire à une attaque de leur camp par les Arabes. Nous défendîmes aux Arabes qui étaient avec nous de parler, et nous, nous parlions français aussi haut que nous pouvions pour qu'on pût nous connaître. Enfin nous arrivâmes à la porte du camp, qu'on nous ouvrit après le qui vwe et la réponse d'usage. Nous reprenons notre course à travers ce qu'on appelle la grande ville, mais qui serait bien mieux nommée les vastes champs de Bouflarik. Nous voilà à la porte de la maison où Monseigneur était logé avec M. Dogret , mon confrère j le curé de Boulfarik et deux aulres ecclésiastiques que Monseigneur avait amenés avec lui. Tous dormaient d'un profond sommeil; l'évéque seul, pasteur vigilant et inquiet sur le sort de ses brebis captives et de ceux qu'il avait envoyés à leur délivrance, veillait et priait.

Je frappe à coups redoublés : « Ouvrez, c'est nous, nous amenons un captif, M. Massot.... et demain, demain nous irons chercher les autres.... tous, tous vous seront rendus. » Voilà ce que j'avais déjà crié dans l'excès de ma joie à Monseigneur, qui avait paru à sa fenêtre... Son émotion, sa joie lui permirent à peine de nous répondre. Les ecclé-

siastiqueSy éveillés par le vacarme que nous faisions à la porte , se lèvent et s'habillent à la hâte. La porte s'ouvre' : M. Massot se précipite et saute au cou du curé de BoulTarik , qu'il a pris pour son libérateur , Mgr l'évéque d'Alger. Celui-ci se tenait derrière la porte pour cacher son émotion; mais M. Massot voit briller sur la poitrine de l'évéque la croix pastorale : il se Jette dans ses bras; il ne peut parler y il pleure; ses larmes se confondent avec celles du bon pasteur, du tendre père qui le presse sur son cœur. Nous pleurions , puis nous parlions tous à la fois. Enfin, après avoir expliqué à Monseigneur les conditions de l'échange^ qu'il ratifia et accepta toutes d'un grand cœury après avoir pris un peu de nourriture (nous n'avions pas mangé depuis vingt-quatre heures), nous nous laissâmes aller à un court mais bien délicieux repos. Nous devions repartir le lendemain malin pour nous rendre chez les Arabes , comme heureux otages pour la délivrance de nos captifs.

Le beau jour est arrivé. Avec quel bonheur nous franchissons nos lignes et nous volons sur la terre ennemie I accompagnés de nos deux Arabes de la veille. Déjà nous avions fait deux lieues, lorsqu'un gros détachement de cavaliers arabes nous arrêta pour parlementer; on nous dit que le khalifat s'était mis en marche avec les prisonniers et qu'il s'approchait. Quelques instants après , nous vimes encore un grand nombre de cavaliers venir à nous au galop dans loules les directions , cl le khalifat et nos prisonniers ne paraissaient pas encore. Nous comm n.'ions a nous inquiéter, lorsque nousaperçum^

au k>ifi un nuage de poussière : « Le khalifatt » murmuraient lout bas nos sauvages Arabes. Ils sie rangent en bataille, nous font placer au milieu d'eux y et attendent y dans le plus profond silence , l'arrivée de leur seigneur et maître. Nous le voyons bientôt s'avancer fièrement à la tète de six cents cavaliers ; il était entouré , comme la veille , des grands de sa nation en burnous noir ; quant à lui , il avait un burnous blanc ^ il était précédé d'un chaous ou bourreau y qui brandissait dans sa main un énorme yatagan; nos pauvres captifs venaient après , escortés par cette cavalerie : Tun d'eux, vieillard et malade , qui n'avait pas pu marcher, était porté, couché dans un drap , par quatre de ses compagnons de captivité. Déjà ils nous ont aperçus; ils avaient la p^mission de nous parler; ils nous entourent, et pensent que nous allons les suivre. Mai9 quand ils surent que nous devions rester en otages pour eux, ils nous dirent, dans un premier mouvement, qu^ils veulent rester avec nous, qu'ils ne veulent pas de leur liberté au prix de la nôtre et peut-être de notre vie. Nous les rassurons en riant , et nous :leur disons de partir tranquilles; qu aussitôt l'échange fait, nous serions aussi, nous, remis en liberté; que nous en avions pour garant la parole 'du khalifat et la joie secrète que nous éprouvions, ils parlent en nous disant : (( Â revoir bientôt! » 'Un de nous, c'était Tinterprète, M, Toustain, est <^argé par le khalifat d'aller à Bouffarik pour amener Monseigneur au lieu du rendez- vous, où le khalifat se rendait lui-même avec une faible escorte , ians armes. Déjà nos prisonniers sont loin de nous^

ils s'approchent du lieu où la main d'un père, d'un évoque doit briser leurs fers. Pour nous, entourés d'une troupe innombrable de farouches Arabes, nous craignîmes u»n moment de devenir leur proie. C était lorsqu'ils entendirent le canon français qui mitraillait les leurs au col Mouzaïa, dont nous n'étions pas très-éloignés. Ils tressaillirent alors sur leurs chevaux, et lançaient sur nous des regards d'indignation. Et nous, descendus à terre, nous attendions, tranquilles et calmes, l'issue des évé^ nements. Je m'agenouillai pour prier, puis je récitai mon bréviaire; tous me regardaient avec respect et gardèrent un religieux silence tout le temps que duiérent mes prières.

Pendant que nous attendions ainsi le moment où on viendrait nous délivrer, un chef arabe s'approcha de nous et nous dit : (( Par où vous en irez- vous? par Test ou par l'ouest (l'est était le côté des Français) ? — - Par Test , lui répondimes-nous. — Si nous le voulons, ajouta-l-il d'un ton malin. — Et c'est justement pour cela que nous t'avons répondu que nous nous en irons par Test , parce que nous savons que vous le voulez. » Cette confiance , cette assurance de notre part le flatta; il nous dit alors : « Oui , certainement , vous vous en irez par Test. » Trois heures s'étaient déjà écoulées, et nous ignorions si l'échange avait eu lieu et si on nous rendrait bientôt notre liberté , lorsqu'on vit arriver uo cavalier nègre, couvert de sueur et de poussière, qui venait me dire de la part du khalifat^ son maître, de monter à cheval et de le suivre sur-le-champ. Mes deux compagnons furent un peu peines de me voir

séparé d'eux ; je leur dis que s'il m*é(ait possible je reviendrais bientôt les rejoindre^ et me voilà parti au galop avec mon guide, sans savoir où il me condiiisail. Nous iraversâroes rapidement la plaine, à travers de nombreux groupes de cavaliers, dont quelques-uns avaient des hinet'es d'ap; roche pour observer si les Français ne feraient pas quelques mouvements dans les camps de Bouffai ik^ de Coléah et de Blidali. Enfin , après avoir couru pendant plus dune heure, j'aperçus de loin, à peu prés à une lieue en avant de Bouffarik , la voiture de Monseigneur arrêtée, et quelques Arabes qui l'entouraient avec le khalifal. Je vis alors qu'on me conduisait au lieu de la conférence. J arrive 5 je ne pus me défendre d'un sentiment de crainte en voyant ainsi Monseigneur accompagné seulement de l'abbé Dogret et de son cocher, le fidèle Antoine, tout à fait à la merci des Arabes.

Pourlant la parole du khalifat et l'air de dignité et de calme que je remarquai sur le visage de Monseigneur me rassuraient un peu. Le khalifat me salua fi»rc gracieusement, et me dit d'aller chercher les prisonniers arabes, qui étaient tous restés à Bouffaiik, et de les amenrr le plus promplement possible sur ce lieu, que Monseigneur appela le Champ (le liéticdiction j et qu'on pourrait aussi appeler le Champ de la l)êlii>rance des Captifs. Je ne vous dirai | as ce qui se passa entre Tévêque et le kbalifat pendant (ilus de deux heures (|ue dura leur conférence. Monseigneur a pris soin d'en instruire le public dans i.ne lettre touehante qu'il écrivit sous linspiralion du moment, et qu'il a en-

voyée au journal VlJnwers; vous l'avez lue , sans doute ^ et vous avez dû remarquer surtout la première entrevue de ces deux personnages , étonnés de se trouver là réunis poiu* accomplir le plus grand acte d humanité. Ces deux mains qui se tiennent longtemps serrées , et ces paroles de Tévêque, prononcées avec une si sainte émotion :

« L'union de nos deux mains est le signe de Tunion de nos âmes dans cet acte solennel que nous allons accomplir. » Puis, lorsqu'ils déploraient ensemble les malheurs de la guerre , Monseigneur prenant sa croix pastorale dans ses mains, et disant au chef arabe : w Je voudrais placer cette croix , signe de salut, entre le yatagan et Tépée^ comme un lien de paix entre les deux nations. » Pendant ce temps-là je volai vers Bouflarik, et je ramenai bientôt avec moi les prisonniers arabes. Les hommes marchaicut joyeusement en lête, puis venaient les voitures chargées des femmes et des enfants; après quelques retards causés par les diflicnhés des chemins, nous arrivons enfin. Le khalifat é(ait monté dans la voiture de Monseigneur; les |)risonniers français étaient rangés auprès sur deux rangs» Cet instant, où tous les prisonniers des deux côtés éiaient réunis avec Monseigneur et son clergé, sans défense aucune, eut quelque chose de grave et d'imposant : la moindre démonstration militaire dans les camps français , le moindre caprice du khalifat, nous perdait tous; car nous étions tous, en ce moment suprême, à la merci des Arabes; on enlendit même l'un d'entre eux qui disait à un auire : f^ Si , dan« ce moment , nous emmenions avec nous

la voiture et tout ce qu'il y a dedans , la paix serait bientôt faite; mais.... » Mais Dieu était là^ il avait adouci les cœurs de nos farouches ennemis , il les avait inclinés devant le ministre d'une religion touti^ de charité et de paix... Et Marie ^ ce puissant secours des chrétiens , cette douce consolatrice des affligés^ veillait sur nous ; nos anges gardiens nous protégeaient. ... Aussi étions- nous tous calmes et tranquilles; nous pensions à pane aux dangers auxquels nous étions exposés.

Mon cher ami, je ne peux plus continuer ma lettre; le khalifat vient d'écrire à Monseigneur qu'il vient de prévenir Abd-el-Kader de notre prochaine arrivée auprès de lui, et de la mission dont nous sommes chargés, c'est-à-dire d'aller lui demander la délivrance des prisonniers français qui restent encore en son pouvoir. Je pars demain ; priez et faites prier pour cette importante mission, dont Monseigneur a bien voulu me charger. Je ne sais pas où j'irai ni quand je reviendrai; je pars seul avec un interprète et un domestique arabe. Je porle aussi à Abd-el-Kader les présents de Monseigneur. Aussitôt que je le pourrai , je vous enverrai la suite de mon journal.

Voti-e tout dévoué ami ,

SUCHET^ vie. gén.

ms ne pouvoir mieux terminer ce volume

' . Suclict , que par l'extrait d'une lettre

M. l'abbé Morcau , supérieur-général

Croix et des frères de Saint- Joseph,

.s de cette congrégation , supérieur du

rr de Mustapha en Algérie (l).

(i) La maison de N. D. Sainte -Croix -lès -le -Mans, fondée par M» Tabbé Moreau, renferme trois établissements bien distincts : les prêtres auxiliaires, les frères de Saint-Joseph et le pensionnat de Notre-Dame.

Le a8 avril 1840, trois frères sont partis de Sainte-Croix pour aller en Algérie, à la demande réitérée de Mgr Dupuch, et sur les instances pressantes de M. l'ahbé Sucliet , son grand-vicaire , qui s'était rendu au Mans pour s'entendre avec M. le supérieur général.

Le 3 mai suivant, M. l'abbé Le Boucher partit aussi pour être leur directeur; il fut bientôt suivi de deux autres prêtres de la même congrégation, qui emmenèrent avec eux quatre nouveaux frères.

Un de ces prêtres , M. l'abbé Gaudebourg , est maintenant curé de Blidah. Il a avec lui un frère qui remplit les fonctions d instituteur primaire. Un autre frère doit ouvrir également une école primaire à Bêne. Deux autres doivent être chargés de rétablissement des orphelins.

Les autres frères sont employés comme surveillants et maîtres d'étude, dans le petit séminaire de Mustapha, dirigé par MM. Leboucher et Drouelle.

Ces prêtres et ces frères , qui déjà sont répandus dans plusieurs diocèses , ont opéré partout le plus grand bien , et l'Algérie ne peut tarder à éprouver les effets de leur zèle si dévoué et de leur admirable désintéressement.

Il est bien à souhaiter que cette congrégation naissante trouve dans la charité des fidèles les ressources nécessaires pour hâter son développenent.

Arrwée à Alger.

Le soir, sur les 6 heures , un cri part : Terre ! terre! C'étaient les côles d'Afrique, mais aperçues au loin, dans Test d'Alger^ c'était le mont Atlas. A 8 heures, on aperçut la lumière du fanal d'Alger^ et Ton hissa une lanterne à la grande vergue. A minuit , un coup de canon , parti de notre bord^ appelait un pilote côiier, pour nous faire entrer dans le port d'Alger. Nous étions arrivés au terme de notre course et de nos fatigues!....

La vue d* Alger, prise de la rade, présente absolument Taspect d'une immense carrière de pierres d'une blancheur éclatante; cela vient de ce que, deux fois par an^ les habitants font blanchir, à la chaux, l'extérieur de leurs maisons; vous n'apercevez que muraiQes qui s'élèvent en amphithéâtre, depuis la grève jusques à la Casbah , ancien palais du dey , servant aujourd'hui de caserne; point de fenêtres, mais seulement quelques étroites ouvertures ; les maisons arabes n'en ont pas d'autres à l'extérieur.

Local du petit séminaire de S. -Augustin. — Chapelle.

Dans la plaine située à Test d'Alger, au pied des collines du Sahel, qui le limitent au sud, tandis que la mer rcncadre au nord , il existe une vasie maison, hni'e par Mustapha, fds du dey

(l'Alger qui précéda Hussein , que la France détrôna: c'est ce palais qui a donné aux environs le nom de Musfapha-Pacha (on prononce Mouslapha), qui est aujourd'hui érigée en commune. La maison occupée par le petit séminaire, selon la coutume des maisons arabes, ne laisse rien voir au dehors que d'étroites ouvertures , semblables à celles d'un pigeonnier, excepté la porte qui donne entrée sur la terrasse. En entrant , vous vous trouvez dans une cour pavée en car* reaux à six pans, comme nos chambres d'Europe} tout autour règne une galerie , dont les arcs se terminent en ogive peu allongée 5 les extrémités de chaque arc reposent sur de maigres colonnes de pierres octaèdres, depuis la base jusques au tiers de la hauteur, et torses , jusques au chapiteau. Cette galerie est bonne pour les temps pluvieux} en entrant, on trouve la cuisine; au fond, est le réfectoire; à droite, une salle de réception et un petit boudoir, surmonté d'une coupole à jour: il contient un petit autel circulaire surmonté d'une vierge de bois , jadis dorée. A gauche , est l'entrée d'un corridor qui donne accès dans un dortoir et à la chambre où je trace ces lignes^ ainsi qu'à la sacristie, par où l'on pénètre dans une espèce de boyau , large de six pieds et long de vingt à trente : c'est la chapelle du petit séminaire , et Téglise paroissiale de Mustapha-Pacha, où l'on

exerce toutes les fonctions curiales , à Texception des mariages^ qui se font à la cathédrale* Vous pensez bien que nous sommes un peu foulés dans une chapelle si petite^ quand nous y sommes réunis au nombre de 48 personnes. Le corridor dont nous venons de parler est le débouché d'un escalier pavé en faïence , dont chaque degré a 9 pouces de haut; il conduit aune salle ornée de colonnes torses , qui soutiennent une galerie , sur les côtés de laquelle les chambres de M. Le Boucher, de M* D rouelle, et deux autres, qui servent de dortoir, ont leur porte d'entrée et leurs fenêtres ; les chambres sont pavées et tapissées, à la hauteur de quatre pieds du plancher, en carreaux de faïence , peints de diverses couleurs. En général , les chambres arabes n'ont en largeur que le tiers de leur longueur; elles sont très-étroites. Toutes les portes sont en plein cintre^ et décorées d'arabesques trèsdélicatement sculptées dans une pierre dure qui en forme les jambages. . . De la chambre de M. Le Boucher, on entre sur une terrasse qui s'éteûd sur toute la galerie que nous avons vue dans la cour d'entrée; ces terrasses sont décorées d'énormes vases, très-élégants, en pierre blanche, d'où pendent des festons de plantes grasses. Si l'on monte jusques au haut de l'escalier, on arrive sur une autre terrasse , qui couvre les chambres. A cette hauteur, on jouit d'un coup d'œil ravissant.

Habitants de V Algérie. — Costumes. — Ai^ilisse^ ment des Juifs. — Femmes ; leur costume. — Inaction des indigènes et coutumes religieuses.

On distingue , par leurs mœurs et leur costume, les Maures, les Coulouglis nés de Turcs (qui ont fui, lors de Toccupation française), de Bédouins ou Arabes, de Cabaïles ou Kabyles, de Juifs et de Nègres, Tous sont musulmans , excepté les Juifs et les Nègres : la plupart de ces derniers sont idolâtres. Les Maures sont de superbes hommes, au teint légèrement basané, comme celui de nos paysans : ce sont les descendants de ceux qui furent chassés d'Espagne , en 1 492 5 ils habitent les villes , ainsi que les Coulouglis et les Juifs. Les Kabyles sont les anciens Numides ^ ils habitent les montagnes , où ils se creusent des huttes; leur teint est très-fortement bronzé ; les Arabes ou Bédouins habitent la plaine j ce sont des voleurs... Le costume ordinaire des hommes est un large pantalon de toile , à la mamelouck , qui descend à mi-jambes ; les jambes sont nues ; les Kabyles et les Arabes vont ordinairement nu-pieds ; ces derniers ont les bras et les épaules nus ^ sauf une espèce de gilet. Les Maures et les Juifs ont une veste ^ toujours les premiers

sont enveloppés de leur burnous ou manteau de laine ^ ordinairement blanc; les Arabes le portent le plus souvent sur leurs épaules ; les Juifs ne se font pas une loi de le porter sans cesse avec eux 5 il est rare d'en voir aux Kabyles; en revanche, eux et les Arabes sont souvent enveloppés d'un manteau à capuchon , qui leur donne tout l'air de moines ; le turban est la coiffure ordinaire , c'est une calotte entourée d'une pièce en mousseline. Ordinairement ceux qui ne sont pas mariés ne portent qu'une simple calotte grecque... Les Juifs, qui sont fort nombreux, portent tous la barbe longue; avant la conquête, ils ne pouvaient porter de turban ou de burnous qu'il ne fut de couleur noire ou bleue. Aujourd'hui, ils continuent à porter ce costume, pour éviter les attaques des Maures , qui sont indignés du droit qu'ils ont aujourd'hui de se servir de cannes et d'aller à cheval , quoiqu'ils usent rarement de ce privilège ; j'ai été témoin d'une scène qui me prouve qne les musulmans , même les enfants , se font un plaisir de les molester. Les Nègres, tant ceux qui sont nés dans le pays, et qu'on reconnait à leurs grosses lèvres et à leurs cheveux crépus, sans parler de leur teint de charbonniers, que ceux qui ont été vendus, comme esclaves, sont méprisés ; mais les Juifs sont foulés aiix pieds , et l'enfant d'Israël a Tiostinct de son hu-

miliation. Jamais vous ne trouverez de personne plus cauteleuse , plus cérémonieuse dans ses paroles , des gens faisant plus de courbettes ; j'en juge par notre professeur d^arabe, qui est un Juif d'Alger , nommé Daninos ; c'est bien l'être le plus bassement servile que j*aie rencontré de ma vie : pour saluer^ il baisse la tète presque jusque à ses genoux. Le Juif n'ose se hasarder seul un peu loin dans la campagne ; dans ce cas , il fera deux fois plus de chemin qu'il faut pour rentrer à Alger ^ s'il craint de rencontrer des musulmans ; ils le battraient... Les femmes ont un pantalon de calicot blanc, boulFant , qui leur descend jusque sur la cheville du pied ; elles s'enveloppent d'un long voile qui , de leur tête , au-dessus de laquelle il s'élève en pointe ^ descend jusques aux talons ; de plus , les Mauresques ne sortent jamais sans avoir un morceau de mousseline qui leur enveloppe toute la figure , à Texception des yeux ; les autres ne sont pas si scrupuleuses , et marchent , le visage découvert y comme nos Françaises. •• Les Arabes y les Kabyles et les Nègres sont d'une malpropreté dégoûtante, et exhalent une odeur nauséabonde* Dernièrement, je me suis trouvé seul ici , pendant cinq minutes, dnns un appartement, au milieu dun?, dizaine di» portefaix «irabes et nègres : avant leur diîjmi r , tout était déjà infecté , quoique les fenêtres fussent ouvertes.

Vous voy^ partout les indigènes^ nonchalamment assis sur leurs talons ou sur leurs boutiques ^ sans prendre d'autre exercice que celui qu'eiige la poursuite des puces et de la vermine qui 1^ dévorent ; ils restent dans cet état d'inaction des journées entières. \jàfare nienie est donc quelque chose de bien attrayant L*. Dans un sentier qui longe les murs du petit séminaire , et qui, évidemment , est une voie romaine > encore toute pavée ^ que j ai suivie très-loin dans la montagne, est uli bassin plein d'eau : les dévots musublians ne man^ quent pas , en passant, de s'y laver la figure > les |)ieds et les mains , pour obéir au précqHe du Coran ^ l'iman de chaque mosquée ne manque pai^ d'annoncer, à certaines heures, l'heore de la prière , du haut de son minaret^ et, dans oéirtatnes occasions , il arbore le drapeau blanc de la prière. Les musulmans n'ont pas de sacrifice : le vendredi >est leur jour de dimanche ^ le repos leur est pres^ t>rit ce jour-là ^ leur tenue ^ dans leurs musquées, lei^ij, honte aux chrétiens : je tacherai d'en Watler une.; en y entrant , il faut ôter ses sK>uliers^ à t^ause des tapis qui recouvrent ie pavé. Us ont plusieurs mosquées à Alger, uiie> dont le duc de Nemours a posé la première pierre ; une antre, sur la place du Gouvernement , en face de la cathé» drale^ elle a été bâtie sur le bord de la mer, par un E^gnol captif , qui , outre la rotonde, y a

ajouté deux bas-eètës, qui Corment une croix ^;recqae : on dit qu'il a payé de sa télé cette har<diesse... Les dérots musulmans, en général , s'abs* tiennent de Tin , et ne boivent que de l'eau , que les riches parfument. On ma aunré que les Jui£i offrent des sacrifices sang^nts à Alger. Cela me parait difficile à concilier Arec la défiwse du Peutateuque ; tous les mercredis ^ les femmes juives vont sur le bord de la mer ippeler à grands cris le Messie ; la solennité de leur sabbat commence le vendredi soir et finît le samedi à la même heure : ils tohserrent avec une exaciilude toute pharisaï'foe. Le grand rabbin à^ Constantioe invita Mo»- ^gœur à présider leur aasemUée religieuse <; Monseigneur; (brt «mbarrasié , soit pour refuser^ mik pour aocepler cette inTètaiion , a exc«sa sur la ttéoesské de faire les prépara4ifs de son départ. Los Arabes 9 dont Tapparition aiabita «sur une^ooiliae Totsine de Mustapha y jeta r^pouvaote, sont ailés placer leurs tentes âiUeuurs : ce sont eux que nos Messieurs allèrent visiier ^ H dont Monseigneur faabiUe lea enfiinl^.

Mœurs.

Les indigènes de TA^gérie sont doux , Jbospijb^ lîers:; ja«aais ils ne ^^at en kur ia«^gMe, inaia i'^m ai «irtiendu jurai^ «n iarl bon fraaoaîs. Ils scAt

tréft-patienls tt Ins-sobres : trois ou quatre figues de Barbai 1^3 les nounissent pendant un jour; ils prennent beaucoup de café, car il en croit dans le pays , et il n y est pas cher , non plus que le sucre, qui se vend soixante-cinq centimes la livre; le tabac ne coûte que soixante- quinze centimes la livre, et on le dit excellent»

Langage.

La langue arabe est une langue enfantine , où les mots suivent Tordre logique des idées , et subissent ti^-peu d'inversions; malgré cela, elle est extrêmement riche, par la faculté dont elle jouit d'exprimer une dizaine de nuances j au moyen de quelques lettres dont on foi t précéder le verbe ; elle a des sons fort gutturaux , et d'autres formés dans Festomac seul , et intraduisibles en lettres françaises. Lorsque j'entendis pour la première fois , le samedi de notre arrivée , chanter eu arabe les litanies de la sainte Vierge , traduites par saint Liguori (qui savait fort bien Tarabe, et qui a traduit tout un livre de prières, imprimé à la Propagande^ et dont on se sert ici) , je jugeai par la multitude des a qui entrent dans presque tous les mots , que cette langue devait n'être que molle et voluptueuse; on m'a assuré, au contraire, qu'elle est tros-e^tpressive f même pour \£è aaiiiments le^

plat violents de la haine. Quand on sait Tarabe^ on comprend Thébreu sans pmne; Tallure de cet deux langues est la même , ainsi que la longueur des mots. Souvent j*entends chanter les Arabes qui passent sous nos murs ; ils ont peu de chaiH sons, mVt-on dit; ils s'en dédommagent ea chantant leurs pensées et tout ce qui les firappe^ comme : Que Dieu est grand !.. La pluie tombe !«•' n £3iit bien chaud !•• Le nom de Dieu (Allah) M trouve fréquemment sur leurs lèvres : j'irai tous voir si Dieu le veut ; lorsque votre père (qu'Allah le conserve !) etc.; mais ce nom est prononcé avee un profond sentiment religieux^ et j'ai dit plus haut qu'ils n'ont dans leur langue aucun mot injurieux à la Divinité.

Fwres et entretient

Depuis la guerre sainte déclarée à la France p par Albert-le-Cadet , comme disent les soldat» , ou 1 abbé Cadart , comme dit le frère André , qui demanda un jour très-sérieusement si cet abbé était dans les ordres lorsqu'il se défroqua ; depuis ce temfift , dis-je, les vivres ont quadruplé de prix, à Alger , parce que les Arabes de Tinlérieur ne viennent {4us approvisionner les marchés. Toules les provisions se tirent de France^ d'Italie et d'Es-^^ pagne; l'huile à manger (tout s'apprête à l'huile)

linC nrdittaîramcsl dlfalie ; le frMMil ^ les hariecH i h groiie Tiande de boodicrie TieniieDl de VHnùÇfT. hn bonifii viemieDt de Blmboo; kt Tins TieDfient do midi de là France , ainsi que la Merre. A Aîger, la lirre de bœnf coûte 1 fr. lOc} liors d* Alg;er , die ne coule que 60 centimei. 11 n'y a point de droits réonis pour les boissons : le vin, tons frais bits, coûte 44 à 48 (r. la pièce ; il eu éSt bien pen qni ne soit fiilsifié et malsain par éonséqoent. L'ean oocasionneiait qudqne dëran** gement i crax qni n> sont pas fints, s'ils la Ihf* talent pnre, quoiqu'elle soit excellente; on la met Mf les taUes dans des espèces de Tases à deux anses en grès, qui Tiennent de Tunis, et qu'cm nomme gargoutelles : ce sont les Traies amphores des Romains; Teau s'y conserve très-fraiche ; quand on la verse ^ elle sort par des petits trous semblables , mais plus grands , à ceux des arrosoirs, oe qui la rafraîchit encore , par Fair qui s*y mêle. Les fimits même sont trésH^hers à Alger. Les oranges le sont presque autant qu'en France; quMid, i cause du gros temps , les Mahonnais ne pourront pins nous venir , cet hiver , la viande augmentera encore de prix , car rexpédition que Ton va fiure dn côté d'Oran se bornera à occuper Mascara et deux m trois antres points : les Arabes de rintérieur ne viendront pas pour cela à nos marchés. Monseigneur vent qiie nous avions des centaines de

poules pour en manger les produits ; un œuf coûte 15 à 20 centimes, une poule vaut 3 et h francs. G)mme Ta écrit le frère André, le pain ainsi que tout oe qui concerne les effets d'habillement, le drap, la toile, etc., sont au même prix qu'en France ; mais le prix de la main d'œuvre y est quatre et cinq fois plus élevé : la façon d'une sou^ tane a coûté 35 francs à M. Drouelie^ avec le drap , elle revient à 95 francs ^ la journée d'un Hiaçon le paie d francs , et pourtant Ton bâiit de tous côtés \ mais les loyers sont horriblement chers à Alger.

Maladies.

Le soir , il tombe une sorte de rosée , appelée serein ; de 6 heures du soir au lever du soleil , si Ion va à Tair , la tête nue , il se jette sur les yeux des humeurs acres, qui occasionnent une inflammation très-douloureuse, dont on est guéri au bout de trois jours. La maUdie à la mode est 1^ 4iarrhée ; si elle refuse dç céder aui^ remèdes qu'on emploie, ce qui arrive souvent, elle conduit au tombeau. II. y a encore une autre affection, qui est une vraie maladie , c'est une lassitude généralo qui met hors d'état de rien faire : à peina si l'on a. la courage de se remuer; c'est pendant les mois de juin, juillet. et août qu'on l'éprouve.

HISTOIRE d' ALGER.

Histoire politique. — Gowemement d Alger.

Avant la conquête , les Arabes ne connaissaient pas les voitures : tous leurs transports se font encore à dos d'âne ^ il n'y avait donc pas de chemins , proprement dits , mais seulement des sentiers fort étroits; or, on voit des routes de 18 à 20 pieds de large , et toutes pavées de larges pierres : évidemment , on les doit aux Romains ; comme plusieurs se dirigent du côté d'Alger, on en conclut qu'Alger existait sous la domination romaine ; il est à peu près hors de doute , maintenant, qu'Alger e3t l'ancienne Icosium ; le pape la nomme Julia Cœ^ sarea , dans la bulle d'érection de l'évêché , mais des inscriptions trouvées à Cherchell , à t20 lieues d'ici , établissent d'une manière certaine que Cherchell oa Sersel est l'ancienne Julia Cœsarea. Quelque temps avant J.-C, le pays d'Alger faisait partie delà Numidie; sousr Claude, la province d'Alger^ proprement dite , forma la Mauritanie Césarienne ; avant ce temps , elle a à nous présenter Syphax , Massinissa , Juba, Jugurtha^ Bocchus. En 427, invasion des Vandales, sous Genséric; 553, Bé-' lisaire anéantit l'empire des Vandales ; 663^ invasion des Arabes; 1515 , Alger pris par les Espa-

gnols qui établissent roi d'Alger , Eutëmi , prince arabe ; 1516^ Espagnols chassés par Aroudji , dit Barberousse V^ , fameux pirate^ qui assassine Eutémi , et se fait proclamer roi ; 1 51 7 , expédition de Charles-Quint : Barberousse périt en com-» battant , entre Tlemcen , où il résidait , et Alger , où il Toulait fuir. Khayr-Eddin (Ghérédin) ou Barberousse II ^ frère du précédent , se soumet à la Porte ottomane , qui le nomme roi d'Alger et amiral de la flotte turque. Ses successeurs ont porté le titre de dey , sous la protection du grandseigneur. 1 541 , expédition et débarquement de Charles-Quint : une tempête anéantit la flotte presque entière.- Alger bombardé par les Français , en 1668 , 82 et 885 par les Danois, en 1770 et 72 ; par les Espagnols , en 1 783 et 84 ; par les Anglais, en 1816. Le gouverneur général est absolu à Alger ; ce n'est que par les journaux de France que nous savons ce qui se passe à Alger même. Le Moniteur algérien ne contient jamais aucune autre nouvelle que celle du mouvement des troupes et les annonces ; les comptes-rendus des expé* ditions d'Afrique viennent à notre connaissance par la voie de France. Si vous invoquez la loi, contre une mesure du gouverneur , ou pour faire une chose qui ne lui plait pas , on vous répond que l'on est. ici sous le régime militaire , qui mo-* difie les lois à son gré. • • Le roi avait fait mander au

marëchal , et la reiae lui en avait écrit de sa main^ de faire accomi^goer Tarmée par un aumôaier i lors de la dernière expédition. Monseigneur avaîl désigné M. G*Stater, secrétaire de révéché; to maréchal a dit que c^était Inutile , et il n'y a point eu d*aumônier. L'intérêt légal est, à Alger^de 1 3 0|0 pour tout le monde.

Description d Alger. --^ Population.

J'ai déjà dit un mot de la ?ille basse d'Alger» ou ville européenne , où la circulation est aussi active que dans Paris ^ à l'exception des voitures, qu'on ne trouve qu'en dehors des portes Bain* Âzoun et Bab-el-Oued. La place du Gouvernement, à côté de la cathédrale, est revêtue d'un ciment qui a la solidité de la pierre; au-dessous, existent des magasins; la place de Chartres est pe« tite, mais entourée de superbes maisons euro-* péennes; il y a des galeries et des passages aussi beaux qu'à Paris : 1^ galerie d'Orléans contient de magnifiques bazars , occupés par des Juifs. Expliquez , si vous pouvez ^ pourquoi , dans la construction des édifices publics, le Gouvernement fait' placer des croissi^nts avec profusion., et les fait même surmonter de cet emblème musulman. La ville haute , ou ville maure ^ consiste en petites

ruelles où | le plus souvent ^ trois hommes auraient peine à passer de front : ces rues sont tortueuses et sombres ; celles qui mènent à la Casbah soiit impraticables à la -cavalerie, qui doit, pour y arriver^ £iire le tour de la ville. Vous ne Toye^, dans les murs , d'autres ouvertures que quelques trous, et des portes très -basses, qu'on ne peut franchir qu'en se courbant à moitié ; mais , der»* rière ces murs , existent des cours et des bâtiments revêtus de marbre» Au-dessus du rez-de-chaussée| le premier étage s'avance en ressaut, de chaque côté de la rue, soutenu par d'ignobles triques appuyées dans le mur, en forme de râtelier; audessus de votre tète , vous n'apercevez pas le ciel large de plus d'un pied : cette disposition des maisons empêche le soleil de faire pénétrer ses rayons et sa chaleur dans ces rues ; ce sont là les ruea bourgeoises : les rues marchandes ont un peu plus d'air, car l'on étoufferait au milieu du parfum des fruits de toute espèce étalés sur les boutiques; aucune rue n'est assez large pour laisser passtr une Toiture. Du haut dn plateau où est assis l'im^ mense fort de la Casbah, l'horizon est magnifique,. Au milieu de cette caserne^ s'élève un minaret sur-^ monté de la croix, qui domine ainsi tout Alger; c'est une chapelle, où l'on dit la messe Le dimanche. La garnison d'Alger assiste le dimanche, à midi^ à une messe qui se célèbre à la cathédrale : c'est ]»

rendez-vous de toutes les femmes dont les mœurs sont plus que suspectes. La population d'Alger se compose d'environ 40^000 personnes, dont 14,000 Européens ; la population musulmane n'est formée que des anciens pirates d'Alger ; en 1 830 , toutes les familles honnêtes quittèrent Alger : aussi, la population indigène ne compte^ en général, que des gens de sac et de corde : les Juifs sont misé^ râbles , pour la plupart; on en compte 4 à 5,000. Les meilleurs catholiques sont les Maltais.

Cathédrale^

La cathédrale d'Alger est une ancienne mosquée: figurez -TOUS une rotonde grande comme l'Assomption, à Paris j au milieu^ est une grande coupole, entourée de cinq à six autres plus petites. Le jour n'y vient que par d'étroites ouver* tures : elle est beaucoup trop petite, mais on va l'augmenter d*un tiers ; les deux portes qui y donnent entrée sont sans apparence , et il faut savoir qu'elles y conduisent^ pour s'y présenter. Il y a le grand autel , en bois , assez propre , sous une petite coupole ; derrière, sont de magnifiques orgues, non pour le buffet, mais pour la bonté; on y voit aussi de beaux tableaux. Dû côté de l'évangile est un petit autel, le seul avec celui du

chapitre; il est dédié à Marie, et les musulmans y viennent faire brûler des cierges. Le pavé et les colonnes sont en marbre; du haut des voûtes^ pendent encore de longues chaînes qui , autrefois , supportaient des lampes. Tout autour régnent des tribunes, qui peuvent contenir autant de monde que le plein-pied de Tédifice. Vis-à-vis du grand autel est une ancienne fontaine, en marbre blanc, toute chargée de croissants : elle servait , chez les musulmans, aux purifications corporelles; main« tenant elle sert à la purification de Tâme : elle sert de fonts baptismaux* ... Il n'y a pas de chœur, néanmoins Toffice se fait avec une pompe magnifique , comme on me Ta assuré. Au bas de la ca*thédrale se trouvent cinq cloches , en parfaite harmonie , envoyées par le ministre de la guerre. Le maréchal gouverneur s'est opposé à ce qu'elles fussent montées sur la terrasse de la cathédrale. Fendant Tabsence de Monseigneur, M. Daidou , curé de la cathédrale^ qui avait à sa disposition deux autres cloches, a fait hisser la plus petite dans sa cour, et s* est mis à lui foire sonner VJngelus; au bout de quelque temps , sans dire mot , il a fait monter la plus grosse sur la terrasse de la cathédrale, où elle sonne aujourd'hui. M. Daidou esl un homme de dévouement, qui donne tout aux pauvres^ et qui reste sans le sou^ quoique sa cure puisse lui ra[^rter 40,000 francs par an, au dire du

sc c réUi ir e de TëTèché ; il reçoit les semonces sans s'^en émouvoir , et n'en Ta pas moins son train ; f5*est, dit le secrétaire de révêché , Thomme unique qni convienne à ce poste, dans la position oà H est%

En sortant de la cathédrale^ vous voyez tmè udsèrable porte carrée , fort basse : montez un pe*h escalier, «t vous vous trouvez au nrilîeu d'une cotir |>avèc en martre Manc , entourée de cobnnes torses, en marbre blanc, soutenant une galerie supérieare; vous êtes dans le palais éprscopal. Vous montez un escalier en marbre blanc, revêtu de diiaïque coté de <Arreaux de Fàienoe , et vous arrivez dans une délicieuse galerie qui donne entrée îi des' appartements supabes. Le salon de réception est d^une richesse tout tnientale^ seulement, ks coussins , qui seuls servent aux Levantins , okit été remplacés par des chaises et des (àuteuib. lie lambris est charmant; au-dessus de la tapîs- «irtrie, en faïence peinte, sont des boiseries dont l6s panneaux sont tout chargés de dorures. Les lUtres ]|liéc^ ne sont pas moins afdmîrables : c tme ancienne maison arabe.

Chapelle épiscôpale. *-« ffippone^

ï/éréché â Une cbftitfiante chapelle, où Voh s'eiLiasie devant des dentelles d« sculpture , qui surpassent > en délicfttesse , tout ce que j'ai vu dé plus vanté à Pbris, à Chartres; Gaen^ Orléans fk ailleurs : il est vrai que loutes ces jolies ara)>es« qoes à jour sont creusée dans le pUtre , et f af ^ liste les en feit sortir avec Taide d'un simple couteau. A Gonstantine, on fait Un autel de ^a Vierge, qu'un Maure sculpte de la sorte : il coûtera 1500 francs. ••• Ces détails de sculpture se retrouvent également dans la plupart des appar« tements du palais épiscopal... L'autel et le tabern«cle de k diapel4e Sont en marbre blanc ; devant le iMrcbepied "de V^vHiA est Inerasitée, dans le pavé> tEmemosaïqn^ 4e denx pieds sur vingt ponces, qoi n'a d'antre mérite que cehri d'être ventie des raines d'Bippone. En entrant dans cette dMipeRei vous aperoeveiE^ sous une arcade, la s^tue colos^ sale de la MtinSe Vierge , coulée en btont^ a Lyon , et offerte, en cadeau, à Monseigweur. Mmsi^H gneur y.fera aussi faire une statue de saint Augustin , qu'il érigera , sur une colonne , à Hippone , à côté des ruines de l'aqtieduc que ce grand évêque fit construire pendant le siège des Vandales j la chapelle^ qu'on élève à côté^ est trop petite pour

recevoir ce monument j c'est une rotonde de quinze pieds de diamètre seulement j elle va bientôt être achevée ^ et sera consacrée le 4 mai prochain , fête de sainte Monique : Monseigneur se propose de conduire tout le petit séminaire à cette cérémonie , à laquelle sept évéques français ont promis d'assister.. . C'est sur ces ruines, en [dein air^ et le jour même de Saint- Augustin ^ 28 août, que Monseigneur a donné la tonsure à un de nos théologiens, et le sous* diaconat au pro- secrétaire de l'ëvêché, M, QuéteL

Constantine*

M. Drouelle doit écrire une relation de son voyage à Constantine , à la suite de Monseigneur : c'est une ville entièrement arabe , où se trouvent 5 à 600 Européens^ outre la garnison. Ainsi que le rapporte M. Suchçt, il est bien évident, aux yeux de M. Drouelle , que^ à Constantine, il y a un mouvement très-prononcé vers le catholicisme , parmi les indigènes.

^m/ii^^

STATISTIQUE RELIGIEUSE DE l' ALGERIE,

Alger ^ histoire religieuse.

Dès le temps de saint Vincent de Paul ^ et jus-» que Ters 1818 ^ les Lazaristes eurent toujours quelques-uns des leurs à Alger, pour prendre soin des esclaves chrétiens ; on les respectait , et ils faisaient même la procession de la Féle-Dieu , dans rintérieur du bagne. A leur départ, il ne resta, à Alger, qu'un prêtrp espagnol, le Père Gervais, attaché depuis quarante ans au consulat d'Espagne; il est encore à Alger... A l'époque de la conquête , je ne sais trop comment le service religieux fut organisé; il y eut quelque temps un vicaire apostolique , et bien des misères. Lorsqu'il fut question d'ériger un siège épiscopal à Alger, on parla de le confier à la congrégation de Saint-Lazare , qui eût fourni des sujets pour tous les emplois, et, certes, c'eût été un avantage immense; mais ou recula devant la peur de l'esprit de congrégation. Enfin, le 1*' janvier 1839, Mgr Antoine-Adolphe Dupuch arriva de Rome, où il avait été sacré, et fut intronisé le 5 du même mois. Il parait que, depuis so^ arrivée. Monseigneur a eu bien des misères et des tribulations ; aujourd'hui les difliculiés sont peu sérieuses, il n'y a plus d opposition nulle part.

Clergé cCJIger. — - Clergé de TJIgérie^

Le clergé d'Alger est composé d'une dizaine de prêtres, dont un grtnd-vicaire titulaire (M. Dii|pret, ex««uré de Notre4)ame de Yerdelais » diocèse da Bordeaux, et fondateur du collège de ToAileniie); MM. Monterai y ancien curé de la cathédrale, et Pellclan^ avec M. Suchet, TÎcaire^énéral Ikhemk raire, menant la vie de missionnaire dans la province de Constanlinc : ces trois messieurs composent le chapitre de la cathédrale de Saint*Philippe. M.. Daî* dou est curé de la cathédrale (il n'y a d'tnainovir bie que les chanoines titulaires), avec un vicaire, auquel on va donner un Sfoond prêtre de Malte, pour évangéliser les Maltais , qui waH au noaihre de (rois mille à Alger ^ parlant une eapéee d'arahe. M. G'Stalter, secrétaire de Tévéché^ jeuoe prêtre de beaucoup de talents^ est notre ami j ex-*vîeairede la cathédrale de Strasbourg^ où il a'e^t fait une rêpuH talion par ses sermons français et aUe^aaiida > c'eat \m qui évangélise les Allemands et le& Frwçais. M« Boyer , chapelaiade Vhôpital mililaire du VlKjf. <it grand ch^mtre de la cathédrale \ il vient d'en arj^ii^et un autre, M. Flé^ dAuûens^^ fameux cban(f;«, %%s* bénédictin de Solèm^es, q^ui s^ra prêtre sacristain^ le reste se compose d'&pagndS; de Mahonnais^»*!

nécessaires à cause du grand nombre de pcrsotines de ces nations.... Monseigneur ft des titres pour Mostaganem , Gherchell , et deux ou (rois autres lieux \ mais il n*a point d'autres sujets^ Les autrss placés pourrues de prêtres sont : Oran , Ou il y a un vicaire ^ Constantine, Bône et PliilippeTille, qui ont besoin d'un vicaire^ Bougie > Douffarioki Debly-Ibi^ahinié Monseigneur vient de demaudar quatre nouveaux titres de prêtres auxiliaires^ dont deux pour Alger.... Voici Temptoi qu'il a fait dfs quarante cinq mille fr. , qu'il a reçus d« la Propagation de la foi : il en a donné vtnj^t cinq mille pMr FëgUse qu on bâtit à Bône , quinze mille pour celle de Pbilippeville ^ cinq mille pour celle de IknilTariek.

Petit séminaire de Saint- Augustin. Sa fonda^ tioti. — Nombre et patrie des élèves. -^^ Classée.

Il y a deux ans, Seî;t à huit en&nls^ fe^ M presbytère d'Algw y y formaient une maoécaMeiie« Au mois de septembre 1839^ airira M. Hmm» lard , derc tonsuré du àiocê$e de Bnwrtm ; M. Daidoo^ aujourd'hui curé de h cathédrale^ avak quitté la cure de la Calle ^ ancien eomfUmr franeaia: il est nommé iupérknr , et il Ta^ avee M. Siiidea et ks enfants^ occuper la mak'mm lier* naUe, ou noua s#«Dea eucurc* JIJ1« Le Bcindirr

et Drouelle étant arrivés, M. Daidou est nommé curé de la cathédrale, et remplacé par eux au petit séminaire des clercs de Saint- Augustin. A Tépoque des vacances, les élèves étaient au nombre de treize, je crois 5 aujourd'hui, ils sont vingt-deux^ tous nés de parents français , mais non pas tous en France; nous en avons deux nés à Bône : leur mère et leur aïeule sont d'Alep ; un est de Rio-Janeiro , au Brésil ; un de Calvi , en Corse ; un de rUe-Bourbon ; les autres sont de Brest , de Toulon, de Marseille.... L'an dernier, il y avait un Italien et un Maltais. M. Drouelle a sept enfants qui expliquent les églogues de Virgile 5 j'en ai autant qui commencent la syntaxe; trois autres en sont aux verbes : enfin , il y en a cinq qui sont au français, dont deux, les neveux de Monseigneur et de M. Dagret; deux autres petits-fils du général commandant de port de Philippeville , d'où Monseigneur les a amenés , ne savent pas encore lire. Il va nous venir de Constantlne deux Arabes, de treize à quatorze ans , petits-fils d'English- Bey , Anglais de nation , à ce qu'il parait ^ et qui a été bey^ leur père consent à ce qu'ils se fassent chrétiens s'ils veulent. Tous ces enfants se tiennent bien , mais ne manifestent pas de grands sentiments de piélé ; il y en a une dizaine qui ont treize à quinze ans; il en est même un de dix-sept ans. Tous en général appartiennent à de bonnes

familles; cependant^ jusqu'à ce jour^ ceux qui ont payé le plus n'ont donné que deux cents francs de pension ; sur les réclamations de M. Le Boucher, Monseigneur vient d'en élever le taux à quatre cents francs. Le maréchal Vallée a fixé à douze le nombre des clercs que Monseigneur peut élever, et c'est ici leur maison ; aux fêtes pontificales, ils vont aux offices de la cathédrale. Leur nombre a doublé sans aucune autorisation , mais il est évident que si Ton suscite des tracatf« séries à Monseigneur, ce qui est immanquable, il aura pour lui les ordonnances Feutrier: restera à fixer le nombre des élèves qui pourront être admis dans son petit séminaire. J'ai vu des parents qui ne veulent pas envoyer leurs enfants au collège, parce qu ils disent y entendre des discours qui leur font monter le rouge au front. Nous avons ici un jardinier et un cuisinier laïques.

Règlement journalier.

Voici le règlement journalier, le seul qui existe ici; ses détails sont laissés à l'arbitraire : cinq heures, lever; cinq heures un quart, prière; cinq heures et demie , messe ; six heures^ classe d'histoire et de géographie; sept heures, déjeuner, puis récréation; sept heures et demie, élude; huit heures et demie, classe de latin; dix heures,

itéorëation; ài% heupet uq quart ^ ^tude; onze heures trois qq^irls, dtaer^ puis récréation} une heure un quart 9 leeture spirituelle § une heure et demie 9 étude ^ deux heures , plasse d'arabe pre* feliée par le Juif Daninos ^ d'Alger^ trois heures et demie 1 fiaUatiQn et réoréation ^ trois heures trois quarti ^ étude ; quatre heures et demiq , classe de

hxini dnq heures trois quarts^ récréation; six

hmrfii étude) sept heures et demie, souper^ ppiépe e( pouqhef depuis le 1 ^^ octobre.

Théologiens.

Nous avons trois théologiens: M. Baulard^ de Beauvais 9 professeur d'histoire^ d^arithmétique^ de géographie, et vice ^professeur d'arabe j M« Boyer, de Fréjus , clere tonsuré , professeur de friinoais ; M. Tesfion, de N..., professeur def latinistes qui commencent. On parle de quelques autres qui demandent à.yeAÎr, Syi^ les ruines d'Hippone, Monseigneur et tous les prêtres qui s'y trouvaient

enl ligeé DD fXo^^i de lôui^riptîan adreaaé au ^«rgé fmn^ii^ pour VéreetîQA d'un grand sémi* paire à ^ip^ne ; )a leuner iption proposée eat de ^]j^ francft pj^y tôte , ^t Monaeigneur oaleula qu*il 3W«L à» q^çÀ hatir «eux aémin^ire , et lui aaturer me V^Và de i^OQQ IV«PQ«. La souaeripiiQn de qmm c^\\am% i^op^ée^ «ux p^Ua «x&mîiiaîrea m

faveur du nôtre, a produit à peu prés 2000 francs. Quatre ou cinq sujets, soldats et autres, se propo sent pour entrer à un noviciat de frères qui serait formé ici j c'est tout ce que j'en sais.

Noviciai des Frères. — • Succursale du petit

séminaire.

A un quart d'heure de marche du petit aémi^ naire, cit un^ chapelle nouvellement hénite, où Tun de nous va dire la messe tous les dimanches^ elle est située à Mustapha supérieur , sur le bord de la route; il n'y a absolument que le bois de l'autel; il y faut porter tout ce dont on a besoin, et cela pour huit ou dix personnes qui y viennent entendre là messe. Figurez-vous un long corridor \oûté, de deux cents pieds, sur dix de large, allant toujours montant jusque à l'autel, de manière que l'extrémité supérieure est à plus de quinze pieds au-dessus du niveau de l'âiitre bout; le tout couvert de deux pouces de poussière, parce que ce n'est pa* pavé; c'est là notre succursale! Ge bâtiment si hideux a été offert par M. N.,*, aBn de donner du prix à sa propriété ^ dont il fait partie.

Orphelins.

Les orphelins ^ improprement appelés de ce nom , car la plupart ont ou leur père ou leur mère^ sont au nombre de treize 5 il en est de l'âge de trois ans, et' d'autres qui en ont quatorze. N'ayant pas de pantalon de rechange , ils sont vêtus trèssalement les jours d'œuvrej entre eux et les pensiôfinaires il n'existe aucune communication ^ si ce n'est à la chapelle. Cet établissement date de Tarrivée de MM. Le Boucher et Drouelle^ deux des plus âgés font les lits du pensionnat.

Arrangement de local.

Le loyer de la maison (1 ) que nous occupons , expirant au 1" novembre, nous délogerons tous, pour aller occuper l'ancienne maison du consul de Danemark , que Monseigneur a achetée 40,000 francs pour les dames du Sacré-Cœur, qui préfèrent celle du général de Brossard. Le consulat de Danemark est situé à quelque distance d'ici ^ mais toujours en Mustapha. Cette maison est assise à mi-cote d'un des versants du Sahel , entre le camp de Mustapha et le fort de l'Empereur (Sultan-Kal-

(1) Ce loyer est de a^oo fr. par an.

Assi), au milieu d'un superbe massif de verdure. On n'en peut approcher avec des voitures qu'à la distance de trois à quatre portées de fusil , parce qu'il n'y a qu'un sentier qui n'a pas trois pieds de large ; et la pente est trés-raide. Mais une fois qu'on a gravi la côte , on se trouve dans un lieu enchanté , une véritable oasis ^ où régne la plus agréable fraîcheur. Les terres qui en dépendent sont très- vastes , et l'entourent; les jardins sont délicieux : partout serpentent des canaux d'eau d'une excellente qualité; des bosquets d'orangers et de lauriers roses en font un Éden. Il y a beaucoup d'appartements superbes ^ tous pavés et tapissés en faïence peinte j mais pas une pièce qui puisse contenir sept à huit lits de pensionnaires. Il est impossible, je crois, de jouir d'un horizon plus admirable : la mer^ à un tiers de lieue ; Alger, le camp , le fort de l'Empereur, le Sahel , le mas* sif de Mustapha; en haut existe une salle carrée pavée en marbre blanc où des colonnes torses en marbre blanc soutiennent une coupole en pierre par où tombe le jour ; ce serait superbe pour une chapelle, mais les chambres du premier étage ont leur entrée sur ce bel appartement. On ne sait encore où sera la chapelle. A un bout de cette vaste propriété est l'établissement destiné à recevoir les orphelins ; on le dit très-bien depuis que Monseigneur y a fait élever un étage : je ne l'ai pas vu.

Régime alimentaire.

Sous M. N y les enfants étaient nourris de

choux hachés en guise d'épinards ; depuis rarrivëe de MM. Le Boucher et Drouelle , le régime alimen'^ taire a été amélioré; au moins ils mangent leur content , en pain ^ sinon toujours en autre ehose. Les Européens ne vivent pas seulement de Tair du temps, comme les Bédouins, ils mangent beau* coup 5 l'appétit d'un enfant pourrait défier celui de cinq ou six Arabes. A cause de la cherté delà viande, trois livres par jour forment deux plats pour le diner et le souper de trente-cinq personnes, sans compter les deux garçons. Eh bien ! père C.,. , qu'en dite«vous ? Venez , venez à MusUpha apprendre à nourrir trente-sept personnes avec trois livres de viande par jour. Il faut , pour être vrai , ajouter que chacun en a pour sa part cinq à six petites bouchées à chaque repas. Le kit se vendant vingts cinq centimes la bouteille, le riz, les pommes de terre se mangent à Teau. Les autres plats sont abondants, aussi Tappétit se décharge-t-il sur eux. On a aussi une espèce de petit poisson de mer, ail museau si allongé, qu'il forme le tiers du corps, qui est long de quatre pouces; il se Tend qdinsie à vingt centimes la livre; ce poisson QSt bôti. Monseigneur a déclaré à M, Le Boudier qu'il

faut améliorer la carte, à caui» de raugftien<^ tation de la pension ; M. Le Boucher a dit que ni iei parents ni les enfants ne se plaignent plus; Monseigneur a dit qu'il foUait néanmoins Titre plus grassement. Les orphelins sont à la portion | tous les jours ils ont du macaroni , espèce de pàttt insipide^ mélangée d*un peu de fromage. Bref^ une journée ordinaire du petit séminaire de Sainte Augustin f en ne comptant pas le pain , peut fé^ venir à (rois francs. La boisson est la bière dA Bordeaux , fournie par le frère de Monseigneur. Monseigneur estime que la dépense annuelle est de cinq à six mille francs.

Sœurs de la Trinité^ à Otan.

Il y a quinie jours , trois sœurs Trinitaîres de la Merci , dont la maison-mère est à Valence , Sont arrivées ici : elles vont établir une école à Orati ; dans quelque temps j cinq autres de leurs sœurs les y rejoindront. Leur costume est remarquable , elles ont sur la poitrine une grande croix de drap rouge et bleu.

Sœurs de Saint-Joseph de V apparition.

Madame la baronne de Vialard a fondé en France une oofigrégation d^ sœur», dites de SaiM*

Joseph de T Apparition ; il y a trois à quatre ans ^ die a amené à Alger une grande partie de ces religieuses dont elle est fondatrice et supérieure , si bien qu'il en reste très-peu à la maison-mère^ qui est établie je ne sais où. La maison d'Alger compte vingt-cinq sujets ] c'est de ces dames dont parle M. Suchet arec tant d^éloge. Il a existé entre Monseigneur et madame de Yialard un malheureux conflit de juridiction : celle-ci avait d'abord refusé de reconnaître Monseigneur pour son supé« rieur^ et de faire faire un noviciat à ses sœurs comme Monseigneur l'exigeait , et comme le portent leurs constitutions. Depuis ^ un rapprochement s'est opéré : Madame de Yialard a fait ses soumissions à Monseigneur, qui est allé dire la messe dans leur chapelle ; elles n'ont pas d'aumônier. Leur costume est noir, avec un chapeau blanc. EUe^ dirigent , à Alger, une salle d'asile d'enfants des deux sexes. Les sœurs de Bone vont bien^ puisse la paix durer longtemps !

Jésuites.

Cinq Jésuites doivent venir en Algérie, et s'y partager en deux maisons dans les localités qu'ils choisiront ; le père-supérieur est attendu à chaque courrier, et l'on ne s'explique pas son retard, car ses quatre confrères sont à Marseille.

Dames du Sacré-Cœur.

Les daines du Sacré-Cœur, venant de Bordeaux, arriveront probablement aussitôt que le père jésuite aura reconnu les lieux ^ avec elles viendra Âïcha, cette tant fameuse femme d'Achmet-Bey, dernier bey de Constantine , qui s'est convertie. Monseigneur nous a offert la direction spirituelle de la future maison du Sacré-Cœur.

Hôpitaux.

Outre l'hospice civil que Ton construit à Alger, et qui sera magniGque, il y a aux environs deux hôpitaux militaires : celui du Dey , à une demi-lieue à l'ouest d'Alger, dans l'ancien jardin de plaisance où le dey et ses femmes passaient quelques mois de l'année, et celui qui est à côté du camp de Mustapha, et que nous desservons^ il faut dix minutes pour s'y rendre d'ici. L'hôpital est divisé en plusieurs cours , contenant des bâtiments en pierre, où les malades sont dans des salles de huit à dix lits chacune.

Administration des sacrements.

Les tracasseries suscitées à MM. Le Boucher et Drouelle ne se sont pas renouvelées : néanmoins

il faut procéder avec prudence , car la malignité a sans cesse les yeux ouverts. Pour confesser un malade^ il faut s'agenouiller à côté de sa coudiez C9tT il n'y a pas de chaise; ceux qut^ n'étant pts atfléSy veulent néanmoins se confesser^ sont obligés de se mettre an lit : cela fait sentir le beloin d'une chambre destinée à cet usage , mais il •sctsft innttle de la demander. Quand on porte le mal Viitîqoe (ce qui est extrêmement rare y car il faut en priver le» moribonds^ comme Ton prive^ en France , de la communion ceux qui vont être suppliciés), on se sert d'une petite custode plate , en argent , absolument semblable à une montre à double boîtier; on se la pend au cou et on la porte sur sa poitrine , mais entre la chemise et la soutane. Arrivé auprès du malade^ on se met au cou une petite étole sans surplis j et on le communie en cachette. L'extréme-onctîon s'administre sans étole y et Ton ne dit presque que la formule des onctions. Le nombre des maladies a diminué avec les chaleurs, et Ton ne regarde pas ordinairement comme en danger ceux qui n'ont pa» la (Harrhée.

F ''site à Monseigneur.

IVL Dtipudi a 43 ans : sa taille est moyenne , son embonpoint tFés-proaoneé.» U est brés^gvaxîîei>A et

Irés^fin , il a une imagination Traiment africaine ; c'est la poésie personnifiée ; c'est un vrai saint qui est toujours d'une amabilité presque trop recherchée , trop expansive, car son cœur est transpa* rent ; jamais il ne se plaint quand il souffre.

Jm pour le voyage du Mans à Alger.

Partez du Mans le soir (le prix dans rinlcrieur de la voiture est de 25 francs); le lendemain et au bout de vingt heures on est à Paris. Arrêtez de suite une place pour Lyon , qui coule 65 francs; il y a des voilures le soir et le matin; le trajet se fait en 54 heures, et vous arriverez à Lyon après midi ou après minuit ^ selon que vous êtes parti de Paris le soir ou le matin. A Lyon, prenez le bateau à vapeur pour Arles , dont Tes prix sont variés , selon qu'il y a ou non concurrence (M. Drouelle a payé 1 4 francs jusqu^à Avignon seulement), si vous pouvez, ou du moins pour Avignon; la distance de Lyon à Avignon est de plus de 60 lieues : celle de Lyon à Arles est de 90 lieues par eau 5 parti de Lyon à six heures du matin , vous arriverez le même jour à Arles à neuf heures du soir. A Arles, prenez le bateau à vapeur qui va à Marseille, par mer; l'heure de son départ dépend de son arrivée de

Marseille à* Arles; or^ cette dernière dépend de l'état de la mer. Du reste , par le bateau à vapeur ou par la voiture , le prix est le même ( 5 francs) ; la traversée dure cinq heures : ne craignez pas le mal de [mer. De Marseille à Toulon , allez par mer ou par terre , selon T heure des départs et le temps qui est à votre disposition : c'est le même prix (5 francs), et la même durée de voyage, huit heures. Notez bien que le bateau à vapeur ne ' part que le matin.

Nourriture.

Vous pouvez compter sur une dépense de cinq francs par jour pour votre nourriture ; vous paierez votre chambre un franc par jour. Tout se vendant au poids de l'argent sur le bateau à vapeur^ achetez un cabas y et mettez-y des saucissons de Lyon, des fruits, du fromage de Gruyère.

N'oubliez pas de faire provision de pastilles à la menthe, pour les longs jours que vous passez dans les voitures: elles rafraîchissent agréablement.

Bagages et portefaix.

Souvenez- vous que vous payez pour vos bagages l'excédant de 20 kilog. sur les grandes voituries, et

de 25 kilog. sur les Toitures ordinaires. Plus il t aura de changements de voiture, plus vous aurez à payer de portefaix. A Avignon, au débarcadère , un facchini se précipite sur chaque partie de vos bagages , et vous rançonne impitoyablement ; il faut souscrire à la demande de chacun : impossible de refuser la requête; vous n'avez pas le droit de transporter vous-même vos effets. Notez que les bateaux à vapeur ne reçoivent les effets que la veille du départ , au soir : ainsi , vous payez le transport de la voiture à votre hôtel , puis de là à un bateau à vapeur. Pour aller du bateau à terre , au port de Marseille , confiez- vous aux bateliers qui viennent vous prendre pour 1 franc (c'est le tarif), ils vous transporteront à la douane avec vos effets ; mais là , des coquins vous suceront le sang si vous n'y prenez garde; faites donc marché avec un seul , et ne soyez pas trop chiche. A Toulon, vous payez le transport de vos bagages à l'arsenal maritime, et vous ne devez pas les perdre de vue que vous ne les ayez vus déposés dans une embarcation par les forçats: vous donnerez quelques sous à la quête qu'ils font, lorsque vous monterez vous-même sur l'embarcation qui vous conduira à bord.

Dépense du Mans à Toulon.

Si vous pouvez aller par eau jusques à Arles, le trajet du Mans à Toulon , tout compris, pourra vous revenir à 1 60 francs ; il coûtera 220 francs environ, si vous prenez la voie de terre à Avignon ; en sus , vous paierez la surcharge de vos malles sur les voitures et sur les bateaux.

De Toulon à Alger.

Aux premières places, c'est-à-dire avec une couchette dans une cabine, vous paierez 165 fr. pour la traversée de Toulon à Alger sans compter la nourriture; vous pouvez prendre la nourriture de Tétat-major, ou vous faire servir sur le pont à la carte (25 centimes un petit verre d'eaude-vie, 20 centimes un verre d'eau sucrée , 40 centimes une petite grappe de raisin , 50 centimes un bouillon , 50 centimes un bol de thé , 75 centimes un bol de chocolat). Si vous êtes obligé de coucher sur le pont , achetez sur le port marchand à Toulon, un matelas rempli des feuilles de la tige du maïs ; il vous coûtera 6 Ir., votre place coûtera 75 francs sans la nourriture.

AVIS POUR LE RETOUR d'aLGER EN FRANCE.

Douane.

Vous pouvez emporter une demi-livre de tabac d'Afrique , sans rien payer à la douane.

Quarantaine à Toulon.

Souvenez-vous que, lors de voire débarquement^ vous entrerez au lazaret de Toulon, pour y faire une quarantaine de six jours. Le jour d'entrée compte pour un , à quelque heure avancée que vous y soyez entré, pourvu que vous y entriez 5 on vous laissera passer en libre pratique , dès le matin du sixième jour, après que vous aurez été bien et dûment soumis à des fumigations. Il est entendu qu'on paie sa chambre et sa nourriture , ainsi que son domestique.

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