XIV. SEMAINE
Du Jeudy vingt-sixième Aoust 1666.
A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
Ah I petit conteur de Fleurettes , Je sçais vos pratiques secrettes ; Quelqu'un vous surprit , l'autre jour, Dans le petit Parc de Vincenne , ; Et vous y vit parler d'amour
Avec les Filles de la Reyne.
Vous estes donc de cette humeur, Et de vous il faut qu'on se garde ?
Je vous asseure , Monseigneur,
B C portent simplement XIII. Semaine.
aog *63* — Du 26. Aoust 1666 (Subugmt). 210
10 Que désormais j'y prendray garde
Et que ,"si l'intrigue me nuit ,
Vous me verrez taire beau bruit.
Voyez-les toutefois , s'il vous en prend envie :
De l'humeur dont je les connois , 15 Vous les pourriez tenir au plus secret du Bois
Que j'en serois sans jalousie •
Et , de l'air dont ces Objets dous
Vivent toujours parmy le monde ,
Il n'est rien qui ne me réponde 20 De leur sagesse avecque vous.
Hé bien , que dit-on du grand Homme Qui depuis trois mois est allé Faire son Ambassade à Rome?
De quel air en a-t'on parlé , 25 Depuis quelques jours , dans Vincennes ?
Il ne perd pas dans Home entièrement ses peines » Car, tandis qu'à loisir je ne sçay pas quels maux Exercent sur le Pape un pouvoir tyrannique Et reculent du Duc l'Audience publique , 30 II visite du moins Messieurs les Cardinaux.
On ne rendit jamais plus pompeuse visite : Outre plus de trente Estafiers , On compte , sous deux Escuters f Vingt quatre Pages à sa Suitte.
35 Vous verrez , Prince , assurément
Que la fâcheuse maladie De qui la fine perfidie Promettait d'accabler le Pape incessamment , Par respect qu'elle aura pour un grand Roy de France , 40 Et pour le bien du Monde aussi ,
Pourra cesser enfin de l'affliger ainsi , Afin qu'au Duc de Chaulne il donne l'Audience.
Sçavez-vous que quand , l'autre jour, Je vous dis que de Broille entroit dans l'alliance 45 Du Premier Président de France ,
Et que cela plaisoit tout à fait à la Cour, Ce Premier Président severe S'en fit un sujet de colère ?
Il est , dit-on , de cette humeur :
50 II ne peut souffrir qu'on le loue ;
Mais , deussé-je augmenter la vermeille couleur Qui ne sied pas mal à sa joue , Ou son mente finira Ou j'en feray l'Eloge autant qu'il me plaira. 55 Nostre condition , Prince , seroit étrange ,
22 A deux mois. I 49 B C cet
25 A Depuis huit jours dedans. I
ait i63. — Du 26. Aoust 1666 (Subugny). au
Aussi bien à vous comme i moy, Si la Fille du Ciel & le Fils d'un grand Roy Ne pouvoient à leur gré donner une louange ,
Et si nous ne pouvions parler 60 Sans que Ton nous vint controller.
Pour voir avec regret que son Nom se publie ,
Que craint le premier Président?
Il n'a rien fait que de prudent :
Il met une fille accomplie 65 Entre les bras vaillans d'un sage Cavalier,
Dont le courage est singulier, Et qu'un jour le Baston de General d'Armée ,
Que son Père touchoit du doit Quand fl mourut , couvert de sang & de fumée , 70 Pourra recompenser de tout ce qu on luy doit.
De son Estoc , une Noblesse
Ancienne , pure & sans foiblesse ,
Jointe à la haute probité Que tous les Laxoignons se conservent sans tache , 75 Est une assez charmante & grande qualité
Pour en pouvoir parler sans qu'un homme s'en fâche. Sçachez donc au'à la fin le contract est signé, Et que ce que te Roy vostre Père a donjoé
A cette Fille incomparable 80 En rend la Dot considérable.
On m'a dit que la pauvre Enfant , Quand ce fut à son tour, ne signa qu'en tremblant :
Cela n 'est-il pas bien aimable ?
Brouxes doit estre fort content 85 D'une vertu si remarquable ; x
On n'en trouve pas toujours tant.
Raillons-la toutefois d'une telle Innocence , Car, si l'amour n'a point causé son tremblement ,
C'estoit avoir peur justement 90 De se voir, quelque jour, Mareschalle de France.
Pour changer de propos , diçes-moy, s'il vous plaist , Si le temps vous permet de voir la Comédie. Le Médecin par force estant beau comme il l'est , Il faut qu'il vous en prenne envie.
95 Rien au monde n'est si plaisant ,
Ny si propre à vous faire rire , Et je vous jure qu'à présent Que je songe à vous en escrire Le souvenir fait , sans le voir, 100 Que j'en ris de tout mon pouvoir.
Molière , dit-on , ne l'appelle , Qu'une petite Bagatelle ; Mais cette bagatelle est d'un Esprit si fin
65-66 A Aux bras d'un Cavallier bien fait , I 74 A Que tous les Lajéoionons conservèrent sans
Jeune , vaillant , noble et parfait. | 99 A la voir. [tache..
3*3 i63. — Du 96. Aoust 1666 (SmuGM). 214
Que, s'il faut que je *ous le die , 105 L'estime qu'on en fak est une maladie
Qui fait que , dam Parô » tout court au Mishcin.
On ne dit rien de la Hollande , Si ce n'est que toujours sa perte n'est pas grande , Et qu'elle est fort égale en tous les deux partis. ! 10 En effet , les Amgums perdent plus de Navires ,
Mais , tenant A leur gré les flots essujetis ,
On ne croit pas qu'ils en soyent pires. Pour vous en dire icy • tout franc , mon sentiment • Les armes des François s'çstaat là signalées , iiS Les Flottes ne s'estoient asseurément mêlées
Que pour leur gloire seulement.
Ostez-en l'action du fameux de Loaiuuu , Du vaillant de Coasun & du brave Cavois • Tout ce qu'y fit le vent ne vaudra pas la peiue 1*0 Qu'on le mette au rang des Explois.
Si j'en veux croire une Nouvelle Que me dit hier un Flamant, Ruiter & Tromp prirent querelle Et se parlèrent aigrement ta; Au sujet de cette, bataille ;
Mais ce Flamand , je croy, ne me dit rien qui vaille.
Hs dévoient se remettre en Mer Dans cette semaine où nous sommes , Avec six-vingts Vaisseaux , montez des meilleurs hommes, 130 Pour empescher I'Anqlois de pouvoir l'écumer.
Dieu veuille qu'on se batte avecque tant de forée Qu'après que FAnglois sera làs D'avoir la guerre sur les bras , La Paix succède à ce divorce !
t^5 Chacun publie à haute vois
Que le PoncitTAT d'Angleterre
Avec Nous ne veut plus de guerre ,
Non plus qu'avec les Hollandou.
Ce n'est pourtant qu'un bruit vulgaire 140 Qui peut-estre n'est pas trop vray ;
Mais cependant je vous diray
Que les Anolois pourroient pis faire.
On m'a dit que Monsieur Court» , Dans huit jours , partira de France
108 A la perte. I 128 A Dedans U semaine
127 A ressortir en mer. | 134 A son divorce.
ai5 i63. — Du 26. Aoust 1666 (Subugny). 216
145 Pour aller accorder l'Electeur Palatin
Avec l'Electeur de Mayence.
Confessez-moy, Dauphin charmant ,
Qu'à l'instant mesme qu'on le nomme ,
On se figure un honneste Homme , 150 Un Homme de grand jugement
Et d'intelligence sublime f
Et qui mente qu'on l'estime
Comme l'on fait incessamment.
Je l'ay veu quelquefois , sans me faire tonnottre , 155 Mais , en vérité , Monseigneur ,
Il n'eut besoin que de paroistre
Pour estre maistre de mon cœur.
Souffrons qu'il poursuive sa route
Et qu'il remplisse avec splendeur 160 Près de ces Princes là son Nom d' Ambassadeur ;
Il les accordera sans doute , Car, de l'air dont il sçait ménager les espris , A moins que d'estre Anglois ou tout à fait farouche ,
Quand on seroit des plus aigris , 165 II faut faire la paix dés qu'il ouvre la bouche.
Monsieur de Comartin , que j'ayme fort encor, Et que j'estime un vray trésor D'intelligence & de mérites , Pour Marsal quitte aussi ces lieux 170 Et s'en va pour son Prince en régler les limites :
C'est son vray fait ; le Roy ne pouvoit choisir mieux.
Que dit-on de I'Imperatrice ?
Si l'amour dans les Rois est comme en d'autres gens , L'Empereur doit trouver en fort bonne Justice 175 Tant de delays bien enrageans.
Elle est encore à Barcelonne ,
Où sa fièvre la tient toujours , Et l'on ne songe pas qu'un Espoux en personne Pourrait dans un moment en arrester le cours. 180 Allez , Monseigneur , on se mocque ,
Et , s'il faut dire icy ce que j'ay dans le sein ,
Ce delay tellement me chocque , Que je crois , sur ma foy, qu'on l'apporte à dessein. On a fait à Final un excez de despence
Que rien n'a jamais égalé :
Tout le monde s'est signalé
En nouvelle magnificence ;
Les Envoyez des Potentats
Y sont tous à croiser les bras , 190 Et , quand ils se plaignent des peines
Qu'ils souffrent en l'attendant là ,
1 j^ A a tout moment. — l66 A Caumaktw. | 184 A L'Empbmuk i Final «fait une despence.
217 i63. — Du 26. Aoust 1666 (Sumjony). 218
On leur allègue pour cela Seulement les fièvres quartaines.
Mais laissons ce fascheux discours ; w Vous aimerez mieux les Nouvelles
Que je vous diray des amours Qu'Angely se fit dans Bruxelles.
Pour lors regnoit dans le Pais Une figure a Amazonne :
200 Ses yeux estoient fort obdts ,
Cent Héros de village adoroient sa personne ; Mais , parce que la Dame avoit leu les Romans , Et possedoit un attelage De six misérables Jumens , *°5 En vain tout Héros de village
S'inçerôit de luy rendre hommage.
S'il n'épatait Cntus ou bien quelque Amadis v Fut-il des mieux parez comme des plus hardis , On n'écoutoit point son langage.
210 A voir un orgueil si profond ,
Son mary se pouvoit respondre Qu'estant peu de Cirus qui pussent la semondre , Sa femme de long-temps ne luy feroit faux bond ; Et la chose aurait esté telle *»5 . Si le Marquis , la rencontrant ,
N'eut donné moyen à la Beixe , De croire qu'il estoit un Chevalier errant.
La chose estoit assez croyable , Car il trouvoit comme eux le couvert sur la table , 2*0 Dans les lieux les plus inconnus
Estoit toujours des mieux venus Et n'approchoit point d'une Ville Qu'au bruit qui courait de son Nom Le peuple n'en sortit par mille , 335 Affin de l'acueillir au signal du Canon.
La Dame ne pouvoit en trouver de plus digne , En cas qu'elle le voulut fier :
Il fut • ait-il , un jour entier Avec Castbl Rodrigue à s'expliquer par signe , a*o Plutost que se résoudre à parler le premier.
Si tost veu donc , aussi-tost prise.
A plaire à son Héros sa science s'épuise ; Elle prend l'habit d'homme & s'écnape la nuit Pour l'aller trouver jusqu'au ht.
235 Son mary suit ses pas & jette feux & fiâme ,
Et , prenant Angelv pour Chevalier errant
Qui venoit faire errer sa femme , Veut Tespée à la main vuider son diffèrent. Enfin , sans de l'argent qui calma sa furie &40 Et qui mit à la playe un soudain appareil ,
aoi A de ménage. | %yj A vouloit.
i63. — Du «6. Aoust 1666 (Suhugnt).
Anokly perissoit par la Chevalerie ,
Et pour se bien frotter trouvoit là son pareil.
Je finis par une avanture
Arrivée au mm Barbaba , L'esprit le plus joly qu'ait formé la Nature
Et que jamais Dieppe verra.
Dans un fameux combat qu'on y fait chaque année , A qui remportera le prix des Vers François ,
Il le remporta cette fois ,
Et , contre luy l'envie en estant deschatnée
Mais je vous en diray le reste un autre jour,
Car j'entens battre le tambour
Pour le général Exercice Que le Rov va tantost faire de sa Milice , Et je sçay qu'il est temps , Prince , de vous quitter Pour vous donner celuv de pouvoir vous botter.
Allez , faites-y des merveilles ,
Et monstrez~nous après disner
Qu'en teste de troupes pareilles Vous trouverez des lieux où vous pourrez régner.
de SUBLIGNY.
A Paris , Cke^ Alexandre Lesselin, au coin de la nu Dauphin*, devant U Pont-neuf. Ave Privilège du Rov.
La signature et l'adresse no sa trouvent que dam A.— B C placent ùi la date.
{A La Mu*e de Cour ié66 (voy. tome I , col. 909) pp. 105-1 12. B La Mute Daupbine 1667 — 119-138.
C La Mute Dauphine 1668 — il 9-128.)
LETTRE EN VERS A SON ALTESSE MADAME LA DUCHESSE DE NEMOURS
[ Pak LA GRAVBTTE di MAYOLAS. ]
Du 29. Aoust 1666.
Madame , je viens de Vinceine , De voir le Rot, de voir la Reine , Aussi Monseigneur le Daufin , Et les autres Dames enfin , 5 Avec grand nombre de Personnes , Principales , belles & bonnes ,
Dont mes Vers , ainsi que de Vous , Recevant un acueil bien doux , De nouveau ce bon-heur anime , 10 Mon zélé, mon soin & ma rime.