XIX. SEMAINE
Du Jeudy trentiesmc Septembre 1666.
A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN
Vous vous plaisiez , ces jours passez, A m 'entendre parler des beautez de vostre Ame , Mais , dés que je changeay de game , Vous dites que c'estoit assez ; 5 Vous ne voulûtes point de nouvelles des autres ,
Et vous me donnastes le chois , De ne parler d'aucuns explois , Ou de recommencer à vous parler des vostres. Ce trait là passe le joly.
10 Recommencez-le un peu vous-mesme ,
Car mon plaisir est accomply Lors que j'entens ainsi parler celuy que j'ayme. Mais que dit de ces actions Nostre belle & charmante Rkynb , 15 Avec qui nous nous promenions
Dans le petit Parc de Vincenne ?
Elle en conjectura , je gage , comme nous , Qu'aymant déjà si tort la corde que je pincé , Vous serez .quelque jour un Prince 20 A faire bien parler de vous.
C'est une admirable Princesse Que la Rbynb vostre Maman , Et je ne croy pas qu'à confesse Elle puisse aller dire un péché dans un an. 35 Et comment le pourrois-je croire ,
Puis qu'elle nous abandonna Pour courir à son Oratoire Dés que certaine heure sonna?
Tous les jours elle en fait de même , 30. A ce que j'appris ce jour-là ,
Et l'on dit qu'il n'est point de zèle plus extrême Que Je divin zèle qu'elle a.
Vrayment nostre France n'a garde
It 23 A Et pour mojr, je croy.
24 A Elle ne sçturoit dire
33J 177- — D* 3o. Septembre 1666 (Subuont). 334
Qu'elle ne vainque les dangers 35 Où la gloire & l'honneur font qu'elle se hasarde ,
Pour le secours des Estrangers ; Elle n'a garde encor de n'estre pas féconde En triomphes frequens , en fortunez ezploîs , Ayant avec un Roy, le plus puissant des Roys • 40 La plus sainte Reyne du monde ,
Et ce n'est pas hors de propos Que même vous voulex pour vous seul la louange ,
Ayant pour vostre Mère un Ange
Et pour Père un si grand Héros.
45 Mais trêve à tout cecy : je meurs de jalousie,
Et Maman Marsschallb auroit peu, Dieu mercy, M 'épargner lé chagrin dont j'ay l'ame saisie En laissant au Convent la divine Toussi. Le bel-honneur à sa famille , 50 Pfenseg-vous » qu'elle adjoustera ,
D'avoir fiait revenir sa Fuie Par qui tout se consumera t Et d'avoir amené • dans le temps où nous sommes , Un si rare Objet dans la Cour, 55 Qui , quand le Prince a besoin d'hommes v
Les fera tous mourir d'amour I Au moins ne l'aymez pas vous-mesme ; Si je vous fais quelque pitié , Gardes-moy vostre amour extrême , 60 Et ne l'aymez que d'amitié.
Mais je me souviens, quand j'y pense.
Qu'il vous faut aymer par avance Pour avoir pour vous ats apas , Et Tousst ne le fera pas.
*5 Quand elle le voudrait , mesme , je m'en console :
Elle a petite bouche autant qu'on peut penser, Et , n'en pouvant sortir une grosse parolle , Un « j'aime » n'y pourroit passer.
Divertissons pourtant avec d'autres Nouvelles 70 Ces pensers dont mon cœur est si fort prévenu.
Monsieur db Laon est revenu <rfâî5w]
Qui nous en apporte de belles.
Je vous disois bien , l'autre jour.
Que le Roy Portugais recevrait bien sa Rbtne : 75 Chacun adora dans sa Cour
Cette nouvelle Souveraine ,
Et je ne dois pas oublier
Un mot de ce jeune Monarque
Qui mérite qu'on le remarque.
80 C'estoit un trait familier
58 A Si mes soupçons jaloux vous font quelque pitié.
335 177* — Du 3°* Septembre 1666 (Subuony). 336
A ce jeune Roy que de dire Que le Monde de vice estoit si revestu Que Ton n'y voyoit plus de fidelle vertu
Et qu'il alloit de mal en pire ; 85 Or on m'a dit , charmant Dauphin ,
Qu'après avoir tenu , la nuit • sa Bien-venue ,
Il jura tout haut qu'à la fin Il avoit rencontré la vertu toute nue.
On dit que ce ne sont qu'ébas , 90 Depuis quelque temps, à Lisbonne
Et qu'au reste ce Roy luy trouve tant d'appas Qu'il ne peut un moment vivre sans sa personne. Que I'Impératrice , bon Dieu»
Feroit une mine bien fiere 95 Si quelqu'un luy disoit ce qu'on fait dans ce lieu,
Tandis qu'elle est contrainte à demeurer derrière I Le Procureur Valuer la doit complimenter Lors qu'elle passera par l'Estat de Venise , Ce qui ne peut servir encor qu'à l'arrester 100 Lors que dans le chemin elle se sera mise.
Quant à moy, mon opinion Est que , si l'on ne fait qu'elle parte au plus viste , L'Empereur aura beau luy préparer un giste '
Et beau se préparer à la tentation , 105 L'avantage d'estre avec Elle ,
A moins qu'elle ne soit déjà loin de Milan , Est un bon-heur que cette Belle Luy garde pour le jour de l'An.
Mais revenons , je vous en prie , 1 10 A nostre Evesque sans égal.
Monsieur de Laon , sans flatterie , [cém <tb*.
Charma , dit-on , si fort le Roy de Portugal, toéM^
Que , jugeant tout à fait sa personne importante , Il fit un offre à ce Prélat 115 De posséder dans son Estât
Deux cent mille livres de rente.
Un pareil Bénéfice estoit accommodant ; Mais cet Evesque incomparable , Qui songea qu'en le possédant iao II seroit éloigné de son Prince admirable,
Ayma mieux laisser-là ces presens éclatans ,
Dont les offres estaient honnêtes , Et revenir icy, pour encore à cent ans , [Ftmooi*-
Comme son Père fait , voir le Roy sans lunettes. *$$&£*
maréchal as
Frsnoo* do
an 1568]
125 Du Quesne, le Vice- Amiral,
90 A Dedans It Ville de Lisbonne. I " M ^ "ne offre
96 A Tandis qu'elle reste derrière. |
337 *77- — ^ 3o- Septembre 1666 (Suhuony). 338
L'a ramené de Portugal.
Mais que dit-on , cette semaine ,
De I'Escadre de ce Du Qubsnb?
Depuis qu'elle s'est jointe à Monsieur de Beau-Fort , 1 30 Dieppe avec ce grand Duc l'a veuc ancrer au Port.
Qu'on dise après cela que Beau Fort n'est pas brave. U a , parbleu , passé tout le long du canal ,
Avec une marche si grave Qu'il en a fait trembler les forces du Withal. 1 j» Que si Rutter eut pu l'attendre ,
Où I'Anglois , Prince , en estoit-il ?
Il auroh esté bien subtil Si de sa perte entière il eut pu se deffendre.
Mais Rutter eut compassion , 140 Comme je croy, de I'Angleterre ,
Et luy voulut sur l'eau donner remission , Cependant que le feu la brusloit sur la terre.
Du depuis , à ce qu'on m'a dit , U a pourtant chargé les Anglois d'importance ; 145 II se bat encor par dépit ,
Et suit , dit-on , mon ordonnance.
Vous sçavez , Prince , qu'elle elle est , Et que , comme il estoit malade D'un mal dont le guérit un bénit vent Sud- West , 150 Qui l'emporta de nostre rade
(Car c'estoit le guérir que l'emporter ainsi Et Ruïtrr est un passé Maistre * Qui n'est malade , Dieu-mercy, Que quand il a loisir de l'estre) , 155 Mon ordonnance fut qu'il se mit en estât
De donner bataille Nouvelle Pour y pouvoir jetter par les yeux l'estincelle Qu'il avoit avalée en son dernier combat. Il est donc encore au Carnage :
iéo II s'est joint vers la Hogue a l'Amiral François ,
Qui , dés le vingt-cinq de ce mois , Contre I'Anglois fait , dit-on , rage.
Mais parlons de Londres enfin Et de ce qu'on m'en vient d'apprendre.
i*5 U estoit si bon , Cher Dauphin ,
Que l'on l'a fait brasier pour avoir de sa cendre. Vous a-l'on dit par le menu Comment ce mal-heur est venu ?
Cet Embrasement pitoyable 170 Commença chez un Boulanger,
D'où , les vents furieux l'aydant à ravager Les voisines maisons comme un foudre effroyable , Tout d'un coup & de toutes parts
130 A l'a veuc dans son Port. I 163 A Mais discourons de Lomdkb enfin.
134 A de Withal. | 169^ effroyable.
33^ 177« — ^° *°> Septembre t666 (SoButinr). 340
On vit mille brandons épars.
175 Je ne pourrais sans me confondre
Faire exactement le Récit Des mal-heurs que la flâme y fit.
En moins de quatre jours on vit brûler tout Lonmb , Et cela , pour n'en point mentir, 180 Me rendit d'autant plus surprise
Que , quand on me vint avertir De ce mal-heur de la Tamise, Je soufflois un maudit tison , Dans le fonds de ma cheminée 9 1S5 Que j'eusse encor soufflé le long de la journée
Sans en pouvoir tirer raison ; Ce qui me fit songer comme il s'estait pu Caire Que tout Londrb eut bruslé par un si prompt effet , Puisque trois basions de cottret 190 Ne pouvoient s'allumer depuis une heure entière
Que je soufflois sans cesse avec un bon soufflet.
On dit que le Roy Bpjtaniqub
Y fut quatre jours à cheval ,
Pour faire sauver au Withal 195 - Tout ce qu'on pût sauver de la perte publique.
Que ce grand Prince a de bonté ,
Lors que mesme le Ciel le vange D'un peuple qui n'avoit que par trop mérité
Un Destin encor plus estrange !
aoo Mais les Roys sont toujours bons Roys ,
Comme un père est toujours bon Père ,
Et k peuple ingrat a beau faire Et mériter sur luy la vengeance des Lois ,
Il a beau donner une marque 205 De quelque infidelle projet ,
Le sjijet manque à son Monarque ,
Jamais le Monarque au Sujet. »
Un Danois , avec raillerie , Dit que les Anglais aisément sio Pourront , s'il leur en prend envie ,
Se rebastir solidement Et , que quand on verra les guerres Contribuer avec ces feux Et les rendre très -mal-heureux , 215 Chacun leur jettera des pierres.
Mqis ce Danois n'a point raison D'insulter aux malheurs d'un peuple misérable, Et devroit prendre garde à ceux de sa maison Qui luy viennent dWer un homme incomparable. 220 Le généreux Comte Annibal Awïteîte
Mourut subitement , la semaine passée , sewiadt]
186 A Sans en tirer jamais raison. 220 A L'Ahbamadbih db Damemarc.
187 A Et qu'il me fit songer. 221 A Mourut, la semaine passée. 199 A Mesme une catastrophe encore plus estrange*
341 177* ~ ^ ^o. Septembre 1666 (Suhjgmt). 34a
Sans que l'on ait sceu de quel mal , Et , quoy que cela lut bien loin de sa pensée Et qu'il n'eut pas dessein de le faire si-tôt , 225 II le fit sans en dire mot.
Mais ce n'est pas toute l'histoire :
Il estoit un si bon Seigneur Et tant de monde aussi l'aimoit de tout son cœur, Que , par un accident trea-digne de mémoire • 230 Si-tost qu'une femme entendit
Qu'il estoit ainsi mort sans en avoir rien dit •
(Prenez qu'elle fut sage ou folle) , Elle mourut aussi sans dire une parole.
Les advis en sont différons :
2j5 , Les uns disent tout haut qu'elle en estoit charmée ;
D'autres . qu'il luy devoit plus de dix mille francs • Et c'est dont elle fut , je crov, plus allarmée.
A pas un des morts d'aujourd'huy On n'ose se fier pour une grosse somme » 240 Et c'est ce qui la fit courir après son homme (
Pour aller conter avec luy.
Au reste Madame l'Hemote , Belle sœur du fameux Tristan , S'en va faire enrager Milan.
245 Elle a , je croy, trouvé cette pierre bénite ,
Dont jadis tant de monde estoit devenu fol , Car elle a fait du Girafol Et compose un Cristal de Rochr Dont tout le Milanez , avecque son cristal , 250 Tout naturel qu'il est, n'a rien qui s'en aproche.
L'ouvrage s'en fait au Courval : Si nous allons en Normandie , 11 nous en faut un jour visiter les ouvriers. J'eit diray peu , quoy que j'en die ; 255 Ses tables ( ses buffets , lustres & chandeliers
Surpassent de si loin toute Manufacture Que Madame l'Hebmite , à parler franc & net • Est une rare creatufe D'en avoir trouvé le secret.
260 J'ay des Nouvelles de Venise ,
Mais il faut qu'à loisir, Prince , je vous les dise : Cussa vous paroistra siégé ces jours prochains ; Jusques-là , Monseigneur , je vous baise les mains.
de SUBLIGNY.
A Paris , Cher Alexandre Lesulin , au coin de la rue Danpkine , devant le Pont-neuf. Avec Privilège au Roy.
256 A environ mille francs. I La signature de fauteur et t adresse an libraire
222 A En se promenant dana un Parc, | manquent dans BC , qui placent ici la date.
{A La Mute de Cour 1666 (voy. tome I, col. 909), pp 145-152. B La Mute Dauphine 1667 — 166-174.
C La Muae Dauphine 1668 — 166-174.