‹ Lettres éorites à un provincialChapitre 11 sur 98 · RÉPONSE DU PROVINCIAL · texte numérisé non relu

RÉPONSE DU PROVINCIAL

théologiens; elles sont encore agréables aux gens du monde, et intelligibles aux femmes mêmes.

Voici ce que m'en écrit un de MM. de l'Académie, des plus illustres entre ces hommes tous illustres, qui n'avait encore vu que la première : « Je voudrais que la Sorbonne, « qui doit tant à la mémoire de feu M. le cardinal , « voulût reconnaître la juridiction de son Académie fran- « çaise. L'auteur de la lettre serait content ; car, en qua- « lité d'académicien , je condamnerais d'autorité , je ban- « nirais , je proscrirais ; peu s'en faut que je ne dise j'exter- « minerais de tout mon pouvoir ce pouvoir prochain, qui « fait tant de bruit pour rien , et sans savoir autrement ce « qu'il demande. Le mai est que notre pou voir académique « est un pouvoir fort éloigné et borné. J'en suis marri; et « je le suis encore beaucoup de ce que tout mon petit pou- « voir ne saurait m' acquitter envers vous , » etc.

Et voici ce qu'une personne, que je ne vous marquerai en aucune sorte, en écrit à une dame qui lui avait fait tenir la première de vos lettres :

« Je vous suis plus obligée que vous ne pouvez vous « l'imaginer de la lettre que vous m'avez envoyée : elle « est tout à fait ingénieuse, et tout à fait bien écrite. Elle « narre sans narrer ; elle éclaircit les affaires du monde les « plus embrouillées; elle raille finement; elle instruit « même ceux qui ne savent pas bien les choses , elle re- « double le plaisir de ceux qui les entendent. Elle est en- « core une excellente apologie, et, si l'on veut, une déli- « cate et innocente censure. Et il y a enfin tant d'art, tant « d'esprit et tant de jugement en cette lettre , que je vou- « drais bien savoir qui l'a faite , » etc.

Vous voudriez bien aussi savoir qui est lapersonne qui en écrit de la sorte ; mais contentez- vous de l'honorer sans

la connaître, et, quand vous la connaîtrez, vous l'honorerez bien davantage.

Continuez donc vos lettres sur ma parole , et que la censure vienne quand il lui plaira : nous sommes fort bien disposés à la recevoir. Ces mots de pouvoir prochain et de grâce suffisante, dont on nous menace, ne nous feront plus de peur. Nous avons trop appris des jésuites , des jacobins et de M. le Moine, en combien de façons on les tourne , et combien il y a peu de solidité en ces mots nouveaux , pour nous en mettre en peine. Cependant je serai toujours, etc.

*>OUR SERVIR DE RÉPONSE A LA PRECEDENTE. Injustice, absurdité et nullité de la censure de M. Arnauld.

De Paris, te 9 février 1656.

Monsieur,

Je viens de recevoir votre lettre, et en même temps Ton m'a apporté une copie manuscrite de la censure. Je me suis trouvé aussi bien traité dans l'une, que M. Arnauld l'est mal dans l'autre. Je crains qu'il n'y ait de l'excès des deux côtés, et que nous ne soyons pas assez connus de nos juges. Je m'assure que , si nous l'étions davantage, M. Arnauld mériterait l'approbation de laSorbonne , et moi la censure de l'Académie. Ainsi nos intérêts sont tout contraires. Il doit se faire connaître pour défendre son innocence , au lieu que je dois demeurer dans l'obscurité pour ne pas perdre ma réputation. De sorte que , ne pouvant paraître , je vous remets le soin de m'ao

quitter envers mes célèbres approbateurs , et je prends celui de vous informer des nouvelles de la censure.

Je vous avoue , Monsieur, qu'elle m'a extrêmement surpris. J'y pensais voir condamner les plus horribles hérésies du monde ; mais vous admirerez, comme moi, que tant d'éclatantes préparations se soient anéanties sur le point de produire un si grand effet.

Pour l'entendre avec plaisir, ressouvenez-vous, je vous prie, des étranges impressions qu'on nous donne depuis si longtemps des jansénistes. Rappelez dans votre mémoire les cabales, les factions, les erreurs, les schismes, les attentats, qu'on leur reprochedepuis si longtemps ; de quelle sorte on les a décriés et noircis dans les chaires et dans Jes livres, et combien ce torrent, qui a eu tant de violence et de durée, était grossi dans ces dernières années, où on les accusait ouvertement et publiquement d'être non-seulement hérétiques et schismatiques , mais apostats et infidèles ; « de nier le mystère de la transsubs- « tantiation , et de renoncer à Jésus-Chbist et à l'Evan- « gile. »

Ensuite de tant d'accusations si surprenantes, on a pris le dessein d'examiner leurs livres pour en faire le jugement. On a choisi la seconde lettre de M. Àrnauid , qu'on disait être remplie des plus grandes erreurs. On lui donne pour examinateurs ses plus déclarés ennemis. Ils emploient toute leur étude à rechercher ce qu]ils y pourraient reprendre; et ils en rapportent une proposition touchant la doctrine , qu'ils exposent à la censure.

Que pouvait-on penser de tout ee procédé, sinon que cette proposition , choisie avec des circonstances si remarquables , contenait l'essence des plus noires hérésies qui se puissent imaginer? Cependant elle est telle, qu'on n'y

voit rien qui ne soit si clairement et si formellement exprimé, dans les passages des Pères que M. Arnauld a rapportés en cet endroit , que je n'ai vu personne qui en pût comprendre la différence. On s'imaginait néanmoins qu'il y en avait beaucoup , puisque , les passages des Pères étant sans doute catholiques , il fallait que la proposition de M. Arnauld y fut extrêmement contraire pour être hérétique.

C'était de la Sorbonne qn'on attendait cet éclaircissement. Toute la chrétienté avait les yeux ouverts pour voir dans la censure de ces docteurs ce point imperceptible au commun des hommes. Cependant M. Arnauld fait ses apologies, où il donne en plusieurs colonnes sa proposition, et les passages des Pères d'où il l'a prise, pour en faire paraître la conformité aux moins clairvoyants.

Il fait voir que saint Augustin dit , en un endroit qu'ir cite, « que Jésus-Christ nous montre un juste en laper- « sonne de saint Pierre , qui nous instruit par sa chute de « fuir la présomption. » Il en rapporte un autre du même Père, qui dit « que Dieu, pour montrer que sans la « grâce on ne peut rien , a laissé saint Pierre sans grâce. » Il en donne un autre de saint Chrysostome, qui dit « que la chute de saint Pierre n'arriva pas pour avoir été « froid envers Jésus-Christ, mais parce que la grâce lui « manqua ; et qu'elle n'arriva pas tant par sa négligence « que par l'abandon de Dieu, pour apprendre à toute l'É- « glise que sans Dieu Ton ne peut rien. » Ensuite de quoi il rapporte sa proposition accusée, qui est celle-ci : « Les « Pères nous montrent un juste en la personne de saint « Pierre, à qui la grâce , sans laquelle on ne peut rien , a ■ manqué. •

C'est sur cela qu'on essaye en vain de remarquer com-

ment il s© peut faire que l'expression de M. Arnauld soit autant différente de celle des Pères que la vérité Test de Terreur, et la foi de l'hérésie. Car où en pourrait-on trouver la différence? Serait-ce en ce qu'il dit « que les Pères « nous montrent un juste en la personne de saint Pierre? » Mais saint Augustin Fa dît en mots propres. Est-ce eu ce qu'il dit « que la grâce lut a manqué? » Mais le même saint Augustin, qui dit « que saint Pierre était juste, > dit « qu'il n'avait pas eu la grâce en cette rencontre. » Est-ce en ce qu'il dit « que sans la grâce on ne peut rien? » Mais n'est-ce pas ce que saint Augustin dit au même endroit, et ce que saint Ghrysostome même avait dit avant lui , avec cette seule différence qu'il l'exprime d'une manière bien pjus forte; comme en ce qu'il dit « que sa chute « n'arriva pas par sa froideur, ni par sa négligence, mais « par le défaut de la grâce , et par l'abandon de Dieu ? »

Toutes ces considérations tenaient tout le monde en baleine, pour apprendre en quoi consistait donc cette diversité , lorsque cette censure si célèbre et si attendue a enfin paru après tant d'assemblées. Mais, hélas ! elle a bien frustré notre attente. Soit que les docteurs molinistes n'aient pas daigné s'abaisser jusqu'à nous en instruire , soit pour quelque autre raison secrète, ils n'ont fait autre chose que prononcer ces paroles : « Cette proposition est « téméraire, impie, blasphématoire, frappée d'anathème, et « hérétique. »

Croirie?-vous. Monsieur, que la plupart des gens, se voyant trompés dans leur espérance , sont entrés en mauvaise humeur, et s'en prennent aux censeurs mêmes? Ils tirent de leur conduite des conséquences admirables pour l'innocence de M. Arnauld. Eh quoi! disent-ils, est-ce là tout ce qu'ont pu faire durant si longtemps tant de docteurs

si acharnés sur un seul , que de ne trouver dans tous ses ouvrages que trois lignes à reprendre, et qui sont tirées des propres paroles des plus grands docteurs de l'Église grecque et latine? Y a-t-il un auteur qu'on veuille perdre, dont les écrits n'en donnent un plus spécieux prétexte? Et quelle plus haute marque peut-on produire de la foi de cet illustre accusé?

D'où vient , disent-ils , qu'on pousse tant d'imprécations qui se trouvent dans cette censure, où Ton assemble tous ces termes a de poison , de peste, d'horreur, de témérité, « d'impiété, de blasphème, d'abomination, d'exécration, « d'anathème, d'hérésie, » qui sont les plus horribles expressions qu'on pourrait former contre Arius, et contre l'Antéchrist môme, pour combattre une hérésie imperceptible, et encore sans la découvrir? Si c'est contre les paroles des pères qu'on agit de la sorte, où est la foi et la tradition? Si c'est contre la proposition de M. Arnauld , qu'on nous montre en quoi elle en est différente , puisqu'il ne nous en paraît autre chose qu'une parfaite conformité. Quand nous en reconnaîtrons le mal , nous l'aurons en détestation : mais tant que nous ne le verrons point, et que nous n'y trouverons que les sentiments des saints Pères, conçus et exprimés en leurs propres termes , comment pourrions-nous l'avoir sinon en une sainte vénération ?

Voilà de quelle sorte ils s'emportent; mais ce sont des gens trop pénétrants. Pour nous, qui n'approfondissons pas tant les choses, tenons-nous en repos sur le tout. Voulons-nous être plus savants que nos maîtres, n'entreprenons pas plus qu'eux. Nous nous égarerions dans, cette recherche. Il ne faudrait rien pour rendre cette censure hérétique. La vérité est si délicate, que, pour peu qu'on s'en retire, on tombe dans l'erreur : mais cette erreur est

si déliée, que, pour peu qu'on s'en éloigne, on se trouve dans la vérité. Il n'y a qu'un point imperceptible entre cette proposition et la foi. La distance en est si insensible, que j'ai eu peur, en ne la voyant pas , de me rendre contraire aux docteurs de l'Église , pour me rendre trop conforme aux docteurs de Sorbonne ; et, dans cette crainte, j'ai jugé nécessaire de consulter un de ceux qui, par politique, furent neutres dans la première question, pour apprendre de lui la chose véritablement. J'en ai donc vu un fort habile, que je priai de me vouloir marquer les circonstances de cette différence , parce que je lui confessai franchement que je n'y en voyais aucune.

À quoi il me répondit en riant , comme s'il eût pris plaisir à ma naïveté : Que vous êtes simple , de croire qu'il y en ait ! Et où pourrait-elle être? Vous imaginez-vous que , si l'on en eût trouvé quelqu'une , on ne l'eut pas marquée hautement, et qu'on n'eût pas été ravi de l'exposer à la vue de tous les peuples dans l'esprit desquels on veut décrier M. Àrnauld? Je reconnus bien, à ce peu de mots, que tous ceux qui avaient été neutres dans la première question ne t'eussent pas été dans la seconde. Je ne laissai pas néanmoins de vouloir ouïr ses raisons , et de lui dire : Pourquoi donc ont-ils attaqué cette proposition ? A quoi il me repartit : Ignorez-vous ces deux choses, que les moins instruits de ces affaires connaissent : Tune, que M. Arnauld a toujours évité de dire rien qui ne fût puissamment fondé sur la tradition de l'Église ; l'autre, que ses ennemis ont néanmoins résolu de l'en retrancher à quelque prix que ce soit ; et qu'ainsi les écrits de l'un ne donnant aucune prise aux desseins des autres, ils ont été contraints , pour satisfaire leur passion, de prendre une proposition telle quelle, et de la condamner sans dire en quoi , ni pour-

quoi? Car ne savez-vous pas comment les jansénistes les tiennent en échec et les pressent si furieusement , que , la moindre parole qui leur échappe contre les principes des Pères, on les voit incontinent accablés par des volumes entiers , où ils sont forcés de succomber : de sorte qu'après tant d'épreuves de leur faiblesse, ils ont jugé plus à propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu'il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons?

Mais quoi ! lui dis-je , la chose étant ainsi , leur censure est inutile ; car quelle créance y aura-t-on en la voyant sans fondement, et ruinée par les réponses qu'on y fera? Si vous connaissiez l'esprit du peuple , me dit mon docteur, vous parleriez d'une autre sorte. Leur censure, toute censurable qu'elle est , aura presque tout son effet pour un temps ; et quofqu'à force d'en montrer l'invalidité il soit certain qu'on la fera entendre, il est aussi véritable que d'abord la plupart des esprits en seront aussi fortement frappés que de la plus juste du monde. Pourvu qu'on erie dans les rues : « Voici la censure de M. Arnauld , voici la « condamnation des jansénistes I » les jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il peu qui la lisent ! combien peu de ceux qui la liront qui l'entendent! combien peu qui aperçoivent qu'elle ne satisfait point aux objections ! Qui croyez-vous qui prenne les choses à cœur, et qui entreprenne de les examiner à fond? Voyez donc combien il y a d'utilité en cela pour les ennemis des jansénistes. Ils sont sûrs par là de triompher, quoique d'un vain triomphe à leur ordinaire, au moins durant quelques mois ; c'est beaucoup pour eux : ils chercheront ensuite quelque nouveau moyen de subsister. Us vivent au jour la journée. C'est de cette sorte qu'ils se sont maintenus jusqu'à présent ,

3t TROISIEME LETTRE.

tantôt par un catéchisme où un enfant condamne leurs adversaires , tantôt par une procession où la grâce suffisante mène l'efficace en triomphe, tantôt par une comédie où les diables emportent Jansénius ; une autre fois par un almanach, maintenant par cette censure.

En vérité, lui dis-je , je trouvais tantôt à redire au procédé des molinistes; mais, après ce que vous m'avez dit, j'admire leur prudence et leur politique. Je vois bien qu'ils ne pouvaient rien faire de plus judicieux, ni de plus sûr. Vous l'entendez, me dit-il : leur plus sûr parti a toujours été de se taire. Et c'est ce qui a fait dire à un savant théologien « que les plus habiles d'entre eux sont ceux « qui intriguent beaucoup, qui parlent peu, et qui n'écri- « vent point. »

C'est dans cet esprit que, dès le commencement des assemblées, ils avaient prudemment ordonné que , si M. Arnauld venait en Sorbonne, ce ne fut que pour y exposer simplement ce qu'il croyait, et non pas pour y entrer en lice contre personne. Les examinateurs s' étant voulu un peu écarter de cette méthode , ils ne s'en sont pas bien trouvés. Ils se sont vus trop fortement réfutés par son second apologétique.

C'est dans ce même esprit qu'ils ont trouvé cette rare et toute nouvelle invention de la demi-heure et du sable. Ils se sont délivrés par là de l'importunité de ces fâcheux docteurs qui entreprenaient de réfuter toutes leurs raisons, de produire les livres pour les convaincre de fausseté , de les sommer de répondre , et de les réduire à ne pouvoir répliquer.

Ce n'est pas qu'ils n'aient bien vu que ce manquement de liberté , qui avait porté un si grand nombre de docteurs à se retirer des assemblées , ne ferait pas de bien à

leur censure; et que Pacte de protestation de nullité qu'en avait fait M. Arnauld , dès avant quelle fût conclue, serait un mauvais préambule pour la faire recevoir favorablement. Ils croient assez que ceux qui ne sont pas préoccupés considèrent pour le moins autant le jugement de soixante-dix docteurs qui n'avaient rien à gagner en défendant M. Arnauld , que celui dune centaine d'autres qui n'avaient rien à perdre en le condamnant.

Mais, après tout, ils out pensé que c'était toujours beaucoup d'avoir une censure , quoiqu'elle ne soit que d'une partie de la Sorbonne , et non pas de tout le corps ; quoiqu'elle soit faite avec peu ou point de liberté , et obtenue par beaucoup de menus moyens qui ne sont pas des plus réguliers; quoiqu'elle n'explique rien de ce qui pouvait être en dispute; quoiqu'elle ne marque point en quoi consiste cette hérésie , et qu'on y parle peu , de crainte de se méprendre. Ce silence même est un mystère pour les simples ; et la censure en tirera cet avantage singulier , que les plus critiques et les plus subtils théologiens n'y pourront trouver aucune mauvaise raison.

Mettez- vous donc l'esprit en repos , et ne craignez point d'être hérétique en vous servant de la proposition coudamnée. Elle n'est mauvaise que dans la seconde lettre de M. Arnauld. Ne vous en voulez-vous pas fier à ma parole ? croyez^en M. le Moine, le plus ardent des examinateurs, qui , en parlant encore ce matin à un docteur de mes amis qui lui demandait en quoi consiste cette différence dont il s'agit, et s'il ne serait plus permis de dire ce qu'ont dit les Pères : « Cette proposition , lui a-t-il excellemment ré- « pondu , serait catholique dans une autre bouche : ce n'est « que dans M. Arnauld que la Sorbonne l'a condamnée. » Et ainsi admirez les machines dumolinisme, qui font dans

l'Église de si prodigieux renversements, que ce qui est catholique dans les Pères devient hérétique dans M. Arnauld ; que ce qui était hérétique dans les semi-pélagiens devient orthodoxe dans les écrits des jésuites ; que la doctrine si ancienne de saint Augustin est une nouveauté insupportable, et que les inventions nouvelles qu'on fabrique tous les jours à notre vue passent pour l'ancienne foi de l'Eglise. Sur cela, il me quitta.

Cette instruction m'a servi. J'y ai compris que c'est ici une hérésie d'une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques; ce n'est que sa personne. C'est une hérésie personnelle. 11 n'est pas hérétique pour ce qu'il a dit ou écrit , mais seulement pour ce qu'il est M. Arnauld. C'est tout ce qu'on trouve à redire en lui. Quoi qu'il fasse , s'il ne cesse d'être , il ne sera jamais bon catholique. La grâce de saint Augustin ne sera jamais la véritable tant qu'il la défendra. Elle le deviendrait, s'il venait à la combattre. Ce serait un coup sûr , et presque le seul moyen de l'établir , et de détruire le molinisme; tant il porte de malheur aux opinions qu'il embrasse.

Laissons donc là leurs différends. Ce sont des disputes de théologiens , et non pas de théologie. Nous , qui ne sommes point docteurs , n'avons que faire à leurs démêlés/ Apprenez des nouvelles de la censure à tous nos amis, et aimez-moi autant que je suis,

Monsieur,

Votre très-humble et très- obéissant serviteur,

De la grâce actuelle , toujours présente; et des péchés d'ignorance.

De Paris, ce 25 février 1656.

Monsieur ,

Il n'est rien tel que les jésuites. J'ai bien vu des jacobins , des docteurs , et de toute sorte de gens ; mais une pareille visite manquait à mon instruction. Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source. J'en ai donc vu un des plus habiles, et j'y étais accompagné de mon fidèle janséniste qui vint avec moi aux Jacobins. Et comme je souhaitais particulièrement d'être éclairci sur le sujet d'un différend qu'ils ont avec les jansénistes, touchant ce qu'ils appellent la grâce actuelle , je dis à ce bon père que je lui serais fort obligé s'il voulait m'en instruire ; que je ne savais pas seulement ce que ce terme signifiait : je le priai donc de me l'expliquer. Très-volontiers, me dit-il; car j'aime les gens curieux. En voici la définition. Nous appelons « grâce actuelle, « une inspiration de Dieu par laquelle il nous fait connal- « tre sa volonté, et par laquelle il nous excite à la vouloir « accomplir. » En quoi, lui dis-je, étes-vous en dispute avec les jansénistes sur ce sujet? C'est, me répondit-il , en ce que nous voulons que Dieu donne des grâces actuelles à tous les hommes , à chaque tentation; parce que nous soutenons que , si l'on n'avait pas à chaque tentation la grâce actuelle pour n'y point pécher, quelque péché que l'on commit, il ne pourrait jamais être imputé. Et les jansénistes disent, au contraire, que les péchés commis sans grâce actuelle ne laissent pas d'être imputés : mais ce

ft) QUATRIÈME LETTRE.

sont des rêveurs. J'entrevoyais ce qu'il voulaitdire; mars, pour le lui faire encore expliquer plus clairement, je lui dis : Mon père , ce mot de grâce actuelle me brouille ; je n'y suis pas accoutumé : si vous aviez la bonté de me dire la même chose sans vous servir de ce terme, vous m'obligeriez infiniment. Oui, dit le père; c'est-à-dire que vous voulez que je substitue la définition à la place du défini : cela ne change jamais le sens du discours ; je le veux bien. Nous soutenons donc , comme un principe indubitable, « qu'une action ne peut être imputée à péché , « si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, la « connaissance du mal qui y est, et une inspiration qui « nous excite à l'évites. » M'entendez-vous maintenant?

Étonné d'un tel discours , selon lequel tous les péchés de surprise, et ceux qu'on fait dans un entier oubli de Dieu, ne pourraient être imputés , je me tournai vers mon janséniste, et je connus bien, à sa façon, qu'il n'en croyait rien. Mais, comme il ne répondait mot , je dis à ce père : Je voudrais , mon père, que ce que vous dites fût bien véritable , et que vous en eussiez de bonnes preuves. En voulez- vous? me dit-il aussitôt; je m'en vais vous en fournir , et des meilleures ; laissez-moi faire. Sur cela , il alla chercher ses livres. Et je dis cependant à mon ami : Y en a-t-il quelque autre qui parle comme celui-ci ? €ela vous est-il si nouveau ! me répondit-il. Faites état que ja^ mais les Pères, les papes, les conciles, ni l'Écriture, ni aucun livre de piété, même dans ces derniers temps, n'ont parlé de cette sorte : mais que , pour des casuistes, et des nouveaux scoiastiques,il vous en apportera un beau nombre. Mais quoi 1 lui dis-jc , je me moque de ces auteurs-là , s'ils sont contraires à la tradition. Vous avez raison, me dit-il. Et, à ces mots , le bon père arriva chargé de

livres; et m'offrant le premier qu'il tenait : Lisez, me ditil, la Somme des péchés du père Bauny , que voici ; et de la cinquième édition encore, pour vous montrer que c'est un bon (ivre. C'est dommage, me dit tout bas mon janséniste , que ce livre-là ait été condamné à Rome , et par les évoques de France. Voyez , me dit le père , la page 906. Je lus donc , et je trouvai ces paroles : « Pour pé- « cher et se rendre coupable devant Dieu ; il faut savoir « que la chose qu'on veut faire ne vaut rien , ou au moins «.en douter 9 craindre; ou bien juger que Dieu ne prend « plaisir à l'action à laquelle on s^ocçupe , qu'il la défend , «et nonobstant la faire, franchir le saut, et pîftser outre. »

Voilà qui commence bien ,*lui dis-je. Voyez dépendant^ me dit-il , ce que c'est que l'envie. C'était sur cela que M. Hallier, avant qu'il fût de nos amis, se moquait du père Bauny , et lui appliquait ces paroles : Ecce qui tollit peccata mundi ; « Voilà celui qui otel^péchés du monde. » 11 est vrai, lui dis-je, que voilà une rédemption toute nouvelle, selon le père Bauny.

En voulez-vous, ajouta-t-il, une autorité plus authentique? voyez. ce livre du père Ànnat. C'est le dernier qu'il a fait contre M. Arnauld ; lisez la page 34 , où il y a une oreille , et voyez les lignes que j'ai marquées avec du crayon ; elles sont toutes d'or. Je lus donc ces termes :

• Celui qui n'a aucune pensée de Dieu , ni de ses péchés, « ni aucune appréhension , c'est-à-dire , à ce qu'il me fit « entendre , aucune connaissance de l'obligation d'exercer

• des actes d'amour de Dieu, ou de contrition, n'a au.- « cune grâce actuelle pour exercer ces actes : mais \\ est - vrai aussi qu'il ne fait aucun péché en les omettant ; « et que, s'il est damné , ce ne sera pas en punition de « cette omission. » Et quelques lignes plus bas : * Et

38 QUATRIÈME LETTRE. x

« on peut dire la même chose d'une coupable commis- « siofi. »

Voyez- vous, me dit le père, comme il parle des péchés d'omission , et de ceux de commission? Car il n'oublie rien. Qu'en dites-vous ? que cela me plaît ! lui répondis-je; que j'envpis de belle» conséquences, Je perce déjà dans les sures : que de mystères s'offrent à moi! Je vois, sans comparaison, piusde gens justifiés par cette ignorance et cet oubli de Dieu, que par la grâce et les sacrements. Mais, mon père, ne me donnez-vous point une fausse joie? N'est-ce point ici quelque chose de sëmwable à cette suffisance qui ne suffit pas? J'appréhende furieusement le distinguo : j'y ai déjà été attrapé. Parlez- vous sineèrement? Comment! dit le père en s'éckauffant? il n'en faut pas railler; il n'y a point ici d'équivoque. Je n'en raille pas, lui dis-je; mais c'est que je crains à force de désirer.

Voyez donc, me dit-il , pour vous en mieux assurer , les écrits de M. le Moine , qui Ta enseigné en pleine Sorhonne. Il l'a appris de nous, à la vérité; mais il l'a bien démêlé. qu'il Ta fortement établi! il enseigne que, pour faire qu'une action soit péché , il faut que touies ces choses se passent dans Vâwe. Lisez et pesez chaque mot. Je lus donc en latin ce (pie vous verrez ici en français. « 1. D'une part, Dieu repand dans l'âme « quelque amour qui la penche vers la chose comman- « dée; et, de l'autre part , ta concupiscence rebelle la « sollicite au contraire. 2. Dieu lui inspire la connaissance « de sa faiblesse. 3. Dieu lui inspire la- connaissance « du médecin qui la doit guérir. 4. Dieu lui inspire le « désir de sa guérison. 5. Dieu lui inspire le désir de le m prier et d'implorer son secours. »

Et si toutes ces choses ne se passent dans l'âme , dit le jésuite, l'action n'est pas proprement péché, et Ae peut être imputée; comme M. le Moine le dit en ce mémo endroit et dans toute la suite.

En voulez-vous encored'autres autorités? en voici. Mais toutes modernes , me dit doucement mon janséniste. Je le vois bien, dis-je; et, en m'adressant à ce père, je lui dis : mon père, le grand bien que voici pour des gens de ma connaissance ! il faut que je vous les amène. Peutêtre n'en avez- vous guère vu qui aient moins de péchés, car ils ne pensent jamais à Dieu; les vices ont prévenu Jeur raison : « Ils n'ont jamais connu ni leur infirmité, « ni le médecin qui la peut guérir. Ils n'ont jamais pensé « à désirer la santé de leur âme , et encore moins à prier « Dieu de la leur donner : » de sorte qu'ils sont encore dans l'innocence du baptême , selon M. te Moine. « Ils « n'ont jamais ea de pensée d'aimer Dieu, ni d'être contrits de « leurs.péchés; «de sorte que, selon le père Attnat, ils n'ont commis aucun péché par ledéfaut de charité etde pénitence : leur vie est dans. une recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs , dont jamais le moindre remords n'a interrompu le cours. Tous ces excès me faisaient croire leur perte assurée; mais , mon père , vous m'apprenez que ces mêmes excès rendent leur salut assuré.: Béni soyez-vous, mon père, qui justifiez ainsi les gens! Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles : mais vous montrez que celles qu'on aurait erues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l'autre ! J'avais toujours pensé qu'on péchait d'autant plus qu'on pensait moins à Dieu; mais , à ce que je vois , quand on a pu gagner une fois sur soi de n'y plus penser du tout, toutes choses

40 QUATRIÈME LjRTTRE.

deviennent pures pour T avenir. Point de ces pécheurs a demi, qui ont quelque amour pour la vertu ; ils seront tous damnés ces demi-pécheurs. Mais pour ces francs pécheurs, pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés , l'enfer ne les tient pas : ils ont trompé le diable à force de s'y abandonner.

\e bon père , qui voyait assez clairement la liaison de ces conséquences avec son principe, s'en échappa adroitement; et , sans se fâcher, ou par douceur, ou par prudence, il me dit seulement : Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients , sachez que nous disons bien que ces impies dont vous parlez seraient sans péché , s'ils n'avaient jamais eu de pensées de se convertir, ni de désirs de se donner à Dieu. Mais nous soutenons qu'ils en ont tous , et que Dieu n'a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant la vue du mal qu'il va faire, et le désir on d'éviter le péché, ou au moins d'implorer son assistance pour le pouvoir éviter : et il n'y a que les jansénistes qui disent le contraire.

Eh quoi! mon père, lui rèpartis-je, est-ce là l'hérésie des jansénistes , de nier qu'à chaque fois qu'on fait un péché, il vient un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et de passer outre, comme dit le père Bauuy ? C'est une assez plaisante chose d'être hérétique pour cela ! Je croyais bien qu'on fût damné pour n'avoir pas de bonnes pensées ; mais qu'on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensais pas. Mais, mon père, je me tiens obligé en conscience de vous désabuser, et de vous dire qu'il y a«mille gens qui n ont point ces désirs, qui pèchent sans regret , qui pèchent avec joie , qui

ea font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que vous? Il n'est pas que vous ne confessiez quelqu'un de ceux dont je parle ; car c est parmi les personnes de grande qualité qu'il s'eu rencontre d'ordinaire. Mais prenez garde, mon père, aux dangereuses suites de votre maxime. Ne remarquez- vous pas quel effet elle peut faire dans ces libertins qui ne cherchent qu'à douter de la religion? Quel prétexte leur en offrez- vous , quand vous leur dites , comme une vérité de foi , qu'ils sentent, à chaque péché qu'ils commettent; un avertissement et un désir intérieur de s'en abstenir 1 Car n'est-il pas visible qu'étant convaincus, par leur propre expérience , de la fausseté de votre doctrine en ce point , que vous dites être de foi , ils en étendront la conséquence à tons les autres? Ils diront que si vous n'êtes pas véritables en un article, vous êtes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez à conclure, ou que la religion est fausse, ou du moins que vous en êtes mal instruits.

Mais mon second, soutenant mon discours, lui dit : Vous feriez bien, mon père, pour conserver votre doctrine, de n'expliquer lias aussi nettement que vous nous avez fait ce que vous entendez par grâce actuelle. Car comment pour- « riez-vous déclarer ouvertement, sans perdre toute créance dans les esprits , « que personne ne pèche qu'il n'ait au- « paravant la connaissance de son infirmité, celle du mé- « decin, le désir de la guérison, et celui de la demander « à Dieu? » Croira-t-on, sur votre parole, que ceux qui sont plongés dans l'avarice, dans l'impudicité , dans les blasphèmes, dans le duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, aient véritablement le désir d'embrasser la chasteté , l'humilité, et les autres vertus chrétiennes ?

42 QUATRlKMt LETTRE. .

Pensera-ton que ces philosophes qui vantaient si hautement lajmissan cede la natu re en connussent l'infirmité et le médecin? Direz-vous que ceux qui soutenaient , comme une maxime assurée, « que ce n'est pas Dieu qui « donne la vertu, et qu'il nes'est jamais trouvé personne qui « la lui ait demandée, » pensassent à la lui demander euxmêmes? *

Qui pourra croire que les épicuriens, qui niaient la Providence divine, eussent des mouvements de prier Dieu , eux qui disaient « que c'était lui faire injure de Fini- « plorer dans nos besoins, comme s'il eût été capable de « s'amuser à pensera nous? »

Et enfin, comment s'imaginer que les idolâtres et les athées aient dans toutes les tentations qui les portent au péché, c'est-à-dire une infinité de fois en leur vie, le désir de prier le vrai Dieu , qu'ils ignorent, de leur donner les vraies vertus qu'ils ne connaissent pas?

Oui , dit le bon père d'un ton résolu, nous le dirons ; et plutôt que de dire qu'on pèche sans avoir la vue que l'on fait mal , et le désir de la vertu contraire, nous soutiendrons que tout le monde, et les impies et les infidèles, » ont ces inspirations et ces désirs à chaque tentation. Car vous ne sauriez me montrer, au moins par l'Écriture , que cela ne soit pas»

Je pris la parole à ce discours pour lui dire : Eh quoi ! mon père , faut-il recourir à l'Écriture pour montrer une chose si claire? Ce n'est pas ici un point de foi , ni même de raisonnement ; c'est une chose de fait; nous le voyons , nous le. savons , nous le sentons.

Mais mon janséniste, se tenant dans les termes que le père avait prescrits, lui dit ainsi : Si vous voulez, mon père, ne vous rendre qu'à l'Écriture , j'y consens; mais

OfcS PÊCHES D'IGNORANCE. 41

au moins ne toi résistez pas : et puisqu'il est écrit « que « Dieu n'a pas révélé ses jugements aux Gentils , et qu'il « les a laissés errer dans leurs voies , » ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les livres sacrés nous assurent avoir été « abandonnés dans les ténèbres et dans l'ombre « de la mort. »

Ne vous suffît-il pas, pour entendre l'erreur de votre principe, de voir que saint Paul se dit le premier des pécheurs, pour un péché qu'il déclare avoir commis par ignorance, et avec zèle ?

Ne suffit-il pas de voir par l'Évangile que ceux qui crucifiaient Jésus-Christ avaient besoin du pardon qu'il demandait pour eux , quoiqu'ils ne connussent point la malice de leur action ; et qu'ils ne l'eussent jamais faite, selon saint Paul, s'ils en eussent eu la connaissance?

Ne suffît- il pas que Jbsus-Cbrist nous avertisse qu'il y aura des persécuteurs de l'Église qui croiront rendre service à Dieu en s'efibrçant de la ruiner; pour nous Caire entendre que ce péché , qui est le plus grand de tous selon l'apôtre, peut être commis par ceux qui sont si éloignés de savoir qu'ils pèchent, qu'ils croiraient pécher en ne le faisant pas ? Et enfin y ne suffît-il pas que Jésus-Chaist lui-même nous ait appris qu'il y a deux sorte8de pécheurs, dont les uns pèchent avec connaissauce, et les autres sans connaissance; et qu'ils seront tous châtiés, quoiqu'à la vérité différemment?

Le bon père , pressé par tant de témoignages de l'Écriture, à laquelle il avait eu recours , commença à lâcher le pied ; et laissant pécher les impies sans inspiration, il nous dit : Au moins vous ne nierez pas que les justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur donne.... Vous reculez, lui dis-je en l'interrompant, vous reculez,

mon père : vous abandonnez le principe générât ; et, voyant qu'il ne vant plus Tien à l'égard des pécheurs, vous voudriez entrer en composition, et ie faire au moins subsister pour les justes. Mais celaétaut, j'en vois l'usage bien raccourci ; car il ue servira plus à guère de gens; et ce n'est quasi pas la peine de vous le disputer.

Mais mon second , qui avait, à ce que je crois, étudié toute cette question le matin même , tant il était prêt sur tout, lui répondit : Voilà , mon père, le dernier retranchement où se retirent ceux de votre parti qui ont voulu entrer en dispute. Mais vous y êtes aussi peu en assurance. L'exemple des justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu'ils ne tombent souvent dans des péchés de surprise sans qu'ils s'en aperçoivent? N'apprenons-nous pas des saiuts mêmes combien la concupiscence leur tend de pièges secrets, et combien il arrive ordinairement que, quelque sobres qu'ils Soient, ils donnent à la volupté ce qu'ils pensent donner à la seule nécessité, comme saint Augustin le dit de soi-même dans ses Confessions?

Combien est-il ordinaire de voir les plus zélés s'emporter dans la dispute à des mouvements d'aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l'heure d'autre témoignage, sinon qu'ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans qu'ils s'en aperçoivent quelquefois que longtemps après !

Mais que dira-t-ori de ceux qui se portent avec ardeur à des choses effectivement mauvaises, parce qu'ils les croient effectivement bonnes , comme l'histoire ecclésiastique en donne des exemples; ce qui n'empêche pas, selon" les Pères, qu'ils n'aient péché dans ces occasions?

Et, sans cela, comment les justes auraient-ils des péchés cachés? Comment serait-il véritable que Dieu seul

DES PÉCHÉS D'IGNORANCE. «g

en connaît et la grandeur et le nombre; que personne ne sait s'il est digne d'amour ou de haine, et que les plus saints doivent toujours demeurer dans la crainte et dans le tremblement , quoiqu'ils ne se sentent coupables en aucune chose, comme saint Paul le dit de lui-même? Concevez donc, mon père, que les exemples et des justes et des pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez pour pécher, de connaître le mal et d'aimer la vertu contraire , puisque la passion que les impies ont pour les vices témoigne assez qu'ils n'ont aucun désir pour la vertu ; et que l'amour que les justes ont pour la vertu témoigne hautement qu'ils n'ont pas toujours la connaissance des péchés qu'ils commettent chaque jour, selon l'Écriture.

Et il est si vrai que les justes pèchent en cette sorte , qu'il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourrait-on concevoir que ces âmes si pures, qui fuient avec tant de soin et d'ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire à Dieu aussitôt qu'elles s'en aperçoivent, et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, « eussent à chaque fois, avant que de tomber, la « connaissance de leur infirmité en cette occasion , celle du « médecin , le désir de leur santé , et celui de prier Dieu de « les secourir, » et que, malgré toutes ces inspirations, ces âmes si zélées ne laissassent pas de passer outre et de commettre le péché?

Concluez donc , mon père, que ni les pécheurs, ni même les plus justes , n'ont pas toujours ces connaissances , ces désirs , et toutes ces inspirations , toutes les fois qu'ils pèchent; c'est-à-dire, pour user de vos termes y qu'ils n'ont pas toujours la grâce actuelle dans toutes les occasions où ils pèchent. Et ne dites plus , avec vos nouveaux

auteurs , qu'il est impossible qu'on pèehe quand on ne connaît pas la justice ; mais dites plutôt , avec saint Augustin et les anciens Pères , qu'il est impossible qu'on ne pèche pas quand on ne connaît pas la justice : Necesse est utpeceety a quo ignoratur justifia.

Le bon père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu'au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage; et après avoir un peu rêvé : Je m'en vas bien vous convaincre, nous dit-il. Et reprenant son père Bauny à l'endroit même qu'il nous avait montré : Voyez , voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu'il ne manquait pas de bonnes preuves. Lisez ce qu'il cite d'Anstote ; et vous verrez qu'après une autorité si expresse , il faut brûler les livres de ce prince des philosophes , ou être de notre opinion. Écoutez donc les principes qu'établit le père Bauny : il dit premièrement « qu'une action « ne peut être imputée à blâme lorsqu'elle est involontaire. * Je l'avoue, lui dit mon ami. Voilà la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d'accord. Tenez- vous-en là, mon père , si vous m'en croyez. Ce ne serait rien faire , me dit-il ; car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu'une action soit volontaire. J'ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouilliez làdessus. Ne craignez point, dit-il, ceci est sûr; Aristote est pour moi. Écoutez bien ce que dit le père Bauny : « Afin «qu'une action soit volontaire, il faut qu'elle procède d'hom- « me qui voie, qui sache, qui pénètre ce qu'il y a de bien et « de mal en elle. Voluntàbium est, dit-on commune- " « ment avec le philosophe (vous savez bien que c'est Aris- «tote, me dit-il en me serrant les doigts), quod-jit a « principio cognoscente singula in quibus est actio :

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