DES JUGES
dfs-je; mais si d'une part vous êtes les juges des confesseurs , n'étes-vous pas de l'autre les confesseurs des juges ? Votre pouvoir est de grande étendue : obligez-les d'absoudre les criminels qui ont une opinion probable, à peine d'être exclus des sacrements ; afin qu'il n'arrive pas , au grand mépris et scandale de la probabilité, que ceux que vous rendez innocents dans la théorie soient fouettés ou pendus dans la pratique. Sans cela , comment trouveriezvous des disciples? II y faudra songer, me dit-il, cela n'est pas à négliger. Je le proposerai à notre père provincial. Vous pouviez néanmoins réserver cet avis à un autre temps, sans interrompre ce que j'ai à vous dire des maximes que nous avons établies en faveur des gentilshommes ; et je ne vous les apprendrai qu'à la charge que vous ne me ferez plus d'histoires.
Voilà tout ce que vous aurez pour aujourd'hui ; car il faut plus d'une lettre pour vous mander tout ce que j'appris en une seule conversation. Cependant je suis , etc.
De la méthode de diriger l'intention, selon les casuistes. — De la permission qu'ils donnent de tuer pour la défense de l'honneur et des biens , et qu'ils étendent jusqu'aux prêtres et aux religieux. — Question curieuse proposée par Caramuel , savoir s'il est permis aux jésuite» de tuer les jansénistes.
De Paris, ce 25 avril 1055.
MONSIETJB ,
Après avoir apaisé le bon père, dont j'avais un peu troublé le discours par l'histoire de Jean d'Alba, il le reprit sur l'assurance que je lui donnai de ne lui en plus
1 La révision de cette lettre fut faite par M. Nicole.
faire de semblables; et il me parla des maximes de ses casuistes touchant les gentilshommes , à peu près en ces termes* :
Vous savez , me dit-il , que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d'honneur qui les engage à toute heure à des violences qui paraissent bien contraires à la piété chrétienne ; de sorte qu'il faudrait les exclure presque tous de nos confessionnaux, si nos pères n'eussent un peu relâché de la sévérité de la religion pour s'accommoder à la faiblesse des hommes. Mais comme ils voulaient demeurer attachés à V Évangile par leur devoir envers Dieu, et aux gens du monde par leur charité pour le prochain , ils ont eu besoin de toutes leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant de justesse, qu'on pût maintenir et réparer son honneur par les moyens dont on se sert ordinairement dans le monde, sans blesser néanmoins sa conscience; afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence que la piété et l'honneur.
Mais autant que ce dessein était utile , autant l'exécution en était pénible ; car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. Elle m'étonne , lui dis-je assez froidement. Elle vous étonne ? me dit-il. Je le crois, elle en étonnerait bien d'autres. Ignorez-vous que d'une part la loi de l'Évangile ordonne « de « ne point rendre le mal pour le mal, et. d'en laisser la « vengeance à Dieu? » Et que de l'autre les lois du monde défendent de souffrir les injures , sans en tirer raison soimême, et souvent par la mort de ses ennemis? Avezvous jamais rien vu qui paraisse plus contraire? Et cependant , quand je vous dis que nos pères ont accordé ces