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arrive de prendre pour le sentiment des casuistes les objections qu'ils combattent de toute leur force ? Voyons d'abord la réponse qu'a faite Pascal lui-même dans les Pensées : « On m'a demandé si j'ai lu moimême tous les livres que j'ai cités. Je réponds que non — Certainement il aurait fallu que j'eusse passé une grande partie de ma vie à lire de fort mauvais livres : mais j'ai lu deux fois Kscobar tout entier, et, pour les autres, je les ai fait lire par quelques-uns de mes amis; mais je n'en ai pas employé un seul passage sans l'avoir lu-moi-môme dans l'ouvrage cité , et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, et sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour né point hasarder de citer une objection pour une réponse, ce qui aurait été reprochante et injuste. » Pascal a-t-il menti? Les jésuites ontils tout à fait tort? Ni l'un, ni peut-être l'autre. J'en appelle à tous ceux qui ont lu les scolastiques, qui connaissent leur méthode si embarrassée, la complication de leurs objections, de leurs distinctions et de leurs réponses : n'était-il pas presque inévitable, dans la situation de Pascal et malgré les intentions les plus droites, de se perdre quelquefois dans ce labyrinthe?
Mais que feraient quelques méprises au milieu de tant de passages incontestables? D'ailleurs (et ici toute méprise était impossible) existait-il un système d'accommodement et de condescendance politiques, une façon de christianisme superficiel, qui, content de dominer les hommes extérieurement par les cérémonies et les petites pratiques, se mettait peu en peine de l'amélioration intérieure et morale, et tolérai* tous les vices et tous les crimes, pourvu qu'ils consentissent à se couvrir de quelques oripeaux religieux ? N'était-ce pas substituer Épicure à Jésus-Christ? En faisant l'éloge funèbre d'un docteur de ce temps , mêlé aux querelles des jésuites et des jansénistes, Bossuet flétrit à sa manière « ces docteurs relâchés, dont la malheureuse complaisance leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs; ces inventeurs trop subtils de vaines contentions et de questions de néant, qui ne servent qu'à faire perdre, parmi des détours infinis, la trace toute droite de la vérité. » Est-ce un autre abus, sont-ce d'autres hommes qui sont flétris dans les Provinciales/
A côté de la condamnation des casuistes, Bossuet, toujours impartial , place celte « d'autres docteurs non moins extrêmes , qui ont tenu les conscieuces captives sous des rigueurs tros-injustes, qui ne peuvent supporter aucune faiblesse, qui traînent toujours l'enfer "
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après «ix , et ne fulminent que des anathèmes. ■» A ce portrait on reconnaît les jansénistes, comme à l'autre les jésuites. En effet, Pascal et ses amis penchent vers le noble excès' du stoïcisme , qui a aussi ses dangers. L'évêque de Meaux , si digne de tenir la balance entre les deux partis, devait remarquer que si l'erreur théologique est égale de part et d'autre, le stoïcisme offre bien moins d'inconvénients pratiques, honore l'espèce humaine, et retrempe les âmes. Mais que peuvent produire les leçons d'un flatteur du vice? Imagine-ton un plus ignoble métier? Le ecenr humain a-t-il donc besoin qu'on le provoque et qu'on le façonne aux désordres?
(5) Démosthène se sert d'un pareil style pour les affaires politiques ; mais Paurait il trouvé pour des sujets aussi rudes à manier que ceux que traite Pascal ? Si Tertullien , qu'on dit avoir un style de fer, a une dialectique de fer aussi, il laisse quelquefois à désirer une "clarté qui y réponde. 11 oblige de temps en temps son lecteur à réfléchir pour le comprendre, et c'est un défaut dans son Apologétique, destiné à châtier les païens en les confondant. Toujours assez clair, et souvent assez pressant pour confondre, Bossuet l'est rarement pour punir. Tel est aussi Platon. 11 est vrai qu'il lui eût été difficile d'éveiller la honte du mal et le remords dans les sophistes, quoiqu'il l'essaye à la fin du Gorgias. Quelle impression l'aspect de Tordre pouvait-il faire sur leur âme, où ils en avaient étouffé les notions?
De ce côté donc Pascal l'emporte, ou n'a de rival que Démosthène; mais il leur cède pour l'invention. Ce terrible metteur en œuvre découvre peu; lui-même parait l'avoir senti. « U y a des gens, dit-il, qui voudraient qu'un auteur ne parlât jamais des choses dont les autres ont parlé; autrement on l'accuse de ne rien dire de nouveau. Mais si les matières qu'il traite ne sont pas nouvelles, la disposition en est nouvelle. Quand on joue à la paume, c'est une même balle dont on joue l'un et l'autre; mais l'un la place mieux. J'aimerais autant qu'on l'accusât de se servir des mots anciens : comme si les mêmes pensées ne formaient pas un autre corps de discours par une disposition différente, aussi bien que les mêmes mots forment d'autres pensées, par les différentes dispositions. » En effet, fout prend on air neuf entre les mains de Pascal, et lui donne le mérite d'une seconde création. S'il n'eût point fait les grandes compositions des écrivains auxquels on. peut le comparer, aucun d'eux non plus n'aurait fait la partie sérieuse des Provinciales, ni même les deux autres. Je n'excepte pas même Platon, qui ne sonf-
Ml NOTES.
Ire point de supérieur dans la plaisanterie, qui a donné le premier et parfait exemple de mettre en scène et de faire parler les personnages qu'on veut livrer au ridicule, mais qui, s'épanchant comme Homère, et se jouant dans ces développements harmonieux dont il enchantait la Grèce, serait impropre à la rapide concision de Pascal, réclamée par le génie français.
(6) Ceux qui ne connaissent l'Église catholique que par les prétendues apologies que notre époque a produites; ceux qui, égarés par ses téméraires défenseurs , la confondent avec la forme passagère qu'elle dut revêtir au moyen âge; ceux qui, à l'exemple d'un écrivain brillant, mais toujours dans l'erreur, s'imaginent qu'asseoir l'édifice religieux sur la base du scepticisme , et dire anathème à l'esprit d'examen , est le caractère distinctif , la croyance commune et perpétue))?. des catholiques; ceux-là doivent être fort surpris de voir avec quelle liberté Pascal relève les erreurs des papes et des conciles sur les questions de fait et de discipline , marque les limites de la foi et de la raison, distingue le fait et le droit, la discipline et le dogme, appelle l'inquisition le fléau de la vérité, et repousse la théocratie. Mais ces personnes seraient plus surprises encore, si elles ouvraient les vieux auteurs scolastiques, d'y retrouver ce qu'elles croient peut-être des nouveautés réprébensibles, et, en remontant le long des siècles, de reconnaître que sa doctrine sur les rapports de la foi et de la raison est celle des Pères de l'Église et de l'immense majorité des docteurs. Pascal ne semble-t-il pas avoir prévu et réfuté d'avance les stériles paradoxes qui ont surgi autour de nous, lorsqu'il dit, avec ce bon sens incisif : « D'où apprendrons-nous donc la vérité des faits? Ce sera des yeux , qui en sont les légitimes juges , comme la raison l'est des choses naturelles et intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées.... Les sens, la raison et la foi ont chacun leurs objets réparés et leur certitude dans cette étendue. Et comme Dieu a voulu se servir de l'entremise des sens pour donner entrée à la i'oi f fides ex auditu, tant s'en faut que la foi détruise la certitude des sens , que ce serait au contraire détruire la foi , que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens. »
Je n'ignore pas que pour affaiblir l'autorité de Pascal sur les questions importantes du droit canonique, on l'a représenté comme un > sectaire obstiné, rebelle; on lui a reproché la franchise énergique de
[ cette déclaration qu'on lit dans les Pensées : « Si mes lettres sont
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condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel. » Mais quand Pascal marche d'accord avec Bossuet et toute l'Église de France, il est plus facile de l'injurier que de lui répondre. L'anleur des Provinciales ne s'arrête point, comme les fauteurs de l'infaillibilité du pape, à peser et à tourmenter quelques phrases , quelques mots isolés des Pères : il montre la doctrine de l'Église en action ; il montre le saint-siége lui-même, dans des temps meilleurs , accueillant les réclamations , et honorant l'esprit de liberté. Si Pascal réclame des garanties dans l'Église, c'est qu'il sait d'abord qu'elles font partie essentielle de sa divine constitution, et ensuite que tout pouvoir exercé par des hommes dégénère , s'il n'est surveillé , limité.. « En considérant l'Église comme unité, dit-il excellemment dans les Pensées, le pape en est le chef, comme tout EnJa considérant comme multitude, le pape n'en est qu'une partie, la multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion ; V unité qui ne dépend pas de la multitude est tyrannie. » Les preuves historiques ont été données dans les Provinciales; voilà maintenant la raison philosophique.
(7) « Qu'ont-ils vu ces rares génies, s'écrie- t-il, qif ont-ils vu plus que les autres? Quelle ignorance est la leur ! et qu'il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d'être instruits ! Car pensent-ils avoir mieux vu les difficultés à cause qu'ils y succombent, et que les autres , qui les ont vues, les ont méprisées? Ils n'ont rien vu , ils n'entendent rien; ils n'ont pas même de quoi établir le néant , auquel ils espèrent après cette vie ; et ce misérable partage ne leur est pas assuré. lis ne savent s'ils trouveront un Dieu propice ou un Dieu contraire. S'ils le font égal au vice et à la vertu : quelle idole! que s'il ne dédaigne pas de juger ce qu'il a créé, et encore ce qu'if a créé capable d'un bon et d'un mauvais choix : qui leur dira ou ce qui lui plaît , ou ce qui l'offense , ou ce qui l'apaise ? Par où ont-ils deviné que tout ce qu'on pense de ce premier être soit indifférent, et que tontes les religions qu'on voit sur la terre lui soient également bonnes? Parce qu'il y en a de fausses , s'ensuit-il qu'il n'y en ait pas une véritable? ou qu'on ne puissa plus connaître l'ami sincère , parce qu'on est environné de trompeurs? Est-ce peut-être que tous ceux qui errent sont de bonne foi ? L'homme ne peul-il (tas , selon sa coutume, s'en imposer à lui-même? Mais quel supplice ne méritent pas les obstacles qu'il aura mis par ses pré-
LIT »« ïfiS '
ventions à des lumières plus pures t Où a-t-on pris que la peine et la récompense ne soient que pour les jugements humâtes; et qu'il n'y ait pas en Dieu une justice , dont celle qui reluit en nous ne soR qu'une étincelle? Que 6*9 est une telle justice, souveraine, et par conséquent inévitable; divine, et par conséquent infinie; qui nous dira qu'elle n'agisse jamais selon sa nature , et qu'une justice infinie ne s'exerce pas à la fin par un supplice infini et éternel ? Où en sont donc les impies, et queHe assurance onHis contre la vengeance éternelle dont on les menace? Au défaut d'un meilleur refuge, iront-ils enfin se plonger dans l'abime de l'athéisme, et mettront-ils leur repos dans une fureur qui ne trouve presque point de place dans tes esprits? Qui leur résoudra ces doutes, puisqu'ils veulent tes appeler de ce nom? Leur raison , qu'ils prennent pour guide, ne présente à leur esprit que des conjectures et des embarras. Les absurdités où Us tombent , en niant la religion Y deviennent plus insoutenables que les vérités dont la hauteur les étonne; et , pour ne vouloir pas croire des mystères incompréhensibles', ils suivent l'une après l'autre d'incompréhensibles erreurs. Qu'est-ce donc , après tout, qu'est-ce que leur malheureuse incrédulité, sinon une erreur sans fin, une témérité qui hasarde tout , un étourdissement volontaire , et , en un mot, un orgueil quwne peut souffrir son remède, cVst-à-dire qui ne peut souffrir une autorité légitime? Ne croyez pas que l'homme ne soit emporté que par l'intempérance des sens : l'intempérance de l'esprit n'est pas inoins flatteuse. Comme l'autre, elle se fait des plaisirs cachés , et s'irrite par la défense. Ce superbe croit s'élever au-dessus de tout et au-dessus de lui-môme , quand il s'élève , ce lui semble , au-dessus de la religion qu'il a si longtemps révérée ; il se met au rang des gens désabusés ; il insulte en son coeur aux faibles esprits , qui ne font que suivre les autres , sans rien trouver par eux-mêmes ; et , devenu le seul objet de ses complaisances, il se fait lui-même son Dieu. » ( Orais.fun. d'Anne de Gonzague, vers le milieu.)
" Que je suis étonné quand j'entends des hommes profanes qui» dans la nation la plus florissante de la chrétienté, s'élèvent ouverte- ' ment contre l'Évangile! Les entendrai-je toujours et les trouverai-je toujours dans le monde , ces libertins déclarés, esclaves de leurs passions et téméraires censeurs des conseils de Dieu ; qui, tout plongés qu'ils sont dans les choses basses, se mêlent de décider hardiment des plus relevées ? profanes et corrompus , lesquels , comme dit saint Judc, « blasphèment ce qu'ils ignorent, et se corrompent dans
NOTES. tr
« ce qu'ils connaissent naturellement : » hommes deux fuis morts, d.t le même apôtre ; morts premièrement , parce qu'ils ont perdu la eu*rite ; morts secondement, parce qu'ils ont même arraché la foi : arbores infructuosœ , eradicatœ, Ms mortuœ: arbres infructueux et déracinés, qui ne tiennent plus à l'Église par aucun lien. O Dieu ! les verrai je toujours triomplier dans les compagnies, et empoisonner les esprits par leurs railleries sacrilèges?
« Mais , hommes doctes et curieux , si vous voulez discuter la religion , apportez-y du moins et la gravité et ie poids que la matière demande. Ne faites point les plaisants mal à propos dans des choses si sérieuses et si vénérables. Ces importantes questions ne se décident pas par vos demi-mots et par vos branlemento de t*te 9 par ces fines railleries que vous nous vantez, et par ce dédaigneux souris. Pour Dieu, comme disait cet ami de Job , ne pensez pas être les seuls hommes, et que toute la sagesse soit dans votre esprit , dont vous nous vanjtez la délicatesse. Vous qui voulez pénétrer les secrets de Dieu , ça Délaissez, venez en présence, développez-nous les énigmes de la nature ; choisissez ou ce qui est loin , ou ce qui est près ; ou ce qui est à vos pieds , ou ce qui est bien haut sur vos têtes ! Quoi ! partout votre raison demeure arrêtée! partout ou elle gauchit, ou elle s'égare, ou elle succombe 1 Cependant vous ne voulez pas que la foi vous prescrive ce qu'il faut croire. Aveugle, chagrin et dédaigneux , vous ne voulez pas qu'on vous guide et qu'on vous donne la main. Pauvre voyageur égaré et présomptueux , qui croyez savoir le chemin , qui vous refusez la conduite , que voulez-vous qu'on vous fasse ? Quoi ! voulez-vous donc qu'on vous laisse errer ? Mais vous irez vous engager dans des détours infinis, dans quelque chemin perdu ; vous vous jetterez dans quelque précipice. Voulez-vous qu'on vous fasse entendre clairement tontes les vérités divines? Mais considérez ou vous êtes , et en quelle basse région du monde vous avez été relégué. Voyez cette nuit profonde, ces ténèbres épaisses qui vous environnent ; ta faiblesse, l'imbécillité, l'ignorance de votre raison. Concevez que ce n'est pas ici la région de l'intelligence. Pourquoi donc ne voulezvous pas qu'en attendant que Dieu se montre à découvert ce qu'il est, la foi vienne à votre secours, et vous apprentie du moins ce qu'il en faut croire? » (Sermon sur la divinité de la religion, premier point, su h fine.)
Dans plusieurs de ses autres sermons, Bossuet lance en passant des traits contre le6 incrédules. C'est contre eux qu'il a écrit, sur
l.ti NOTES.
l'instinct des animaux, tes cinquante vigoureuses et admirables page* qui sont à la fin du traité de la Connaissance de Dieu et de soimême. L'oracle de ces incrédules était Lamothe le Vayer. En 1623 , le père Mersenne voyait soixante mille athées en France, cinquante mille dans Paris, et quelquefois jusqu'à douze dans une seule maison*.
A ne consulter même que lui et Bossnet, il est donc peu exact de dire, comme on fait souvent, que le livre de Pascal ne répondait à aucun besoin public , mais seulement au besoin de l'auteur, et qu'il l'avait en quelque sorte composé pour combattre sa propre incrédulité. Par les détails que nous ont conservés les biographes, entre autres sa sœur, madame Périer, il est constant qu'il ne chancela jamais dans la foi. Aussitôt qu'il eut acquis la réputation extraordinaire que lui firent les Provinciales , les personnes qui avaient des difficultés sur la religion , venaient le trouver, et les esprits forts disputer avec lui. Ce fut là le commencement des Pensées. Demander comment Pascal aurait pu retracer avec tant d'énergie et de vérité les tourments du doute, s'il ne les avait pas éprouvés, c'est demander comment il avait do génie t carie génie consiste précisément à interpréter la nature dans les beaux-arts comme dans les sciences. Faut-il qu'un poète épique ou tragique soit travaillé par les passions qu'il peint dans ses héros ? .
Mous en demandons pardon à l'un de nos célèbres juges, il nous est impossible d'admettre le rapprochement qu'il établit entre Rousseau faisant capricieusement dépendre d'une pierre qu'il lance l'espoir de son salut éternel, et Pascal se servant de considérations tirées des chances pour convaincre , ou du moins pour ébranler les incrédules raisonneurs qui vont argumenter avec lui. Ces considérations, où l'on ne voit que le bon sens , qui s'exprime avec la rigueur et la force mathématiques, Hossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon, auraient pu également bien les employer, s'ils s'en étaient avisés.
Les paroles mystérieuses que Pascal portait sur lui, avec la date de 1654 , prouvent seulement qu'il était subjugué, envahi tout entier par le dogme fataliste de la grâce jansénienne. Il se figurait qu'avant la chute de Neuilly il avait mené une vie horriblement profane, parce qu'il ne s'était point plongé dans les austérités où il vivait, ou plutôt où il mourait maintenant. Cette chute était pour lui, à l'égard des pratiques, ce que fut pour saint Augustin le fa-
* Chaufepic, Die t., art. Mersenne.
NOTES. lvm
metix toile, lege, à l'égard de la foi. Dans la crainte d'oublier les devoirs qu'il croyait lui être signifiés par un terrible avertissement du ciel , il voulut en avoir un commémoratif toujours présent.
(8) Sur la chute et sur la réparation roulent tous les événements du monde. Avec elles ils s'expliquent d'une manière aussi certaine , quoique moins détaillée, que les mouvements des astres avec l'attraction et les lois de Kepler. La chute produit l'ignorance de Dieu , de nous-mêmes , de l'univers; et avec elle, le polythéisme, 1 idolâtrie, et la destruction de l'individu dans la société antique, qui ne lui reconnaît rien de naturellement propre. La réparation ramène l'adoration d'un Dieu spirituel , unique , la connaissance de ce que nous sommes; et à l'aide de la théocratie monacale du moyen âge , démolissant les institutions des anciens États, elle rétablit l'individu, et eu même temps suscite la connaissance de l'univers. Par les idées générales qui constituent son essence pensante, l'homme doit être intérieurement et immédiatement uni aux idées supérieures et éternelles qui constituent l'essence divine. Cette union est-elle pleine, comme à l'origine ; l'homme est dans sa puissance. Vient-elle à se rompre par la chute , l'homme est dégradé. Se renoue-t-elle par la réparation, l'homme se relève; et à mesure qu'elle se resserre, il est sans cesse en progrès. De ces révolutions intérieures qui précipitent ou qui rétablissent , viennent les révolutions analogues des choses humaines.
« Dans l'homme et hors de l'homme , dit Pascal, partout est la marque d'un Dieu perdu. » Partout aussi est la marque, non pas sans doute d'un Dieu retrouvé, mais d'un Dieu qui se retrouve. Non-seulement il se retrouve dans l'homme depuis l'établissement du christianisme, qui, en le réconciliant avec Dieu, le réconcilie avec lui-même; il se retrouve encore dans la société, depuis la formation des communes, qui, en se développant, ont restitué à l'homme la possession de lui-même , et enfanté les peuples aujourd'hui libres ou impatients de l'être; il se retrouve aussi dans Punivers, depuis le renouvellement ou la naissance des sciences physiques , qui font connaître à l'homme les deux , la terre , les éléments , son propre corps, et celui des autres êtres organisés ; et il Ta bientôt se retrouver pour toutes les nations. Déjà la civilisation moderne , qui le rend, emporte l'Europe, l'Amérique, presse l'Afrique et l'Asie, dont elle mine les empires vieillis, qui n'attendent qu'un grand
tvm NOTES.
ébranlement pour tomber. S'il fallut le régime de compression et de mortdu moyen âge pour détruire la civilisation de la chute, lui enleva l'homme, afin qu'il pût se rattacher à Dieu et produire la civilisation de la délivrance , cette civilisation suffit pour détruire dans les autres parties de la terre la civilisation de la chute. Rien ne saurait résister à son esprit d'indépendance dissolvante et d'activité rénovatrice.
Par l'effet de la chute, le genre humain, en se multipliant, s'est divisé en une multitude innombrable de peuples différents de cultes, de lois, de mœurs, d'intérêts, ayant chacun ses erreurs , ses préjugés , ses folies. Par l'effet de la réparation , ils vont tous , sous le règne de la vérité et de la raison , retourner à Funité , vers laquelle les nations maintenant chrétiennes convergent avec l'indomptable énergie de la nature qui se restaure. Le sacerdoce onvrant les yeux aux lumières du siècle, se convertissant à la liberté civile, religieuse , politique secondera cet universel mouvement avec l'énergie plus ni? domptable encore de son pouvoir surnaturel.
Ici j'entends les clameurs de l'ignorance et de l'irréflexion : le sacerdoce a fait son temps , l'homme n'a plus besoin de son secours. Nul doute, si l'homme est complètement régénéré. Mais alors plus de penchant an mal , plus d'erreur, plus d'ignorance en lui. Si trop visiblement il n'en est point ainsi , la réparation n'est point consommée, et le pouvoir par lequel elle a commencé est indispensable et pour qu'elle ne rétrograde pas, et pour qu'elle se continue. Comme l'union intérieure à Dieu ne peut être rétablie dans sa perfection tant que l'âme est attachée au corps actuel, il s'ensuit que la réparation ne s'accomplira point ici-bas, et que la nécessité du sacerdoce n'y cessera jamais. La civilisation présente a beau accroître les forces de l'homme , dès que par là même elle multiplie les moyens et les occasions d'en abuser. Elle l'éclairé, elle le moralise ; mais elle le déchaîne,, mais elle lui prodigue les jouissances, et le laisse ainsi dans l'impuissance relative de se conduire par lui-même.
Aujourd'hui s'accomplissent les promesses temporelles de l'Ancien Testament, mais autrement que les Juifs croient qu'elles doivent le faire. Ils attendent un roi qui leur soumette les nations et qui les enrichisse de leurs dépouilles. Le Christ tes leur soumet en effet, mais c'est en faisant régner sur elles sa loi que les Juifs annoncent, et qu'ils portent en figure. 11 les enrichira aussi de leurs dépouilles, mais ce sera en les rendant participants des biens de la civilisation moderne, fruit de cette loi. Avant, néanmoins, qu'ils se fondent ainsi dans
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l'ordre nouveau avec les autres peuples , il faut que les autres peuples y soient eux-mêmes réunis. Jusque-là , l'ancienne loi n'ayant point atteint son but , qui est le règne religieux et social de l'Évangile, il est nécessaire que ses sectateurs lui demeurent attachés; sans quoi •lie serait vicieuse, tombant avant le terme. Mais aussi alors le Juif, reconnaissant dans l'ordre actuel l'empire de ce roi qu'il attend d'eu haut, sortira des ombres et des figures, pour entrer dans la lumière et la réalité. On le verra donc incessamment venir à la suite des nations humaines dans cette vaste cité de Dieu , fermant la marche qu'il ouvrit il y a dix-huit siècles. Ainsi se vérifie la sentence de Pascal, que « ceux qui savent les principes de la religion peuvent ren« dre raison, et de toute la nature de l'homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général. »
Il ne lui fut point donné de contempler ces merveilles de la réparation, qui ne pouvaient être aperçues qne des hauteurs du xix e siècle. Par la même raison , elles échappèrent à Bossuet
Pour eux , Dieu perdu ne devait point se retrouver dans les peuples , mais seulement dans l'homme, et en ce qui concerne le salut éternel. Comme de leur temps les effets de la réparation , par rapport à la vie présente , n'étaient pas encore assez manifestes pour être reconnus , ils ne font conçue que dans ses effets par rapport à la vie future. Pascal ne se doute seulement pas qu'elle soit dans cette perfectibilité indéfinie des sciences naturelles, sur laquelle il a composé un si beau discours ; il ne remarque point que chez les anciens l'esprit tramant était arrivé, dans tous les sens, au terme de ce qu'il pouvait sous la chute. C'est pourquoi il ne cherche les preuves de la religion que dans l'existence du peuple juif, dans la naissance du peuple chrétien, et dans le rapport de l'un et de l'autre, et ne songe point à la civnisation moderne , qui , si j'ose ainsi parler, fulmine de toutes parts la divinité du christianisme.
(9) Cest en ne montrant en lui-même et en ne proposant aux tiemmesque les grandeurs de la charité , que Jésus-Christ leur a fait retrouver les grandeurs de l'esprit et les grandeurs de la chair ou du corps. Je n'entends point le génie et l'autorité, paitage d'un si petit .nombre , et qui ne rendent pas meilleurs ni plus heureux ceux qui les possèdent; j'entends les lumières, la liberté, l'aisance, auxquelles tous sont appelés , et qui perfectionnent leur vie. Quœrite primum regnum Dei etjustitiam ejus, ethœcomnia adjicientur vobis,
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est-il dit dans PÉvahgile. En effet , par son retour intérieur à Dieu, l'esprit humain reprend ses forces , et ensuite de lui-même il produit tout le reste.
Un homme peut bien ne jouir que de Tune de ces trois grandeurs : être saint, sans être savant, libre et dans l'aisance; libre et dans l'aisance , sans être saint ni savant ; savant, sans être saint , libre et à l'aise ; et à l'aise aussi , sans être libre , ou libre , sans être a l'aise. f I n'en est pas ainsi des nations. Par exemple , ôtez-Ieur les lumières , la liberté, le bien-être, vous aurez la superstition, l'intolérance , le vice, comme au moyen Age. Otez-leur la piété sainte, la science do l'homme périt ou se dénature, la liberté dégénère en anarchie, la prospérité en luxe et mollesse d'un coté, et de Huître en souffrances et misères , comme aujourd'hui. Au moyen âge, il aurait fallu notre civilisation ; à notre civilisation , il faut les croyances. Qu'elles se raniment, et l'on verra les grandeurs spirituelles et les grandeurs charnelles que cette civilisation développe, se corriger, s'épurer; les grandeurs de la charité se produire enfin librement ; les unes et les autres se soutenir entre elles , se féconder, et , par leurs mutuels et in* cessants progrès , former le grand avenir temporel du monde.
(10) Cette conformité n'est pas la seule trace que présentent les Pensées de l'influence heureuse du père de la philosopliie moderne. X«s Réflexions sur la géométrie en général respirent l'esprit d'ordre et la clarté dont le Discours sur la méthode avait donné l'exemple et le besoin» Le petit essai sur F Art de persuader est un digue commentaire des quatre règles de ce discours. Avec quelle magnificence Pascal se déploie dans les cliarops de l'infini, ouverts à l'esprit humain , d'abord par Kepler et ensuite par Descartes ! La manière dont ce dernier distingue les corps et les esprits, la pensée et l'étendue, se rencontre partout dans les Pensées; et Pascal, comme on a déjà pu le reconnaître, en a tiré de beaux mouvements d éloquence. N'est-ce pas lui encore qui a dit . « C'est la pensée qui fait l'être de l'homme , et sans quoi on ne peut le concevoir? » et plus loin : « Toute notre dignité consiste dans la pensée; c'est de là qu'il faut nous relever, non de l'espace et de la durée? » Est-ce Pascal ou Descartes qu'on croit entendre , quand on lit • « L'homme est visiblement fait pour penser ; c'est toute sa dignité et tout-son mérite. Tout son devoir est de penser comme il faut, en comme»- , cant par soi , par son auteur et sa fin ? » Voyez-le enfin s'emparer,
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100$ une forme abrégée , des principaux raisonnements de Descartes : « Je sens que je peux n'avoir point été, car le moi consiste dans ma pensée } donc moi qui pense n'aurais point été , si ma mère eût été tuée avant que j'eusse été animé. Donc je ne suis pas un être nécessaire. Je ne suis pas aussi éternel ni infini ; mais je vois bien qu'il y a dans la nature un être nécessaire, éternel , infini. »
Avouons-le cependant , il semble que Pascal ne comprit point ce qu'il y avait de plus élevé ou plutôt de vital en Descartes , je veut dire le retour intérieur de l'esprit humain aux idées primitives qui le constituent, et à celles qui constituent l'esprit incréé : retour qui renouvela la théologie comme la philosophie, illumina le dixseptième siècle , et forma ces convictions puissantes qui étonnent le nôtre , même celles de Pascal, quoiqu'il l'ait, ignoré. U rejette de la religion les preuves métaphysiques , parce qui! les trouve « trop éloignées du raisonnement des hommes , et trop compliquée» pour les frapper ; » tandis que rien n'est si simple et si près, puisqu'elles se tirent immédiatement des idées qui eont le fond de la pensée. 11 est clair que Pascal confond ces preuves avec celles de la scolastique , qui ne sont que des abstractions , et ce. qu'il y a en effet de plus embarrassé et de plus étranger à la raison et à la manière habituelle de raisonner. Son ouvrage, en le supposant terminé, aurait pu opérer des conversions isolées, mais non un mouvement religieux , comme le Discours sur la méthode et les Méditations de Descartes. Supérieur, je crois, au^Discours sur V histoire universelle de Bossuet, dans les parties de la religion qui exigent une incomparable clarté, il eût été au-dessous dans les autres, mais plus populaire dans toutes. Pascal part plutôt de l'analyse de la religion pour s'élever à la sagesse divine; Bossuet, de la sagesse divine pour expliquer la religion , ce qui est moins pronre à faire impression sur le commun des aines.
Toutefois Pascal ne laisse point d'appartenir à l'école cartésienne , et les ennemis du libre examen s'abusent singulièrement de le réclamer pour un des leurs. Fussent elles réelles , que prouveraient quelques saillies contre la philosophie, de même que celles qu'il a lancées contre la poésie, sinon qu'alors comme toujours il y avait des philosophes et des poètes ridicules ? Quand, pour exprimer son dédain pour la poésie, il parle de bel astre, de fatal laurier, de siècle d'or, il est visible qu'il frappe seulement la poésie factice. Ne doit-on pas croire qu'il ne s'agit non plus que de la philosophie de mots t quand
lui NOTES.
il dit que « se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher, » et qu'il « n'estime pas que toute la' philosophie vajHe une heure de peine? » Serait-il possible que lui, qui aime tant à chercher la raison des choses dans leur nature, et qui est si peintre, méprisât la philosophie et la poésie véritables? Ce serait se mépriser kii-même, mépriser sa vie entière, et tous ses ouvrages.
Mais, dans ces deux fugitives sorties contre la philosophie , il ne paraît pas même qu'il ait eu en vue ce que nous désignons aujourd'hui par ce terme. Quand on sait combien Pascal s'inspire volontiers du génie , de la méthode et des paroles même» de Descartes, ce n'est pas d'abord sans étonnement qu'on l'entend s'exprimer ainsi sur son compte : « Je ne puis pardonner à Descartes ; il aurait bieu voulu , dans toute sa philosophie, pouvoir se passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher de lui faire donner une chiquenaude pour mettre le monde en mouvement; après cela il n'a plus que faire de Dieu. » Quoi! celui qui écrivait les Méditations à la prière de Mersenne, pour combattre l'athéisme, Descartes, si célèbre par ses preuves de l'existence de Dieu, preuves qui sont l'un des deux fondements qu'il donne à la connaissance humaine , voulait bannir Dieu de toute sa philosophie î Évidemment il doit y avoir ici un malentendu. Oui , et il existe dans l'esprit du lecteur moderne , qui ne sait pas qu'au siècle de Pascal on désignait habituellement sous le nom de philosophie naturelle , ou simplement de philosophie , l'ensemble des sciences physiques, et spécialement la physique générale et la cosmologie. Il est clair comme le jour que Pascal parle ici de toute la physique de Descartes , et qu'il ne songe pas seulement à sa métaphysique. Il reste bien encore un peu d'âcreté, d'ingratitude peut-être, et un souvenir trop vif d'une querelle de savants; il y a surtout une grande erreur au fond de la pensée, puisque Descartes, en cherchant à expliquer tous les phénomènes par les seules propriétés de la matière, ne prétendait assurément rien ôter à son auteur, mais se contentait, comme la raison l'exige, d'exclure le miracle des explications de la science. Os pourrait même lui faire le reproche opposé, celui d'exagérer le concours de Dieu , et de regarder son action conservatrice comme une création perpétuelle. Voici un autre fragment sur la philosophie de Descaries (ce titre est de Pascal ) : « Il faut dire en gros : Cela se fait par figure et par mouvement, car cela est vrai. Mais de dire quelle figure et mouvement, et composer la machine, cela est ridicule; car cela est inutile, et incertain, et pénible. Et quand
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cela serait vrai , nous n'estimons pas qne toute la philosophie vaille nue heure de peine. » Sans examiner la justesse de l'idée , on voit qu'il s'agit uniquement de figure et de mouvement, c'est-à-dire de physique. C'est toujours là ce que Pascal appelle la philosophie de Deseartes. Ainsi , c'est la physique avec la géométrie, un ancien titre de gloire de Pascal, dont il dit maintenant qu'elle ne vaut pas une heure de peine ! Cela peut sembler bizarre; mais je ne lui prête rien, il va s'en expliquer lui-même : « J'avais passé , dit-il , beaucoup de temps dans l'étude des sciences abstraites ; mais le peu de gens avec qui on en peut communiquer m'en avait dégoûté. Quand j'ai commencé l'étude de l'homme, j'ai vu que ces sciences abstraites ne lui sont pas propres, et que je m'égarais plus de ma condition en y pénétrant que les autres en les ignorant; et je leur ai pardonné de ne pas s'y appliquer. Mais j'ai cru trouver au moins bien des compagnons dans rétude de l'homme , puisque c'est celle qui lui est propre. J'ai été trompé. Il y en a encore moins qui ('étudient que la géométrie. » On sait que Malebranche , épris aussi de l'étude de l'homme , ne cachait pas son dédain pour l'histoire et pour les historiens. Ils avaient raison, ces beaux génies, de proclamer que l'étude la plus digne de l'homme est celle de l'homme lui-même; seulement ils se trompaient en ne considérant pas , à l'exemple de Descartes, que toute connaissance sérieuse peut et doit se rattacher à la science de l'homme, pour la compléter et l'éclairer.
Pascal avait étudié avec soin les systèmes des stoteietts, des épicuriens et des sceptiques , et il apeint lui-même d'une manière frap- |iante, dans un passage trop peu cité, le charme et les avantages de l'histoire de la philosophie : « 11 y a un plaisir extrême à remarquer dans les divers raisonnements des philosoplie» en quoi les uns et le» autres ont aperçu quelque chose de la vérité qu'ils ont essayé de connaître. Car s'il est agréable d'observer dans la nature le désir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages, où l'on en voit quelques caractères, parce qu'ils en sont les images , combien plus est-il juste de considérer dans les productions des esprits les effort* qu'ils font pour parvenir à la vérité, et de remarquer en quoi ils j arrivent, et en quoi ils s'en égarent! (Test la principale utilité qu'on doit tirer de ces lectures. » Voilà comment Pascal est l'ennemi de la philosophie , qu'il cultive et célèbre.
Jugez maintenant avec quelle bonne foi les soi-disant défenseurs du christianisme , qui ne voient son triomphe que dans l'anéantisse-
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ment complet de la raison , prétendent s'abriter sous le nom de l'auteur des Pensées. Qui mieux que lui a repoussé les erreurs qu'ils s'obstinent effrontément à lui prêter ? Qui en a plus vivement signalé le danger ? Ce n'est point assez d'avoir composé les Provinciales , d'y avoir fixé d'une manière si nette les rapports de la foi et de la raison; il revient ici sur le même sujet , s'exprime avec une précision et une force nouvelles. « Si on soumet tout à la raison , dit-il , notre religion n'aura rien de mystérieux ni de surnaturel. Si on choque les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridicule. La raison , dit saint Augustin , ne se soumettrait jamais » si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle doit se soumettre ; et qu'elle ne se soumette pas, quand elle juge avec fondement qu'elle ne doit pas le faire. Il n'y a rien de si conforme à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui sont de foi ; et rien de si contraire à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui ne sont pas de foi. Ce sont deux excès également dangereux » d'exclure la raison , de n'admettre que la raison. »
Sans démêler les principes naturels de la tolérance comme quelques protestants, Baylepar exemple, Pascal n'en condamne pas moins es voies de contrainte, dont il peint la barbarie et l'absurdité. «La conduite de Dieu , dit-il , qui dispose toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par sa grâce. Mais de vouloir la mettre dans le cœur et dans l'esprit par la force et les menaces, ce n'est pas y mettre la religion , mais la terreur. Commencez par plaindre les incrédules ; ils sont assez malheureux. 11 ne faudrait les injurier qu'au cas que cela servît ; mais cela leur nuit.