AVANT PROPOS
A roccasion du ICX)®"^® Anniversaire de la mort de Victor HUGO, l'association Monuments de Picardie a voulu lui rendre hommage en rééditant dans une brochure les textes et dessins qu'il a laissés sur notre région et ses monuments.
Si l'on exclut les passages qui, dans son œuvre romanesque, peuvent évoquer tel ou tel lieu par lui visité ou tel décor imaginaire "inspiré" par un voyage dans notre région, l'essentiel des écrits de Victor HUGO concernant la Picardie se réduit à ceci : Deux articles intitulés : "Guerre aux démolisseurs", publiés à sept ans d'intervalle en 1825 et 1832 et réédités en 1 834 dans "Littérature et Philisophie mêlées". Une série de lettres de Voyage, écrites entre 1 834 et 1 837 et publiées après la mort de Victor HUGO par les éditions HETZEL QUANTIN en 1 892. Ces lettres sont complétées par les carnets, ou fragments de carnets dans lesquels figurent les dessins ainsi que l'indication d'étapes que les lettres ne mentionnent pas toujours. Quelques passages extraits du récit de voyage intitulé : "LE RHIN" publiés en 1 842 et s'inspirent d'un voyage effectué en 1 838 ; Enfin quelques pages tirées des "ALBUMS" relatant son dernier voyage dans notre région en 1 849 et publiés à la suite des lettres dans "En voyage".
Cet ensemble de textes et de dessins, jusqu'ici dispersé dans différents ouvrages au gré des éditions complètes, nous fait découvrir un Victor HUGO différent de celui qu'on pouvait attendre : Archéologue et Polémiste tout d'abord dans ses deux articles "G uerre aux démolisseurs" ; Le premier, en 1 825, est inspiré par le Voyage à REIMS que Victor HUGO avait effectué la même année avec Charles NODIER et Alphonse de CAILLEUX, co-auteurs avec le baron TAYLOR des premières livraisons des "Voyages Pittoresques et Romantiques dans l'Ancienne France", avec lesquels il se rendait au sacre de Charles X. Ce voyage avait été l'occasion de voir les ruines de St-Jean-des-Vignes à SOISSONS et celles de l'abbatiale St-Yved de BRAINE mentionnés, entre maints autres monuments, dans cet article.
La seconde version de "Guerre aux démolisseurs" date de 1832 et reprend avec la môme vigueur les mômes anathèmes que la première. Mais ce sont cette fois les édiles de LAON, dans l'Aisne, qui font les frais du talent satirique de notre grand auteur national* pour avoir ordonné la destruction de la tour de Louis d'Outremer. L'essentiel de l'article est d'ailleurs consacré à cette destruction. Victor HUGO n'écrit pas d'après son propre témoignage visuel, mais d'après une lettre par lui reçue, et dont il nous tait l'auteur, identifié depuis comme étant un nommé Edouard l'HOTE. Il est désormais établi que cette tour n'avait pas l'antiquité que lui prôte Victor HUGO mais qu'elle datait du règne de Philippe AUGUSTE, ce qui ne fait qu'atténuer la culpabilité du Conseil Municipal de LAON dans cette affaire.
Les lettres de "France et Belgique" témoignent d'un tout autre aspect de Victor HUGO. Bien que celui-ci voyage en compagnie de Juliette DROUET, devenue sa maîtresse l'année précédente, c'est un père de famille tendre et attentif que nous découvrons à travers ces correspondances, adressées pour la plupart à sa femme Adèle et à ses quatre enfants. Un dessin de 1 837 représentant un château (dont l'identification reste bien enigmatique), porte la mention suivante : "Abbeville 4 h. du soir. Dessiné pour ma Didine pendant qu'on attendait la voiture".
Si ces lettres n'ont pas le lyrisme des œuvres publiées à la môme époque, elles n'en recèlent pas moins d'indiscutables qualités littéraires que ce soit dans les descriptions de paysages comme la vallée de la Somme, les collines du Soissonnais. ou dans celles d'édifices comme St-Vulfran d'ABBEVILLE ou l'abbaye de Saint-Riquier. On y trouve de surcroit l'humour avec lequel Victor HUGO nous relate les anecdotes qui ne manquent pas de survenir lors de ses haltes dans les auberges ou les postes qui jalonnent sa route. Ce n'est pas sans une certaine nostalgie qu'on imagine ces voyages en diligence, en bateau à vapeur voire en charrette ou même à pied sur des lieues de chemins pierreux, à travers une Picardie qu'ont transformée depuis cent cinquante ans de constructions et d'aménagements et qu'ont ravagée deux guerres mondiales. Victor HUGO voit ainsi BEAUVAIS, ABBEVILLE, AMIENS, SOISSONS avec leurs quartiers anciens tout droit sortis du Moyen-Age. Il visite le donjon de COUCY dont la silhouette prodigieuse domine encore le château, et PIER- REFONDS dont "l'admirable ruine" n'a pas encore été restaurée par VIOLLET-LE-DUC. Il décrit la maison de l'Ange â ST-QUENTIN datée de 1 598, qui sera vendue en 1 842 par la municipalité et démontée. Il dessine le beffroi de PERONNE, édifice de la fin du XIV^"^» siècle que la mairie jugera plus expédient de détruire en 1844 plutôt que de le restaurer.
Un mot doit être dit de la personnalité de Victor HUGO à l'époque. On est encore bien loin, en effet de la figure du Républicain intransigeant et révolté que l'histoire a consacré. Victor HUGO est alors monarchiste et libéral, vicomte et auteur à succès. Il sera académicien en 1 841 , pair de France en 1845, député conservateur en 1849. On n'en apprécie que mieux le pas qu'il franchira en s'exilant.
En restituant les itinéraires de Victor HUGO, nous avons pu les préciser. Certains lieux, certains monuments, n'avaient pas été identifiés dans les précédentes éditions. Les notes originales ajoutées à la fin de chaque chapitre combleront cette lacune. Ainsi avons nous pu identifier les
châteaux de LONG et d'EAUCOURT, mentionnés quoique de manière non explicite dans le récit de la croisière sur la Somme. Nous avons également pu reconnaître la maison de l'Ange, à St-Quentin ou la "Maison Landot" encore visible à AULT. Nous avons pu redresser certaines erreurs ou inexactitudes sur des datations, descriptions ou légendes locales rapportées par l'auteur. Certaines énigmes restent cependant sans solution, telles que ce dessin adressé à Léopoldine et évoqué plus haut qui ne parait représenter aucun des châteaux de la Somme, ou cette tour de "VIN..." en "Gothique d'Horloger" que Victor HUGO a vue entre COUCY et LAON et qui pourrait, faute d'une hypothèse plus satisfaisante, être identifiée comme étant celle du château de PINON près d'ANIZY.
Ce qui étonne c'est cette véritable boulimie qui lui fait voir des dizaines de monuments en quelques semaines, jointe à une compétence exceptionnelle, pour l'époque en matière d'archéologie. Tout au plus peut on noter ça et là une petite erreur de datation pour le château de RAM- BURES ou l'église de CRECY, erreurs d'autant plus pardonnables que les typologies et chronologies de l'époque sont encore bien loin d'être exactes.
On ne peut, pour conclure cet avant propos, que rendre hommage au brillant précurseur que fut Victor HUGO en matière d'archéologie Monumentale, que Jean MAILLION a longuement étudié dans son ouvrage "Victor HUGO et l'Art Architectural" publié en 1 962 aux Presses Universitaires de France. On ne s'étonnera guère de trouver en lui un des premiers défenseurs, après Châteaubriant son aine, de notre patrimoine national. Et on lira ou relira avec plaisir ces lignes où nous découvrons une Picardie que Victor HUGO a connue et aimée voici cent cinquante ans.
VICTOR HUGO - LETTRES ET DESSINS DE nCARDIE
GUERRE AUX DEMOLISSEURS !
Si les choses vont encore quelque temps de ce train, il ne restera bientôt plus à la France d'autre monument national que celui des Voyages pittoresques et romantiques* où rivalisent de grâce* d'imagination et de poésie le crayon de Taylor et la plume de Ch. Nodier, dont il nous est bien permis de prononcer le nom avec admiration, quoiqu'il ait quelquefois prononcé le nôtre avec amitié.
Le moment est venu où il n'est plus permis à qui que ce soit de garder le silence. Il faut qu'un cri universel appelle enfin la nouvelle France au secours de l'ancienne. Tous les genres de profanation, de dégradation et de ruine menancent à la fois le peu qui nous reste de ces admirables monuments du moyen-âge, où s'est imprimée la vieille gloire nationale, auxquels s'attachent â la fois la mémoire des rois et les traditions du peuple. Tandis que l'on construit ô grands frais je ne sais quels édifices bâtards qui, avec la ridicule prétention d'être grecs ou romains en France, ne sont ni romains ni grecs, d'autres édifices, admirables et originaux, tombent sans qu'on daigne s'en informer, et leur seul tort cependant, c'est d'être français par leur origine, par leur histoire et par leur but. A Blois, le château des Etats sert de caserne, et la belle tour octogone de Catherine de Médicis croule ensevelie sous les charpentes d'un quartier de cavalerie. A Orléans, le dernier vestige des murs défendus par Jeanne vient de disparaître. A Paris, nous savons ce qu'on a fait des vieilles tours de Vincennes, qui faisaient une si magnifique compagnie au Donjon. L'abbaye de Sorbonne, si élégante et si ornée, tombe en ce moment sous le marteau. La belle église romane de Saint-Germain-des-Prés, d'où Henri IV avait observé Paris, avait trois flèches, les seules de ce genre qui embellissent la silhouette de la capitale. Deux de ces aiguilles menaçaient ruine. Il fallait les étayer ou les abattre ; on a trouvé plus court de les abattre. Puis, afin de raccorder, autant que possible, ce vénérable monument avec le mauvais portique dans le style de Louis XVqui en masque le portail, les restaurateurs ont remplacé quelques-unes des anciennes chapelles par de petites bonbonnières à chapiteaux corinthiens dans le goût de celle de Saint-Sulpice, et on a badigeonné le reste en beau jaune serin. La cathédrale gothique d'Autun a subi le même outrage. Lorsque
nous passions à Lyon, en août 1 825, il y a deux mois, on faisait également disparaître sous une couche de détrempe rose la belle couleur que les siècles avaient donnée à la cathédrale du primat des Gaules. Nous avons vu démolir encore, près de Lyon, le château renommé de l'Arbresle. Je me trompe, le propriétaire a conservé une des tours, il la loue à la commune, elle sert de prison. Une petite ville historique dans le Forez, Crozet, tombe en ruines, avec le manoir des d'Aillecourt, la maison seigneuriale où naquit Tourville, et des monuments qui embelliraient Nuremberg. A Nevers, deux églises du onzième siècle servent d'écurie. Il y en avait une troisième du môme temps, nous ne l'avons pas vue ; ô notre passage, elle était effacée du sol. Seulement nous en avons admiré à la porte d'une chaumière, où ils étaient jetés, deux chapiteaux romans qui attestaient par leur beauté celle de l'édifice dont ils étaient les seuls vestiges. On a détruit l'antique église de Mauriac. A Soissons, on laisse crouler le riche cloître de Saint- Jean et ses deux flèches si légères et si hardies (i). C'est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierres choisit des matériaux. Môme indifférence pour la charmante église de Braisne, dont la voûte démantelée laisse arriver la pluie sur les dix tombes royalesqu'elle renferme (3).
Il serait temps enfin de mettre un terme à ces désordres, sur lesquels nous appelons l'attention du pays. Quoique apprauvie par les dévastateurs révolutionnaires, par les spéculateurs mercantiles, et surtout par les restaurateurs classiques, la France est riche encore en monuments français. Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait ; qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas ôtre permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles, qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares I II y a deux choses dans un édifice, son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, c'est donc dépasser son droit que le détruire.
Une surveillance active devrait être exercée sur nos monuments. Avec de légers sacrifices, on sauverait des constructions qui, indépendamment du reste, représentent des capitaux énormes. La seule église de Brou, bâtie vers la fin du quinzième siècle, a coûté vingt-quatre millions, à une époque où la journée d'un ouvrier se payait deux sols. Aujourd'hui ce serait plus de trois cent cinquante millions. Il ne faut pas plus de trois jours et de trois cents francs pour la jeter bas.
Et puis, un louable regret s'emparerait de nous, nous voudrions reconstruire ces prodigieux édifices, que nous le pourrions. Nous n'avons plus le génie de ces siècles. L'industrie a remplacé l'art.
Terminons Ici cette note ; aussi bien c'est encore là un sujet qui exigerait un livre. Celui qui écrit ces lignes y reviendra souvent, ô propos et hors de propos ; et, comme ce vieux romain qui disait toujours : Hoc censeo, et delendam esse Carthagmem, l'auteur de cette note répétera sans cesse : Je pense cela, et qu'il ne faut pas démolir la France.
Il faut le dire, et le dire haut, cette démolition de la vieille France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la restauration, se continue avec plus d'acharnement et de barbarie que jamais. Depuis la révolution de juillet, avec la démocratie, quelque ignorance a débordé et quelque brutalité aussi. Dans beaucoup d'endroits, le pouvoir local, l'influence municipale, la curatelle communale a passé des gentilshommes qui ne savaient pas écrire aux paysans qui ne savent pas lire. On est tombé d'un cran. En attendant que ces braves gens sachent épeler, ils gouvernent. La bévue administrative, produit naturel et normal de cette machine de Marly qu'on appelle la centralisation, la bévue administrative s'engendre toujours, comme par le passé, du maire au sous-préfet, du sous-préfet au préfet, du préfet au ministre. Seulement elle est plus grosse.
Notre intention est de n'envisager ici qu'une seule des innombrables formes sous lesquelles elle se produit aux yeux du pays émerveillé. Nous ne voulons traiter de la bévue administrative qu'en matière de monuments, et encore ne ferons-nous qu'effeurer cet immense sujet, que vingt-cinq volumes in-folio n'épuiseraient pas.
Nous posons donc en fait qu'il n'y a peut-être pas en France, à l'heure qu'il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu d'arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite, où il ne se commence, où il ne s'achève la destruction de quelque monument historique national, soit par le fait de l'autorité centrale, soit par le fait de l'autorité locale de l'aveu de l'autorité centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la tolérance de l'autorité locale.
Nous avançons ceci avec la profonde conviction de ne pas nous tromper, et nous en appelons à la conscience de quiconque a fait, sur un point quelconque de la France, la moindre excursion d'artiste et d'antiquaire. Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s'en va avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous brisons quelque lettre du vénérable livre de la tradition. Et bientôt quant la ruine de toutes ces ruines sera achevée, il ne nous restera plus qu'à nous écrier avec ce troyen, qui du moins emportait ses dieux :
.... Fuit Ilium et ingens Gloria I
Et à l'appui de ce que nous venons de dire, qu'on permette à celui qui écrit ces lignes de citer, entre une foule de documents qu'il pourrait prodruire, l'extrait d'une lettre à lui envoyée, il n'en connaît pas personnellement le signataire, qui est, comme sa lettre l'annonce, homme de goût et de cœur ; mais il le remercie de s'être adressé à lui. Il ne fera jamais faute à quiconque lui signalera une injustice ou une absurdité nuisible à dénoncer. Il regrette seulement que sa voix n'ait pas plus d'autorité et de retentissement.Qu'on lise donc cette lettre, et qu'on songe, en la lisant, que le fait qu'elle atteste n'est pas un fait isolé, mais un des mille épisodes du grand fait général, la démolition successive de tous les monuments de l'ancienne France.
Charleville, 14 février 1 832.
«Monsieur,
«Au mois de septembre dernier, je fis un voyage à Laon (Aisne), mon pays natal. Je l'avais quitté depuis plusieurs années, aussi, à peine arrivé, mon premier soin fut de parcourir la ville... Arrivé sur la place du Bourg, au moment où mes yeux se levaient sur la vieille tour de Louis d'Outremer, quelle fut ma surprise de la voir de toutes parts bardée d'échelles, de leviers et de tous les instruments possibles de destruction (5) I Je l'avouerai, cette vue me fit mal. Je cherchais à deviner pourquoi ces échelles et ces pioches, quand vint à passer M. Th..., homme simple et instruit, plein de goût pour les lettres et fort ami de tout ce qui touche à la science et aux arts. Je lui fis part à l'instant de l'impression douloureuse que me causait la destruction de ce vieux monument. M. Th..., qui la partageait, m'apprit que, resté seul des membres de l'ancien conseil municipal, il avait été seul pour combattre l'acte dont nous étions en ce moment témoins ; que ses efforts n'avaient rien pu. Raisonnements, paroles, tout avait échoué. Les nouveaux conseillers, réunis en majorité contre lui, l'avaient emplorté. Pour avoir pris un peu chaudement le parti de cette tour innocente, M. Th... avait été môme accusé de carlisme. Ces messieurs s'étaient écriés que cette tour ne rappelait que les souvenirs des temps féodaux, et la destruction avait été votée par acclamation. Bien plus, la ville a offert au soumissionnaire qui se charge de l'exécution une somme de plusieurs mille francs, les matériaux en sus. Voilà le prix du meurtre, car c'est un véritable meurtre I M. Th... me fit remarquer sur le mur voisin l'affiche d'adjudication, en papier jaune. En tête était écrit en énormes caractères : DESTRUCTION DE LA TOUR DITE DE LOUIS D'OUTREMER. Le public est prévenu, etc.
«Cette tour occupait un espace de quelques toises. Pour agrandir le marché qui l'avoisine, si c'est là le but qu'on a cherché, on pouvait sacrifier une maison particulière, dont le prix n'eût peut-être pas dépassé la somme offerte au soumissionnaire. Ils ont préféré anéantir la tour. Je suis affligé de la dire à la honte des Laonnois, leur ville possédait un monument rare, un monument des rois de la seconde race ; il n'y en existe plus aujourd'hui un seul. Celui de Louis IV était le dernier. Après un pareil acte de vandalisme, on apprendra quelque jour sans surprise qu'ils démolissent leur belle cathédrale du onzième siècle, pour faire une halle aux grains U.
Les réflexions abondent et se pressent devant de tels faits.
Et d'abord, ne voilà-t-il pas une excellente comédie 7 Vous représentez-vous ces dix ou douze conseillers municipaux mettant en délibération la grande destruction de la tour dite de Louis d'Outremer ? Les voilà tous, rangés en cercle, et sans doute assis sur la table, jambes croisées et babouches aux pieds, à la façon des turcs. Ecoutez-les. Il s'agit d'agrandir le carré aux choux et de faire disparaître un monument féodal. Les voilà qui mettent en commun tout ce qu'ils savent de grands mots, depuis quinze ans qu'ils se font anucher le Constitutionnel par le magister de leur village. Ils se cotisent. Les bonnes raisons pleuvent. L'un argue de la féodalité, et s'y tient, l'autre allègue la dîme: l'autre, la corvée: l'autre, les serfs qui battaient l'eau des fossés pour faire taire les grenouilles ; un
cinquième, le droit de jambage et de cuissage ; un sixième, les éternels prêtres et les éternels nobles ; un autre, les horreurs de la Samt- Berthélemy : un autre, qui est probablement avocat, \es jésuites ; puis ceci, puis cela, puis encore cela et ceci ; et tout est dit. La Tour de Louis d'Outremer est condamnée.
Vous figurez-vous bien, au milieu du grotesque sanhédrin, la situation de ce pauvre homme, représentant unique de la science, de l'art, du goût, de l'histoire 7 Remarquez-vous l'attitude humble et opprimée de ce paria 7 l'écoutez-vous hasarder quelques mots timides en faveur du vénérable monument 7 Et voyez-vous l'orage éclater contre lui 7 Le voilà qui ploie sous les invectives. Voilà qu'on l'appelle de toutes parts carliste, et probablement carlisse. Que repondre à cela 7 C'est fini. La chose est faite. La démolition du «monument des âges de barbarie» est définitivement votée avec enthousiasme, et vous entendez le hourra des braves conseillers municipaux de Laon, qui ont pris d'assaut la tour de Louis d'Outremer I
Croyez-vous que jamais Rabelais, que jamais Hogarth, auraient pu trouver quelque part faces plus drolatiques, profils plus bouffons, silhouettes plus réjouissantes à charbonner sur les murs d'un cabaret ou sur les pages d'une batrachomyomachie 7
Oui, riez. - Mais, pendant que les prud'hommes jargonnaient, croassaient et délibéraient, la vieille tour, si longtemps inébranlable, se sentait trembler dans ses fondements. Voilà tout à coup que, par les fenêtres, par les portes, par les barbacanes, par les meurtrières, par les lucarnes, par les gouttières, de partout, les démolisseurs lui sortent comme les vers d'un cadavre. Elle sue des maçons. Ces pucerons la piquent. Cette vermine la dévore. La pauvre tour commence à tomber pierre à pierre ; ses sculptures se brisent sur le pavé ; elle éclabousse les maisons de ses débris ; son flanc s'éventre ; son profil s'ébrèche, et le bourgeois inutile, qui passe à côté sans trop savoir ce qu'on lui fait, s'étonne de la voir chargée de cordes, de^poulies et d'échelles plus qu'elle ne le fut jamais par un assaut d'anglais ou de bourguignons.
Ainsi, pour jeter bas cette tour de Louis d'Outremer, presque contemporaine des tours romaines de l'ancienne Bibrax, pour faire ce que n'avaient fait ni béliers, ni balistes, ni scorpions, ni catapultes, ni haches, ni délabres, ni engins, ni bombardes, ni serpentines, ni fauconneaux, ni couleuvrines, ni les boulets de fer des forges de Creii, ni les pierres à bombarde des carrières de Péronne, ni le canon, ni le tonnerre, ni la tempête, ni la bataille, ni le feu des hommes, ni le feu du ciel, il a suffi au dix-neuvième siècle, merveilleux progrès I d'une plume d'oie, promenée à peu près au hasard sur une feuille de papier par quelques infiniment petits t méchante plume d'un conseil municipal du vingtième ordre ( plume qui formule boîteusement les feftas imbéciles d'un divan de paysans I plume imperceptible du sénat de Lilliput I plume qui fait des fautes de français I plume qui ne sait pas l'orthographe I plume qui, à coup sûr, a tracé plus de croix que de signatures au bas de l'inepte arrêté I
Et la tour a été démolie ! et cela s'est fait I et la ville a payé pour cela I On lui a volé sa couronne, et elle a payé le voleur I
Quel nom donner à toutes ces choses 7
VICTOR HUGO • LETIHES ET DESSINS DE HCARDIE
Et nous te répétons pour qu'on y songe bien, le fait de Laon n'est pas un fait isolé. A l'heure où nous écrivons, il n'est pas un point en France où il ne se passe quelque chose d'analogue. C^est plus ou c'est moins, c'est peu ou c'est beaucoup, c'est petit ou c'est grand, mais c'est toujours et partout du vandalisme. La liste des démolitions est inépuisable. Elle a été commencée par nous et par d'autres écrivains qui ont plus d'importance que nous. Il serait facile de la grossir, il serait impossible de la clore.
On vient de voir une prouesse de conseil municipal. Ailleurs, c'est un mairequi déplace un peulven pour marquer la limite du champ communal ; c'est un évoque qui ratisse et badigeonne sa cathédrale, c'est un préfet qui jette bas une abbaye du quatorzième siècle pour démasquer les fenêtres de son salon ; c'est un artilleur qui rase un cloître de 1 460 pour rallonger un polygone ; c'est un adjoint qui fait du sarcophage de Théodeberthe une auge aux pourceaux.
Nous pourrions citer les noms. Nous en avons pitié. Nous les taisons.
S'il faut une loi, répétons-le, qu'on la fasse. Ici, nous entendons les objections s'élever de toutes parts : - Est-ce que les Chambres ont le temps 7 - Une loi pour si peu de chose I
Pour si peu de chose I
Comment I nous avons quarante-quatre mille lois dont nous ne savons que faire, quarante-quatre mille lois sur lesquelles il y en a à peine dix de bonnes. Tous les ans, quand les Chambres sont en chaleur, elles en pondent par centaines, et, dans la couvée. Il y en a tout au plus deux ou trois qui naissent viables. On fait des lois sur tout, pour tout, contre tout, à propos de tout. Pour transporter les cartons de tel ministère d'un côté de la rue de Grenelle à l'autre, on fait une loi. Et une loi pour les monuments, une loi pour l'art, une loi pour la nationalité de la France, une loi pour les souvenirs, une loi pour les cathédrales, une loi pour les grands produits de l'intelligence humaine, une loi pour l'œuvre collective de nos pères, une loi pour l'histoire, une loi pour l'irréparable qu'on détruit, une loi pour ce qu'une nation a de plus sacré après l'avenir, une loi pour le passé, cette loi juste, bonne, excellente, sainte, utile, nécessaire, indispensable, urgente, on n'a pas le temps, on ne la fera pas I
Risible, risible I risible I
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Beauva/s, 28 août, midi.
tour de Clermont - Oise.
5 h. 28 août.