PIÈGE DRAMATIQUE
(Il faut supposer qu'un ami cTALeilard vienl annoncer à Héloise la fâcheuse nouvelle de l'horrible accident arrivé à son épou.r. )
HELOISE, UN AMI D'ABEILARD
l'ami d'abeilaud.
Qui 1 attentat affreux! quel funeste destin ! Dans ce monde, Héloïse, il n'est rien de certain... Vous n'avez plus d'époux.... que vous êtes à plaindre !
héloïse, tremblante. Que m'apprenez-vous ?.„. Ciel!
l'ami d'aiîeilaud.
Il n'est plus temps de feindre....
Abeilard..., „„ ,.
23o HELOISE
héloïse . avec effroi II est mort !... dites-moi par cjuels coups. l'ami d'abeilaiïd.
Il n'est pas mort pour lui , mais il est mort pour vous.
héloïse, étonnée.
Quel i si donc ce mystère?... et que voulez-vous dire?....
LAMI d'ABEILAED.
On a détruit en. lui l'homme sans le de'truire.... Tendre Héloïse!... Enfin, pourvous parler sans
fard.
Il es; mort sans mourir.... il est vivant sans vivre. Abeilard n'est plus homme.... il n'est plus cju'Âbeilard....
hkloïse , cjuc les larmes suffoquent- Je me meurs....
LAMI D'ABEILAIÏD
Ses sanglots m'empêchent de poursuivre...
Je ne puis voir couler des pleurs de si beaux yeux. héloïse, seule, ioule éplorée.
Puis-je jamais survivre à ma douleur mortelle?
Cher époux , c'est donc là le précipice affreux
Qu'a creusé sous tes pas mon amour malheureux ?
Les regrets, la douleur, une honte éternelle,
ET ABEILARD. a3 i
Peut être même encor ta mort ; Mais une mort effroyable et cruelle , Vont être désormais ton sort !
Voilà la triste dot que t'apporte Héloïse! Oui, c'est moi seule, hélas! qui fais tous tes malheurs , N'en cherche point la cause ailleurs.... Lorsqu'à te voir mon oncle m'eut soumise, C'est moi qui le première, égarant ta raison, De l'amour en ton sein ai versé le poison ! C'est moi qui , me prêtant aux plus tendres maximes, Ai pris plaisir d'entretenir ces feux Qui rendent les amans heureux, Mais que le ciel traite d'illégitimes.
J'ai contre toi fait servir mes appas, Tristes dons , dont le ciel en m 'ornant m'a punie ! Par des liens secrets j'ai voulu l'être unie. J'ai tout fait, en un mot, pour hâter ton trépas.
Ce souvenir me déconcerte !...
Cherchons, pour nous cacher, quelques lieu»
inconnus,
Quelque antre obscur dans une ile déserte,
Cù mon nom ni le tien ne soient point parvenus.
Fuyons le monde.... Oui; je ue verrai plus
23 a HÉLOISE
Mes crimes, ni les deux, ni tes maux, ni ma
perte.
Et je vais... Mais que vois-je? Abeilard. est-ce vous ?
ABEILARD, HÉLOISE
aheilaed.
Le reconnaissez-vous encore , Cet objet malheureux du céleste courroux, Ce vil rebut que tout le monde abhorre?
nÉLOÏSE.
Epargnez-vous ce titre déiesté.
K etes-vous pas toujours cet Abeilard aimable, Cet homme partout respecte?
A13EILARD.
Du nombre des mortels je ne suis plus compté. Allez. Fuyez un misérable; J'ai trop vécu.
Respectez vos vertus.
Vivez.
ABEILAIID.
Vous ignorez mon destin déplora!, le.
h:;loïse.
Non. Je sais tout.
ABEILAItD.
Ne me voyez donc plus.
BELOÏSE.
Un semblable discours vous offense etm'outragp,
Mes barbares parens l'avaient ainsi pensé.
Ils ont cru que, rampant sous un vil esclavage,
J'étais des passions le jouet insensé,
Et que , courant après un spécieux fantôme ,
Mon cœur dans Abeilard n'avait cherché qu'un
homme; Ils ont cru me punir en vous sacrifiant ;
Mais leur espérance est trompée.
Parle plus faible endroit les cruels m'ont frappée.
Sans m'ôter mon amour, ilsm otent mon amant. Je ne suis point changée, et lorsque je vous aime, Dans vous, cher Abeilard, je n'aime que vousmême.
S'ils prétendaient en effet me punir
De cet amour qui les irrite ,
Leur fureur devait vous ravir
Vos vertus et votre mérite ;
Alors j'aurais pu vous haïr.
ABEILADD.
Oh d'un amour parfait effort sublime et rare! Quel cœur ! j'eusse été trop heureux !
Quoi ! tandis qu'un abîme affreux Pour jamais de vous me sépare, Quand j éprouve l'horreur du sort le plus barbare , Quand je détiens à moi-même odieux , Vousjm'aimez , vous brûlez toujours des mêmes feux?
HÉLCÏSE.
Ah ! que plutôt Iléloïse pe'risse ; Avant que cet objet qui la sut enflammer....
AHEILAr.D.
Arrêtez, Héloïse, il n'est plus temps d'aimer. Il est temps que sur soj chacun de nous gémisse..."
Avant que du c'el en courroux,
Le bras sur nous s'appesantisse .
Cherchons à prévenir ses coups, Et par nos pleurs désarmons sa justice. Il commence déjà par nous humilier.
Sa vengeance bientôt va nous'sacrifier
Comme de coupables victimes , Si nous ne nous hâtons de nous purifier. Vos malheurs et mes maux sont le fruit de nos
crimes.
Loin de nous plaindre, il faut les recevoir,
Et les recevoir avec joie.
Ils sont notre ressource, ils sont l'unique espoir
ET ABEILARD. a35
Que le ciel quelquefois aux criminels envoie. Croyez-en Abeilard , et sans temporiser.... Faisons....
Eh bien ! parlez. Que faul-il que je fasse ?
ABEILAHD.
Par un prompt repentir mériter notre grâce. Le ciel est offensé, nous devons l'apaiser. Aux folles passions asservis l'un et l'autre, Nous leur. avons, pour nos coutentemens , Sacrifié tous nos momens, Vous faisiez mon bonheur, je travaillais au vôtre.
Toujours charmés, toujours charmans, Chaque jour, chaque instant augmentait nos
délices.
Ces beaux temps ne sont plus. D'affreux événe-
mens Ont changé ces plaisirs en autant de supplices , Qui, par de justes châtimens, \ engenl le ciel de nos déréglcmcns C'est à nous d'arluvi r cet important ouvrage. Le monde est cette mer où nous finies naufrage : Votis entendez encor ses fiers mugissemens;
Nous périrons sous ses flots écumans, Si nous ne regagnons au plus tôt le rivage.
Fuyons.
BÉLO'lSE.
Et dans quels lieux dois-je porter ni: s pas?
abeilaud.
Après l'ignominie où notre sort nous jette,
Le cloilrc est la seule retraite OÙ nous puissions en paix attendre le trépas.
HÉEOÏ'sE.
Comment, le cœur brûlé d'une flamme iuquiélte Oserai-je embrasser le plus saint des états ? Quoi! quand mes passions me déclarent la guerre , Tiom erai-je la paix ailleurs ?
Quoi ! leverai-je au ciel des yeux noyés de pleurs , Ces yeux toujours attachés à la teiTc ?, Voile, sacrés autels, salutaires rigueurs. Vœux augustes, retraite austère, Etoufferez- vous mes ardeurs?
Le juste ciel toujours terrible en sa colère, Lui qui ne veut de nous qu'un hommage sincère, Ecoutera-t-il les douleurs D'une victime involontaire ?
Et changeant notre éta! , chauffera t-il noscœuis?
ABEILABD.
Oui. Le ciel peut dans nous opérer ces miracles. Commençons seulement, et bientôt ses faveurs Surmonteront tous les obstacles
Vous le voulez ?
ABEILAIUJ.
J'ose vous en prier.
Jusqu'ici 1'uuîvers, témoin de nos tendresses, A connu /nos erreurs, a compté nos faiblesses. AprCs l'avoir séduit, il faut l'édifier.
Allons donc nous sacrifier,
ABEILABD.
Que de vertus ! Reçois ce sacrifice, O ck-1 ! et puisses-tu nous devenir propice ! Adieu. Yoici l'instant qui va nous séparer.
Hélas !
ABEILABD.
J'entends votre cœur soupirer. En ces derniers moincns soyez plus magnanime; Et par l'effort il 'une vertu sublime, Montrez qu'on peut sans murmurer, Quitter tout ce «ju'oii aime et tout ce qu'on estime
2 38 HÉLOISE, etc.
Mais moi-même je tremble, et je sens que m voix...
Je vous perds donc ! Au moins puisqu'encor je
vous vois, Soutenez ma vertu chancelante, indécise.
ABEILAHD.
Le ciel prendra ce soin si vous êtes soumise. Abandonnez-lui tous vos droits.
Ah ! mon cher Abcilard !
Abeilaud.
Ah ! ma chère Hélolsv J'ai prononcé ce nom pour la dernière fois.'
Fin du tome second et dériver.