PENDANT L'ARMISTICE
Les premiers jours qui suivent la signature de l'armistice n’apportent aucun soulagement à notre détresse. Les chemins de fer sont coupés, les routes effondrées, les mines françaises et prussiennes ont fait sauter les ponts. Il faut au moins huit jours pour
raccorder les rails et jeter des tabliers en bois sur les
arches des ponts. Les avant-postes prussiens profitent de ces quelques jours pour faire un commerce de victuailles qui leur rapporte gros, attendu que ce qu'ils vendent a été volé aux malheureux paysans de la Beauce, de la Normandie et de la Brie.
À Saint-Denis, à Saint-Cloud, à Versailles, on peut acheter un poulet pour 12 francs, du mouton à 4 francs Ja livre, des œufs à 50 c. pièce, du pain blane à 76 c, la livre. Les personnes à l’aise peuvent done, dès le 80 janvier, se nourrir d’une manière substantielle. L'immense majorité de la population, composée de gens dont les ressources épuisées ne permettent pas de faire de grosses dépenses pour la nourriture, est obligée d'attendre le ravitaillement général pour améliorer son ordinaire. Le 5 février, je mange du pain bianc. Jamais gâteau ne m'a fait autant de plaisir, Le 10 février, je mange enfin un morceau de bœuf bouilli. C’est joliment bon quand pendant près de trois mois oun'a mangé que du cheval, du chien, du chat et du rat. Je n’ai pu aborder le mouton et le veau que le 16 février. À dater de ce jour, bien que les prix soient
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encore plus élevés qu'avant l'investissement, les mets ordinaires deviennent accessibles aux petites bourses.
La ville de Londres a envoyé à Paris une masse con-'
sidérable de denrées alimentaires, Distribués dans la classe pauvre, ces dons de John Bull ont soulagé beaucoup de misères.
Les élections ont eu lieu le 8 L’insouciance des honnêtes gens (on compte près de 300,000 abstentions), la stupidité des classes ouvrières, qui se laissent mener par une douzaine d’ambitieux, donnent à Paris des députés impossibles. Razoua, un drôle, Millière, accusé publiquement par Rochefort d’avoir volé 30,000 francs à la caisse de la Marseillaise, Solain et Malon, ouvriers de l’Internationale, Greppo, l’ancien Pilade de Proudhon, Garibaldi, le vieux condottiere, Gambon, l’homme à la vache, Lockroy, journaliste de cinquième caté-
gorie, Floquet, un roquet déguisé en avocat, etc. tels
sont les représentants de la capitale du monde civilisé.
Les révolutionnaires, parfaitement organisés, ne perdent pas leurs voix comme les conservateurs. La liste adoptée par leurs chefs est acceptée par tout le parti. Avec le système absurde du scrutin de liste, chaque électeur de Paris avait 43 noms à écrire sur un seul bulletin. Comment voulez-vous qu’un simple bourgeois puisse connaître 43 personnes qui puissent le représenter à l'assemblée nationale? Comme il n’y a pas d'entente dans le parti conservateur, composé de quatre fractions qui ne peuvent s’accorder entre elles, les orléanistes. les bonapartistes, les légitimistes et
les républicains moûvrés, chaoun vote pour les hommes qu’il connaît personnellement, Souvent même le petit rentier, ne sachant comment remplir son bulletin, finit, après avoir trouvé une vingtaine de noms parmi les sommités de son parti, par donner son vote À 40n propriétaire, à son beau-père ou à ses fournisseurs, Quelquefois même, il vote pour soi, afin que son nom figure parmi ceux des candidats dans le dépouillement des
‘votes publiés par le Journal officiel. C'est ce qui vous
explique comment, dans le serutin du 8 février, 10,400 individus ont reçu des voix, qui 1, qui 2, qui 8. Sur ces 10,400, 900 ont été nommés par plus de 4,000 électeurs. Avec le scrutin de liste, les radicaux, qui marchent comme un seul homme, sont toujours certains
de faire passer la plus grande partie de leurs candi-
dats. Thiers, Jules Favre, Henri Martin, l'amiral Saisset, etc., n’ont été élus à Paris que parce qu'ilya une douzaine de noms sur lesquels s'accordent les hommes de toutes les nuances du parti conservateur. J’oubliais Mégy, celui qui a été condamné à vingt ans de travaux forcés pour assassinat d’un sergent de ville chargé de l'arrêter à son domicile. Cet aimable révolutionnaire, mis en liberté le 5 septembre par l’émeute triomphante, à reçu plus de 60,000 voix! \ Si Paris est ultra-radical, la province est ultra-monarchique. Elle n’envoie que des ducs, des comtes, des marquis et des barons à l’assemblée nationale.
Sur les 753 députés qui siègent à Bordeaux, il y a plus
de 600 partisans de la monarchie. Le duc d’Aumale
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et le prince de Joinville sont au nombre des élus. La comédie jouée en 1848 au profit des Bonaparte, va se jouer cette fois pour le compte des d'Orléans. Le nouveau régime durera vingt ans, puis on fera une révolution. Comme intermède, on aura la république, et il y a gros à parier que Napoléon IV règnera aux Tuileries en 1895. J'ai bien peur que la France, avec ses prétendants et ses révolutions périodiques comme celles des républiques de l'Amérique du Sud, ne finisse par devenir une seconde Pologne. Il y a quelque chose de plus terrible que l'invasion prussienne pour la France, c'est l'anarchie qui règne dans les esprits. Le malheur des Français, c’est qu'ils n’ont aucun principe fixe en religion, en politique et en philosophie. En politique comme en religion, le non serviam de l'Écriture sainte semble être le mot d'ordre des grandes villes. Thiers couronne admirablement sa longue carrière. Choisi comme député par 28 départements, élu chef du pouvoir exécutif par l’unanimité de l'assemblée nationale, l’auteur de l'Histoire du Consulat et de l'Empire est aujourd’hui le maître de la France. Ramènera-t-il les d'Orléans ? Je ne le crois pas, du moins pour le moment. Riche à millions, n'ayant pas d'enfants, que pourrait-il attendre de Louis-Philippe IT? Le premier dans la république, il ne serait que le second sous la monarchie, Je crois qu’il laissera vivre la république pendant un an ou deux, puis, quand il aura pansé de con mieux les plaies de la France, il posera carrément au pays la question: République ou Monarchie? Le
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plébiscite dira si le peuple veut un roi ou un président, mais je reste convainou que Thiers ne fera pas de coup d'État pour placer le comte de Paris sur le trône. Le nom de Thiers inspire la confiance et relève à l’étranger le crédit de la France, .«ngulièrement compromis par les excentricités de Gambetta et l'incapacité du gouvernement de Paris. Pendant tout le mois de février, Paris a 6t6 tout à fait tranquille. Le 24 février et les jours suivants, beaucoup de manifestations autour de la colonne de Juillet, On fait des discours, mais on ne songe pas à brûler une cartouche. Le 26 au soir, le bruit se répand que les Prussiens vont entrer à minuit. Belleville s’émeut, Plus de 50,000 hommes armés se portent du côté de l'Arc de triomphe de l'Étoile, afin de s'opposer par la force à l’entrée des soldats de Guillaume. C'est une fausse alerte, les Prussiens ne font leur entrée que le 1e mars, L'assemblée ayant ratifié les préliminaires de la paix le même jour, les Teutons quittent, le 3 mars au matin, le quartier de Paris où ils avaient été parqués comme des lépreux. Leur entrée dans Paris restera l’une des choses Les plus ridicules de l’histoire.
Vous connaissez les conditions douloureuses de cette paix que le roi Guillaume vient d'imposer à la France. Je n'ai donc pas à voys en parler. Il me reste à vous dire un mot des causes de cette série de désastres sans précédent dans l'histoire. Dans ces derniers temps, j'ai vu beaucoup de militaires. J'ai causé avec des gens sérieux et qui raisonnent avec leur intelligence
et non avec leurs passions. D’après ce que j'ai vu, lu et entendu, voici les causes de cette épouvantable catastrophe qui a fait de la première nation du monde une puissance de second ordre.
Il est évident que, lorsque le 19 juillet, Napoléon III a déclaré la guerre à la Prusse, la France n'était pas prête à entrer en lutte avec la confédération germanique. Mais est-ce bien le gouvernement impérial qui doit seul porter la responsabilité de l’état de désorganisation dans lequel se trouvait l’armée française? Je ne le crois pas. Quand, en 1868, le maréchal Niel voulut organiser la garde mobile, il rencontra une opposition formidable dans la Chambre, [1 demandait vingt-cinq millions, on ne lui en accorda que quatre. Et pourtant c’est la garde mobile qui a formé les armées de Chanzy et d’Aurelle de Paladines. Quelque temps après, il sollicitait un crédit de dix millions pour armer les forteresses du Nord : Sedan, Thionville, Montmidy. Le corps législatif refusa cette somme. Il est probable que, si Sedan avait été convenablement fortifié, l’armée française n'aurait pas été obligée de capituler, le 2 septembre. A l’époque où les députés refusaient les demandes du ministre, Jules Simon et Garnier-Pagès arrivaient de Berlin, ls avaient dîné
avec quelques Allemands idéologues et démocrates
qui avaient juré inter pocula que les Prussiens portaient la France dans leurs cœurs. Jules Simon et Garnier- Pagès crièrent sur tous les tons que les ‘peuples sont pour nous des frères,” que si Napoléon ITT organisait
la mobile, c'était uniquement pour river les fers du pauvre peuple. L'opposition républicaine devait naturellkiment refuser les crédits demandés par le gouvernement. Seuls, les trente-cinq à quarante membres de la gauche n'auraient pu empêcher le vote nécessaire au ministère de la guerre pour compléter les armements de la France. Cette partie de la majorité qu’on nomme aujourd’hui le centre et que, sous la Convention, on appelait la Plaine, trouva l'occasion bonne pour se refaire une popularité. En France, comme chz nous, quand un député, en se présentant devant s38 électeurs, peut prouver, Moniteur en main, qu’il a .fusé de voter les impôts nouveaux ou les sommes d'argent demandées par le gouve:nement, il est presque certain d'être réélu. Dono la plus grande partie de la majorité fit cause commune avec l'opposition.
Non seulement le parti républicain essaya par tous les moyens de paralyser ler efforts que faisait le gouvernement pour mettre la France en état de lutter avec la Prusse, maïs encore il travailla à éteindre l'esprit de discipline dans l'armée, C’est ainsi que l’on vit les purs faire des souscriptions pour racheter des soldats que le gouvernement avait envoyés tenir garpison en Afrique pour les punir d’avoir fait de la propagande socialiste dans leurs régiments. Naturelle. ment les tourlourous, voyant qu’en refusant d’obéir à leurs chefs ils avaient chance, non seulement d’être rachetés par les frères & amis, mais encore d’être proclamés grands citoyens par les rédacteurs du Rappel,
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se moquaient de la discipline et disaient hautement qu'un citoyen n’était pas un esclave, pour obéir aux officiers qui n'étaient qué les suppôis du tyran. C’est ce qui vous explique les onze cents ‘ non ” donnés à
la caserne du Prince-Eugène, lots du plébiscite du 8
mai. Après les désastres de Forbach et de Reïchshoffen et les journées glorieuses mais inutiles de Gravelotte, Mars-la-Tour et Borny, la discipline cessa d'exister dans l’armée de MacMahon. Dans les batailles des 29, 80 août et Ler septembre, sous les murs de Sedan, les soldats, surtout les régiments de Paris, refusaient d'obéir à leurs officiers et leur jetaient de la boue à la figure. C’est à cet esprit de révolte qu'il faut attribuer, plus encore qu'aux canons d'acier, la capitulation de Sedan. Il est juste de remarquer que les régiments qui n'étaient jamais venus à Paris surent
obéir jusqu'au bout aux ordres de leurs chefs,
En examinant la conduite de la gauche pendant les quatre dernières années de l'empire, je trouve que Jules Favre, Gambetta et Cie ont fait à Napoléon III le même genre de guerre que Thiers a fait à Guizot de 1840 à 1848. L’historien du Consulat et dé l’Empire voulait bien démolir le ministère Guizot, mais il ne songeait nullement à renverser le trône de Louis- Philippe. Et lorsque, le 24 février, la révolution eut balayé ls roi citoyen et son ministre Guizot, Thiers fut effrayé autant que désolé d'avoir trop bien réussi. Ainsi, Jules Favre et Cie voulaient bien démolir l’empire, mais ils ne songéaient pas à mettre en péril les
destinées de la patrie. Jamais ils n'avaient regardé comme possible le démembrement de la France par la Prusse. D'ailleurs ils ne connaissaient pas plus que l'entourage de l’empereur les préparatifs formidables de Bismark. A dater de Sadowa, la presse républicaine ne cessa de pleurer sur l’humiliation de la France. . Napoléon IIT, disait-elle, traînait dans la boue le drapeau tricolore, ce drapeau que les géants de 92 avaient promené par toute l'Europe; bientôt la patrie ne serait plus qu'une vassale de l'empire germanique, et. etc.
Tandis qu’elle excitait ainsi l'opinion publique dans ses journaux, la gauche refusait au ministre de la guerre les fonds nécessaires pour se préparer à prendre la revanche de Sadowa, cette revanche que demandaient avec tant d’ardeur les écrivains de son parti. Le but de ce double jeu est facile à deviner. L'oppogition se disait: —Ou Napoléon III fera la guerre à la Prusse ou il ne la fera pas. S'il ne la fait pas, nous le renverserons en soulevant contre lui le sentiment national, froissé et humilié par les agrandissements de la Prusse. Si, au contraire, malgré le refus de la chambre de voter les c dits demandés, Napoléon fait la guerre à Guillaume, il y a gios À parier qu’il sera battu. Vaincu, il est détrôné par le peuple. Nous proclamons la république, et, renouvelant les grands jours de la Convention, nous repoussons l'Allemand victorieux et fraternisons avec la démocratie allemande. Comme celui de Thiers, ce petit caleul de partisan, mais non