‹ Lettres et fragments de lettres de Octave Crémazie [microform]Chapitre 22 sur 32 · NE FER · texte numérisé non relu

NE FER

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. L'entrée des Prussiens à Paris a été tout simplement (EN ridicule. Parqués comme des lépreux dans le quarone tier des Champs-Elysées, ils n’ont pu mettre le nez AE dans les autres parties de la capitale, car un cordon de troupes et de gardes nationaux les tenait en respect. La paix ayant été ratifiée le 1°" mars, ils sont partis le 3 au matin, sans tambour ni trompette. C’est un fiasco complet. Tout s’est passé tranquillement et .les craintes d’une collision entre les Prussiens et les Parisiens ne se sont pas réalisées.

En ce moment, nous sommes très inquiets. Sur les “à Buttes Moutmartre, deux bataillons avec douze œia trailleuses et trente canons, se sont barricadés et melà nacent la capitale, Ces messieurs veulent proclamer la Fa république rouge et en finir avec les réactionnaires, L Le drapeau rouge flotte sur la colonne de la Bastille, ke \ et, du côté üe la barrière de Fontainebleau, les 111tra- LS radicaux qui ont volé, jeudi dernier, sept cent mille LU cartouches, à la réserve des Gobelins, sont prêts à SN donner la main aux frères et amis de la Butte Montat martre.

ai Le général Aurelle de Paladines, nommé commanà dant en chef de la garde nationale de la Seine, ‘ent ha d'arriver à Paris. C'est un homme très énergique et “À qui ne reculera pas devant l’emploi des moyens extrêmes pour mettre À la raison toute cette fripouille qui veut cacher sous le nom de républicains ses besoins de vol et de pillage. Dans deux jours, nous aurons qunrante mille hommes de l'armée de Chanzy. Déjà deux

régiments sont arrivés hier au soir. Espérons que le vainqueur de Coulmiers réussira à maintenir l’ordre sans que nos rues soient ensanglantées par la guerre civile.

On dit que l'assemblée nationale va quitter Bordeaux pour aller siéger à Fontainebleau. Je crois qu’il serait prudent de ne pas venir à Paris en ce moment, car, cette assemblée étant composée en immense majorité de réactionnaires, comme disent les radicaux, la sainte canaille de Belleville voudra certainement fairé un nouveau 4 septembre.

T1 y a quelque chose de plus terrible que les Prussiens, c’est l’anarchie qui règne en ce moment à Paris. Avant-hier, on a forcé la prison de Sainte-Pélagie. Comme il n’y restait plus de détenus politiques, les émeutiers ont mis en liberté tous les voleurs qui s’y trouvaient enfermés. Nous avons besoin d’un homme à poigne de fer, autrement nous avons la guerre civile en permanence. |

AUX MÊMES

Paris, 18 mare 1871.

Mes chers frères,

Je n'ai pas reçu de vos nouvelles depuis vos lettres du 3 et du 17 février, qui me sont parvenues la semaine dernière. J'espère que le courrier de cette semaine m’apportera quelques lignes de vous.

Messieurs Ballin m'ont escompté la traite de quatre-

vingt-dix louis sterling que Jacques a bien voulu

m'envoyer. Elle a produit deux mille deux cent cinquante-neuf francs. Comme cette somme est plus considérable que celles d'habitude, je pense que Jacques a inclus dans cet envoi la somme qu’il m'aurait expédiée le 1er avril, en temps ordinaire. J’ai pu payer

toutes mes dettes, qui se montaient à neuf cents francs,

1! a été dur le siège de Paris, au point de vue des finances. Avant d'emprunter, j’ai mangé toutes mes petites réserves, mises de côté pour rn’habiller l'hiver dernier. J’en ai été quitte pour garder mes vieilles frusques pendant tout l'hiver. Je ne ferai d'achats de vêtements que le mois prochain, pour la saison d'été, Par ce moyen, je réalise une économie, puisque, grâce à messieurs les Prussiens, j’ai porté mes habits pendant une saison de plus que je ne l’aurais fait sans le siège.

Le drapeau rouge flotte toujours sur la colonne de la Bastille, Les gardes nationaux de Montmartre font bonne garde autour de leurs canons et de leurs mitrailleuses. On commence à rire d’eux. Je ne crois pas à la guerre civile. Nous pourrons bien avoir quelques petites émeutes, mais rien de bien formidable.

Jacques me conseille de quitter Paris en ce moment. C’est assez difficile de voyager en ces temps incertains et troublés. On ne peut sortir de la ville sans avoir des papiers, un passeport. Quand je suis arrivé en France, on ne demandait ni passeport ni papier. J’es-

père qu'avant longtemps, tout rentrera dans son état normal et que nous pourrons voyager librement, com- À

me avant la guerre, ; :

AUX MÊMES. SES

Paris, 20 roars 1871. ie

Mes chers frères, A

Je n’ai pas reçu de vos nouvelles depuis vos lettres du 17 février. Un paquet de journaux portant les dates du 3 au 8 septembre, m'a été remis hier.

Nous sommes dans an joli pétrin. L'émeute est triomphante à Paris. le gouvernement est à Ver- D: sailles, et M. Asey, l’ouvrier qui a fait les émeutes du ne Creusot, trône à l'Hôtel de Ville, sur lequel flotte le à drapeau rouge. gt

La ligne a fraternisé avec les émeutiers, et toute la ‘4 ville est, depuis hier matin, soumise au caprice du mob,

J1 y a des barricades À tous les coins des rues. Les omnibus ne marchent plus. Depuis hier matin, tout est relativement calme. On dit que cent cinquante JE mille gardes nationaux vont partir demain pour alier LV visiter Versailles. St, malheureusement, ils réussissent ÿ à renverser l’Assemblée nationale, nous aurons les Prussiens dans Paris avant quatre jours. Vous pensez bien que Bismark, qui a traité avec M. Thiers, ne doit

avoir qu’une confiance très.limitée dans la solidité du gouvernement de M. Assy pour le paiement des cinq milliards.

Déjà les Prussiens ont réoccupé Saint-Denis qu'ils avaient évacué, il y a une dizaine de jours, et le mouvement de retraite de l’armée allemande s’est arrêté immédiatement à la nouvelle des événements de Paris. Si le gouvernement de Versailles est renversé, les soldats de Guillaume, qui occupent tous les forts dé la rive nord, nous bombarderont sans merci dans le cas où la population parisienne serait assez insensée pour vouloir lutter avec le vainqueur.

On dit que le gouvernement proclamé, hier, sous le nom de Comité central, est en pourparlers en ce moment, pour arriver à une entente avec les autorités de Versailles. On espère que la crise sera terminée pacifiquement gvant quarante-huit heures

Fasse le ciel qu’il en soit ainsi !

On assurait, ce inatin, que les chemins de fer avaient été coupés par les Prussiens. Je suis allé à la poste; on m'a répondu que l’on n’en savait rien, mais qu'il fallait s'attendre à voir les communications interrompues svant vingt-quatre heures, si un arrangement n'avait pas lieu avant demain matin.

Je suis rentré chez moi pour vous écrire ces lignes à la hâte, afin de profiter de la circulation de la voie ferrée, ai elle se fait encore.

Je vous envoie les journaux d'hier et de ce matin. Le Figarc et le Gaulois ont été saisis ce matin comme

réactionnaires, Quelle jolie chose que la république! On commence déjà à regretter tout haut Napoléon II. «

Ma santé est bonne. On ne dort guère depuis trois

jours : le tocsin, le clairon et le tambour font un tapage d’enfer,

Paris, 27 mars 1871.

Mes chers frères,

J'ai reçu, vendredi matin, vos lettres du 10 mars, ainsi que es journaux. J'espère que, désormais, j'aurai le bonheur de vous lire chaque semaine.

Je suis désolé de vous avoir, par ma lettre du 22 février, causé de l'inquiétude. Heureusement que tout a tourné pour le mieux ct que vous savez maintenant que la traite que mon bon frère Jacques m'a adressée, est arrivée à bon port. ù

Jacques m'anñonce la mort de M. de Gaspé. C'était un bien brave homme. Comme littérateur, il a été un peu inventé par M. Casgrain. Cependant, son livre restera dans notre ‘’épertoire canadien, moins comme œuvre de style que comme tableau de mœurs du temps passé.

Vous connaissez, au moment où je vous écris, l’horrible fusillade de la place Vendôme, Nous sommes en

ch pleine terreur, moins Ja guillotine, L'émeute, mattresse de la capitale, fait arrêter qui bon lui semble. D est vrai qu'à moins d'être une notoriété publique, on en est quitte pour une nuit passée au poste. Il ne faut pas dire un mot de blâme sur la conduite de nos seigneurs et maîtres, ou gare les coups de crosse ües

Foie gardes nationaux de Belleville et de la Villette, qui, 4 avec la clique Montmartre, règnent en despotes sur la à ls capitale du monde civilisé. L'Assemblée nationale ne M sait pas où donner de la tête. Sur sept cent cinquante 5: députés, on compte près de six cent cinquante enne- 1

mis de la république qui ne voient dans la crise que nous traversons qu’un moyen d'arriver plus vite au x gouvernement de leurs rêves : la monarchie. a # Entre la réuction blanche qui siège à Versailles et 4. la terreur rouge qui trône à l'Hôtel de Ville, la pauvre 4 France roule au fond de l’abîme qui doit l’engloutir. le: ARE Après avoir vainement essayé d'obtenir aide et pro- # tection de l’assemblée nationale, les mairies des vingt ei arrondissements de Paris, pour éviter une collision DEA sanglante, ont accepté les élections pour la commune. TA Elles ont eu lieu hier. Nous n’en connaissons pas k encore le résultat. Au reste, ces élections ont été faites au milieu d’un calme payfait.

Il est très probable que les hommes du 18 mars auront une grande majorité : les conservateurs s'étant Au abstenus, Blanqui serait élu À une immense ma- CS jorité dans le dix-huitième arrondissement (Montes martre). Flourens et Pyat seraient nt HR élus.

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Tout cela ne présage rien de gai pour l'avenir. Et nous ne sommes qu'au prologue, Tant que la garde nationale ne sera pas désarmée, nous aurons l’émeute dr à jet continu. Non seulement la voyoucratie des fau- (SES bourgs est armée jusqu'aux dents, mais elle possède encore quatre cent quatre-vingt-onze canons et mitrailleuses, sans compter un certain nombre d’obusiers. Il faudra donc que la province, comme aux journées de juin 1848, vienne livrer bataille dans les murs mêmes de Paris, à l'anarchie qui menace de faire de la France une seconde Pologne, La lutte sera formidable, Je crois que la lutte définitive restera aux partisans de l’ordre, mais au prix de quels sanglants sacrifices, Dieu seul le sait !

Le comité central, désespérant d'entraîner la France dans la voie républicaine, veut faire des grandes cités, Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, etc., des villes libres comme Hambourg, Brême, Lubeck, ete. Ce serait tout simplement le démembrement à l’intérieur après le démembrement de la frontière par la Prusse, En attendant, la Prusse tient tout le nord de Paris sous le

, feu de ses canons. On doit payer cinq cent millions le 1er avril. On comptait, pour se procurer cette somme, sur les banquiers étrangers. L'anarchie qui règne depuis dix jours a considérablement refroidi la confiance des capitalistes anglais et hollandais. Si, le 1er avril, les Prussiens n’ont pas reçu le demi-milliard qui leur est dû, ils seront dans leur droit en entrant dans Paris. On parle déjà du prince Frédéric-Charles

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comme gouverneur de Paris. Je crois que ces craintes sont exagérées.

Dans mon quartier, nous sommes tranquilles. Quelques sons de trompette, quelques roulements de tambour nous réveillent bien un peu la nuit, mais c'est là un petit malheur.

Je vous envoie une botte do journaux qui vous diront les faits et gestes dé notre gouvernement, Par ces temps incertains et troublés, j'aime mieux rester chez moi que d'aller chercher les émotions de la place publique, émotions sur lesquelles je suis blasé maintenant.

Je suis bien portant; l’appétit me revient ; j'ai toujours faim et je travaille à combler le déficit causé par les privations du siège.

AUX MÊMES

Orléans, 3 avril 1871.

Mes chers frères,

Depuis hier, je suis dans la ville de Mgr Dupanloup. La situation de la capitale est tellement grave que j'ai cru prudent de prendre congé de messieurs de la Commune,

La poste ne fonctionne plus depuis jeudi, le 80. Je voulais aller à La Ferté, mais le chemin de fer de l'Est ne marche plus depuis vendredi. Le chemin d'Orléans

étant encore libre, je me suis mis en route à midi et je suis arrivé ici à trois heures.

Tous ceux qui peuvent quitter Paris s’empressent de fuir en province. On évalue À près de deux cent mille le nombre des personnes qui ont abandonné la capitale depuis le 18 mars.

À Orléans, tout est plein. J'ai eu beaucoup de peine à trouver une petite chambre. La vie est aussi chère, sinon plus chère qu’à Paris. Je ne sais combien de temps je resterai ici. Aussitôt que les affaires auront repris leur cours normal, je retournerai à la capitale afin d'exécuter les commandes dont Joseph me parle dans sa dernière lettre.

Je n'ai pas reçu de nouvelles de vous depuis le 10 mars, ce qui s'explique facilement par l'interruption du service des postes. Comme la crise actuelle peut durer longtemps et que je ne resterai pas plus de trois semaines où un mois ici, continuez à m'adresser vos lettres, rue de l’Entrepôt, 34, Paris. Elles me parvien-

‘dront à Orléans aussitôt que les communications postales seront rétablies. Dans tous les cas, je lee retrouverais à Paris, à mon retour,

Je n'ai pas encore eu le temps de rien voir ici, si ce

n'est l’église, où je sis arrivé à temps pour entendre la fin des vêpres et le sermon. Je vous en parlerai plus au long dans ma prochaine.

Orléans, qui a été occupé pendant trois mois par les Prussiens, est aujourd’hui débarrassé de la présence des troupes du roi Guillaume. Tout est parfaitement tranquille, comme dans le temps jadis.

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