ED AE RE
arrêtés, n'ayant plus le respect ni de la famille ni de :
la femme, ayant abusé de toutes les jouissances maté-
rielles pendant les vingt années de l'Empire, qui fut
une époque de bien-être et de richesses inconnus jus-
que-là dans le pays, les Français ont perdu tout ce
“qui fait la force et l'honneur d’un peuple, tout, jusqu'à l'amour de la patrie.
Le mot d’un viveur de Paris est tout À fait caractéristique. On déplorait devant lui la perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. “Ah! bah! réponditil, qu'est-ce que cela peut me faire ? Je ne vais j: mais dans ces pays-là !” En effet, est-ce que le démembrement de la France empêchera ce monsieur d’aller souper au Café Anglais avec les actrices en vogue? Ne continuera-t-il pas à occuper une loge d’avant-scène, les soirs de première représentation ? Ne le verra-t-on pas, comme autrefois, passer aux courses de Longchamps et de Vincennes ?
Ce qui me fait croire que la France est perdue, c rest que la masse du peuple, ouvriers et paysans, est profondément corrompüe et ne croit plus à rien. Avant . 1789, la haute société seule était gangrenée, et encore n’y avait-il que cette portion de la noblesse faisant partie de la cour qui fût atteinte de la corruption. Aujourd'hui, la haute société est excellente, mais la petite bourgeoisie et la classe ouvrière ne valent tien. La première se vante. d’être voltairienne, enterre ses enfants sans passer par l'église et se fait une gloire de ‘ne pas croire en Dieu. Pour la classe ouvrière, elle.
s’abrutit dans les cafés des faubourgs, où les fruits secs de toutes les professions libérales vont lui précher, sous le nom de socialisme, le droit au capital, en langue vulgaire, le droit de poupe le porte-monnaie de son voisin. A
Vous ne sauriez croire combien les doctrines matérialistes prêchées par l’école de Comte, de Littré, etc; ont fait de ravage en France. Dans cette lutte impie contre toute religion, les paysans sont plus acharnés que les habitants des villes. Ainsi, dans le département du Loiret, Mgr Dupanloup a reçu le plus petit nombre dé voix, parmi les candidats élus. Savez-vous quels sont les électeurs qui lui ont donné leurs voix ? Les habitanits des villes. Le parti républicain a soutenu sa candidature, d’abord parce que l’évêque d'Orléans est l’une des gloires littéraires de la France, ensuite pour prouver que la république ne voulait FEAT ni la religion, ni ses ministres,
Dans les campagnes, que Mgr Dupanloup a comblées de ses bienfaits pendant les inondations périodiques de la Loire, les paysans n'ont pas voulu donner leurs votes à leur évêque et se sont rendus au scrutin en criant: A.bas les calotins!
Si, dans les campagnes, on avait voté pour l’évêque d'Orléans dans la même proportion que dans les vilies, son nom serait sorti le premier de l’urne électorale.
Chose remarquable, dans les combats livrés dans l'Orléanais, les ennemis de la calotte se sont prudemmeut tenus enfermés dans leurs maisons, Bién loin de
se battre pour leur pays, ils se sont empressés de se mettre à la disposition des Prussiens pour tous les renseignements dont ces derniers pouvaient avoir besoin. Bien souvent, pour une pièce de vingt francs, ces misérables paysans ont instruit l'ennemi de la marche ou de la position de l’armée de la Loire, La bouteille de vin qu'ils vendaient dix sous aux Allemands, ils la faisaient payer 1 fr. 50 et 2 francs aux malheureux soldats français épuisés et mourant de soif. Quand une bataille se livrait près des villages, ces misérables fermaient leurs portes afin dé ne pas être obligés de recevoir leurs compatriotes blessés, Comme tous les. Parisiens enfermés pendant le siège, j'ai cru au patriotisme de la province, à la levée en masse de la nation. Je me représentais les paysans cachés derrière les haies, faisant la chasse aux Prussiens, comme sous Napoléon Ier les Espagnols la faisaient aux Français. Je croyais à la France chevalerésque de nos pères. Hélas ! quelle était mon erreur ! Au lieu de cette grande nation qui tient une si large place dans les annales de l’histoire, il n’y a plus aujourd’hui qu’une agglomération d’hommes sans principes, sans mœurs, sans foi et sans dignité. é Dans l’Orléanais, il n’y a que les zouaves pontificaux qui se soient battus comme des lions. A la journée du 4 décembre, sur un corps de trois cents défenseurs de Pie IX, deux cent quarante sont tombés dans le faubourg Récamier. Aussi le général von der Thann disait-il que si d'Aurelle de Paladines avait eu cinq
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mille zouaves pontificaux, les Prussiens ne seraient jamais entrés à Orléans, Dans cette malheureuse guerre, il n’y a que les zouaves du pape et les Bretons qui aient fait leur devoir, Ce sont précisément les hommes qui avaient une foi religieuse qui ont su combattre et mourir pour leur patrie, tant il est vrai que les actions généreuses, les grandes inspirations ne sauraient germer dans un cœur desséché par l’impiété.
Il ne faut pas oublier la légion étrangère et les amis de la France. Ces deux corps, composés de Belges, de Russes, d’Anglais et d’'Américains, ont plus souffert et plus combattu pour sauver l'honneur de la France que les Français eux-mêmes, en exceptant les zouaves pontificaux et les Bretons. Ces amis de la France, qu'il ne faut pas confondre avec la canaille cosmopolite réunie sous le drapeau de Garibaldi, étaient recrutés duns les meilleures familles de l'étranger.
Une chose honteuse, c’est l’infamie des fournisseurs de l’armée. Un officier du corps de Faidherbe me racontait le fait suivant, qu: n’a pas besoin de commentaires. Le 38 janvier, on donnait des souliers neufs À son régiment. Le lendemain, 19, on livrait la bataille de Saint-Quentin, où vingt et un mille Français ont soutenu, pendant douze heures, la lutte contre cent dix mille Prussiens. Ne recevant pas de renfort, Faidherbe fut obligé de battre en retraite. Le lendemain, les Allemands faisaient quatorze mille prisonniers. Les souliers fournis le 18 avaient des semelles de carton qui n'étaient que collées. Dans le mouvement de re-
traite, plus da la moitié de l’armée se trouva pieds nus, et, comme il y avait un pied de neige sur le sol, les malheureux soldats, incapables de marcher, tombaient épuisés dans les champs, où les Prussiens les faisaient prisonniers. N'est-ce pas abominable ?
J'ai tellement bavardé qu'il ne me reste que la place nécessaire pour vous dire que ma santé est bonne,
À la semaine prochaine.
Orléans, 13 mai 1871.
Mes chers frères,
J'ai reçu, vendredi matin, votre lettre du 28 avril, et celle du 17 mars, qui s'était arrétée en route. Comime elle porte le timbre de Londres du 30 mars, il est probable qu’elle sera restée dans les bureaux de Versailles, où il doit y avoir un fouillis de lettres effrayant, Je vois, prr votre lettre du 28 avril, que vous avez reçu à la fois mes lettres du 8 et du 9 avril. Comme j'avais mis la première le lundi soir, 8, à la poste, elle me sera pas arrivée à Liverpool à temps pour être ex- | pédiée par le bateau qui part le jeudi. C’est ce qui . m'explique pourquoi vous ne m'avez pas écrit le 21 avril, car vous ne saviez pas encore si j'étais pincé une seconde fois dans Paris ou si j'avais quitté la capitale pour une ville de province,
Jacques me dit que vous avez eu un mois d'avril froid et pluvieux, et qu’il a été indisposé, par suite des variations subites de la température. J'espère que le joli mois de mai dont les charmes existent plutôt dans l'imagination de ces farceurs de poètes que sur les bords du Saint-Laurent, aura apporté à Jacques, avec les brises printanières et les parfums des fleurs fraîchement écloses, un remède à l’indisposition que le mois d'avril lui avait causée.
Dans sa lettre du 17 mars, Jacques me prouve que vous étiez mieux informé: que nous sur ce qui se passait À Paris. Le télégraphe vous avait appris que les garibaldiens arrivaient en nombre à Paris. Pour nous, habitants de la capitale du monde civilisé, nous n’avons su que le lendemain du 18 mars que nous devions À la bande du héros de Caprera l'assassinat du général Thomas et du général Comte, et cette belle révolution qui a porté à l'Hôtel de Ville un gouvernement composé aux trois quarts de fripons et de souteneurs de filles publiques. Il faut que la Babylone moderne soit bien coupable pour que Dieu lui inflige cette humiliation suprême d’être gouvernée depuis deux mois par de pareilles canailles. Ce qui étonne, ce ne sont pas les cinquante mille pendards qui sont arrivés à terroriser la capitale. Dans une ville de plus de deux millions d'Âmes, le centre de toutes les conspirations européennes, il n’est pas étonnant que l’on trouve 24% de la population qui soient des gens de sac et de corde. Ce qui est inconcevable, c’est que les 973 470 qui
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restent, armés et aguerris comme les 24 °%, puisque tout le monde était soldat pendant le siège, se laissent ainsi faire la loi par cette infecte crapule. Il est vrai que rien n’égale la pusillanimité, la lâcheté des bourgeois et du boutiquier de Paris. Quand Paris était assiégé
par les Prussiens, ils allaient aux tranchées et aux
avant-postes, d’abord parce qu’ils voulaient empêcher
l'étranger d'entrer à Paris, mais surtout parce qu'il
y avait cent mille soldats sérieux qui leur auraient
tiré dessus, s'ils n'avaient pas voulu obéir aux ordres
du général Trochu.
‘Le 18 mars, il n'y a plus de dictature militaire. C’est un pékin, M. Thiers, qui est le chef du pouvoir exécutif, On s’en moque comme de l’an quarante. En vain le ministre de l’intérieur fait battre le rappel pendant l'après-midi du 18 mars, pour que les gardes nationaux du parti de l’ordre aïllent combattre la canaille de Belleville et de la Villette, personne ne répond à cet appel. Dans la rue de l’Entrepôt et ses environs, j'ai entendu plus de dix boutiquiers dire: Que le gouvernement s’arrañge, ce n’est pas moi qui risquerai ma . peau pour le défendre! :
Abandonné par cette masse inerte qui compose le parti des honnêtes gens, le gouvernement a bien été obligé de se réfugier à Versailles. Le bourgeois de Paris, plutôt que de se battre, acceptera tous les gouvernements, quelque honteux qu’ils soient, sanctionnera toutes les usurpations, quelque scandaleuses qu’elles paraissent aux yeux de l’univers écœuré devant le spec-
tacle d’une grande cité où la majorité est si lâche et la minorité si audacieuse et si corrompue.
Lundi dernier, 8 mai, le 442 anniversaire de la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc a été célébré, mais avec moins de pompe que d'habitude. Pas de ca valcade, pas de feu d'artifice, ni d’illumination. Vu les cirsco] stances douloureuses que la France traverse depuis bientôt un an, le conseil municipal a décrété de distribuer aux veuves et aux orphelins faits par les combats livrés autour d'Orléans, les sommes que l'on dépensait, les années précédentes, pour célébrer l’anniversaire de la défaite des Anglais sous les murs de la cité orléanaise. C'est l'Église seule qui a fêté cette glorieuse date du 8 mai. La cathédrale de Sainte-Croix était pavoisée à l’intérieur, le chœur avec des oriflarmes rouges brodés en or, la nef avec des drapeaux bleus et blancs sur lesquels se détachaient de nombreuses fleurs de lis. À dix heures et demie, on a fait le panégyrique de Jeanne d’Arc dont je n’ai pu entendre un traître mot. Immense est la basilique, et comme la nef était occupée par les autorités constituées, j'ai dû chercher un refuge dans les petites nefs des côtés de l’église. Là, inondation de femmes sur toute la ligne. Derrière un confessionnal, j'ai trouvé une vieille chaise dont trois pieds tenaient à peine et le quatrième pas du tout. Du reste, je n’ai pas le droit de me plaindre, car. on ne m'a pas fait payer les deux sous réglementaires. J'ai entendu vaguement le chant des hymnes dans le chœur, mais le prédicateur, point. Il paraît que je
n’ai pas perdu grand’chose, car ce n'est pas le père Perrault qui est monté en chaire. Empêché au dernier moment, le célèbre oratorien n’a pu faire entendre sà parole éloquente et Jeanne d’Arc n’a eu qu'un panégyriste d'occasion. La procession a parcouru les rues Jeanne-d’Arc et Royale, a traversé le pont et a fait une . station au pied de la statue de la Pucelle, sur la place des Tourelles, dans le faubourg Saint-Marceau.
Chaque paroisse d'Orléans était représentée par son clergé, qui, précédé de la croix et de la bannière, portait, dans des châsses magnifiques, les reliques des saints de son église. Les bannières, surtout celle de Saint- Paterne, avec l’image du saint, en fil d'orquiaau moins six pouces de relief, sont magnifiques.
Après chaque clergé venait un détachement de gendarmerie ou de troupes de ligne. Enfin s’avançait, précédé du préfet du Loiret et du maire, tous deux ceints de l’écharpe tricolore, le clergé de la cathédrale, Sous le dais se tenait un évêque dont j'ignore le nom, qui portait la relique de la sainte croix. Mgr Dupanloup assistait À la procession. Il paraissait très fatigué. Derrière le dais, marchaient le général de Potier et son état-major, la magistrature debout, én robes noires, et la magistrature assise, en robes rouges.
: Les rues n'étaient ni pavoisées, ni bordées d'arbres,
comme chez nous à la procession de la Fête-Dieu ou à celle de la Saint-Jean-Baptiste. Beaucoup de femmes de la campagne, en bonnets de formes diverses et singulières, Aux fenêtres, quelquesdames, en grande toilette.
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La Commune, qui prétend combattre pour établiren France le règne de la liberté, vient de supprimer d’un ARC seul coup le Petit Journal et six autres feuilles. Le jour- VA nal de Millaud n’en continue pas moins à paraître. PART Seulement il laisse en blanc le mot Petit dans son Le titre.
On parle beaucoup d’une restauration bonapartiste. Si on posait carrément à la France la question: Empire ou république, l'empire aurait encore une immense majorité. Le peuple français votera pour n'importe quel homme à poigne solide qui le débarrassera d'’abord de la Commune de Paris, ensuite du gouvernement de Versailles, de ce gouvernement qui n’est ni la république, ni la monarchie,
Si l’état d’anarchie dans lequel nous vivons dopé le 4 doit se prolonger, le commerce sera complètement ruiné. L'article de Paris surtout risque fort de voir se fermer les marchés étrangers. L'Allemagne fournit maintenant tous ces petits bibelots dont le monde civilisé est si friand, à meilleur marché que la France, parce que la main d'œuvre est moins payée de l’autre côté du Rhin. Depuis six mois, les commis voyageurs autrichiens parcourent l'Europe et les États-Unis et font une concurrence désastreuse aux articles fabriqués à Paris.
Privés, pendant six mois, des marchandises parisiennes, les ngéociants étrangers se sont empressés, dès les premiers jours de février, d'envoyer des commandes considérables aux fabriques de la capitale, On com-
mençait à peine à travailler à l'exécution de ces ordres, qu'arriva la révolution du 18 mars. Les ateliers sont fermés et les ouvriers les quittent pour le corps de garde. L'expédition des commandes reçues de l'étranger est donc renvoyée aux calendes grecques. Dans cette situation, il est tout naturel que les marchands du continent, de l'Angleterre et de l'Amérique, songent à ffranchir du monopole que Paris a toujours exercé, jusqu'à ce jour, pour tout ce qui concerne la fabrication des articles de goût, et qu’ils se décident à acheter les articles allemands, moins élégants peut-être, mais aussi bien moins dispendieux.
En voyant s’agrandir leur clientèle, les Allemands offriront aux ouvriers français des salaires assez élevés pour les engager à aller s'établir dans le pays où fleurit la choucroute, et ils pourront ainsi livrer des produits aussi élégants que ceux que Paris fournissait au commerce du-monde entier, La guerre civile de 1871 pour- : raît bien produire sur le commerce français le même effet que la révocation de l’édit de Nantes, qui fit émigrer en Allemagne plusieurs des principales branches de l’industrie française,
Joseph me dit dans sa lettre que la maison X vend à prix coûtant et que la maison ** est à la veille de la banqueroute. Pour une ville de soixante mille âmes, . Québec offre très peu d'acheteurs de livres. Sous ce rapport, nous sommes bien en arrière de l’Europe, Je
me rappelle que lorsque j'étais chez M. Bossange, nous
recevions, de petites villes de la Russie, des ordres
pour des livres de science, d'histoire et de littérature, . d'une importance supérieure à celle des commandes
réunies de tous les libraires de Québec, pendant un
an. Il ne faut pas oublier que les Russes sont consi-
dérés comme des demi-barbares et que la langue fran-
çaise n’est parlée que dans la haute société. Dans notre
ville, il n’y a que le commerce des livres de prières et
d'écoles qui puisse prendre de l’extension. Pour la haute librairie, il passera encore bien de l’eau dans le
Saint-Laurent avant que l’on puisse en jte chez nous
un commerce sérieux.
AUX MÊMES
‘Orléans, 12 septembre 1871.
Mes chers frères,
J'ai lu avec un grand plaisir le travail de M. Légaré sur Mgr Baillargeon. Quel beau caractère! Quelle admirable nature ! Comme on est heureux d'avoir connu le saint archevêque et. comme on est Rishenrouz de l'avoir perdu !
Je remercie Jacques de m'atoit envoyé l'annuaire qui contient cette étude.
Plusieurs des lettres qui suivent sont datées de Bordoaux, où Crémazie avait été envoyé par M. Gustave HE pour y tenir, en son nom,un areas d'agence.
À SON FRÈRE. JOSEPH
Bordeaux, 29 novembre 1876.
Bordeaux est une fort belle ville, mais assez en- | nuyeuse quand on n’y connait personne, Comme fu utes les grandes villes de province, elle a les inconvénients de la capitale sans en avoir les ressources. Je paie ici -aussi cher.que lorsque j'étais dans la rue de l'Entrepôt
et je mange moins bien. De plus, je n’ai pas le café du
matin qui, à Paris, était compris dans le prix de la + pension. Ici, on ne peut loger que dans les grands hôtels, trop chers pour le commun des mortels comme moi, on dans les maisons de troisième ordre, comme celle que j'habite, ou dans les petits restaurants du | port, où les matelots prennent leur nourriture.
Ce qui manque ici, ce sont les bouillons Duval, où l’on mange bon et à bon marché. Si l’on a faim, on dépense trente-cinq sous ; si l’appétit manque, on peut en étre quitte pour vingt sous.
Pour se faire des connaissances, il n’y faut pas songer. Les négociants vivent chez eux ou au cercle, ce
que nous appelons chez nous un club. Je ne pourrais,
dans ma position, que frayer avec les employés. Mais ces derniers passent presque tout leur temps au café, ce qui n’est nullement dans mes goûts.
La seule chose qui me plaise ici, c’est le port. De mon bureau, je vois le mouvement des steamers et. à es voiliers, qui est très grand. J'ai sous les yeux des n.-
vires de tous les coins du monde: les maguifiques steamers des Messageries maritimes, qui font le service du Brésil et de la Plata, les clippers peints en blanc, qui portent les marchandises françaises dans les ports du Pacifique Sud ; les stermers de Liverpool, de Southampton, de Londres et du Havre. Les quais sont très beaux et forment une véritable promenade. Ils s’étendent sur une longueur de plus d’une demi-lieue.
La Gironde est très large devant la ville et la rive opposée, où se trouve la Bastide, a un faux air de la Pointe-Lévis. Ce spectacle me plaît beaucoup. Songe qu'il y avait plus de treize ans que je n’avais vu un port de mer !
Nous avons eu, tite de la neige et un froid d’un degré au-dessous de zéro, Aujourd'hui, le temps s’est radouci.
Mes amitiés à ta funnia
AU MÊME
Bordeaux, 24 décembre 1875,
| Mon cher Joseph,
Nous avons ici un témps doux, mais très humide, de la pluie et un brouillard intense tous les jours. 11 faut faire du feu, non pas contre le froid, mais contre l'humidité. Cette température me met tout à fait mal
LS
à l'aise. J'ai le sang porté à la tête, ce qui me cause des étourdissements.
Depuis huit jours, il n’est venu qu’une seule personne au bureau, le commis de l'agent de la ligne Inmann, qui voulait savoir, ce matin, le prix du passage de Liverpool à Portland.
Je t’assure que je m’embête rudement. En venant à Rordeaux, je n’ai fait que changer d’inaction. A Paris, au moins, je marchais et j'avais une distraction intelligente dans les cours du collège de France. La seule compensation que je trouve ici, c’est que je gagne quelques sous. Depuis huit jours, je n’ai donc parlé qu'au commis, d’Inmann. Cet isolement absolu, sans que je puisse me réfugier dans la lecture, devient accablant, je suis comme une bête fauve dans sa cage. Je lis cependant plus que je ne devrais, car je ne sais comment tuer le temps depuis neuf heures à cinq.
Maintenant que j'ai mis les papiers en ordre, je n’ai absolument rien à faire.
Sans le vouloir et même sans y songer, Crémazie a résumé, daus le fragment de lettre qui précède, tonte la vie de paria qu’il a menée depuis son éloignement du Canada jusqu’à sa mort, Ceux qui l'ont connu au temps où il vivait heureux et tranquille dans la bonne ville de Québec, entre ses occupations de libraire qu'il aimait, ses relations d'amitié avec les meilleurs esprits et ses méditations poétiques, ne pourront lire sans. un serrement de cœur ces deux réflexions désespérées: Depuis huit jours, je n'ai parlé à personne, hormis un mot d'affaires !..….. Je suis comme une bête fauve dans sa cage, Ces lignes peignent au vrai le sort implacable que l'exil lui avait fait, et révèlent combien lui pesait l’effrayante solitude des hommes, ce que les Anglais nomment si bien the wilderness of men,
ee ne ne à
Et dire que durant seize ans de sa vie, il a traîné ce boulet au pied et ce remords au cœnr. Avec quelle vivacité d'impression, coux-là seuls qui sont doués comme lui d’une intelligence d'élite, d’une sensibilité de poète, seraient capables de le sentir et de l'exprimer! Ses plus mortels ennemis, s'il en eut jamais, n'au- : raiont pu lui souhaiter une destinée plus cruelle, une plus amère expiation,
A SA MÈRE
Bordeaux, 24 juin 1876.
Ma bonne mère,
Dimanche, bien que je fusse retenu à ma chambre
par le mal destête, j'ai vu, de ma fenêtre, la grande
procession du Saint-Sacrement. C’est réellement magnifique. Toutes les rues sont jonchées de feuilles et de grandes palmes, dans le genre de celles qu’on voit dans les tableaux qui représentent l'entrée de Jésus- Christ à Jérusalem. Sur ce lit de feuilles on jette des fleurs, de sorte que la procession marche constamment sur un véritable tapis de feuilles et de fleurs.
Ce lit de verdure, qui est fourni par les habitants de
chaque maison, remplace les balises que l’on met chez nous, mais que l’on ne peut se procurer dans un pays où le bois est très cher et très rare. À chaque fenêtre des rues où passe là procession, on suspend de grands
draps blancs sur lesquels on entrelace des guirlandes
de fleurs ou des inscriptions pieuses également faites.
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avec des fleurs, telles que: Gloire au Saint-Sacrement ! ete. La procession est précédée d'un magnifique escadron de hussards à cheval. Viennent à la suite les petites filles des différentes communautés ; elles sont babillées de blanc avec des ceintures en sautoir et portent sur la tête des couronnes de fleurs qui sont d’un effet charmant. Ensuite s'avancent les élèves des frères, dont le nombre atteint un chiffre de plusieurs milliers. Leur costume, qui se compose d’une vareuse rouge, d’un pantalon blanc et d’un chapeau de paille avec large ruban bleu, est tout à fait joli. Viennent après les clergés de toutes les paroisses de la ville, puis enfin le daïs sous lequel le Saint-Sacrement est porté par le coadjuteur. Je n'ai jamais rien vu d'aussi magnifique que ce dais. C’est un véritable monument tout en drap d’or et en broderies merveilleuses. Le sommet a la forme d’un dôme et est surmonté de neuf panaches d’une blancheur éblouissante. Il est tellement lourd et grand : qu'il faut dix hommès pour le porter. Immédiatement après le dais suit le cardinal archevêque, vénérable vieillard de quatre-vingt-deux ans. Il est accompagné de l'état-major de la place, en grand costume, et des autorités constituées. Un escadron de hussards ferme la marche, Ce qui donne au cortège un aspect féerique, c’est l’innombrable quantité de bannières, dont plusieurs sont d’une beauté et d’une richesse incroyables. Je n'ai pas compté moins de huit corps de ausique dans cet immense défilé, Trois gigantesques autels des parfums et un bouquet qui avait au moins six pieds de haut, pré-
cédaient le dais. Toute la procession s'avançait entre deux haies de soldats. Une foule nombreuse suivait, et, sur tout le parcours, l'attitude des spectateurs était convenable, car il ne faut pas oublier que Bordeaux est un port de mer où l’on trouve des matelots de tous les coins du monde,
Le bureau n'étant pas encore loué, je ne quitéeral Wars ville que vers le 1e septembre.
Votre pauvre enfant,
A SON FRÈRE JOSEPH
Bordeaux, 26 août 1876,
Mon cher frère,
Si tu reçois mes lettres le rnbighie : je continue à recevoir les tiennes le mardi soir. k | Depuis deux jours, nous avons de la pluie, ce qui. est excellent pour la vigne, qui commençait à souffrir considérablement d’une chaleur endiablée. | Au moment où tu m'écrivais, vous étiez, comme nous, grillés par le bonhomme Phébus. Il est probable que le 19 courant, jour de la nouvelle lune, vous aurez eu, sur les bords du Saint-Laurent, comme sur ceux de la ‘Garonne, votre petite révolution atmosphérique et que * ‘vous jouissez maintenant d’une température chrétienne. M
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Lundi, 98 août 1876.
Quel drôle de temps nous avons! Il fait presque froid. Dans la nuit de samedi À dimanche, le thermomètre a descendu à dix degrés, une température d'hiver. Ce changement cause beaucoup de cas de cholérine., Pour moi, depuis que le temps est revenu au frais, je me porte bien.
. Bordeaux n’est pas une ville renommée pour ses églises. On cite partout Rouen, Strasbourg, Amiens, * Tours, Bourges, etc., mais on ne parle jamais de Bork deaux en fait d'architecture religieuse. La cathédrale de Saint-André est ce qu’il y a de mieux, mais elle ne saurait être comparée aux églises des villes que je viens de nommer. Saint-Michel est fort joli et sa tour est très belle. Les autres églises, À l’exception du portail de Sainte-Croix, n’ont aucune espèce de cachet. Les carmes viennent de construire dans le quartier des Chartreux une assez grande église, style moitié ogival et moitié byzantin. C’est joli, mais ce n’est pas de la grande architecture. tac A l'exception d’un dominicain que j'ai entendu à 0 Notre-Dame pendant le carême, les prédicateurs de Bordeaux ne s'élèvent pas au-dessus de la moyenne. Ils ne sont pas, pour le fond et pour la forme, supé- 148 rieurs aux nôtres, mais ils font plus d'effet sur la masse, + avec leurs voix tonnantes et leurs gestes méridionaux. Pour ceux qui ne se laissent pas monter la tête par ces procédés purement physiques, ils ne sont pas plus malins que nos prêtres canadiens.
Comme dans toutes les églises de France, le clergé .sst peu nombreux dans celles de Bordeaux. Les séminaires, pensionnats, assistent aux offices, le dimanche, dans leurs chapelles, Les élèves des frères seuls viennent aux offices de leurs paroisses respectives, mais ils ne sont pas au chœur. On leur réserve une place dans l’un des côtés de l’église où ils sont <onfondus avec le commun des fidèles.
Bordeaux possède un magnifique jardin public. Dans ses allées ombreuses, les dames du quartier des Chartreux vont passer l'après-midi avec leurs enfants. et leurs bonnes. Le soir, la musique militaire donne un concert trois fois par semaine, Pour deux sous, on a une chaise et l’on passe une heure fort agréable. Dans les chaleurs du mois dernier, je me suis souvent payé ce luxe.
Le chef-lieu de la Gironde se vante, à juste droit, d'avoir le plus beau théâtre de la France, après le Grand-Opéra de Paris. Cet édifice est réellement très beau; construit, il y a un siècle, par l’architecte Louis, il a toujours fait l'admiration des étrangers par la pureté classique de ses lignes.
Il y a trois autres théâtres qui n’ont aucune espèce de valeur au point de vue de l'architecture. A l'égard de l’intérieur, je ne saurais te renseigner, car je ne suis jamais allé au théâtre depuis que je suis sur les borde de la Garonne.
Comme dans toutes les grandes villes, on trouve à Bordeaux des cafés-concerts, bals publics, eto., mais
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DERNIÈRES LETTRES. 808 je ne les connais que par les affiches que je vois au coin des rues. Je n'en sais donc pas plus long que toi sur les amusements du peuple souverain de l’ancienne capitale de l’Aquitaine.
A propos de Bordeaux, je t'ai envoyé un plan de la ville : tu ne m'en as jamais parlé. C’est dans le mois de janvier que je t'ai fait cet envoi. L'as-tu reçu ?
Le Bordeiais est aussi blagueur que le Parisien et il est beaucoup plus causeur; au fond bon enfant. Le, femmes, dans les boutiques, sont fort peu polies. Quelle différence avec la boutiquière de Paris, qui vous fait tout aussi bon accueil si vous faites une emplette de deux sous que si vous lui achetez pour cent francs.
En dehors du commerce des liquides et de tout ce qui s'y rattache, il n’y a pas de grandes industries À Bordeaux. Les millionnaires sont ici très nombreux, ce qui fait que l'association est moins nécessaire que dans des pays moins riches. [1 y a quelques maisons d’armateurs qui ont quarante ou cinquante navires sur mer. Comme je crois te l'avoir dit, il y a dans cette
ville un très grand luxe de vêtements et de voitures et, pour aller dans la société, il faut avoir du foin dans ses bottes.
Me voici rendu au bout de mon papier et de mes
renseignements sur la capitale de la Gascogne. Mes amitiés à ta femme.
AU MÊME
Paris, 12 septembre 1876.
Mon cher Joseph,
J'ai quitté Bordeaux mercredi soir, à minuit. Il faisait chaud comme dans le mois d’août, le thermomètre avait marqué 2% dans la journée."Aussi ai-je peu dormi ; dans mon compartiment se trouvaient trois religieuses, un prêtre, un courtier en vins de Bordeaux, avec sa femme. Nous avons fait très bon ménage. Le matin, les religieuses, qui avaient apporté un plein grand panier de raisins, etc., nous firent part, avec la meilleure grâce du monde, de leur provision de fruits. Nous déjeunâmes à Tours, où nous arrivâmes à dix heures et demie, jeudi matin; puis le. train de onze heures et demie nous emporta vers Paris, après que nous eûmes dit adieu aux religieuses et au prêtre, qui se dirigeaient sur le Mans.
Le ciel qui, de Bordeaux aux bords de la a avait toujours été d’une gérénité admirable, s’est couvert aussitôt que nous ayons eu quitté Tours. En arrivant à Orléans, nous avons été accueillis par un orage à grand orchestre. Entre Etampes et Paris, Le tonnerre n’a cessé de gronder et la pluie de tomber à jet continu. A dix heures, j'étais rendu à mon ancienne maison, n° 10 bis, Passage Laferrière. Après avoir dîné à mon petit restaurant de la Bourse, où j'ai mangé avec grand plaisir du roastheef cuit au beurre, au lieu de
| DERNIÈRES LETTRES, cette infernale graisse qui forme la base de la cuisine. du Midi, je me suis rendu au n° 4 bis, rue Vivienne, où j'ai trouvé ta lettre du 26 août et les journaux. M. Bossange m'a offert d'aller passer, aux mêmes conditions qu’à Bordeaux, trois ou quatre mois au Havre, pour remplacer un employé qui va faire un voyage aux Antilles. Naturellement j'ai accepté, bien que cela ne m'amuse pas du tout. Mais, dans la position où je suis, j je n’ai pas le droit de refuser du travail. Je quitterai Paris le 14, après-demain.
Tu voudras done bien adresser la réponse à la présente et tes lettres suivantes, 51, quai d'Orléans, Havre, Seine-Inférieure.
À la semaine prochaine,
À SA MÈRE
Paris, 22 janvier 1877, Ma bonne mère,
Je suis à Paris depuis cinq jours ; j'ei hesncop marché, ce qui m'a rendu le sommeil, que j'avais perdu depuis longtemps.
J'ai pris une chambre dans la rue Papillon, maik} je n'y resterai qu’une quinzaine ou un mois au plus, jusqu'à ce que j'aie trouvé une maison tranquille et pas trop chère,
J'ai assisté, hier, aux offices de Notre-Dame des
308 | | Deamènes LErrRRs,
Victoires. C'était Ia fête du éuci-Oun de Marie, fête patronale de l’Archiconfrérie. Nous avons eu une magnifique messe en musique, et à vêpres un spontnt sermon par un frère dominicain.
. Cela me fait réellement un grand plaisir de revoir ‘e suit église, qui est bien celle que j’aime le mieux de
toutes les églises que j'ai vues en France.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
: “otre pauvre CRE