‹ Lettres et fragments de lettres de Octave CrémazieChapitre 4 sur 8 · LETTRES KT FRAGMENTS DE LETTRES · texte numérisé non relu

LETTRES KT FRAGMENTS DE LETTRES

août. Les Anglo-Canadiens doivent être contents de voir que la vieille France a été obligée de reculer devant leurs cousins allemands. Qu'ils ne se hâtent pas trop cependant d'entonner le chant triomphal. La France a encore plus d'un atout dans son jeu, et le dernier mot de cette lutte gigantesque n'est pas encore dit.

Le comte de Palikao, le nouveau ministre de la guerre, fait des prodiges depuis dix jours. La nation se lève, les armées sortent de terre comme par enchantement, et je crois plus que jamais que la victoire définitive appartiendra à la France. MacMahon a maintenant à Châlons une armée de deux cent vingt-cinq mille hommes, composée, non pas de mobiles ou de gardes nationaux, mais bien de vieilles troupes qui ont vu le feu. C'est dans les plaines de la Champagne que se livrera la grande bataille, et je crois que, cette fois, les chances de succès sont du côté du drapeau tricolore.

Une autre armée se forme à Lyon. Elle pourra dans quelques jours mettre en ligne cent vingt-cinq mille hommes de troupes aguerries.

Ici, à Paris, on prépare la défense de la capitale. Tout est à peu près terminé. Si la fortune, dans la prochaine rencontre, se déclarait encore pour la Prusse, Paris, avec ses forts détachés et son enceinte continue, aussi imprenable que Gibraltar, pourrait tenir assez longtemps pour permettre aux armées du Midi et de l'Ouest de venir écraser les Prussiens sous les murs de

la vieille Lutèce. J'ai toujours une confiance entière dans l'issue de la lutte. Les Anglais se frottent les mains et crient déjà sur les toits que la France est perdue. Bien que leurs intérêts commerciaux soient avec la nation française, le fanatisme religieux les entraîne du côté de la Prusse protestante.

La France catholique vaincue, humiliée, c'est le commencement de la fin pour la race latine.

L'Angleterre, qui a toujours vu d'un œil jaloux le grand rôle que la France joue dans le monde, ne se sent pas de joie en voyant ses kinsmen des forêts de la Germanie vaincre et rançonner cette nation gauloise qui tient depuis si longtemps le flambeau de la civilisation. Ce qu'elle a toujours été incapable de faire, la Prusse semble, pour le moment, en voie de l'accomplir. Mais qu'elle attende la fin, j'espère qu'elle rira jaune.

Vous savez déjà que les Prussiens ont été rossés par Bazaine dans les journées des 14, 15, 16 et 18. Bien que ces combats ne puissent avoir une influence décisive immédiate, ils ont cependant rue importance considérable, parce qu'ils empêchent le prince Frédéric* Charles d'opérer sa jonction avec l'aile gauche, commandée par le prince royal. Pendant que Bazaine tient en haleine les Prussiens devant les murs de Metz, MacMahon concentre une armée formidable à Châlons pour livrer bataille au fils du roi de Prusse.

Si les Prussiens perdent une grande bataille dans les plaines de la Champagne, la retraite leur sera coupée par l'armée de Metz. Les hordes de la Ger-

manie laisseront cinq cent mille cadavres sur le sol français, car leur déroute sera effrayante. Poursuivis par l'armée de MacMahon, harcelés par les quarante mille francs-tireurs qui parcourent la Lorraine et l'Alsace, foudroyés par les canons de Strasbourg et de Metz, leur désastre n'aura de comparable que la retraite de Moscou.

D'ici à quelques jours, la partie suprême sera jouée. Peut-être au moment où je vous écris, les armées ennemies sont-elles aux prises entre Verdun et Chûlons.

L'anxiété des premiers jours est disparue; la confiance est revenue. Les boulevards sont aussi fréquentés que si l'utopie de l'abbé de Saint-Pierre était réalisée. On se presse à toutes les mairies de Paris, où le gouvernement fait afficher les nouvelles qu'il reçoit du quartier général. Depuis deux jours, cependant, nous sommes sans nouvelles, parce que les fils télégraphiques ont été coupés par les reconnaissances prussiennes. On n'ose pas dire, point de nouvelles, bonnes nouvelles, car on craint toujours un revers possible.

En attendant, les partis politiques tâchent de faire leurs petites affaires. Les républicains offrent la convention de 92 comme une panacée universelle. Les d'Orléans versent des larmes sur le sort de la France et nous disent, en montrant le comte de Paris : " Prenez mon ours." Il serait un fin politique celui qui pourrait dire quel sera le gouvernement de la France

dans un mois. Si la France sort victorieuse de la crise terrible qu'elle traverse en ce moment, il est probable que Napoléon III reviendra aux Tuileries. Je dis : il est probable, car, parmi les généraux que la défaite du 6 août lui a imposés, il y en a plusieurs, tels que Changarnier, Trochu, le nouveau gouverneur de Paris, etc., qui sont des orléanistes de premier choix. On parle déjà de Trochu comme du Monk qui doit replacer sur le trône la famille de Louis-Philippe.

Je ne sais pas ce que la Providence réserve à la France, mais si le comte de Paris doit remplacer Napoléon III, je crois que l'on écrira bientôt de la France ce que Kosciusko disait de la Pologne : Finis Polonias !

Les d'Orléans représentent les boutiquiers et les avocats, deux classes qui ne sont guère héroïques. En présence de la Prusse, qui veut rétablir l'empire d'Allemagne, ce n'est pas avec des métaphores ou des prosopopées que l'on conservera à la France le rang qui lui appartient en Europe.

Avant - garde, par sa position géographique, des peuples de race latine, la France, comme le dit Chateaubriand, est un camp. Elle doit avoir toujours la main sur son épée. M'est avis que les héros de l'agiotage ou du mur mitoyen qui veulent diriger les destinées de la nation, trouveront trop lourde pour leurs mains débiles la flamboyante épée de Charlemagne, de Louis XIV et de Napoléon.

On se dit à l'oreille les cancans les plus fantaisistes à propos de Napoléon III. Il est devenu fou,

disent les uns. — Il s'est suicidé, racontent les autres. — Il s'est sauvé à Londres. — Il s'est enfui en Belgique.— Tous ces bruit» abçurdes sont mis en circulation par les ennemis de l'empire, qui voudraient bien se partager sa succession.

Il pourrait se faire que Paris fût assiégé par les Prussiens. On dit que cette éventualité entre dans le plan de Bazaine, afin de pouvoir mieux écraser les envahisseurs. Si vous étiez une semaine ou deux sans recevoir de mes nouvelles, il ne faudrait pas vous ;uquiéter...

Aux MÊMES.

Paris, 30 août 1870.

Mes chers frères,

Vous avez été bien étonnés d'apprendre la douloureuse nouvelle de la défaite de l'armée française, et vous vous demandez comment il se fait que cette armée, invincible depuis Waterloo, ait été brisée à son premier choc avec la Prusse. D'abord le plan de bataille était mauvais. On avait échelonné les troupes sur toute la frontière; l'ennemi, que l'on ne croyait pas si nombreux, a écrasé les deux extrémités, Forbach et Reichshoffen, sans qu'il fût possible au centre de porter secours.

D'ailleurs, les deux cent cinquante mille hommes que la France avait sur les bords du Rhin ne pouvaient

résister, avec les armes nouvelles, aux masses profondes de l'armée allemande. Songez que la Prusse et ses alliés se lancent sur la France avec plus d'un million de soldats !

On ne voulait pas croire en France que l'Allemagne mettrait un pareil nombre de soldats en ligne, car on supposait que la Prusse allait faire la guerre selon les usages du dix-neuvième siècle, c'est-à-dire qu'elle ne lèverait que le nombre de soldats que l'intendance peut nourrir. Or, il n'y a pas de commissariat qui puisse alimenter un million d'hommes en campagne. On se trompait. Les Allemands comptent, pour se nourrir, non pas sur l'intendance militaire, mais sur les pays amis ou ennemis qu'ils traversent. Ils prennent tout ce qu'ils trouvent chez le bourgeois comme chez le marchand, dans le château comme dans la chaumière. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils oublient toujours de payer.

Ce n'est pas une guerre, c'est une invasion de hordes barbares, comme celles qui ont détruit l'empire romain, une invasion plus terrible même, puisque les Prussiens sont animés d'une haine féroce contre tout ce qui est catholique et de race latine, tandis que les Huns et les Vandales, sans haine contre les Romains, qu'ils ne connaissaient pas, ne cherchaient, en marchant vers le midi, qu'un sol plus fertile et un ciel plus attiédi.

La religion joue un rôle immense dans la lutte gigantesque à laquelle nous assistons. Tous les journaux

d'outre- Rhin ne cessent de dire, sur tous les tons, que le but de la race germanique est de dominer la race latine, afin de la moraliser et de l'arracher à l'influence idiote et perverse (ces deux épithètes sont textuelles) de la papauté. La cause de la France est donc aujourd'hui une cause sacrée, puisqu'elle représente l'existence (to be or not to be) de la race latine et du catholicisme.

C'est tellement vrai que le fanatisme protestant, plus encore que la différence de race, domine la guerre actuelle, que les protestants français font des vœux secrets pour le triomphe de Bismark. Dans le midi, à Nîmes, les pasteurs protestants se sont prononcés dans leurs temples pour la cause du protestantisme allemand.

Nous avons à la maison une famille danoise. Il est bien évident qu'elle devrait être pour la France contre la Prusse, qui a volé au Danemark le duché de Holstein. Les Danois sont protestants, et la famille dont je vous parle désire le triomphe de l'Allemagne.

Chez les Suisses, les cantons catholiques sont pour la France, les cantons protestants pour la Prusse.

Ces réformateurs sont bien les dignes descendants des contemporains de Luther. Vous verrez dans les journaux qu'en Lorraine ils sont entrés dans un couvent, et ont violé et massacré les religieuses. Du reste, comme du temps de Cromwell, ces infamies sont toujours accompagnées de prières et de textes de la Bible. Quelle abominable race de scélérats hypocrites !

Je ne vous parle pas des événements de la semaine : les journaux vous renseignent mieux que je ne saurais le faire. Je préfère vous dire quelques mots de notre situation à Paris.

Vendredi, une communication ministérielle nous a appris que le prince royal de Prusse marchait sur Paris. Dans la capitale, cette nouvelle n'a produit aucune espèce de panique, mais à dix lieues à la ronde, une terreur bien excusable après ce qui se passe en Alsace et dans la Lorraine, s'est emparée de tous les paysans. Samedi et dimanche, on ne rencontrait que de grandes charrettes à foin remplies de meubles de ménage, de lits, etc., avec la femme et les enfants couronnant le tout, tandis que le mari conduisait le cheval par la bride. Sur le boulevard du prince Eugène, je ne saurais compter le nombre de ces pauvres familles qui ont passé devant moi depuis cinq heures jusqu'à six heures du soir, avant-hier. Depuis hier, le mouvement s'est ralenti. D'ailleurs les dépêches d'hier soir nous apprennent que le prince royal se dirige maintenant vers le nord, afin de porter secours au prince Frédéric- Charles, menacé parla jonction de Bazaine et de MacMahon. D'ici à deux ou trois jours, nous aurons certainement une bataille formidable, dans laquelle sept cent mille hommes au moins seront engagés.

En attendant, Paris est vivant comme dans ses plus beaux jours. Il a plus que la vie ordinaire, il a la fièvre, non de la peur, mais du combat. Les préparatifs

de défense se font sur un pied gigantesque. Je suis ail*'- vendredi sur les fortifications, qui <>nt seize lieues de tour. Il y a sur cette enceinte immense deux mille sept cents en nous énormes. Ceux des remparts à Québec seuil lieraient des coulevrines à côté de ces engins. Les forts sont armés de mitrailleuses et de canons-revolvers. Toute la garde nationale est sur pied ; on distribue des fusils dans les mairies.

Au coin de la rue de l'Entrepôt les gardes nationaux se sont réunis, hier, pour se rendre au Vauxhall, où ils ont procédé à l'élection de leurs officiers. Les communautés se transforment en ambulances. Prêtres, moines, religieuses, tout le monde travaille au salut de la patrie. Des chariots traînés par six forts percherons, avec des montagnes de sacs de farine, passent à chaque instant sur le boulevard. Les estafettes du ministère de la guerre sillonnent à fond de train la capitale. L'approvisionnement de Paris est complet pour trois mois. On met à la porte tous les Allemands; et tout ce qui compose le noyau ordinaire des révolutions, repris de justice, voleurs, etc., a été pris dans un immense coup de filet et dirigé sur les mairies centrales de la province. Paris est prêt à recevoir les Prussiens. Sans compter la garde nationale, nous avons en ce moment cent vingt mille soldats à Paris. Je crois que si le roi de Prusse et notre Fritz ne viennent pas montrer le nez sous les murs de Paris, les Parisiens diront qu'ils sont volés. C'est toujours ennuyeux de préparer un beau dîner et de voir les convives faire

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