SUR L*ÉDUCÀTION PUBLIQUE EN RUSSIE
pair de les posséder. C'est une grande duperie d'employer des sommes immenses pour consU*uire une cage au phénix, avant de savoir s'il arrivera.
Vous rendriez. Monsieur le comte, le plus grand service à votre patrie si vous persuadiez une grande vérité à son excellent souverain; cette vérité est que S. M. I. n'a réellement besoin que de deux espèces d%ommes : de gens braves et de braves gens.
Tout le reste n'est pas nécessaire, et viendra de luimême. Le temps, dit le proverbe persan, est le père des miracles. Il est le premier ministre de tous les souverains. Avec lui ils font tout; sans lui ils ne font rien. Cependant les Russes le méprisent, et ne veulent jamais attendre. Le temps, qui est piqué, se moque d'eux.
C'est un grand malheur que cette illustre nation joigne encore à Terreur d'estimer trop la science, celle de vouloir la posséder brusquement, et de s'humilier parce qu'elle se voit, sur ce point, en arrière des autres nations. Jamais préjugé ne fut plus faux et plus dangereux. Les Russes pourraient être la première nation de l'univers, sans avoir aucun talent pour les sciences naturelles. Car la première nation du monde serait incontestablement celle qui serait la plus heureuse chez elle et la plus redoutée des autres. Le surplus, au fond, n'est que parade.
Mais nous n'en sommes pas là. On ne sait point encore si les Russes sont faits pour les sciences. Affirmer décidément le (mi ou le non sur cette question, c'est avoir également tort. Mais, en attendant que le temps nous l'apprenne, parquet fatal empressement les Russes veulent-ils franchir les distances établies par la nature et s'humilier, parce qu'ils sont forcés d'obéir à l'une de ces premières lois? On croit voir un adolescent qui aurait honte de n'être pas vieillard. Toutes les autres nations de l'Europe ont balbutié pendant trois ou quatre siècles avant de parler :
286 PRBlràRF. LBTmB
pourquoi donc les Russes ont-ils la prétention de parier d'emblée? Il se présente même ieî^ Monsieur le comte, une considération très-importante, et sur laquelle je dois arrêter vos regards^ parce qu'elle touche particulièrement votre nation.
Cette espèce de végétation nKNrale qui conduit graduellement les nations de la barbarie à la civilisation, a été suspendue chez vous, et pour ainsi dire coupée par deux grands événements : le scliisme du dixième siècle et Tinvasion des Tartares.
Toute la civilisation moderne est partie de Rome ; jetez les yeux sur une mappemonde : partout où s'arrête Tinfluence romaine, là s'arrête la civilisation; c'est une loi du monde.
Il faut donc regagner le temps perdu; et j'ose croire que Pierre 1" a retardé au lieu d'avancer l'opération, en s'imaginant que la science était une plante qu'on pourrait faire naître artificiellement, comme une pêche dans une serre chaude; il n'en va pas ainsi, à beaucoup près; mais, encore une fois, qu'y a-t il dans tout cela qui puisse attrister les Russes? Les Polonais sont, comme eux, une famille esclavone, partie primitivement de la même souche; et cependant ils ont produit, il y a déjà trois siècles, l'un des plus grands ornements de l'espèce humaine, l'illustre Copernic. 11 n'y a certainement dans les eaux de la Dwina aucune magie qui empêche la science de passer; mais c'est uniquement que la même inihience qui a agi sur la gauche n'a point agi sur la droite. Tout se réduit donc, comme je le disais tout à l'iieure, à regaj^ner le temps perdu.
Je m'enfoncerais dans la métaphysique, si je voulais creuser davantage ce sujet : je me borne à un argument palpable.
Ou les Russes ne sont pas faits pour les sciences en général, ou pour certaines sciences particulières; et, dans
SUR LV.DUCATIOX PUBLTQCK «N RUSSIE. 287
ce cas^ ils n'y réussiront jamais^ semblables en cela aux Romains, qui, étant maîtres des Grecs, vivant avec eux, sachant leur langue parfaitement, et ne lisant que leurs livres, n'eurent cependant jamais ni physiciens, ni géographes, ni astronomes, ni mathématiciens, ni médecins même, de leur propre nation (Celse excepté).
Ou les Russes sont faits pour ces sciences, et, dau. cas, il leur arrivera comme à toutes les autres nations qiu ont brillé dans ce genre, et nommément aux Italiens du quinzième siècle. Une étincelle transportée d'ailleurs dans un moment favorable allumera la flamme des sciences. Tous les esprits se tourneront de ce côté. Les sociétés savantes se formeront d'elles-mêmes, et tout le travail du gouvernement se bornera à leur donner la forme et la légitimation.
Jusqu'à ce qu'on aperçoive une fermentation intérieure qui frappe tous les yeux, tout effort pour naturaliser la science en Russie ne sera pas seulement inutile, mais dangereux pour l'État, puisque cet effort ne tend qu'à éteindre le bon sens national, qui est dans tous les pays le conservateur universel, et à remplir la Russie d'une multitude innombrable de demi-savants, pire cent fois que l'ignorance même, d'esprits faux et orgueilleux, dégoûtés de leur pays, critiques étemels du gouvernement, idolâtres des goûts, des modes, des langues étrangères, et toujours prêts à renverser ce qu'ils méprisent, c'est-à-dire tout.
Un autre inconvénient terrible qui naît de cette manie scientifique, c'est que le gouvernement, manquant de professeurs pour la satisfaire, est constamment oblige» de recourir aux nations étrangères; et comme les hommes vérita blement instruits et moraux cherchent peu à quitter leur patrie, où ils sont récompensés et honorés, ce sont toujours non-seulement des hommes médiocres, mais souvent gangrenés et même flétris, qui viennent sous le pôle oflrir