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VOYAGE AU PETIT CAP

L'Abeille, 11 nov. 1880.)

«ANT LOUS avions résolu SN! d'aller à St-Joachim pour assister À la fête qui devait se célébrer à l’occasion du centième anniversaire de l'érection de la chapelle du Petit Cap. L'expédition se composait de trois membres.

Le quadrupède qui nous zonduisait mérite une légère esquisse.

Il possédait des qualités remarquables, si 1, narquables que des zens superficiels auraient été tentés de les trouver trop remarquables. Entre autres qualités, il faut nommer la modération. Elle brillait surtout dans son trot, excessivement moderé.

Quand, pour stimuler cette allure fort honorable en elle-même, mais que nous trouvions, par une légèreté naturelle aux jeunes gens, un

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peu exagérée, nous voulions tirer les rênes, il secouait gravement les oreilles pour annoncer qu’il avait sur l'accélération des idées particulières, et qu’il était peiné de vair régner le désaccord entre gens faits pour se comprendre. Son intelligence surpassait encore sa modération. Sa perspicacité était telle qu’il devinait longtemps d'avance l’ordre que nous aurions pu lui donner de s’arrêter ; il y obéissait brusquement, puis restait sourd aux discours les plus éloquents tendant à lui persuader d’avancer : preuve évidente de la fermeté inébranlable de son caractère.

Le développement intellectuel de l’animal en question nous obligea à dîner à Ste-Anne, quoique, lors de notre départ, le matin ne profilait à l'horizon qu’une étroite bande d’un rouge vif et écartait à peine ces légers voiles gris, découvrant les campagnes d’ailleurs fort riantes. Le repas fut frugal, mais la nourriture intellectuelle abondante, car la chambre où nous primes nos agapes était ornée d’une gravure d’une valeur artistique incontestable. qui représentait un Bon Samaritain jaune,

S, il monté sur un âne vert; chose rare qu’un âne icer vert, dans la nature, mais en revanche assez icu- commune dans les arts, paraît-il.

r le A propos de dîner, j'ai remarqué que notre dre. cuisinière de Saint-Joachim s’attachait trop éra- rigoureusement aux préceptes de l’art. Ainsi nait elle poussait jusqu’à l’exagération ce principe : ions la vérité dans l’unité constitue le beau. Donrus- nons comme exemple le dialogue qui s’engagea les lors de notre arrivée. — Que faites-vous pout van- souper ?—une omelette au lard—Pour déjeuner nla- demain ?—-du lard avec une omelette. — Mais alors pour dîner ?—Une omelette avec du lard. mal Nous trouvâmes le Petit Cap dans un grand ne, brouhaha. On se préparait pour l’illumination bro- et le feu d'artifice. Les uns transportaient “in des lanternes de diverses couleurs, d’un air iles affairé ; d’autres dressaient contre les murs, ort avec un grand déploiement de zèle, de longues rris échelles oscillantes. A peine avait-on le temps bre de nous serrer la main. Ceux qui étaient monine tés sur les échelles se contentaient de nous ble, faire un signe de tête, la hauteur de leur posi-

tion leur défendant de se livrer à de plus

grandes familiarités ; cela n’empêcha pas qu’on nous reçut avec la cordialité la plus grande.

Nons fûmes quelque peu désappointés en apprenant qu'une comédie en trois actes, intitulée Zes deux cousins, qui devait être jouée le soir même, l’avait été la veille ; cette pièce avait eu, dit-on, salle comble et grand succès. Voici les noms de ceux qui chaussèrent le brodequin à cette occasion : MM. A. Fortin, E. Tardivel, A. Angers, H. Defoy, E. Plamondon, L. Brunet.

Après le souper, les lanternes chinoises commencèrent à errer à travers les arbres, piquant les massifs sombres de points rouges ou bleus, faisant jouer sur la terre des groupes d’ombres semblables à de grand diables qui, troublés dans leur repos, auraient passé leur mauvaise humeur à faire mille contorsions bizarres pour finir par se blottir soudain dans les ténèbres ; puis les lanternes se réunirent, s’enroulèrent en banderolles lumineuses autour des niches et des arbres, escaladèrent le château et la petite chapelle pour en dessiner les contours en traits flamboyants, jetant partout des flots

de lumière, égayant tous les recoins. C'était l'illumination. Il y eut alors procession, puis le feu d'artifice suivit. Les chandelles romiaines commencèrent à tracer dans les ténèbres leurs courbes éclatantes et à se briser en une poussière de petites étoiles. Comment peindre encore l'éclat éblouissant dun feu de Bengale qui brusquement faisait sortir des ténèbres les groupes animés des spectateurs, illuminait de couleurs vives leurs visages où se peignaient la gaieté et l'admiration, profilait sur un fond éclatant la masse des bâtiments et les silhouettes des arbres grêles et noirs, puis replongeait ie tout dans l'obscurité. En somme, succès complet pour le feu d’artifice, l'œuvre de M. l'abbé O’Leary. Et les ballons! N'allons pas, en les oubliant, commettre une grande inconvenance envers des personnages qui nécessairement occupent une position si élevée dans la société. D'abord deux ballons fort jolis, de grandeur moyenne, parurent. Après avoir montré assez bonne volonté, ils ne voulurent pas s'élever : excès d'humilité. A chaque pluie de quolibets, ils branlaïent leurs grosses têtes d’un air tapa-

geur en signe de négation énergique. Malgré notre respect pour leur position sociale nous ne pouvons que blâmer cette conduite des ballons, fruit d’une mauvaise volonté évidente.

Mais un troisième ballon, d’une grosseur phénoménale, donna une réparation éclatante. A peine eut-il avalé un peu d’air chaud qu’il se mit à balancer son énorme ventre illuminé, comme un bon bourgois qui, après un copieux repas, se dandine d’un air réjoui; il partit majestueusement pour le pays des étoiles.

La fête se termina par des danses qui furent déliciensement ir rrompues par l'apparition de plateaux, cov de bols de café fumant et de croquignoles tendres comme rosée. Ces derniers, loin de suivre l’exemple des ballons, ne firent aucune difficulté pour partir et disparurent avec un empressement digne des plus grands éloges.

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