‹ Lettres et opuscules [microforme]Chapitre 19 sur 38 · INTERVIEW · texte numérisé non relu

INTERVIEW

UNDI dernier, un individu s’est préci- $6 pité comme un vent du nord-est dans mon bureau.

Il était enveloppé d’un ulster qui tombait en larges plis autour de lui à la façon antioue ; une touffe de cheveux ornait son front presque chauve; un monocle brillait dans une de ses arcades sourcillières.

J'allais lui offrir un siège avec ma politesse ordinaire, mais il en prit un lui-même, allongea ses pieds sur mon bureau avec un sansgêne américain et m’enveloppa de la fumée de son cigare Je reconnus immédiatement uñ reporter de l'Empire

La conversation suivante s'engagea :

—Que pensez-vous de l'incident Fréchette ?

—Eeu ! Heu! lui dis-je.

Je voulais répondre évasivement, car je savais que la presse allait interpréter mes moindres paroles.

La conversation continua ainsi :

Lui.—Que pensez-vous de Racine après ce qu’en a dit Fréchette ?

Moi.—Si Racine n’avait pas vécu, il y a deux cents ans, ce serait un homme fini.

Lui.—Quelle est votre opinion sur les chique-audes dont M. Fréchette vous menace.

Moi.—Permettez-moi de ne pas répondre catégoriquement à cette question. Caro/us en dit quelques mots. Je peux vous dire que, selon moi, une nouvelle chiquenaude réduirait en poussière tout notre établissement : collaborateurs, directeurs, typographes, matériel, presses, circonstances et dépendances. Depuis qu’il nous a administré une première et formidable chiquenaude, Z’ Union n'a cessé de culbuter et de rouler de gouffres en gouffres et il en sera ainsi tant qu'elle n’atteindra cet effrayant

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précipice appelé Za Légende d'un peuple où elle trouvera je l'espère, la nuit et l'éternel sommeil.

Lui.—ÆEt vous, M. Fantasio, queiles sont vos visées littéraires ? Vous savez que tous les habitants du Dominion vous lisent avec un intérêt extraordinaire.

Ici, je m'inclinai en rougissant modestement et j'avouai que j'avais l'intention de réunir en volume les articles que je publiais dans L' U:rion.

La conversation continua.

Lui.—M. Claretie va mettre une préface à vos œuvres, j'imagine, puisqu'il en a fait une pour M. Fréchette.

Moi.-—C'est probable. M. Claretie est l'homme bienveillant par excellence. Comme il écrit des préfaces en tête d’une foule de volumes qui vont dormir sur les quais, il ne peut me refuser. M. Claretie doit sa position dans les lettres plutôt à sa bienveillance, à son entregent et ses intrigues qu’à sa plume qui cependant est alerte, spirituelle et prime-sautière. C'est ainsi qu’il s’est fait élire académicien en ne

faisant jouer pendant longtemps que les drames et les comédies des académiciens à la Comédie- Française dont il est directeur, et prodiguant tellement l’encens à ces mêmes académiciens dans différents journaux que ces immortels en éternuaient. A Paris le succès littéraire donne la gloire, l’argent et la réputation. Il n’est pas étonnant que l'intrigue joue là un grand rôi Lui.—Pensez-vous qu’une couronne académique ombragerait élégamment votre f:ont ?

Moi.—L, Académie couronne généralement les gens inconnus et qui ont l'intention de le demeurer. C’est ainsi que pendant que Musset, Hugo, Lamartine, étaient dans tout l'éclat de leur gloire, l'Académie couronnait Madame Louise Collet et Alexandre Soumet et autres poétereaux.

L'Académie récompense les bons élèves ; les maîtres n’ont que faire de ses couronnes.

Pourquoi n'essayerais-je pas d'obtenir une réputation qui, comme vous voyez, ne coûte pas cher ?

Lui.—Avez-vous quelque chose de particulier à dire sur la théorie du poète, développée

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dans son dernier entre-nous. Il prétend au’il faut savoir faire les vers pour les apprécier.

Moi.—C'est parfaitement exact. Ce principe est applicable aussi à d’autres objets. Ain. si, vous ne pouvez manger du fromage sans savoir la manière de le fabriquer. Tous ceux aui mangent du fromage sans avoir été à la tête d’une fromagerie, sont dans une profonde erreur. À l'avenir, chacun fabriquera les poésies nécessaires à l’usage de sa famille, ce sera moins dispendieux.

Lui.—Savez-vous ce qu’on pense à Paris de M. Fréchette ? M. Sarcey s'est-il prononcé sur la valeur de Za Légende d'un peuple ? Vous, que pensez-vot's de cet ouvrage ?

Moi.—Permettez-moi de ne pas répondre à toutes ces questions. Je me propose d’ailleurs de donner prochainement aës détails intéressants sur tout cela.

Lui.—On me dit que la Zégende contient des vers de quatorze pieds et même de quinze pieds. C’est cela que le poète appelle de 7o/es trou. vatlles ?

J'allais répondre mais brusquement la cham-

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bre s’obscuïcit et l’ombre d’un doigt gigantesque apparut sur le mur.

Je n’eus que le temps de m’élancer au dehors. Une terribie détonation se fit entendre. Torsque je ue suis rendu sur le lieu du sinistre, il ne restait qu’un peu de poussière du malheureux reporter.

Une chiquenaude venait de fondre sur nous.

Le reporter m'avait sauvé la vie.

CHRONIQUE

L fait froid ; des bandes d'oiseaux s’en- Si) volent dans le ciel gris; les arbres grêéles et noirs gémissent, en se courbant sous le vent qui les soufflette; les feuilles écarlates couvrent la terre d’un manteau rouge.

La ville est triste, les rues noires et boueuses ne sont sillonnées que par des parapluies qui vont, en tout sens, dérobant aux regards leurs propriétaires.

C’est cependant à cette époque de l’année que l’on noue les doux liens que vous savez.

Tout le monde se marie, probablement pour tuer | le temps.

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Que de mariages, bon Dieu !

Je suis heureux cependant d’annoncer au public et surtout aux célibataires convaincus qu’il n’y aura pas de défection cette année dans les rangs de Z’Union Libérale.

Probablement cet été quelques uns de nos collaborateurs ont couru des dangers. Mais il n’y a eu rien de sérieux, nous sommes fiers de le dire.

On doit se défier, en général, des promenades à deux sur les grèves silencieuses lorsque le jour 1nourant, colorant l’eau et le ciel, met en nos cœurs de secrètes tendresses et que le bruit des vagues, se brisant en fine poussière sur le sable, fait naître dans les âmes des promeneurs des rêveries dangereuses.

N'allez pas non plus écouter trop souvent la chanson qui s'envole avec un bruissement d’ailes de lèvres émues, alors que le crépuscule, assombrissant le salon, rend plus vague le profil délicat de la chanteuse et que la fenêtre ouverte laisse venir jusqu’à vous ie parfum pénétrant des champs.

Combien de jeunes gens ont ainsi perdu leur

cœur, w’attrapant pour récompense que le goût de cet affreux instrument, le piano, cet ennemi des familles.

Mais surtout, mes amis, mes chers amis!

u’allez pas ! oh! n’allez jamais lire en compagnie d’une jolie mondaine un livre aimé, à l’ombre d’un chène verdoyant, alors que vous ne voyez devant vous que les champs immobiles sous la chaleur accablante du midi, et, près de vous, l’ombre de cils abaïissés sur une joue en fleurs. Songez que les têtes se rapprochent sous le fallacieux prétexte de mieux lire ! Songez que les mains s’effleurent en tournaït les pages du livre.

Un moment d’attendrissement peut vous être fatal et vous engager à contracter des liens que la mort seule dénoue, et encore ce n’est pas sûr.

La nouvelle du mariage se répand. Vos amis commencent à vous critiquer, on fouille votre passé, on fait des prévisions sinistres sur votre bonheur futur; celle qui va être votre compagne n’est pas plus épargnée.

Vous avez des entrevues avec des notaires, gens pointus et méticuleux, qui vous disent

sur la loi des choses ahurissantes et incompréhensibles, et parlent de mettre dans le contrat des clauses lugubres où il sera question de mort, de saisie, de faillite comme si vous deviez partir pour l'éternité dans un an ou deux, laissant votre famiile dans la gêne : ce qui ne manque pas de vous réjouir énormément.

Vous faites, durant la journée, des courses par toute la ville pour faire mille achats, mais le soir vous vous apercevez que vous avez oublié les objets essentiels et qu’il faudra recommencer le lendemain.

Vous consultez souvent vos vieilles tantes et votre future belle-mère sur certaines questions et elles ne manquent pas de vous donner des conseils contradictoires.

Des agents d'assurance, bavards et têtus, vous rendent visite et ont avec vous des convetrsations très gaies sur la mort subite et les catastrophes de chemin de fer; vous apprenez avec intérêt qu’un grand nombre de nouveaux mariés périssent dans leur voyge de noce.

Vous n'avez pour vous consoler que la faveur de presser de temps à autre, le bout des

doigts de votre fiancée que vous idolâtrez littéralement.

Plus le grand jour approche, plus les choses se compliquent, plus les embarras se multiplient.

Enfin le grand jour est arrivé.

Fatigué, moulu, étourdi, aveuglé, vous vous levez, ce jour-là, à quatre ou cinq heures du matin. Vous avez bien entendu? Quatre ou cinq heures du matin !

Vous revêtez un sombre habit noir ; pour la première fois, vous couvrez votre tête d’un chapeau de forme, objet de tant de sarcasmes, coiffure solennelle qui vous donne un faux air de marguillier.

Vous vous rendez à l’église.

L'église est déserte et glaciale ; les pâles lueurs du matin luttent faiblement contre les ombres de la nuit mourante ; vous songez à la gravité de l’acte que vous allez accomplir, dont les conséquences peuvent être si diverses, et votre âme est triste; le prêtre vous donne d’une voix uniforme des conseils sur votre conduite future ; il prévoit des hrouilles, des mé-

contentements, des querelles ; il faudra faire des concessions afin de trouver le bonheur et le calme de la vie de famille.

Quelques heures après, l’engin du train jette un cri strident et vous emporte vrus et votre compagne.

C’est le voyage de noce.

Comme c’est la première fois que vous faites un voyage de noce, surtout si vous avez toujours été célibataire, vous avez l’air empêtré. Vous essayez en vain de dissimuler au regard votre qualité de nouveau marié.

L'observateur le plus superficiel vous devine. Tandis que l’hoime marié depuis deux ou trois ans qui voyage avec sa femme dans le même wagon que vous, ne s'occupe que de lui, tire d’un porte-manteau un chapeau mou, le plus commode pour dormir, allume son cigare et passe dans le wagon des fumeurs, vous restez avec votre femme et vous vous trahissez par vos regards et vos attentions.

Votre femine vous trahit aussi. Elle rougit quand le ccn:i acteur l’appelle “madame” toute

#1 Lai Hier REPAS

surprise de ce nouveau titre auquel ellle n’est pas habituée.

Tout le monde vous regarde, sourit malignement et chuchotte.

C’est peu de chose pour les femmes, l’embarras leur prête un charme de plus, encore un peu elle s’en servirait dans un but de coquetterie.

Mais vous, malheureux mari !

Vous avez un air gauche, ahuri, qui égaie tous les malins et les mauvais plaisants.

Tout est fini.

Adieu liberté ! Adieu illusions !

Les lois civiles et religieuses, l'Eglise et l'Etat ont consacré votre esclavage.

Vous êtes marié, irrévocablement, définitivement, fatalement, par acte authentique dûment dressé par un notaire impitoyable, document enrégistré et scellé qui dira aux siècles futurs votre condition sociale.

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