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et de ne pas perdre la tête. J'ai harangué ; j'ai déployé, comme tu peux croire, toute mon éloquence 1. Bref, j'ai gagné du temps et l'on m'a délivré. Une autre fois, pour éviter pareil ou pire inconvénient, je partis dans une mauvaise barque par un temps encore plus mauvais, et fus trop heureux de faire naufrage sur la même côte où peu de jours auparavant on avait égorgé l'ordonnateur Michaud avec toute son escorte. Une autre fois, sur une autre barque, je rencontrai une frégate anglaise, qui me tira trois coups de canon. Tous mes marins se jetèrent à l'eau et gagnèrent la terre en nageant. Je n'en pouvais faire autant. Seul, ne sachant pas gouverner ma petite voile latine, je coupai avec mon sabre les chétifs cordages qui la tenaient, et les zéphyrs me portèrent, moins doucement que Psyché, près d'une habitation d'où, aux signaux que je fis, on vint me secourir et me tirer de peine. Que peut faire, dis-moi, dans une pareille guerre un pauvre officier d'artillerie sans artillerie (car nous n'en avons plus) ? Distribuer des cartouches à messieurs de l'infanterie, et les exhorter à s'en bien servir pour le salut commun. C'est où en sont réduits tous mes camarades, et le général Mossel 2 lui-même. Ce service ne me convenant pas, pour être quelque chose, je suis officier d'étatmajor, aide de camp, tout ce qu'on veut : toujours à l'avant-garde, crevant mes chevaux, et me chargeant de toutes les commissions dont les autres ne se soucient pas. Mais tu sens bien qu'à ce métier je ne puis gagner que des coups, et me faire estro-
1 A Corigliano, le 12 juin.
2 Depuis l'arrivée de Masséna, il commandait l'artillerie en Calabre.
pier en pure perte. Jamais, dans l'artillerie, on ne me tiendra compte d'un service fait hors du corps, et les généraux auprès desquels je sers, assez empêchés à se soutenir eux-mêmes, ne sont pas en passe de rien faire pour moi. J'aimerais cent fois mieux commander une compagnie d'artillerie légère à la grande armée que d'être ici général comme l'est Mossel, c'est-à-dire garde-magasin des munitions de l'infanterie. Je n'ai pas de temps à perdre : si cette campagne-ci se fait encore sans moi, comme celle d'Austerlitz, où diable veux-tu que j'attrape de l'avancement ? Avancer est chose impossible dans la position où nous nous trouvons. Cela est vrai, moralement et géographiquement parlant. Confinés au bout de l'Italie, nous ne saurions aller plus loin, et nous n'avons ici non plus de grades à espérer que de terre à conquérir. Par pitié ou par amitié, tire-moi de ce cul-de-sac. Ôte-moi d'une passe où je suis déplacé, et où je ne puis rien faire. Invoque, s'il est nécessaire pour si peu de chose, ton patron et le mien, le général Duroc. Parle, écris, je t'avouerai de tout, pourvu que tu m'aides à sortir de cette botte, au fond de laquelle on nous oublie. Si cela passe ton pouvoir, si l'on veut à toute force me laisser ici officier sans soldats, canonnier sans canons, s'il est écrit que je dois vieillir en Calabre, la volonté du ciel soit faite en toute chose !
On trouve ici tout, hors le nécessaire : des ananas, de la fleur d'oranger, des parfums, tout ce que vous voulez, mais ni pain, ni eau.
A MADAME PIGALLE
A LILLE
Mileto, le 25 octobre 1806.
Vous aurez de ma prose, chère cousine, tant que vous en voudrez, et du style à vingt sous, c'est-à-dire du meilleur, qui ne vous coûtera rien que le port. Si je ne vous en ai pas adressé plus tôt, c'est que nous autres, vieux cousine, nous n'écrivons guère à nos jeunes cousines sans savoir auparavant comment nos lettres seront reçues, n'étant pas, comme vous autres, toujours assurés de plaire. Ne m'accusez ni de paresse ni d'indifférence. Je voulais voir si vous songeriez que je ne vous écrivais pas depuis près de deux ans. .Vous n'aviez aucun air de vous en apercevoir ; moi, piqué de cela, j'allais vous quereller, quand vous m'avez prévenu fort joliment : j'aime vos reproches, et vous avez mieux répondu à mon silence que peut-être vous n'eussiez fait à mes lettres.
On me mande de vous des choses qui me plaisent. Vous parlez de moi quelquefois ; vous faites des enfants, et vous vous ennuyez : vivat, cousine. Voilà une conduite admirable. De mon côté, je m'ennuie aussi, tant que je puis, comme de raison. Ne nous sommes-nous pas promis de ne point rire l'un sans l'autre ? pour moi, je ne sais ce que c'est que manquer à ma parole, et je garde mon sérieux, comptant bien que vous tenez le vôtre. Je trouverais fort mauvais qu'il en fût autrement ; et si quelqu'un vous amuse, à mon retour qu'il prenne garde à lui. Passe pour des enfants, mais
point de plaisir, ma cousine, point de plaisir sans votre cousin.
Hélas ! pour tenir ma promesse je n'ai besoin que de penser à cinq cents lieues qui nous séparent, deux longues, longues années écoulées sans vous voir, et combien encore à passer de la même manière. Ces idées-là ne me quittent point, et me donnent une physionomie de misanthropie et repentir. Jeux innocents, petits bals et soirées du jardin, qu'êtes-vous devenus ? Non, je ne suis plus le cousin qui vous amusait ; ce n'est plus le temps de don Bedaine, de madame Ventre-à-terre et de la Dame empaillée. En me voyant maintenant, vous ne me reconnaîtriez pas, et vous demanderiez encore : Où est le cousin qui rit? Voilà ce que c'est de s'éloigner de vous. On s'ennuie, on devient maussade, on vieillit d'un siècle par an. Pour être heureux, il faut ou ne vous pas connaître, ou ne vous jamais quitter.
Je n'ai guère bâillé près de vous, ni vous avec moi, ce me semble, si ce n'est peut-être en famille aux visites de nos chers parents ; eh bien, depuis que je ne vous vois plus, je bâille du matin au soir. La nature, vous le savez, m'a doué d'un organe favorable à cet exercice ; je bâille en vérité comme un coffre (mieux dit, m'est avis, que ce qu'on dit) ; vous, à cause de mon absence, là-bas, vous devez bâiller aussi, comme une petite tabatière. Quelle différence entre nous ! vous n'oseriez assurément vous comparer, vous mesurer... Bêtise, oui bêtise, j'en demeure d'accord, c'est du style à deux liards.
Mais savez- vous ce qui m' arrive de ne plus rire ? Je deviens méchant. Imaginez un peu à quoi je passe mon temps. Je rêve nuit et jour
aux moyens de tuer des gens que je n'ai jamais vus, qui ne m'ont fait ni bien ni mal ; cela n'est-il pas joli ? Ah ! croyez-moi, cousine, la tristesse ne vaut rien. Reprenons notre ancienne allure ; il n'y a de bonnes gens que ceux qui rient. Rions toutes les fois que l'occasion s'en présentera, ou même sans occasion. Moi, quand je songe à votre enflure, à la mine que vous devez faire avec ce paquet, et surtout à la manière dont cela vous est venu ; ma foi, tout seul ici, j'éclate comme si vous étiez là. Il ne se donne pas un bal que vous n'enragiez, cela me réjouit encore plus.
Pendant que je vous fais ces lignes très sensées, voici une drôle d'aventure ; la maison tremble 1, un homme qui écrivait près de moi se sauve en criant tremoto ! moi je répète trémolo, c'est-à-dire tremblement de terre, et me sauve aussi dans la cour. Là je vis bien que la secousse avait été forte, ou sérieuse, comme vous diriez, cousine, ou conséquente, comme dit Voisard. Un bâtiment non achevé, dont le toit n'est pas encore couvert, semblait agité par le vent ; la charpente remuait, craquait. La terre a souvent ici de ces petits frissons qui renverseraient une ville comme un jeu de quilles, si les maisons n'étaient faites exprès, à l'épreuve du tremoto, peu élevées, larges d'en bas. Aucune n'est tombée cette fois; mais une église a écrasé je ne sais combien de bonnes âmes qui sont maintenant en paradis ; voyez quelle grâce de Dieu ! nous autres vauriens, nous restons dans cette vallée de misères.
Vous demandez ce que nous faisons. Peu de
1 A Sinopoli, près de Scylla, dans les premiers jours d'octobre.
io6 LETTRES CHOISIES
chose ici : nous prenons un petit royaume pour la dynastie impériale. Qu'est-ce que la dynastie ? Meot vous le dira. Le fameux traiteur Meot est cuisinier du roi, qui s'amuse souvent à causer avec lui ; le seul homme, dit-on, pour qui Sa Majesté ait quelque considération. ■ — ■ Meot, lui dit le roi, tu me pousses ta famille, tes nièces, tes cousins, tes neveux, tes fieux ; tu n'as pas un parent à la mode de Bretagne, marmiton, gâte-sauce, qu'il ne faille placer et faire gros seigneur. — Sire, c'est ma dynastie, lui répondit Meot. Voilà un joli conte que vous ferez valoir en le contant avec grâce : vous ne pouvez autrement.
Quant au temps où nous nous reverrons, la réponse n'est pas si aisée. J'en meurs d'envie, vous pensez bien. Mais il faut achever de conquérir ce royaume, et puis voir les antiquités ; il y en a beaucoup de belles ; vous savez ma passion, je suis fou de l'antique.
Vous présenterai-je mon respect? Voulez-vous que j'aie l'honneur d'être... ? Non, je vous embrasse tout bonnement... Mon Dieu ! que vous êtes grosse ! Moi qui vous ai vue comme un jonc, maintenant vous me paraissez une des tours de Notre-Dame. Ah, mamselle Sophie ! qu'avez-vous fait là ? Que monsieur votre mari ne s'attende pas à mes compliments pour vous avoir mise dans ce bel état.
Encore une fois je vous embrasse.
Le vieux cousin qui ne rit plus.
A MADAME PIGALLE
A PARIS
Mileto, le 30 octobre 1806.
Je vous envoie, chère cousine, une lettre pour M. Gassendi ; ayez la bonté de la lui faire tenir. Ce que je demande dépend de lui. Mais, tout mon ami qu'il se dit, je ne compte que médiocrement sur sa bonne volonté. Si vous le voyiez, chère cousine, ou, pour mieux dire, s'il vous voyait, je le connais et vous aussi, vous lui feriez faire ce que vous voudriez. Je ne vous demande point de ces efforts qui coûtent trop à la vertu : cela est bon lorsqu'il s'agit de la tête d'un mari comme dans le conte de Voltaire. Mon placet réussira si vous l'appujTez seulement d'un regard et d'un sourire. Que vous êtes heureuses, vous autres belles, de faire des heureux à si peu de frais !
Ce que vous me marquez de mon affaire avec Arnou ne me rassure pas autant que vous l'imaginez. Je ne puis le voir, lui, parce qu'il est à Naples ; c'est-à-dire à cent lieues de moi, et ces cent lieues sont plus difficiles à faire que mille en tout autre pays, à cause des voleurs qui se sont établis sur toutes les routes, en sorte que nul ne passe s'il n'est plus fort qu'eux. On n'y arrête pourtant jamais ni diligences ni chaises de poste ; je vous laisse à deviner pourquoi.
Si mademoiselle Eugénie a déjà pris un autre nom par devant notaire, je lui en fais mon compliment, et bien plus encore à celui qui a cueilli
cette jolie rose, lies respects, s'il vous plaît, à madame Audebert Vous savez que je fus toujours son admirateur, mais elle ne le sait peutêtre pas, il est temps de le lui apprendre.
Excusez le chiffon sur lequel je vous écris. Rien n'est plus rare que le papier en ce pays-ci, où tout se trouve, hors le nécessaire.