‹ Lettres et pamphletsChapitre 14 sur 52 · A MADAME DIONIGI · texte numérisé non relu

A MADAME DIONIGI

A ROME

Florence, le 20 février 1808.

Madame, de Rome en vous quittant je vins ici, puis j'allai à Milan, de Milan à Vérone, et de Vérone ici, où j'ai enfin trouvé le moment de vous écrire.

Maintenant je ne saurais vous dire sur quel grand chemin je serai quand vous recevrez cette lettre ; mais quelque part que je sois, il se passe peu d'heures que je ne pense à vous, et comptez qu'à l'instant où vous lisez ceci, je me rappelle toutes vos bontés. Vous jugez bien, madame, que dans ces continuelles courses, si j'ai eu le temps de

lire, comme j'ai fait, avec grand plaisir votre ouvrage1, je n'ai pu songer à le traduire. Ce n'est pas un travail à faire currente calamo, moins encore currente scriptore. Pour y apporter tout le soin et l'attention nécessaires, il faut du repos, il faut ne penser à autre chose. Puis, vous traduire c'est un plaisir, et tous les plaisirs je les veux goûter à mon aise. Je m'arrêterai bientôt à Pise, à Livourne ou ailleurs, et, dès que j'aurai posé le pied quelque part, j'entrerai en fonctions comme votre interprète, et ferai de mon mieux pour transmettre à nos Français vos charmantes leçons.

J'ai vu Lamberti à Milan. Nous causâmes fort de vous, il avait reçu vos lettres, et il voulait que je lui montrasse votre Perspective. Je l'aurais satisfait, sachant que c'était votre intention ; mais le cahier était dans ma malle, et ma malle était en chemin. Lamberti est bien à cette cour, bien logé, bien payé, bien vu de tout le monde ; il doit être heureux, et il le mérite.

Ne tardez point trop, je vous prie, à me donner de vos nouvelles ; et si vous êtes paresseuse, comme je le crois, ne vous déplaise, faites-moi écrire par quelqu'un de vos secrétaires. C'est de tous mademoiselle Henriette dont je lis le mieux l'écriture. Ses vers m'y ont accoutumé, car je les lis souvent, et je les montre aux gens que je veux étonner. J'espère que ses mains ne souffrent plus, et vont reprendre cette plurne dont tous les traits sont divins. Si elle a composé quelque chose de nouveau, employez, je vous prie, votre autorité, pour que cela me soit envoyé.

1 Ouvrage de madame Dionigi sur la Perspective, en italien.

Voudrez-vous bien, madame, présenter mon respect à madame Caroline ? Il faudrait m'étouffer si j'oubliais jamais le bon traitement qu'elle me fit à Ferentino1, où j'allais quêtant de porte en porte un peu de pain pour ne pas mourir, comme elle m'apparut, et comme je fus deux heures chez elle, à table jusqu'au ventre, pendant que les' excellences, altesses, majestés, enrageaient de faim avec Meot et quarante cuisiniers. Ce fut elle, après Dieu, qui me sauva dans cette extrême misère, per man mi prese e disse, a qnesta mensa sarai ancor meco 2. Elle sait fort bien que tout cela ne peut sortir de ma mémoire. Permettez aussi que je me rappelle au souvenir de M. Ottavio, et de M. votre gendre. Écrivez-moi tous ensemble ou séparément. Rome est le pays du monde que j'aime le mieux, et dans Rome il n'y a point de maison qui me soit aussi chère que la vôtre.

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