EMILE FAGUET
Pages
Pétition aux deux Chambres (1816) . 257
Lettres au rédacteur du Censeur (1819-20) 268
A Messieurs du Conseil de Préfecture à
Tours (1820) ..... 321
Lettres particulières (1820) . . . 332
Simple Discours de Paul-Louis, vigneron de La Chavonnière, à l'occasion d'une souscription pour l'acquisition de Chambord (1821) .... 357
Aux Ames dévotes de la paroisse de
Véretz (1821} 380
Pétition à la Chambre des Députés pour les villageois que l'on empêche de danser (1822) . . . . . 386
Pamphlet des Pamphlets (1824) . . 402
i6 TABLE
Pages
Avertissement sur la lettre à M. Renouard 423
Lettre à M. Renouard, libraire, sur une tache faite à un manuscrit de Florence (1810) .... 430
Lettres à Messieurs de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres (1817) 463
A SA MÈRE
A PARIS
Thionville, le 10 septembre 1793.
TOUTES vos lettres me font plaisir et beaucoup, mais non pas toutes autant que la dernière, parce qu'elles ne sont pas toutes aussi longues, et parce que vous m'y racontez en détail votre vie et ce que vous faites. C'est une vraie pâture pour moi que ces petites narrations dans lesquelles il ne peut guère arriver que je n'entre pour beaucoup.
Il n'y a aucune apparence qu'on nous tire d'ici cette année ni peut-être la suivante, en sorte que je n'en partirai que quand je me trouverai lieutenant en premier ; car il me faudra peut-être passer dans une autre compagnie. Ce qu'à Dieu ne plaise.
Mon camarade est employé à Metz aux ouvrages de l'arsenal. Il m'a quitté ce matin, et son absence, qui cependant ne saurait être longue, me donne tant de goût pour la solitude, que je suis déjà tenté de me chercher un logement particulier. Mon travail souffre un peu de notre société, et c'est le seul motif qui puisse m' engager à la rompre ; car du reste je me suis fait une étude et un mérite
de supporter en lui une humeur fort inégale, qui, avant moi, a lassé tous ses autres camarades. J'ai fait presque comme Socrate, qui avait pris une femme acariâtre pour s'exercer à la patience, pratique assurément fort salutaire, et dont j'avais moins besoin que bien des gens ne le croient, moins que je ne l'ai cru moi-même. Quoi qu'il en soit, je puis certifier à tout le monde que mon susdit compagnon a, dans un degré éminent, toutes les qualités requises pour faire faire de grands progrès dans cette vertu à ceux qui vivront avec lui.
Si vous n'avez pas encore fait partir mes livres qui sont achetés, joignez-y celui-ci, qui me sera fort utile, à ce que me disent les ingénieurs d'ici, Œuvres diverses de Bélidor sur le génie et l'artillerie. Ces ingénieurs sont de rudes gens : ils ont en manuscrit des ouvrages excellents sur leur métier ; je les ai priés de me les communiquer, ils m'ont refusé sous de mauvais prétextes ; ils craignent apparemment que quelqu'un n'en sache autant qu'eux.
Cherchez parmi mes livres deux volumes in-8°, c'est-à-dire du format de Y Almav.ach royal, brochés en carton vert ; l'un est tout plein de grec et l'autre de latin : c'est un Démosthène qu'il faut m' envoyer avec les autres livres. Ces deux volumes sont assez gros l'un et l'autre, et assez saies aussi.
Mes livres font ma joie, et presque ma seule société. Je ne m'ennuie que quand on me force à les quitter, et je les retrouve toujours avec plaisir. J'aimé surtout à relire ceux que j'ai déjà lus nombre de fois, et par là j'acquiers une érudition moins étendue, mais plus solide. A la vérité, je n'aurai jamais une grande connaissance de l'his-
toire, qui exige bien plus de lectures ; mais je gagnerai autre chose qui vaut autant, selon moi, et que je n'ai guère l'envie de vous expliquer, car je ne finirais pas si je me laissais aller à je ne sais quelle pente qui me porte à parler de mes études. Je dois pourtant ajouter qu'il manque à tout cela une chose dont la privation suffit presque pour en ôter tout l'agrément à moi qui sais ce que c'est ; je veux parler de cette vie tranquille que je menais auprès de vous. Babil de femmes, folies de jeunesse, qu'êtes- vous en comparaison ! Je puis dire ce qui en est, moi qui, connaissant l'un et l'autre, n'ai jamais regretté, dans mes moments de tristesse, que le sourire de mes parents, pour me servir des expressions d'un poète.
A SA MÈRE
A PARIS
Thionville, le 6 octobre 1793.
Je viens de recevoir une lettre qui m'apprend que je vais être bientôt premier lieutenant. Je n'ai donc plus que six semaines ou deux mois à rester ici. La saison sera bien avancée alors, et, selon toute apparence, la compagnie où j'irai sera en quartier d'hiver, ce qui me console un peu de me voir arraché d'ici. Si la chose tournait autrement, et qu'il me fallût camper au milieu de l'hiver, comme cela est possible, ce serait pour moi un apprentissage un peu rude.
J'ai reçu, il y a quelques jours, la caisse que
vos lettres me promettaient. Tout y est admirablement bien. Mon camarade, qui assistait à l'ouverture, fut d'abord comme moi surpris de la beauté des étoffes. A mesure que nous avancions, ses éloges augmentaient ; les livres en eurent leur part. C'était bien, quant à moi, ce que j'estimais le plus. Mais lorsque nous en vînmes aux rubans et aux autres petits paquets, dont il y avait un grand nombre, tous accompagnés de billets, et arrangés de manière qu'un aveugle y eût reconnu, je crois, la main maternelle, nos réflexions à tous les deux se portèrent en même temps sur vous, dont la tendresse paraissait moins par vos présents, quelque beaux qu'ils fussent, que par les attentions délicieuses dont ils étaient comme ornés. Un soupir lui échappa, et je vis bien alors que le pauvre garçon, qui est sans parents, m'enviait, non ce qu'il avait sous les yeux, mais ma mère.
J'ai été invité ces jours-ci à la noce d'un de mes sergents, et je m'y suis rendu, quoique j'eusse bien mal à la tête, comme cela m' arrive assez fréquemment depuis un certain temps. Je ne pouvais y être que triste, aussi l'ai-je été. Je n'ai presque ni bu ni mangé ; et quand on a parlé de danser, je me suis refusé à toutes leurs instances. J'en ai dit la vraie raison, mais cela ne les a pas contentés, et ils ont cru que je les dédaignais. Il est certain que rien ne m'a plus humilié et fait enrager depuis quelques années de n'avoir pas su danser, et cela par ma faute.
A SA MÈRE
A PARIS
Thion ville, le 25 février 1794.
Avec tout autre que vous je pourrais être embarrassé à expliquer le silence dont vous vous plaignez ; mais je me tire d'affaire tout d'un coup en vous disant simplement la vérité, quelque peu favorable qu'elle me soit dans cette occasion. Sachez donc que ce qui, depuis assez longtemps, m'empêchait de vous écrire, ce n'était, pas mes travaux, comme vous l'avez pu croire. Je ne saurais dire non plus que ce fussent mes plaisirs, car je n'en eus jamais moins qu'à présent. C'étaient véritablement les coteries auxquelles je me trouve aujourd'hui livré, sans savoir comment, beaucoup plus que je ne voudrais. Quoique je ne puisse pas dire m'y être amusé trois fois autant que je le fais quand je veux avec mes livres, cependant je vois chaque jour qu'il m'est impossible de manquer une seule de leurs assemblées. C'est une chose que je ne puis prendre sur moi, et qui pourtant devient de jour en jour plus nécessaire, car presque toutes mes soirées du mois dernier (mon temps le plus précieux) ont été employées de la sorte, et je ne saurais me dissimuler à moi-même que mon travai). en a quelquefois souffert. Ce qui vous surprendra sans doute, c'est qu'au milieu de tout cela j'ai contracté je ne sais quelle tristesse habituelle que tout le monde remarque, et qu'il m'est aussi difficile de cacher que d'expliquer. Je vois qu'il faut enfin reprendre mon ancienne vie, qui est la seule
qui me convienne. Mais, hélas ! en cela même il m'est impossible de suivre les goûts que la nature m'a donnés, et que les circonstances, l'étude et les conversations ont fortifiés pour mon malheur. Cependant j'espère avoir dans la suite plus de facilités pour m'y livrer, et je crois que l'hiver prochain sera tout entier à ma disposition. C'est alors que je me garderai bien de faire des connaissances d'aucune espèce, règle que je compte observer rigoureusement à l'avenir dans quelque pays que je me puisse trouver.
Mon père regarde comme mal employé le temps que je donne aux langues mortes, mais j'avoue que je ne pense pas de même. Quand je n'aurais eu en cela d'autre but que ma propre satisfaction, c'est une chose que je fais entrer pour beaucoup dans mes calculs, et je ne regarde comme perdu, dans ma vie, que le temps où je n'en puis jouir agréablement, sans jamais me repentir du passé ni craindre pour l'avenir. Si je puis me mettre à l'abri de la misère, c'est tout ce qu'il me faut ; le reste de mon temps sera employé à satisfaire un goût que personne ne peut blâmer, et qui m'offre des plaisirs toujours nouveaux. Je sais bien que le grand nombre des hommes ne pense pas de la sorte, mais il m'a paru que leur calcul était faux, car ils conviennent presque tous que leur vie n'est pas heureuse. Ma morale vous fera peut-être sourire, mais je suis persuadé que vous prendrez à la lettre tout ce que je viens d'écrire pour mes véritables sentiments, auxquels ma pratique sera conforme.
Vous ne sauriez imaginer ce qu'il m'en a coûté de peines et de mortifications pour n'avoir pas su
danser; je n'en suis pas encore délivré. Combien on est sensible sur l'article de la vanité ! J'espère, pourtant me mettre au-dessus de ces petites puérilités. A quoi donc m'auraient servi mes livres si mon cœur était encore sensible à ces atteintes, qui ne peuvent passer que pour de légères piqûres, en comparaison de ce qui m'attend par la suite ? J'ai pourtant pris un maître qui me trouve toutes les dispositions du monde, mais que j'abandonnerai sans doute comme j'ai déjà fait vingt fois.
A M. CHLEWASKI
A TOULOUSE
Lyon, 4 décembre 1798.
Si jamais lettre m'a fait plaisir, c'est celle que j'ai reçue de vous, monsieur ; et si jamais j'ai maudit le vacarme de Paris, les affaires, les plaisirs, les voyages, c'est lorsqu'ils m'ont ôté le repos et la liberté d'esprit que j'ai toujours désirés pour m'entretenir avec vous. Votre aimable lettre me fut remise à Rennes peu de jours avant mon départ, et je l'emportai à Paris, où je comptais y répondre, croyant qu'il ne me faudrait pour cela que de l'encre et du papier. Ce fut le temps qui me manqua, chose rare en ce pays-là où l'on en perd plus qu'ailleurs.
De Paris je suis venu ici, où les premiers moments que je puis arracher à des affaires odieuses et à des conversations humiliantes pour un homme accou-
tumé à causer avec vous, je les emploie, non à vous répondre (c'est un plaisir que je me réserve de goûter à mon aise et sans distraction), mais à vous apprendre que je m'y prépare ; que bientôt je serai hors de l'enfer que je traverse, et qu'alors mes lettres, loin de se faire attendre, provoqueront les vôtres et vous importuneront peut-être. Si cette phrase est embrouillée, vous saurez bien certainement y démêler ma pensée, qui est : que rien au monde ne peut me faire plus de plaisir qu'une correspondance comme la vôtre qui, en nattant mon amour-propre, €V(j>paîvei if/vx^v autant par la satisfaction que j'éprouve à recevoir de vos nouvelles, que par le souvenir des heures agréables que j'ai passées dans votre entretien.
J'aime fort le récit que vous me faites de vos courses dans les Pyrénées ; mais pourquoi faut-il que l'idée de ce charmant voyage vous soit venue si tard ? Je né vous cacherai pas que d'abord je vous en ai voulu un peu d'avoir attendu, pour aller à Bagnères, que j'en fusse revenu, et, qui pis est, hors d'état d'y retourner avec vous. Mais il m'en coûtait trop de me plaindre longtemps de vous, et je vous ai bientôt pardonné en faveur "de votre lettre, de vos observations, et du plaisir que j'ai à me vanter que tout cela m'est adressé. Ainsi, je m'en prends à mon étoile, et j'accuse les dieux, qui, pour quelques raisons que nous ignorons, ne veulent pas apparemment nous voir ensemble si près d'eux, non plus que Castor et Pollux.
C'est tout ce que je veux vous dire quant à présent sur cet article, me réservant à payer bientôt vos descriptions des Pyrénées d'une histoire de mes voyages, accidents, fortunes diverses
depuis Rennes jusqu'à Rome, où je vais par ordre du ministre. Je pars demain en même temps que cette lettre, et peut-être quand vous la lirez, sublimi feriam sidéra vertice tandis que Juppiter hibernas canâ nive conspuet Alpes, c'est-à-dire que je grimperai sur le mont Cenis.
Me pardonnerez-vous toutes ces citations, et suis- je excusable en effet de vous envoyer une misérable rapsodie brodée ou bordée de la pourpre d'Horace, au lieu d'une lettre décente que je vous devais et que j'avais dessein de vous écrire pour vous remercier de la vôtre, pour justifier mon silence, et pour vous bien prier de ne pas me punir en m 'imitant? Mais sachez, monsieur, que je vous écris stans pede in imo dans une maudite auberge, entouré de bruit et d'importuns. Est-ce dans une pareille situation de corps et d'esprit qu'on peut causer avec vous ? Aussi serait-ce un pur hasard s'il se trouvait dans ce griffonnage quelque chose qui eût le sens commun, à moins que ce ne soit l'assurance de l'attachement que je vous ai voué.
Je compte (moi qui devrais avoir appris à ne compter sur rien) rester à Milan cinq ou six semaines. J'inonderai le premier papier qui me tombera sous la main d'un déluge d'observations dont je charge pour vous ma mémoire depuis que j'ai reçu votre lettre. Lectures, voyages, spectacles, bals, auteurs, femmes, Paris, Lyon, les Alpes, l'Italie, voilà l'Odyssée que je vous garde. Mes lettres vous pleuvront. Une page pour une ligne, et dans peu vous en aurez haut comme cela, c'està-dire par-dessus la tête. J'espère bien recevoir des vôtres à Milan, sans quoi je vous croirais fâché, et fâché injustement, car il est très vrai que depuis
mon départ de la Bretagne je n'ai pu jusqu'à ce moment ni trouver ni même espérer un peu de repos pour vous écrire, et que je n'ai cessé d'y songer.
A M. CHLEWASKI
A TOULOUSE
Rome, le 8 janvier 1799.
Monsieur, après vous avoir annoncé que je m'arrêterais à Milan, je vous écris de Rome, encore tout étourdi de me voir lancé si loin de l'heureux pays où vos lettres pouvaient me parvenir en huit jours. Je ne sais comment cela s'est fait, mais me voilà décidément redevenu soldat, par conséquent sine sede, vivant à la mode des Scythes, quorum plaustra vaga rite trahunt domos. Et pour avoir de vos lettres, qui me sont devenues nécessaires depuis que vous m'en avez fait goûter d'une si bonne, je me trouve un peu embarrassé à vous donner mon adresse. Car nous autres conquérants, emportés par la victoire, nous ne savons guère aujourd'hui où nous serons, ni si nous serons demain. En cherchant la gloire, nous trouvons la mort. Je m'arrête tout court sur cette phrase, car je sens qu'un pareil style m'emporterait haut et loin. N'allez pas conclure de tout ceci que ce n'est pas la peine d'écrire à des gens dont l'existence même est toujours douteuse, et, sans vous inquiéter si je suis des morts ou des vivants, adressez-moi bientôt une lettre dans ce monde-ci au quartier-
général de l'armée de Rome, et comptez que si on ne me donne point d'autre emploi que celui que j'exerce, elle me trouvera bien sain, et me fera bien aise.
Ce laurier qu'Horace appelle morte venalem est ici à meilleur marché. Ceux dont se charge ma tête ne me coûtent guère, je vous assure. J'en prends maintenant à mon aise, et je laisse fuir les Napolitains, qui sont, à l'heure où je vous écris, de l'autre côté de Garigliano : je ne fais pas tant de chemin pour trouver des ennemis, et ceux-là ne valent pas la peine qu'on coure après eux. Vous aurez vu sans doute dans les papiers publics l'histoire de leur déconfiture.
Je m'en tais donc ici, de crainte de pis faire.
Ce que je pourrais vous en apprendre, bon à dire sous les peupliers qui bordent votre canal, ne vaut rien à mettre dans une lettre.
Par une raison semblable, je ne vous dirai rien de Lyon, où j'ai passé deux semaines sans plaisirs et sans peines, bonnes par conséquent selon les stoïques, mauvaises au dire d'Épicure.
Milan est devenu réellement la capitale de l'Italie depuis que les Français y sont maîtres. C'est à présent, delà les monts, la seule ville où l'on trouve du pain cuit et des femmes françaises, c'est-à-dire nues. Car toutes les Italiennes sont vêtues, même l'hiver, mode contraire à celle de Paris. Quand nos troupes vinrent en Italie, ceux qui usèrent sans précaution des femmes et du pain du pays s'en trouvèrent très mal. Les uns crevaient d'indigestion, les autres coulaient des
3o LETTRES CHOISIES
jours fort désagréables (expression que me fournit bien à propos le style moderne) :
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés,
comme les animaux de La Fontaine : ce que voyant, la plupart des nôtres prirent le parti de s'accommoder aux usages du pays ; mais ceux qui n'ont pu s'y faire, et auxquels il faut encore de la croûte (vous me passez ces détails, puisque charta non erubescit, selon Cicéron, qui en écrivait de bonnes), ceux-là donc font venir de France des femmes et des boulangers. Voilà comment et pourquoi madame M... passa les Alpes. Sachez, monsieur, que madame M... est la femme d'un commissaire envoyé par le gouvernement à Malte, où il n'a pu aller ; mais ce qu'il eût fait à Malte, il le fait ici, de même que sa femme, qui est sans contredit la plus jolie de toute l'armée. Tous deux écorchent l'italien, comme disait Mazarin, mais de différentes manières : Ma ghibit magnanimos Rémi nepotes ; le mari est agent des finances de l'armée française, chargé de l'invention de Bonaparte, mais changée depuis son règne, en ce qu'elle dépend peu de ses successeurs, bien moins puissants que lui. La dame fut prise à Viterbe lors de la retraite des Français, et reprise avec la place. Il y a dans son histoire quelque chose de celle d'Hélène, peutêtre dans sa personne, mais plus sûrement dans le rôle que joue son mari, qui est un plaisant Ménélas, court, lourd et sourd, d'ailleurs ébloui, on peut même dire aveuglé par les charmes de la princesse. Puisque me voilà sur cet article, madame Pepe est dans le petit nombre des femmes françaises
qui voient un très petit nombre de maisons romaines : la seconde pour la beauté, la première à d'autres égards. Elle donne tout à fait dans le bel esprit, et veut passer pour connaisseuse en peinture et en musique. Vient ensuite madame Bassal, femme d'un consul, non romain, mais français ; tout cela se rassemble avec beaucoup d'hommes chez les princesses Borghèse et Santa- Croce, et chez la duchesse de Lante. Joignez-y une marquise de Cera (maison piémontaise) , figure très agréable, gâtée par des mines et des airs d'enfant qui ont pu plaire en elle à seize ans, et il y a seize ans.
Je voudrais, au reste, pouvoir vous donner une idée de ces cercles, ou être sur que ce tableau vous intéresserait. Mais vous en parler sérieusement, cela vous ennuierait, et pour vous le peindre en ridicule, c'est trop dégoûtant. Quelques grands seigneurs d'Italie qui prêtent leurs maisons, et qui font, pour bien vivre avec les Français, des bassesses souvent inutiles, sont des gens ou mécontents des gouvernements que nous avons détruits, ou forcés par les circonstances à paraître aimer le chaos qui les remplace, ou assez ennemis de leur propre pays pour nous aider à le déchirer, et se jeter sur les lambeaux que nous leur abandonnons. Tels sont à Milan les Serbelloni, ici les Borghèse et les Santa-Croce. La princesse de ce nom formosissima mulier, femme connue de tous ceux qui ont voulu la connaître, et beaucoup au-dessous de sa réputation, du moins quant à l'esprit, a lancé son fils dans les troupes françaises. Il s'est fait blesser, et le voilà digne d'être adjudant général. Les deux Borghèse, qui ont acheté moins cher des honneurs
à peu près pareils, sont deux polissons incapables d'être jamais des laquais supportables, aussi maladroits que plats et grossiers dans les flatteries qu'ils prodiguent à des gens qui les méprisent.
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
J'ai pourtant trouvé ici une connaissance fort agréable, et cela sans recommandation, chose difficile pour un Français. Un jour que j'étais allé voir seul ce qui reste du Musée et de la bibliothèque du Vatican, j'y trouvai l'abbé Marini, autrefois archiviste ou garde des Archives de la chambre apostolique, homme assez savant dans les langues anciennes, mais surtout fort versé dans la science des inscriptions, dont il a publié des ouvrages estimés. Son nom, que j'entendis prononcer, me faisant soupçonner ce qu'il pouvait être (car j'avais vu ses ouvrages cités dans je ne sais quelle préface latine d'un auteur allemand), je me décidai à l'aborder. Il se trouva heureusement qu'il parlait assez français. Il me répondit avec honnêteté ; et, après une conversation de quelques minutes, me conduisit chez lui, où je trouvai une bibliothèque excellente, dont je dispose à présent, un cabinet d'antiquités, force tableaux, dessins, estampes, cartes, etc. Je suis aujourd'hui de ses intimes, et comme dit Sénèque, prima admissionis, ce qui contribue surtout à me rendre agréable le séjour de Rome.
Il m'a prêté, outre ses livres, je veux dire ceux qu'il a composés, auxc uels j • 'entends pas grand'chose, d'autres dont j'avai besoin pour me remettre un peu de la fati^ a des conversazioni
franco-italiennes, et m'a conté différentes choses assez curieuses de plusieurs personnages célèbres qu'il a vus de près. Car il a été fort considéré de plusieurs ministres, cardinaux et autres puissants d'alors, et même il passe pour avoir eu quelque crédit auprès des deux derniers papes. Je regrette de ne pouvoir ou de n'oser mettre ici tout ce qu'il m'a dit de l'abbé 'Maury, qu'il a bien connu et jugé. Mais forsan et hœc olim meminisse juvabit, si le ciel accorde à mes prières de vous revoir quelque jour.
En attendant, soyez témoin des premiers pas que je fais, guidé par lui dans les ténèbres des anciennes inscriptions, où, bien loin de porter la lumière, j'obscurcis ce qui paraissait clair, ou pour mieux dire, je m'aperçois que ceux qui pensaient m'éclairer ne voient goutte eux-mêmes. Regardez, s'il vous plaît, l'inscription que j'encadre ici comme un véritable et studieux antiquaire que je suis :
AP. CLAVDIVS. AP. F. AP. N. AP. PRN. PVLCHER. Q. QVAE PR.
Elle se trouve à la villa Borghèse sur un beau vase d'albâtre. Les abréviations qu'elle renferme m'étant toutes connues, hors une, par les suscriptions en usage dans les lettres de Cicéron, je crus que celle que j'igno lis me serait facilement expliquée par mon or?n*e l'abbé Marini ; mais quand je la lui présentai, 1 Wice b;en exactement, il demeura stupide comme le Cinna de Corneille. Cependant, après quelques réflexions, il courut à ses
livres, et me montra la même inscription écrite tout différemment dans Winckelmann et d'autres auteurs qui l'ont publiée. La différence consiste en ce que, après le mot Pulcher, ils écrivent en toutes lettres quœsitor, et expliquent ainsi le tout : Appius, Claudius, Appii filius, Appi Nepos, Appii Pronepos, Pulcher Quœstor, Quœsitor Prcetor. Voilà ce qu'ils ont imaginé pour se tirer, sans qu'il y parût, de l'embarras où les jetait ce Q. Ce Q met à la torture l'esprit de mon abbé.
J'ai su lui préparer des travaux et des veilles.
Il cherche, il rêve, il feuillette ses livres, dentibus infrendens. Ne puis-je pas m'appliquer ce que disait Cicéron (conturbavi grœcam gentem), ayant proposé, et même je crois aux antiquaires de son temps, quelque ngeud qu'ils ne pouvaient soiidre. Pour moi, je vous l'avoue avec quelque pudeur, j'ai assez pris goût à cette science, qui est une espèce de divination, et, en st\Tle sentimental, je pourrais vous dire que je me plais parmi les tombeaux.
Dites à ceux qui veulent voir Rome qu'ils se hâtent ; car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français flétrissent ses beautés naturelles et la dépouillent de sa parure. Permis à vous, monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de l'antiquité, de trouver ces expressions trop fleuries ou même trop fardées ; mais je n'en sais pas d'assez tristes pour vous peindre l'état de délabrement, de misère et d'opprobre où est tombée cette pauvre Rome que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'aux ruines. On s'y rendait autrefois, comme
vous savez, de tous les pays du monde. Combien d'étrangers, qui n'y étaient venus que pour un hiver, y ont passé toute leur vie ! Maintenant il n'y reste que ceux qui n'ont pu fuir, ou qui, le poignard à la main, cherchent encore, dans les haillons d'un peuple mourant de faim, quelque pièce échappée à tant d'extorsions et de rapines. Les détails ne finiraient pas, et d'ailleurs, dans plus d'un sens, il ne faut pas tout vous dire. Mais par le coin du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.
Le pain n'est plus au rang des choses qui se vendent ici. Chacun garde pour soi ce qu'il en peut avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot panem et en xenses : ils se passent aujourd'hui de tous les deux et de bien d'autres choses. Tout homme qui n'est ni commissaire, ni général, ni valet ou courtisan des uns ou des autres, ne peut manger un œuf. Toutes les denrées les plus nécessaires à la vie sont également inaccessibles aux Romains, tandis que plusieurs Français, non des plus huppés, tiennent table ouverte à tous venants. Allez ! nous vengeons bien l'univers vaincu !
Les monuments de Rome ne sont guère mieux traités que le peuple. La colonne Trajane est cependant à peu près telle que vous l'avez vue, et nos curieux, qui n'estiment que ce qu'on peut emporter et vendre, n'y font heureusement aucune attention. D'ailleurs, les bas-reliefs dont elle est ornée sont hors de la portée du sabre, et pourront par conséquent être conservés. Il n'en est pas de même des sculptures de la villa Borghèse et de la villa Pamphili, qui présentent de tous côtés des figures semblables au Deiphobus de Virgile. Je
pleure encore un joli Hermès enfant, que j'avais vu dans son entier, vêtu et encapuchonné d'une peau de lion, et portant sur son épaule une petite massue. C'était, comme vous voyez, un Cupidon dérobant les armes d'Hercule, morceau d'un travail exquis, et grec, si je ne me trompe. Il n'en reste que la base, sur laquelle j'ai écrit avec un crayon : Lugete, Vénères Ciipidinesque, et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleur Mengs et Winckelmann, s'ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.
Tout ce qui était aux Chartreux, à la villa Albani, chez les Farnese, les Onesti, au Muséum Clémentin, au Capitole, est emporté, pillé, perdu ou vendu. Les Anglais en ont eu leur part, et des commissaires français, soupçonnés de ce commerce, sont arrêtés ici. Mais cette affaire n'aura pas de suite. Des soldats, qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican, ont détruit, entre autres raretés, le fameux Térence du Bembo, manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était orné. Vénus de la villa Borghèse a été blessée à la main par quelques descendants de Diomède, et l'hermaphrodite (immane nef as !) a un pied brisé.
A. M. CHLEWASKI
A TOULOUSE
Rome, 27 février 1799.
Monsieur, je vous promets de m'informer de toutes les personnes dont vous me demandez des
nouvelles ; mais ce ne peut être que dans quelque temps, parce que pour le présent je ne vois presque personne, je ne sors point, et je ferme ma porte. Je sais pourtant déjà, et je puis vous assurer, que l'ex-jésuite Rolati n'est plus vivant.
L'Anténor dont vous me parlez est une sotte imitation de l'Anacharsis, c'est-à-dire d'un ouvrage médiocrement écrit et médiocrement savant, soit dit entre nous. Il faut être bien pauvre d'idées pour en emprunter de pareilles. Je crois que tous les livres de ce genre, moitié histoire moitié roman, où les mœurs modernes se trouvent mêlées avec les anciennes, font tort aux unes et aux autres, donnent de tout des idées très fausses, et choquent également le goût et l'érudition. La science et l'éloquence sont peut-être incompatibles ; du moins je ne vois pas d'exemple d'un homme qui ait primé dans l'une et dans l'autre. Ceci a tout l'air d'un paradoxe ; la chose pourtant me paraît fort aisée à expliquer, et je vous l'expliquerais par raison démonstrative, comme le maître d'armes de M. Jourdain, si je vous adressais une dissertation et non pas ma lettre, et si je n'avais plus envie de savoir votre opinion que de vous prouver la mienne. Au reste, l'histoire du manuscrit prétendu trouvé parmi ceux d'Herculanum n'est pas moins pitoyable que l'ouvrage même. Tout cela prouve qu'il faut au public des livres nouveaux (car celui-ci n'a pas laissé d'avoir quelque succès), et que notre siècle manque non de lecteurs mais d'auteurs, ce qui peut se dire de tous les autres arts.
Puisque me voilà sur cet article, je veux vous bailler ici quelque petite signifiance de ce que j'ai remarqué de la littérature actuelle pendant mon
séjour à Paris. Je me suis rencontré quelquefois avec M. Legouvé, dont le nom vous est connu. Je lui ai ouï dire des choses qui m'ont étonné à propos d'une pièce dont on donnait alors les premières représentations. Par exemple, il approuvait fort ce vers prononcé par un amant qui, ayant cru d'abord sa maîtresse infidèle, se rassurait sur les serments qu'elle lui faisait du contraire :
Hélas ! je te crois plus que la vérité même !
Cette pensée, si c'en est une, fut extrêmement applaudie, non seulement par M. Legouvé, mais par tous les spectateurs, sans m'en excepter. Je sus bon gré à l'auteur d'avoir voulu enchérir sur cette expression naturelle, mais déjà hyperbolique, je t'en crois plus que moi-même, plus que mes propres yeux, et je compris d'abord qu'il ne serait pas facile à ceux qui voudraient quelque jour pousser plus loin cette idée de dire quelque chose de plus fort. Mais M. Legouvé me fit remarquer que, comme on ne croit pas toujours la vérité, mais ce qu'on prend pour elle, l'auteur, qui est un de ses amis, eût bien voulu dire, je te crois plus que l'évidence, mais qu'il n'avait pu réussir à concilier ce sens avec la mesure de ses vers. Je me rappelai alors une historiette où la même pensée se trouve bien moins subtilisée ou volatilisée, comme parlent les chimistes ; il s'agit pareillement d'une amante et d'un amant : la première, infidèle, et surprise dans un état qui ne permettait pas d'en douter, nie le fait effrontément. Mais, dit l'autre, ce que je vois..: — Ah ! cruel, répond la dame, tu ne m'aimes plus ! si tu m'aimais, tu m'en croirais plutôt que tes yeux !
Cette pièce, dont je vis avec M. Legouvé la première représentation, était intitulée : Blanche et Montcassin. Je voudrais pouvoir vous dire toutes les remarques qu'il nous fit faire. Je vis bien alors, et depuis je l'ai encore mieux connu, que ses idées sont tout à fait dans le goût, je veux dire dans le genre à la mode, et je ne doute pas que ce genre ne règne dans ses ouvrages, lesquels d'ailleurs je n'ai point lus.
On me mena peu de temps après à une autre pièce, que peut-être vous connaissez, Macbeth, de Ducis, imitée, à ce que je crois, de Shakspeare, et toute remplie de ces beautés inconnues à nos ancêtres. Je vis là sur la scène ce que Racine a mis en récit,
Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux,
et ce qu'il n'a mis nulle part, des sorcières, des rêves, des assassinats, une femme somnambule qui égorge un enfant presque aux yeux des spectateurs, un cadavre à demi découvert et des draps ensanglantés ; tout cela, rendu par des acteurs dignes de leur rôle, faisait compassion à voir, selon le mot de Philoxène. Je n'ai pas assez l'usage de la langue moderne et des expressions qu'on emploie en pareil cas pour vous donner une idée des talents que tout Paris idolâtre dans Talma. C'est un acteur dont sans doute vous aurez entendu parler. J'ai senti parfaitement combien son jeu était convenable aux rôles qu'il remplit dans les pièces dont je vous parle. Partout où il faut de la force et du sentiment, je vous jure qu'il ne s'épargne pas ; et dans les endroits qui ne demandent que du naturel,
. vous croyez voir un homme qui dit : Nicole, apporte-moi mes pantoufles ; en quoi il suit ses auteurs, et me paraît à leur niveau. On a en effet aboli ces anciennes lois : Le style le moins noble...
{Le reste manque.)
A M. CLAVIER
A PARIS De la Véronique, près Langeais, 18 octobre 1801.
Monsieur, je suis parti de Paris si précipitamment, que je n'ai eu le temps de voir personne. Je crains que vous et M. Caillard n'ayez besoin des livres que vous avez bien voulu me prêter : je prends des mesures pour qu'ils vous soient remis.
Mon séjour dans ce pays pouvant être beaucoup plus long que je ne le voudrais, je vous demande en grâce de me donner quelquefois de vos nouvelles et de celles de votre Pausanias : j'ai écrit au clarissime, dont j'ai lu la dissertation avec grand plaisir ; j'en aurais au moins autant si vous m'envoyiez la vôtre sur la traduction de Gail ; je suis bien fâché de n'avoir pu vous prêter ma main pour le grec.
Je vous écris sur un tonneau, entouré de tant de bruit et si obsédé de mes bacchantes (c'est ainsi que j'appelle mes vendangeuses un peu crottées) qu'il faut que je vous quitte malgré moi ; j'aurai l'honneur, une autre fois, de vous écrire moins suc-
cinctement, si je reçois de vos nouvelles, comme je l'espère.
A M. CLAVIER1
A PARIS
Monsieur, j'ai vu M. Exter, qui est à la tête de l'imprimerie Bipontine ; il se chargera volontiers de Pausanias, qu'il a déjà dû imprimer avec des notes de M. Heyne ; mais il voudrait joindre au texte un commentaire perpétuel, ainsi qu'il l'appelle. D'ailleurs, ayant déjà beaucoup de travaux entrepris, comme je crois vous l'avoir écrit, il ne peut encore penser à celui-là que pour l'avenir, et c'est la réponse qu'il m'a prié de vous faire au sujet de l'Erosianus de M. de la Rochette, qui aura, m'a-t-il dit, tout le temps de préparer ses notes ; je crois même qu'il balance à joindre cet auteur aux romans déjà imprimés, ne sachant pas trop s'il en vaut la peine, et M. Schweighaeuser, auquel il s'en rapporte, ne paraît pas faire grand cas d'Érosien. Envoyez-moi ici votre échantillon de corrections sur Pausanias, si eUes sont imprimées. Je ne lis point de journaux, et elles pourraient fort bien passer dans le Magasin encyclopédique sans que je m'en doutasse. J'en ai déjà vu
1 Cependant que Courier occupait son temps entre ses livres et ses terres, le ministre de la guerre, qui ne l'oubliait pas, lui fit rejoindre sa compagnie à Strasbourg, où il se rendit à la fin de novembre 1801. On verra, dans la présente lettre, quel genre de vie il y mena.
quelques-unes, qui me rendent fort curieux de tout ce que vous ferez en ce genre.
Il y a eu véritablement des paroles portées à M. Schweighseuser pour un Démosthène qu'on voudrait imprimer en Angleterre. Il s'en chargerait tout comme d'Athénée, mais rien n'est décidé ; il pense, je crois, à Stobée, que les Bipontins veulent donner. M. Jacobs fait aussi des propositions pour continuer ou recommencer l'édition interrompue, donnée, je crois, par un Danois. Ces deux champions, à eux seuls, peuvent tenir en haleine tout ce qu'il y a d'imprimeurs et de lecteurs pour le grec en Allemagne et en France.
A propos de l'Athénée, savez- vous que je me suis chargé, moi, d'en rendre compte dans le journal de M. Millin ? Je travaille maintenant à cela. Par occasion, je donnerai des conjectures, explications ou corrections de certains passages qui n'ont été entendus ni de M. Schweighaeuser, ni même de Casaubon, tout Casaubon qu'il est. Pour parler plus exactement, je ne prétends pas pouvoir expliquer ce que Casaubon n'a point entendu ; mais j'ai pu avoir des idées qui ne lui sont pas venues dans un travail aussi vaste et ajissi admirable que le sien ; il y a de ces idées dont je suis tenté d'être content ; mais il faut voir le jugement que vous en porterez.
Je vous adresserai le cahier, si vous voulez vous charger de le remettre à M. Millin : au reste, je ne sais trop comment cela se pratique, et si on lui adresse ces choses-là directement. Vous me feriez grand plaisir, monsieur, de vous en informer et de me marquer ce que vous en savez. Par exemple, vous pourriez demander à M. Millin à quelle époque
il faut que je lui envoie mon travail, et les bornes que j'y dois mettre. Mes notes sont fort concises et ne peuvent être autrement, étant faites sans livre, su due piedi, comme disent les Italiens ; mais je ne laisse pas d'en avoir un bon nombre, sur les trois premiers livres seuls, qui sont ceux dont je parlerai.
Je me promets de jolies choses de votre inscription d'Oropus : j'ai grande foi à votre oracle pour ce genre de divination. A quoi tient-il que vous ne m'en envoyiez une copie ? je la montrerais aux adeptes, s'il y en a en ce pays-ci, et elle pourrait aller plus loin, ou demeurer entre mes mains, selon que vous le jugeriez convenable.
Je suis tenté en vérité de vous féliciter de n'avoir point obtenu cette place que vous demandiez, et d'avoir malgré vous tout le temps de vous livrer à des études qui vous font honneur et plaisir. Croyez-moi, monsieur, tout le monde peut être juge, administrateur, ou pis que cela ; mais peu de gens peuvent, comme vous, être chargés de dévoiler et de rétablir dans leur pureté primitive ces beaux modèles de l'antiquité. Voilà l'emploi qui vous convient, et, encore un coup, je me réjouis, pour vous et pour nous, que l'autre, quel qu'il pût être, vous ait échappé. Si pourtant vous en êtes fâché, il faudra bien que je le sois aussi.
Je n'espère pas pouvoir me rendre à Paris avant vendémiaire prochain, à moins de certains événements possibles, mais peu probables, qui me feraient changer de garnison. Mais si je vis dans quatre mois, je serai certainement à Paris, où le grand plaisir que je me promets, c'est de causer avec vous, monsieur, et de rendre mes devoirs
à madame Clavier. Si je pouvais croire qu'elle pensât quelquefois à moi, je serais bien heureux ; car il est doux de l'occuper, même de cent lieues. Je me prosterne aux pieds de madame de Vinche : sûrement elle ne pense plus au voyage de Saint- Domingue ; que ferait-elle de ses nègres qui ont perdu l'habitude d'obéir aux jolies femmes? Et pour avoir des esclaves, faut-il qu'elle aille si loin ? J'ai grande envie que madame Pipelet se souvienne un moment de moi : pour cela il faut, s'il vous plaît, que vous preniez la peine de l'assurer de mon respect. C'est par vous seul que je puis avoir de ses nouvelles ; car notre ami Schweighaeuser, quelque sommation que je lui fasse, ne m'en dit mot dans tout ce qu'il écrit.
A M. SCHWEIGILEUSER
A PARIS
Paris, 12 mars 1803.
Je vous envoie, mon cher ami, un livre que m'a prêté M. Boissonnade. Je ne puis retrouver son adresse pour le lui reporter moi-même, comme c'était mon dessein. Faites-lui, je vous prie, mes excuses et mes remerciements. J'ai la plus grande envie de causer avec vous avant mon départ, mais je ne puis vous donner de rendez- vous précis, à cause des affaires qui m'occupent dans le peu de temps que j'ai encore à rester ici.
Je ne connais point Coupé, mais je ne crois pas que son ouvrage puisse avoir rien de commun avec
le mien1. Si l'épisode de Thésée est sans intérêt aujourd'hui, j'ai manqué mon but. En cet endroit, comme dans tout le reste, je n'ai presque rien pris d'Isocrate. Vous ne vous êtes pas aperçu que je voulais donner un ouvrage nouveau sous un titre ancien. C'est tout le contraire de ce que font les auteurs actuels. Vous m'étonnez bien davantage en m'apprenant que l'autre épisode, à la louange de la beauté, est assez connu. Je le croyais de mon invention. Du reste, toutes vos critiques sont justes, et vous avez découvert les endroits où j'ai bronché. Je ne me rends pas cependant à ce que vous dites sur le mot créature. Toutes ces fautes ne sont pas aussi aisées à corriger que vous croyez, et mon imagination refroidie ne me fournit rien qui vaille. Je ne voudrais pas qu'on jugeât par ces échantillons de ce que je puis faire aujourd'hui , car c'est, comme je vous l'ai dit, une vieille composition retouchée à froid, méthode qui ne produit rien de bon. Bref, il y a fort peu d'endroits où je ne voulusse rien changer : c'est beaucoup qu'il se trouve là-dedans quelque chose d'agréable.
Marquez-moi si je puis encore compter sur votre libraire. Il m'ennuierait fort d'en chercher un autre.
[Le 27 octobre 1803, Courier fut nommé chef d'escadron. Le 18 mars 1804, il joignit à Plaisance (Italie) le premier régiment d'artillerie à cheval, sous les ordres du colonel d'Anthouard.]
1 L1 Éloge d'Hélène.
A Plaisance, le .. mai 1804.
Nous venons de faire un empereur, et pour ma part je n'y ai pas nui. Voici l'histoire. Ce matin, d'Anthouard nous assemble, et nous dit de quoi il s'agissait, mais bonnement, -sans préambule ni péroraison. Un empereur ou la république, lequel est le plus de votre goût ? comme on dit rôti ou bouilli, potage ou soupe, que voulez-vous ? Sa harangue finie, nous voilà tous à nous regarder, assis en rond. Messieurs, qu'opinez-vous ? Pas le mot. Personne n'ouvre la bouche. Cela dura un quart d'heure ou plus, et devenait embarrassant pour d'Anthouard et pour tout le monde, quand Maire, un jeune homme, un lieutenant que tu as pu voir, se lève et dit : S'il veut être empereur, qu'il le soit ; mais, pour en dire mon avis, je ne le trouve pas bon du tout. Expliquez-vous, dit le colonel ; voulez-vous, ne voulez- vous pas ? Je ne le veux pas, répond Maire. A la bonne heure. Nouveau silence. On recommence à s'observer les uns les autres comme des gens qui se voient pour la première fois. Nous y serions encore si je n'eusse pris la parole. Messieurs, dis-je, il me semble, sauf correction, que ceci ne nous regarde pas. La nation veut un empereur, est-ce à nous d'en délibérer ? Ce raisonnement parut si fort, si lumineux, si ad rem... que veux-tu, j'entraînai l'assemblée. Jamais orateur n'eut un succès si complet. On se lève, on signe, on s'en va jouer au billard. Maire me disait : Ma foi, commandant, vous parlez comme Cicéron ; mais pourquoi voulez-vous donc
tant qu'il soit empereur, je vous prie ? Pour en finir et faire notre partie de billard. Fallait-il rester là tout le jour ? Pourquoi, vous, ne le voulezvous pas ? Je ne sais, me dit -il, mais je le croyais fait pour quelque chose de mieux. Voilà le propos du lieutenant, que je ne trouve point tant sot. En effet, que signifie, dis-moi..., un homme comme lui, Bonaparte, soldat, chef d'armée, le premier capitaine du monde, vouloir qu'on l'appelle majesté. Etre Bonaparte, et se faire sire ! Il aspire à descendre : mais non, il croit monter en s'égalant aux rois. Il aime mieux un titre qu'un nom. Pauvre homme, ses idées sont au-dessous de sa fortune. Je m'en doutai quand je le vis donner sa petite sœur à Borghèse, et croire que Borghèse lui faisait trop d'honneur.
La sensation est faible. On ne sait pas bien encore ce que cela veut dire. On ne s'en soucie guère, et nous en parlons peu. Mais les Italiens, tu connais Mendelli, l'hôte de Demanelle l. Questi son salti ! questi son volt ! un alfiere, un caprajo di Corsica che balza imper ator e ! Poffariddio, che cosal sicché dunque, commandante, per quel che vedo un Corso ha castrato i Francesi.
Demanelle, je crois, ne fera pas d'assemblée. Il envoie les signatures avec l'enthousiasme, le dévouement à la personne, etc.
Voilà nos nouvelles ; mande-moi celles du pays où tu es et comment la farce s'est jouée chez vous. A peu près de même sans doute.
Chacun baise en tremblant la main qui nous enchaîne.
Avec la permission du poète cela est faux. On ne 1 Colonel d'artillerie.
tremble point. On veut de l'argent, et on ne baise que la main qui paye.
Ce César l'entendait bien mieux, et aussi c'était un autre homme. Il ne prit point de titres usés, mais il fit de son nom même un titre supérieur à celui de roi.
Adieu, nous t'attendons ici.