‹ Lettres et pamphletsChapitre 25 sur 52 · A VIENNE · texte numérisé non relu

A VIENNE

Tivoli, le 16 mai 18 10.

Madame de Humboldt veut bien se charger, monsieur, d'une petite brochure qui, en sortant de la presse, vous était destinée, mais que je n'ai pu, faute d'occasion, vous faire parvenir plus tôt. J'ai eu le bonheur de trouver un manuscrit complet de Longus, dont le roman, fort célèbre, et tant de fois imprimé dans toutes les langues, était défiguré par une grande lacune au milieu du premier livre ; et en traduisant ce qui manquait dans les éditions, j'ai corrigé par occasion la vieille version d'Amyot. C'est là ce que je vous prie d'agréer, en attendant le texte que j'aurai l'honneur de vous offrir bientôt.

J'ai appris par la voix publique, avec une joie extrême, le bel emploi dont le roi vous a nouvellement honoré. Cette justice que vous rend Sa Majesté n'étonne point de la part d'un prince accoutumé à distinguer et récompenser le mérite. Tout le mal que j'y trouve, c'est que cela m'ôte l'espoir de vous revoir de sitôt en France ni en Italie ; mais aussi, dans le vieux projet que je nourris depuis longtemps d'aller à Berlin, je me promets à présent un plaisir de plus, celui de vous y voir placé comme vous le méritez.

J'ai quitté le service, et, usant de ma liberté, je cours à peu près comme un cheval qui a rompu son lien, fort content de mon sort, je vous assure, et n'ayant guère à me plaindre que de madame de

Humboldt, qui part de Rome quand j'y arrive, et quitte Naples justement quand je me dispose à y aller. J'en suis de fort mauvaise humeur, et ne -me console que par cette idée, dont je me flatte toujours, de vous revoir l'un et l'autre dans votre patrie.

Je n'ai pu faire usage à Paris de la lettre que j'avais de vous pour M. votre frère. Imaginez, monsieur, que depuis que je vous laissai à Rome, il y a deux ans, j'ai entrevu Paris deux fois sans pour ainsi dire y poser le pied. Je n'y suis pas resté en tout plus de cinq ou six jours ; et quelque empressé que je fusse de faire une si belle connaissance, je n'en pus trouver le moment : aussi n'étaitce pas un homme à voir en courant. J'ai donc mieux aimé garder votre lettre comme un titre qui m'autorise à espérer de lui quelque jour la même bonté dont vous m'honorez. C'est pour moi un droit bien précieux, et que je ne céderais en vérité à qui que ce fût.

A ROME

Tivoli, le 24 mai 18 10.

Pour vous mettre l'esprit en repos sur la grande affaire de la tache d'encre, je ferai imprimer à Naples, où je me rends dans peu de jours, le morceau inédit, en forme de lettre à un de mes amis. Je marquerai d'un caractère particulier les mots effacés par ma faute dans le bouquin original, et

j'y joindrai une note à peu près en ces termes : Les majuscules indiquent des mots qu'on ne peut plus lire aujourd'hui dans le -manuscrit, parce qu'un 'papier qui servait de marque en cet endroit, s' étant trouvé barbouillé d'encre, y fit, en se collant au feuillet, une tache indélébile, etc. Cela vaudrait mieux qu'une apologie dans les journaux. J'en reviens toujours à vous dire qu'il ne faut jamais se prendre de bec avec la canaille ; mais si vous voulez à toute force faire à ces gredins l'honneur de leur répondre, attendez du moins ma demifeuille de Naples, qui vous donnera beau jeu. Et sur ce je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

A M. BOISSONNADE

A PARIS

Tivoli, le 25 mai 1810.

Ne vous trompez-vous point, monsieur ? est-ce bien M. Coray qui a donné un Longus ? ou plutôt ne me nommez-vous point Coray pour Visconti, qui en effet a soigné l'édition grecque de Didot ? Marquez-moi, je vous prie, ce que j'en dois croire, et ce que c'est que ce Longus de Coray, s'il existe.

Je sais bien que la préface du petit stéréotype donné par Renouard est de M. Clavier, mais je ne puis croire qu'il ait eu aucune part à l'édition, qui, en vérité, ne vaut rien. Ce n'est point là le texte d'Amyot ; du moins n'est-ce pas celui que cite souvent Villoison, qui sans doute avait sous les yeux l'édition originale.

Comment voulez- vous que je connaisse celle de M. Falconnet ? Hélas ! je ne songeai de ma vie à jeter un regard sur Longus, jusqu'à ce que ce manuscrit de Florence, me tombant sous la main, me donnât l'envie et le moyen de compléter la version d'Amyot. Je n'avais donc nulle provision, et, sans M. Renouard, qui me procura Schceffer et Villoison, j'aurais tout fait sur la seule édition de Dutems que je portais avec moi.

Vous avez bien raison de louer M. Schceffer ; c'est un fort habile homme. Aussi l'ai- je suivi en beaucoup d'endroits où j'ai rapetassé Amyot. Au reste, vous voyez, monsieur, ce que ce pouvait être qu'un pareil travail fait absolument sans livres, et combien il doit y avoir à limer et rebattre avant de le livrer tout à fait au public. J'y songerai quelque jour, si Dieu me prête vie, et c'est alors qu'il faudra tout de bon m'aider- de vos lumières.

Je crois que vous-même ne pourriez lire les endroits de Chariton effacés dans le manuscrit. Il y a bien aussi quelques mots par-ci par-là qui ont disparu dans le supplément de Longus. Mais partout le sens s'aperçoit, et les savants n'auront nulle peine à deviner ce qui manque. Pour moi, je le donne tel qu'il est sans le moindre changement ; car je tiens que les éditions doivent en tout représenter fidèlement les manuscrits. Cela s'imprimera à Paris, s'il plaît à Dieu et à Didot.

Cette lettre critique de M. Bast à vous est toute pleine d'excellentes choses. Je l'ai trouvée ici par hasard et lue avec grand plaisir. Quelqu'un le pourra blâmer d'avoir écrit en français sur de telles matières. Moi je goûte fort cette méthode, qui facilite la lecture, et je voudrais qu'il con-

tinuât à vous faire ainsi part de ses observations.

Il me semble après tout que vous êtes content de ma petite drôlerie, ou au moins du supplément, car vous ne dites rien du reste.

Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque l,

et je prends au pied de la lettre tout ce que vous me dites d'obligeant ; vous êtes juge en ces matières. Je m'en tiens à votre opinion sans vouloir examiner s'il n'y entre point un peu de complaisance ou de prévention pour quelqu'un dont vous connaissez depuis longtemps l'estime et l'attachement.

Sur le temps où je pourrai être de retour à Paris, je ne sais en vérité que vous dire. Ce qui me retient ici, c'est un printemps dont on n'a où vous êtes nulle idée ; vous croyez bonnement avoir de la verdure et quelque air de belle campagne aux environs de Paris ; vos bois de Boulogne, vos jardins, vos eaux de Saint-Cloud me font rire quand j'y pense ; c'est ici qu'il y a des bosquets et des eaux ! Mon dessein est d'y rester,

EiV 'dv vSup re péri, Kal ôévSpea fiaKpà TedrjXr],

c'est-à-dire jusqu'aux grandes chaleurs, car alors tout sera sec, verdure et ruisseaux, et alors je partirai, et m'en irai droit à Paris si je ne m'arrête en Suisse, comme je fis l'an passé pour fuir la rage de la canicule ; ainsi faites état de me voir arriver au

1 Molière, École des femmes.

départ des hirondelles. Je resterai le moins que je pourrai dans vos boues de Paris ; et si vous étiez raisonnable, vous me suivriez à mon retour en Italie ; nous passerions fort bien ici le printemps prochain sans nous ennuyer ; je vous en réponds. Les meilleures maisons du pays sont celles de Mécénas et d'Horace, où vous ne serez point étranger.

A M. ET MADAME CLAVIER

A PARIS

Tivoli, le 4 avril 1810.

Monsieur, c'est à présent que si j'avais votre histoire de la Grèce je la lirais à mon aise et avec plaisir. Jamais je ne fus en heu ni mieux en humeur de goûter une bonne lecture ; celle-ci m' arrivera au milieu de la poussière ou des boues de quelque grande ville. Mais quoi ! rien ne vient à point dans cette misérable vie. Je songe comment vous pourrez m' envoyer cela sans me ruiner, et voici ce que j'imagine. Il y a ici, c'est-à-dire à Rome, M. de Gérando qui me connaît un peu et vous connaît beaucoup. Il est du gouvernement provisoire de ce pays-ci, et en relation comme tous ses collègues avec les ministres ; ils s'envoient les uns aux autres de furieux paquets ; la poste ne va que pour eux. Je ne lui ai point fait de visite, parce qu'il m'eût fallu pour cela une culotte et un chapeau d'une certaine façon ; mais vous, ayant quelque ami chez la gent ministérielle, vous pourriez lui faire parvenir, à lui de Gérando, sous le contre-seing, votre

ouvrage et celui de M. Coray, qui valent bien assurément les dépêches de ces Excellences. C'est ainsi qu'on m'a déjà adressé quelques volumes sous le couvert du général Miollis. Ce datif pluriel-là est aussi décemvir, et je ne le vois pas plus que le gérondif ; tous ces noms de rudiment ne plaisent guère à ceux qui sont sous la férule.

Le bruit de cette tache d'encre a donc été jusqu'à Paris ? Je ne reçois lettre qui n'en parle. Comment diable ? des envieux, des détracteurs, des calomnies ! Tout beau, mon cœur, soyons modeste ; mais en vérité voilà des honneurs que personne avant moi n'avait obtenus en traduisant cinq à six pages.

Renouard a tout vu, il vous contera le fait, qui se réduit à une vingtaine de mots effacés dans autant de phrases ; en sorte que, si j'eusse trouvé le manuscrit tel qu'il est, j'aurais aisément deviné ce qui ne peut se lire aujourd'hui. Un papier me servait à marquer dans le volume l'endroit du supplément ; ce papier posé quelque part s'est barbouillé d'encre au-dessous, et remis dans le volume, vous voyez ce qui est arrivé. Eh bien ! voilà toute l'affaire. Mais le bibliothécaire est un certain Furia qui ne me peut pardonner d'avoir fait cette trouvaille dans un manuscrit que lui-même a eu longtemps entre les mains, et dont il a publié différents extraits ; et voilà la rage. Tous les cuistres, ses camarades, comme vous pouvez croire, font chorus, et toute la canaille littéraire d'Italie en haine du nom français. On appelle letterati, en Italie, tous ceux qui savent lire la lettre moulée, classe peu nombreuse et fort méprisée.

Au reste les gens de la bibliothèque, gardes, con-

servateurs, scribes et pharisiens, jusqu'aux balayeurs, furent présents ; trois d'entre eux que j'ai bien payés, y compris le bibliothécaire, m'ont constamment aidé à déchiffrer, copier et revoir plusieurs fois tout le Longus, et ils ne m'ont pas quitté. Les sottises des journaux italiens à ce sujet ne méritent point de réponse. A dire vrai> quelques coups de bâton seraient peut-être bien placés dans cette occasion ; mais c'est à Renouard d'y penser, car il est plus piqué que moi. Pour un petit écu, ces gens-là se rosseront les uns les autres.

La calomnie, comme le mal de Naples, est infuse dans les Italiens. Entre eux, elle est sans conséquence. Un homme vous accuse d'avoir tué père et mère, on sait ce que cela veut dire. C'est qu'il ne vous aime pas, et cela ne vous fait nul tort, tous vos parents d'ailleurs vivant.

Dieu seul est juge des intentions, et Dieu voit mon cœur, qui n'est pas capable de cette noirceur ; car certes le trait serait noir, comme dit madame de Pimbêche. Jugez, monsieur, vous qui êtes juge, par la règle de Cassius, cui bono ? Je ne pouvais craindre qu'on m'ôtât l'honneur de la découverte, puisque Renouard l'avait déjà fait annoncer dans les journaux. Le profit ? on ne s'avise guère de spéculer sur du grec. J'imprime ici le texte, il ne s'en vendra point. Je le donnerai à tous ceux qui sont en état de le lire.

Ah ! madame, que la gloire est à charge !

Les envieux mourront, mais non jamais l'envie.

Je mérite l'envie, et plus même qu'on ne croit, non pas pour les six pages traduites, mais c'est

qu'en effet je suis heureux. N'en dites rien au moins. On crierait bien plus fort. Il est vrai que je m'en moque un peu. Il y avait une fois un homme qu'on soupçonnait d'être content de son sort, et chacun, comme de raison, travaillait à le faire enrager ; il fit crier à son de trompe par tous les carrefours : On fait à savoir à tous, etc., qu'un tel n'est pas heureux. Cette invention lui réussit. On le laissa en repos. Moi, j'use d'une autre recette que j'ai apprise dans mes livres. Je dis, mais tout bas, à part moi : Messieurs, ne vous gênez point ; criez, aboyez tant qu'il vous plaira. Si la fièvre ne s'en mêle, votes ne m' empêcherez pas d'être heureux.

Le Longus vous plaira, je crois ; car outre le manuscrit de Florence, j'en ai un ici qui vaut de l'or. Il est cousin de celui-là, et quand ils sont d'accord on ne peut les récuser.

Si Stone veut absolument achever mon Xénophon, qu'il l'achève, pourvu que vous ayez la patience de suivre cela de l'œil. Il m'a paru qu'on avait changé la ponctuation, et j'en suis fâché. Il faut bien se garder d'y mettre mon nom, ni rien qui me désigne.

M. Labey me demande : Qu'est-ce que c'est donc que cette tache ? Il en a entendu parler, et à qui n'en parle-t-on pas ? on ne tait que la trouvaille. De lui copier ce griffonnage, ce serait pour en mourir ; il servira pour vous deux. Tâchez de le lui faire tenir. Il demeure... attendez... c'est une rue qui donne dans celle des Cordeliers, vis-à-vis une autre rue qui mène dans la rue de la Harpe. Cela n'est-il pas clair ? Faites mieux, prenez l'Almanach royal. M. Labey est professeur de mathématiques au Panthéon.

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