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QUE L'ON EMPÊCHE DE DANSER

Messieurs,

L'objet de ma demande est plus important qu'il ne semble ; car, bien qu'il ne s'agisse, au vrai, que de danse et d'amusements, comme d'une part ces amusements sont ceux du peuple, et que rien de ce qui le touche ne vous peut être indifférent ; que d'autre part, la religion s'y trouve intéressée ou compromise, pour mieux dire, par un zèle mal entendu, je pense, quelque peu d'accord qu'il puisse y avoir entre vous, que tous vous jugerez ma requête digne de votre attention.

Je demande qu'il soit permis, comme par le passé, aux habitants d'Azai de danser le dimanche sur la place de leur commune, et que toutes défenses faites, à cet égard, par le préfet, soient annulées.

Nous y sommes intéressés, nous, gens de Véretz, qui allons aux fêtes d'Azai, comme ceux d'Azai

viennent aux nôtres. La distance des deux clochers n'est que d'une demi-lieue environ : nous n'avons point de plus proches ni de meilleurs voisins. Eux ici, nous chez eux, on se traite tour à tour, on se divertit le dimanche, on danse sur la place, après midi, les jours d'été. Après midi viennent les violons et les gendarmes en même temps, sur quoi j'ai deux remarques à faire.

Nous dansons au son du violon ; mais ce n'est que depuis une certaine époque. Le violon était réservé jadis aux bals des honnêtes gens ; car d'abord il fut rare en France. Le grand roi fit venir des violons d'Italie, et en eut une compagnie pour faire danser sa cour gravement, noblement, les cavaliers en perruque noire, les dames en vertugadin. Le peuple payait ces violons, mais ne s'en servait pas, dansait peu, quelquefois au son de la musette ou cornemuse, témoin ce refrain : Voici le pèlerin jouant de sa musette : danse, Guillot, saute, Perrette. Nous, les neveux de ces Guillots et de ces Perrettes, quittant les façons de nos pères, nous dansons au son du violon, comme la cour de Louis le Grand. Quand je dis comme, je m'entends : nous ne dansons pas gravement ni ne menons, avec nos femmes, nos maîtresses et nos bâtards. C'est là la première remarque ; l'autre, la voici.

Les gendarmes se sont multipliés en France bien plus encore que les violons, quoique moins nécessaires pour la danse. Nous nous en passerions aux fêtes de village, et, à dire vrai, ce n'est pas nous qui les demandons ; mais le Gouvernement est partout aujourd'hui, et cette ubiquité s'étend jusqu'à nos danses, où il ne se fait pas un pas dont le préfet ne veuille être informé pour en rendre

compte au ministre. De savoir à qui tant de soins sont plus déplaisants, plus à charge, et qui en souffre davantage des gouvernants ou de nous gouvernés, surveillés, c'est une grande question et curieuse, mais que je laisse à part, de peur de me brouiller avec les classes, ou de dire quelque mot tendant à je ne sais quoi.

Outre ces danses ordinaires les dimanches et fêtes, il y a ce qu'on nomme l'assemblée une fois l'an, dans chaque commune, qui reçoit à son tour les autres. Grande affluence ce jour-là, grande joie pour les jeunes gens. Les violons n'y font faute, comme vous pouvez croire. Au premier coup d'archet, on se place, et chacun mène sa prétendue. Autre part on joue à des jeux que n'afferme point le Gouvernement : au palet, à la boule, aux quilles. Plusieurs, cependant, parlent d'affaires ; des marchés se concluent, mainte vache est vendue qui n'avait pu l'être à la foire. Ainsi ces assemblées ne sont pas des rendez-vous de plaisir seulement, mais touchent les intérêts du public et de chacun, et le lieu où elles se tiennent n'est pas non plus indifférent. La place d'Azai semble faite exprès pour cela ; située au centre de la commune, en terrain battu, non pavé, par là propre à toutes sortes de jeux et d'exercices, entourée de boutiques, à portée des hôtelleries, des cabarets ; car peu de marchés se font sans boire ; peu de contredanses se terminent sans vider quelques pots de bière ; nul désordre, jamais l'ombre d'une querelle. C'est l'admiration des Anglais qui nous viennent voir quelquefois, et ne peuvent quasi comprendre que nos fêtes populaires se passent avec tant de tranquillité, sans coups de poing comme chez eux, sans

meurtres comme en Italie, sans ivres-morts comme en Allemagne.

Le peuple est sage, quoi qu'en disent les notes secrètes. Nous travaillons trop pour avoir le temps de penser à mal, et s'il est vrai ce mot ancien, que tout vice naît d'oisiveté, nous devons être exempts de vices, occupés comme nous le sommes six jours de la semaine sans relâche, et bonne part du septième, chose que blâment quelques-uns. Ils ont raison, et je voudrais que ce jour-là toute besogne cessât ; il faudrait, dimanches et fêtes, par tous les villages, s'exercer au tir, au maniement des armes, penser aux puissances étrangères qui pensent à nous tous les jours. Ainsi font les Suisses nos voisins, et ainsi devrions-nous faire, pour être gens à nous défendre en cas de noise avec les forts. Car de se fier au Ciel et à notre innocence, il vaut bien mieux apprendre la charge en douze temps et savoir au besoin ajuster un Cosaque. Je l'ai dit et le redis : labourer, semer à temps, être aux champs dès le matin, ce n'est pas tout : il faut s'assurer la récolte. Aligne tes plants, mon ami, tu provigneras l'an qui vient, et quelque jour, Dieu aidant, tu feras du bon vin. Mais qui le boira ? Rostopchin, si tu ne te tiens prêt à le lui disputer. Vous, messieurs, songez-y, pendant qu'il en est temps : avisez entre vous s'il ne conviendrait pas, vu les circonstances présentes ou imminentes, de vaquer le saint jour du dimanche, sans préjudice de la messe, à des exercices qu'approuve le dieu des armées, tels que le pas de charge et les feux de bataillon. Ainsi pourrions-nous employer, avec très grand profit pour l'État et pour nous, des moments perdus à la danse.

Nos dévots toutefois l'entendent autrement. Ils voudraient que, ce jour-là, on ne fît rien du tout que prier et dire ses heures. C'est la meilleure chose et la seule nécessaire, l'affaire du salut. Mais le percepteur est là ; il faut payer et travailler pour ceux qui ne travaillent point. Et combien pensezvous qu'ils soient à notre charge : enfants, vieillards, mendiants, moines, laquais, courtisans ? que de gens à entretenir, et magnifiquement la plupart. Puis, la splendeur du trône, et puis la Sainte- Alliance ; que de coûts, quelles dépenses ! et pour y satisfaire, a-t-on trop de tout son temps ? Vous le savez d'ailleurs et le voyez, messieurs ; ceux qui haïssent tant le travail du dimanche veulent des traitements, envoient des garnisaires, augmentent le budget. Nous devons chaque année, selon eux, payer plus et travailler moins.

Mais quoi? la lettre tue, et l'esprit vivifie. Quand l'Église a fait ce commandement de s'abstenir à certains jours de toute œuvre servile, il y avait des serfs alors liés à la glèbe ; pour eux, en leur faveur, le repos fut prescrit ; alors il n'était saint que la gent corvéable ne chômât volontiers ; le maître seul y perdait, obligé de les nourrir, qui, sans cela, les eût accablés de travail : le précepte fut sage et la loi salutaire dans ces temps d'oppression. Mais depuis qu'il n'y a plus ni fiefs, ni haubert ; qu'affranchis, peu s'en faut, de l'antique servitude, nous travaillons pour nous quand l'impôt est payé, nous ne saurions chômer qu'à nos propres dépens ; nous y contraindre, c'est... c'est pis que le budget, car le budget du moins profite aux courtisans, mais notre oisiveté ne profite à personne. Le travail qu'on nous défend, ce qu'on

nous empêche de faire, le vivre et le vêtement qu'on nous ôte par là, ne produisent point de pensions, de grâces, de traitements, c'est nous nuire en pure perte.

Les Anglais, en voyant nos fêtes, montrent tous la même surprise, font tous la même réflexion ; mais, parmi eux, il y en a qu'elles étonnent davantage, ce sont les plus âgés, qui, venus en France autrefois, ont quelque mémoire de ce qu'était la vieille Touraine et le peuple des bons seigneurs. De fait, il m'en souvient : jeune alors, j'ai vu, avant cette grande époque, où, soldat volontaire de la révolution, j'abandonnai des lieux si chers à mon enfance, j'ai vu les paysans affamés, déguenillés, tendre la main aux portes et partout sur les chemins, aux avenues des villes, des couvents, des châteaux, où leur inévitable aspect était le tourment de ceux-là mêmes que la prospérité commune indigne, désole aujourd'hui. La mendicité renaît, je le sais, et va faire, si ce qu'on dit est vrai, de merveilleux progrès, mais n'atteindra de longtemps ce degré de misère. Les récits que j'en ferais seraient faibles pour ceux qui l'ont vue comme moi ; aux autres sembleraient inventés à plaisir ; écoutez un témoin, un homme du grand siècle, observateur exact et désintéressé ; son dire ne peut être suspect, c'est La Bruyère.

« On voit, dit-il, certains animaux farouches, « des mâles et des femelles, répandus dans la « campagne, noirs, livides, nus, et tout brûlés du « soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et re- « muent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont « comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent « sur leurs pieds, ils montrent une face humaine,

« et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la « nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, « d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres « hommes la peine de semer, de labourer et de « recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas « manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

Voilà ses propres mots ; il parle des heureux, de ceux qui avaient du pain, du travail, et c'était le petit nombre alors.

Si La Bruyère pouvait revenir, comme on revenait autrefois, et se trouver a nos assemblées, il y verrait non seulement des faces humaines, mais des visages de femmes et de filles plus belles, surtout plus modestes que celles de sa cour tant vantée, mises de meilleur goût sans contredit, parées avec plus de grâce, de décence ; dansant mieux, pariant la même langue (chose particulière au pays), mais d'une voix si joliment, si doucement articulée, qu'il en serait content, je crois. Il les verrait le soir se retirer, non dans des tanières, mais dans leurs maisons proprement bâties et meublées. Cherchant alors ces animaux dont il a fait la description, il ne les trouverait nulle part, et sans doute bénirait la cause quelle qu'elle soit, d'un si grand, si heureux changement.

Les fêtes d'Azai étaient célèbres, entre toutes celles de nos villages, attiraient un concours de monde des champs, des communes d'alentour. En effet, depuis que les garçons, dans ce pays, font danser les filles, c'est-à-dire depuis le temps que nous commençâmes d'être à nous, paysans des rives du Cher, la place d'Azai fut toujours notre rendez-vous de préférence pour la danse et pour les affaires. Nous y dansions comme

avaient fait nos pères et nos mères, sans que jamais aucun scandale, aucune plainte en fût avenue, de mémoire d'homme, et ne pensions guère, sages comme nous sommes, ne causant aucun trouble, devoir être troublés dans l'exercice de ce droit antique, légitime, acquis et consacré par un si long usage, fondé sur les premières lois de la raison et du bon sens ; car, apparemment, c'est chez soi qu'on a droit de danser, et où le public sera-t-il, sinon sur la place publique ? On nous en chasse néanmoins. Un firman du préfet, qu'il appelle arrêté, naguère publié, proclamé au son du tambour, Considérant, etc., défend de danser à l'avenir, ni jouer à la boule ou aux quilles, sur ladite place, et ce, sous peine de punition. Où dansera-t-on ? nulle part ; il ne faut point danser du tout. Cela n'est pas dit clairement dans l'arrêté de M. le préfet ; mais c'est un article secret entre lui et d'autres puissances, comme il a bien paru depuis. On nous signifia cette défense quelques jours avant notre fête, notre assemblée de la Saint-Jean.

Le désappointement fut grand pour tous les jeunes gens, grand pour les marchands en boutique, et autres qui avaient compté sur quelque débit. Qu'arriva-t-il ? la fête eut lieu, triste, inanimée, languissante ; l'assemblée se tint, peu nombreuse et comme dispersée çà et là. Malgré l'arrêté, on dansa hors du village, au bord du Cher, sur le gazon, sous la coudrette ; cela est bien plus pastoral que les échoppes du marché, de meilleur effet dans une églogue, et plus poétique en un mot. Mais chez nous, gens de travail, c'est de quoi on se soucie peu ; nous aimons mieux, après la 13 a

danse, une omelette au lard, dans le cabaret prochain, que le murmure des eaux et l'émail des prairies.

Nos dimanches d'Azai, depuis lors, sont abandonnés. Peu de gens y viennent de dehors, et aucun n'y reste. On se rend à Véretz, où l'affluence est grande, parce que là nul arrêté n'a encore interdit la danse. Car le curé de Véretz est un homme sensé, instruit, octogénaire quasi, mais ami de la jeunesse, trop raisonnable pour vouloir la réformer sur le patron des âges passés, et la gouverner par des bulles de Boniface ou d'Hildebrand. C'est devant sa porte qu'on danse, et devant lui le plus souvent. Loin de blâmer ces amusements, qui n'ont rien en eux-mêmes que de fort innocent, il y assiste et croit bien faire, y ajoutant, par sa présence et le respect que chacun lui porte, un nouveau degré de décence et d'honnêteté. Sage pasteur, vraiment pieux, le puissions-nous longtemps conserver pour le soulagement du pauvre, l'édification du prochain et le repos de cette commune, où sa prudence maintient la paix, le calme, l'union, la concorde.

Le curé d'Azai, au contraire, est un jeune homme bouillant de zèle, à peine sorti du séminaire, conscrit de l'Église militante, impatient de se distinguer. Dès son installation, il attaqua la danse, et semble avoir promis à Dieu de l'abolir dans sa paroisse, usant pour cela de plusieurs moyens, dont le principal et le seul efficace, jusqu'à présent, est l'autorité du préfet. Par le préfet, il réussit à nous empêcher de danser, et bientôt nous fera défendre de chanter et de rire. Bientôt ! que dis- je ? il y a eu déjà de nos jeunes gens mandés,

menacés, réprimandés pour des chansons, pour avoir ri. Ce n'est pas, comme on sait, d'aujourd'hui que les ministres de l'Église ont eu la pensée de s'aider du bras séculier dans la conversion des pécheurs, où les apôtres n'employaient que l'exemple et la parole, selon le précepte du maître. Car Jésus avait dit : Allez et instruisez. Mais il n'avait pas dit : Allez avec des gendarmes, instruisez de par le préfet ; et depuis, l'Ange de l'école, saint Thomas, déclara nettement qu'on ne doit pas contraindre à bien faire. On ne nous contraint pas, il est vrai ; on nous empêche de danser. Mais c'est un acheminement ; car les mêmes moyens, qui sont bons pour nous détourner du péché, peuvent servir et serviront à nous décider aux bonnes œuvres. Nous jeûnerons par ordonnance, non du médecin, mais du préfet.

Et ce que je viens de vous dire n'a pas lieu chez nous seulement. Il en est de même ailleurs, dans les autres communes de ce département où les curés sont jeunes. A quelques lieues d'ici, par exemple, à Fondettes, delà les deux rivières de la Loire et du Cher, pays riche, heureux, où l'on aime le travail et la joie, autant pour le moins que de ce côté, toute danse est pareillement défendue aux administrés par un arrêté du préfet. Je dis toute danse sur la place, où les fêtes amenaient un concours de plusieurs milliers de personnes des villages environnants et de Tours, qui n'en est qu'à deux lieues.. Les hameaux près de Paris, les bastides de Marseille, au dire des voyageurs, avec plus d'affluence, en gens de ville surtout, avaient moins d'agrément, de rustique gaieté. N'en soyez plus jaloux, bals champêtres de Sceaux et du pré

Saint-Gervais : ces fêtes ont cessé, car le curé de Fondettes est aussi un jeune homme sortant du séminaire, comme celui d'Azai, du séminaire de Tours, maison dont les élèves, une fois en besogne dans la vigne du Seigneur, en veulent extirper d'abord tout plaisir, tout divertissement, et faire d'un riant village un sombre couvent de la Trappe. Cela s'explique : on explique tout dans le siècle où nous sommes ; jamais le monde n'a tant raisonné sur les effets et sur les causes. Le monde dit que ces jeunes prêtres, au séminaire, sont élevés par un moine, un frère picpus, frère Isidore, c'est son nom ; homme envoyé des hautes régions de la monarchie, afin d'instruire nos docteurs, de former les instituteurs qu'on destine à nous réformer. Le moine fait les curés, les curés nous feront moines. Ainsi l'horreur de ces jeunes gens pour le plus simple amusement, leur vient du triste picpus, qui lui-même tient d'ailleurs sa morale farouche. Voilà comme en remontant dans les causes secondes on arrive à Dieu, cause de tout. Dieu nous livre au picpus. Ta volonté, Seigneur, soit faite en toute chose. Mais qui l'eût dit à Austerlitz !

Une autre guerre que font à nos danses de village ces jeunes séminaristes, c'est la confession. Ils confessent les filles, sans qu'on y trouve à redire, et ne leur donnent l'absolution, qu'autant qu'elles promettent, de renoncer à la danse, à quoi peu d'entre elles consentent, quelque ascendant que doive avoir, et sur le sexe et sur leur âge, un confesseur de vingt-cinq ans, à qui les aveux, le secret et l'intimité qui s'ensuit nécessairement, donnent tant d'avantages, tant de moyens pour persuader ; mais les pénitentes aiment la danse. Le plus sou-

vent aussi elles aiment un danseur qui, après quelque temps de poursuite et d'amour, enfin devient un mari. Tout cela se passe publiquement ; tout cela est bien, et en soi beaucoup plus décent que des conférences tête-à-tête avec ces jeunes gens vêtus de noir. Y a-t-il de quoi s'étonner que de tels attachements l'emportent sur l'absolution, et que le nombre des communiants se trouve diminué cette année de plus des trois quarts, à ce qu'on dit ? La faute en est toute au pasteur qui les met dans le cas d'opter entre ce devoir de religion et les affections les plus chères de la vie présente, montrant bien par là que le zèle pour conduire les âmes ne suffit pas, même uni à la charité. Il y faut ajouter encore la discrétion, dit saint Paul, aussi nécessaire aujourd'hui, dans ce ministère pieux, qu'elle le fut au temps de l'Apôtre.

En effet, le peuple est sage, comme j'ai déjà dit, plus sage de beaucoup et plus heureux aussi qu'avant la révolution ; mais, il faut l'avouer, il est bien moins dévot. Nous allons à la messe le dimanche à la paroisse, pour nos affaires, pour y voir nos amis ou nos débiteurs ; nous y allons ; combien reviennent (j'ai grand'honte à le dire) sans l'avoir entendue, partent, leurs affaires faites, sans être entrés dans l'église ! -Le curé d'Azai, à Pâques dernières, voulant quatre hommes pour porter le dais, qui eussent communié, ne les put trouver dans le village ; il en fallut prendre de dehors, tant est rare chez nous et petite la dévotion. En voici la cause, je crois. Le peuple est d'hier propriétaire, ivre encore, épris, possédé de sa propriété ; il ne voit que cela, ne rêve d'autre chose, et nouvel affranchi de même, quant à l'in-

dustrie, se donne tout au travail, oublie le reste et la religion. Esclave auparavant, il prenait du loisir, pouvait écouter, méditer la parole de Dieu et penser au ciel où était son espoir, sa consolation. Maintenant il pense à la terre qui est à lui et le fait vivre. Dans le présent ni dans l'avenir, le paysan n'envisage plus qu'un champ, une maison qu'il a ou veut avoir, pour laquelle il travaille, amasse, sans prendre repos ni repas. Il n'a d'idée que celle-là, et vouloir l'en distraire, lui parler d autre chose, c'est perdre son temps. Voilà d'où vient l'indifférence qu'à bon droit nous reproche l'abbé de La Mennais, en matière de religion. Il dit bien vrai ; nous ne sommes pas de ces tièdes que Dieu vomit, suivant l'expression de saint Paul, nous sommes froids, et c'est le pis. C'est proprement le mal du siècle. Pour y remédier, et nous amener de cette indifférence à la ferveur qu'on désire, il faut user de ménagements, de moyens doux et attrayants, car d'autres produiraient un effet opposé. La prudence y est nécessaire, ce qu'entendent mal ces jeunes curés, dont le zèle, admirable d'ailleurs, n'est pas assez selon la science. Aussi leur âge ne le porte pas.

Pour en dire ici ma pensée, j'écoute peu les déclamations contre- la jeunesse d'à présent, et tiens fort suspectes les plaintes qu'en font certaines gens, me rappelant toujours le mot vengeons-nous par en médire (si on médisait seulement ; mais on va plus loin) ; pourtant il doit y avoir du vrai dans ces discours, et je commence à me persuader que la jeunesse séculière, sans mériter d'être sabrée, foulée aux pieds, ou fusillée, peut ne valoir guère aujourd'hui, puisque même ces jeunes prêtres,

dans leurs pacifiques fonctions, montrent de telles dispositions, bien éloignées de la sagesse et de la retenue de leurs anciens. Je vous ai déjà cité, messieurs, notre bon curé de Véretz-, qui semble un père au milieu de nous ; mais celui d'Azai, que remplace le séminariste, n'avait pas moins de modération, et s'était fait de même une famille de tous ses paroissiens, partageant leurs joies, leurs chagrins, leurs peines comme leurs amusements, où de fait on n'eût su que reprendre ; voyant très volontiers danser filles et garçons, et principalement sur la place ; car il l'approuvait là bien plus qu'en quelque autre lieu que ce fût, et disait que le mal rarement se fait en public. Aussi trouvait-il à merveille que le rendez- vous des jeunes filles et de leurs prétendus fût sur cette place plutôt qu'ailleurs, plutôt qu'au bosquet ou aux champs, quelque part loin des regards, comme il arrivera quand nos fêtes seront tout à fait supprimées. Il n'avait garde de demander cette suppression, ni de mettre la danse au rang des péchés mortels, ou de recourir aux puissances pour troubler d'innocents plaisirs. Car, enfin, ces jeunes gens, disait-il, doivent se voir, se connaître avant de s'épouser, et où se pourraient -ils jamais rencontrer plus convenablement que là, sous les yeux de leurs amis, de leurs parents et du public, souverain juge en fait de convenance et d'honnêteté ?

Ainsi raisonnait ce bon curé, regretté de tout le pays, homme de bien s'il en fut oncques, irréprochable dans ses mœurs et dans sa conduite, comme sont aussi, à vrai dire, les jeunes prêtres successeurs de ces anciens-là. Car il ne se peut voir rien de plus exemplaire que leur vie. Le clergé ne

vit pas maintenant comme autrefois, mais il fait paraître en tout une régularité digne des temps apostoliques. Heureux effet de la pauvreté ! Heureux fruit de la persécution soufferte à cette grande époque où Dieu visita son Église ! Ce n'est pas un des moindres biens qu'on doive à la révolution, de voir non seulement les curés, ordre respectable de tout temps, mais les évêques avoir des mœurs.

Toutefois il est à craindre que de si excellents exemples, faits pour grandement contribuer au maintien de la religion, ne soient en pure perte pour elle, par l'imprudence des nouveaux prêtres qui la rendent peu aimable au peuple en la lui montrant ennemie de tout divertissement, triste, sombre, sévère, n'offrant de tous côtés que pénitence à faire et tourments mérités, au lieu de prêcher sur des textes plus convenables à présent : Sachez que mon joug est léger, ou bien celui-ci : Je suis doux et humble de cœur. On ramènerait ainsi des brebis égarées que trop de rigueur effarouche. Quelque grands que soient nos péchés, nous n'avons guère maintenant le temps de faire pénitence. Il faut semer et labourer. Nous ne saurions vivre en moines, en dévots de profession, dont toutes les pensées se tournent vers le ciel. Les règles faites pour eux, détachés de la terre, et comme du fumier regardant tout le monde, ne conviennent point à nous qui avons ici-bas et famille et chevance, comme dit le bonhomme, et malheureusement tenons à toutes ces choses. Puis, que faisons-nous de mal, quand nous ne faisons pas bien, quand nous ne travaillons pas ? Nos délassements, nos jeux, les jours de fête, n'ont rien de blâmable en eux-mêmes ni par aucune circonstance. Car ce

qu'on allègue au sujet de la place d'Azai, pour nous empêcher d'y danser : cette place est devant l'église, dit-on ; danser là, c'est danser devant Dieu, c'est l' offenser ; et depuis quand ? Nos pères y dansaient, plus dévots que nous, à ce qu'on nous dit ; nous y avons dansé après eux. Le saint roi David dansa devant l'arche du Seigneur, et le Seigneur le trouva bon, il en fut aise, dit l'Écriture ; et nous qui ne sommes saints ni rois, mais honnêtes gens néanmoins, ne pourrons danser devant notre église, qui n'est pas l'arche, mais sa figure selon les sacrés interprètes. Ce que Dieu aime de ses saints, de nous l'offense ; l'église d'Azai sera profanée du même acte qui sanctifia l'arche et le temple de Jérusalem ! Nos curés, jusqu'à ce jour, étaient-ils mécréants, hérétiques, impies, ou prêtres catholiques, aussi sages pour le moins que des séminaristes ? ils ont approuvé de tels plaisirs et pris part à nos amusements, qui ne pouvaient scandaliser que les élèves du Picpus. Voilà quelques-unes des raisons que nous opposons au trop de zèle de nos jeunes réformateurs.

Partant, vous déciderez, messieurs, s'il ne serait pas convenable de nous rétablir dans le droit de danser comme auparavant sur la place d'Azai, les dimanches et les fêtes ; puis vous pourrez examiner s'il est temps d'obéir aux moines et d'apprendre des oraisons, lorsqu'on nous couche en joue de près, à bout touchant, lorsqu' autour de nous toute l'Europe en armes fait l'exercice à feu, ses canons en batterie et la mèche allumée.

Véretz, 16 juillet 1822.

Pendant que l'on m'interrogeait à la préfecture de police sur mes nom, prénoms, qualités, comme vous avez pu voir dans les gazettes du temps, un homme se trouvant là sans fonctions apparentes, m'aborda familièrement, me demanda confidemment si je n'étais point auteur de certaines brochures ; je m'en défendis fort. Ah ! monsieur, me dit-il, vous êtes un grand génie, vous êtes inimitable. Ce propos, mes amis, me rappela un fait historique peu connu que je vous veux conter par forme d'épisode, digression, parenthèse, comme il vous plaira ; ce m'est tout un.

Je déjeunais chez mon camarade Duroc, logé en ce temps-là, mais depuis peu, notez, dans une vieille maison fort laide selon moi, entre cour et jardin, où il occupait le rez-de-chaussée. Nous étions à table plusieurs, joyeux, en devoir de bien faire, quand tout à coup arrive, et sans être annoncé, notre camarade Bonaparte, nouveau propriétaire de la vieille maison, habitant le premier étage. Il venait en voisin, et cette bonhomie nous étonna au point que pas un des convives ne savait ce qu'il faisait. On se lève, et chacun demandait : Qu'y a-t-il ? Le héros nous fit rasseoir. Il n'était pas de

ces camarades à qui l'on peut dire, mets-toi, et mange avec nous. Cela eût été bon avant l'acquisition de la vieille maison. Debout à nous regarder, ne sachant trop que dire, il allait et venait. « Ce sont des artichauts dont vous déjeunez là ? — Oui, général. — Vous, Rapp, vous les mangez à l'huile ? — Oui, général. — Et vous, Savary, à la sauce ? Moi, je les mange au sel. — Ah ! général, répond celui qui s'appelait alors Savary, vous êtes un grand homme ; vous êtes inimitable. »

Voilà mon trait d'histoire que je rapporte exprès, afin de vous faire voir, mes amis, qu'une fois on m'a traité comme Bonaparte, et par les mêmes motifs. Ce n'était pas pour rien qu'on flattait le consul ; et quand ce bon monsieur, avec ses douces paroles, se mit à me louer si démesurément que j'en faillis perdre contenance, m' appelant homme sans égal, incomparable, inimitable, il avait son dessein, comme m'ont dit depuis des gens qui le connaissent, et voulait de moi quelque chose, pensant me louer à mes dépens. Je ne sais s'il eut contentement. Après maints discours, maintes questions, auxquelles je répondis le moins mal que je pus : « Monsieur, me dit-il en me quittant, monsieur, écoutez, croyez-moi ; employez votre grand génie à faire autre chose que des pamphlets. »

J'y ai réfléchi et me souviens qu'avant lui M. de Broë, homme éloquent, zélé pour la morale publique, me conseilla de même, en termes moins flatteurs, devant la cour d'assises. Vil pamphlétaire... Ce fut un mouvement oratoire des plus beaux, quand se tournant vers moi qui, foi de

paysan, ne songeais à rien moins, il m'apostropha de la sorte : VU pamphlétaire, etc., coup de foudre, non, de massue, vu le style de l'orateur, dont il m'assomma sans remède. Ce mot soulevant contre moi les juges, les témoins, les jurés, l'assemblée (mon avocat lui-même en parut ébranlé), ce mot décida tout. Je fus condamné dès l'heure dans l'esprit de Messieurs, dès que l'homme du roi m'eut appelé pamphlétaire, à quoi je ne sus que répondre. Car il me semblait bien en mon âme avoir fait ce qu'on nomme un pamphlet ; je ne l'eusse osé nier. J'étais donc pamphlétaire à mon propre jugement ; et voyant l'horreur qu'un tel nom inspirait à tout l'auditoire, je demeurai confus.

Sorti de là, je me trouvai sur le grand degré avec M. Arthus Bertrand, libraire, un de mes jurés, qui s'en allait dîner, m'ayant déclaré- coupable. Je le saluai ; il m'accueillit, car c'est le meilleur homme du monde, et chemin faisant, je le priai de me vouloir dire ce qui lui semblait à reprendre dans le Simple Discours condamné. Je ne l'ai point lu, me dit-il ; mais c'est un pamphlet, cela me suffit. Alors je lui demandai ce que c'était qu'un pamphlet, et le sens de ce mot qui, sans m' être nouveau, avait besoin pour moi de quelque explication. C'est, répondit-il, un écrit de peu de pages comme le vôtre, d'une feuille ou deux seulement. De trois feuilles, repris-je, serait-ce encore un pamphlet ? Peut-être, me dit-il, dans l'acception commune ; mais proprement parlant, le pamphlet n'a qu'une feuille seule ; deux ou plus font une brochure. Et, dix feuilles ? quinze feuilles ? vingt feuilles ? Font un volume, dit-il, un ouvrage.

Moi, là-dessus, monsieur, je m'en rapporte à vous qui devez savoir ces choses. Mais hélas ! j'ai bien peur d'avoir fait en effet un pamphlet, comme dit le procureur du roi. Sur votre honneur et conscience, puisque vous êtes juré, M. Arthus Bertrand, mon écrit d'une feuille et demie est-ce pamphlet ou brochure ? Pamphlet, me dit-il, pamphlet sans nulle difficulté. Je suis donc pamphlétaire ? Je ne vous l'eusse pas dit par égard, ménagement, compassion du malheur ; mais c'est la vérité. Au reste, ajouta-t-il, si vous vous repentez, Dieu vous pardonnera (tant sa miséricorde est grande !) dans l'autre monde. Allez, mon bon monsieur, et ne péchez plus ; allez à Sainte-Pélagie.

Voilà comme il me consolait. « Monsieur, lui dis- je, de grâce, encore une question. — Deux, me dit-il, et plus, et tant qu'il vous plaira, jusqu'à quatre heures et demie, qui, je crois, vont sonner. — Bien, voici ma question. Si, au lieu de ce pamphlet sur la souscription de Chambord, j'eusse fait un volume, un ouvrage, l'auriez- vous condamné ? — Selon. — J'entends, vous l'eussiez lu d'abord pour voir s'il était condamnable. — Oui, je l'aurais examiné. — Mais le pamphlet, vous ne le lisez pas ! — Non, parce que le pamphlet ne saurait être bon. Qui dit pamphlet, dit un écrit tout plein de poison. — De poison ? — Oui, monsieur, et de plus détestable, sans quoi on ne le lirait pas. — S'il n'y avait du poison ? — Non, le monde est ainsi fait ; on aime le poison dans tout ce qui s'imprime. Votre pamphlet que nous venons de condamner, par exemple, je ne le connais point ; je ne sais, en vérité, ni ne veux savoir

ce que c'est, mais on le lit ; il y a du poison. M. le procureur du roi nous l'a dit, et je n'en doutais pas. C'est le poison, voyez-vous, que poursuit la justice dans ces sortes d'écrits. Car autrement la presse est libre ; imprimez, publiez tout ce que vous voudrez, mais non pas du poison. Vous avez beau dire, messieurs, on ne vous laissera pas distribuer le poison. Cela ne se peut en bonne police, et le Gouvernement est là qui vous en empêchera bien.»

Dieu, dis-je en moi-même tout bas, Dieu, délivre-nous du malin et du langage figuré ! Les médecins m'ont pensé tuer, voulant me rafraîchir le sang ; celui-ci m'emprisonne de peur que je n'écrive du poison ; d'autres laissent reposer leur champ, et nous manquons de blé au marché. Jésus, mon Sauveur, sauvez-nous de la métaphore.

Après cette courte oraison mentale, je repris : « En effet, monsieur, le poison ne vaut rien du tout, et l'on fait à merveille d'en arrêter le débit. Mais je m'étonne comment le monde, à ce que vous dites, l'aime tant. C'est sans doute qu'avec ce poison il y a dans les pamphlets quelque chose... — Oui, des sottises, des calembours, de méchantes plaisanteries. Que voulez-vous, mon cher monsieur, que voulez-vous mettre de bon sens en une misérable feuille ? Quelles idées s'y peuvent développer ? Dans les ouvrages raisonnes, au sixième volume à peine entrevoit-on où l'auteur en veut venir. — Une feuille, dis-je, il est vrai, ne saurait contenir grand'chose. — Rien qui vaille, me dit-il, et je n'en lis aucune. Vous ne lisez donc pas les mandements de monseigneur l'évêque de Troyes pour le carême et pour l'avent ? — Ah ! vraiment ceci diffère fort. — Xi les pastorales de Toulouse sur

la suprématie papale ? — Ah ! c'est autre chose cela. — Donc, à votre avis, quelquefois une brochure, une simple feuille... — Fi ! ne m'en parlez pas ; opprobre de la littérature, honte du siècle et de la nation, qu'il se puisse trouver des auteurs, des imprimeurs et des lecteurs de semblables impertinences. — Monsieur, lui dis-je, les Lettres provinciales de Pascal... — Oh ! livre admirable, divin, le chef-d'œuvre de notre langue ! — Eh bien, ce chef-d'œuvre divin, ce sont pourtant des pamphlets, des feuilles qui parurent... — Non, tenez, j'ai là-dessus mes principes, mes idées. Autant j'honore les grands ouvrages faits pour durer et vivre dans la postérité, autant je méprise et déteste ces petits écrits éphémères, ces papiers qui vont de main en main, et parlent aux gens d'à présent des faits, des choses d'aujourd'hui ; je ne puis souffrir les pamphlets. — Et vous aimez les Provinciales, petites lettres, comme alors on les appelait, quand elles allaient de main en main. — Vrai, continua-t-il sans m' entendre, c'est un de mes étonnements, que vous, monsieur, qui, à voir, semblez homme bien né, homme éduqué, fait pour être quelque chose dans le monde ; car enfin qui vous empêchait de devenir baron comme un autre ? Honorablement employé dans la police, les douanes, geôlier ou gendarme, vous tiendriez un rang, feriez une figure. Non, je n'en reviens pas, un homme comme vous s'avilir, s'abaisser jusqu'à faire des pamphlets ! Ne rougissez-vous point ? — Biaise, lui répondis-je, Biaise Pascal n'était ni geôlier ni gendarme, ni employé de M. Franchet. — Chut ! paix ! Parlez plus bas; car il peut nous entendre. — Qui donc ? L'abbé

Franchet x ? Serait-il si près de nous ? — Monsieur, il est partout. Voilà quatre heures et demie ; votre humble serviteur. — Moi le vôtre. » Il me quitte et s'en alla courant.

Ceci, mes chers amis, mérite considération ; trois si honnêtes gens : M. Arthus Bertrand, ce monsieur de la police, et M. de Broë, personnage éminent en science, en dignité ; voilà trois hommes de bien ennemis des pamphlets. Vous en verrez d'autres assez et de la meilleure compagnie, qui trompent un ami, séduisent sa fille ou sa femme, prêtent la leur pour obtenir une place honorable, mentent à tout venant, trahissent, manquent de foi, et tiendraient à grand déshonneur d'avoir dit vrai dans un écrit de quinze ou seize pages ; car tout le mal est dans ce peu. Seize pages, vous êtes pamphlétaire, et gare Sainte-Pélagie. Faites-en seize cents, vous serez présenté au roi. Malheureusement je ne saurais. Lorsqu'en 1815, le maire de notre commune, celui-là même d'à présent, nous fit donner de nuit l'assaut par ses gendarmes, et du lit traîner en prison de pauvres gens qui ne pouvaient mais de la révolution, dont les femmes, les enfants périrent, la matière était ample à fournir des volumes, et je n'en sus tirer qu'une feuille, tant l'éloquence me manqua. Encore m'j^ pris-je à rebours. Au heu de décliner mon nom, et de dire d'abord comme je fis, mes bons messieurs, je sais Tourangeau, si j'eusse commencé : Chrétiens, après les attentats inouïs d'une infernale révolution... dans le goût de l'abbé de La Mennais, une fois monté à ce ton, il m'était aisé de continuer

1 Directeur de la police ; ses relations avec le « parti prêtre » lui avaient valu ce surnom d'abbé.

et mener à fin mon volume sans fâcher le procureur du roi. Mais je fis seize pages d'un style à peu près comme je vous parle, et je fus pamphlétaire insigne ; et depuis, coutumier du fait, quand vint la souscription de Chambord, sagement il n'en fallait rien dire ; ce n'était matière à traiter en une feuille ni en cent ; il n'y avait là ni pamphlet, ni brochure, ni volume à faire, étant malaisé d'ajouter aux flagorneries, et dangereux d'y contredire, comme je l'éprouvai. Pour avoir voulu dire là-dessus ma pensée en peu de mots, sans ambages ni circonlocutions, pamphlétaire encore, en prison deux mois à Sainte-Pélagie. Puis, à propos de la danse qu'on nous interdisait, j'opinai de mon chef, gravement, entendez- vous, à cause de l'église intéressée là-dedans, longuement, je ne puis, et retombai dans le pamphlet. Accusé, poursuivi, mon innocent langage et mon parler timide trouvèrent grâce à peine ; je fus blâmé des juges. Dans tout ce qui s'imprime il y a du poison plus ou moins délayé selon l'étendue de l'ouvrage, plus ou moins malfaisant, mortel. De l'acétate de morphine, un grain dans une cuve se perd, n'est point senti, dans une tasse fait vomir, en une cuillerée tue, et voilà le pamphlet.

Mais, d'autre part, mon bon ami sir John Bickerstaff, écuyer, m'écrit ce que je vais tout à l'heure vous traduire. Singulier homme, philosophe, lettré autant qu'on saurait être, grand partisan de la réforme, non parlementaire seulement mais universelle, il veut refaire tous les gouvernements de l'Europe, dont le meilleur, dit-il, ne vaut rien. Il jouit dans son pays d'une fortune honnête. Sa terre n'a d'étendue que dix lieues

en tout sens, un revenu de deux ou trois millions au plus ; mais il s'en contente et vivait dans cette douce médiocrité, quand les ministres le voyant homme à la main, d'humeur facile, comme sont les savants, comme était Newton, le firent entrer au parlement. Il n'y fut pas, que voilà qu'il tonne, tempête contre les dépenses de la cour, la corruption, les sinécures. On crut qu'il en voulait sa part, et les ministres lui offrirent une place qu'il accepta, et une somme qu'il toucha, proportionnée à sa fortune, selon l'usage des gouvernants de donner plus à qui plus a. Nanti de ces deniers, il retourne à sa terre, assemble les paysans, les laboureurs et tous les fermiers du comté, auxquels il dit : J'ai rattrapé le plus heureusement dû monde une partie de ce qu'on vous prend pour entretenir les fripons et les fainéants de la cour. Voici l'argent dont je veux faire une belle restitution. Mais, commençons par les plus pauvres. Toi, Pierre, combien as-tu payé cette année-ci ? Tant ; le voilà. Toi, Paul ; vous, Isaac et John, votre quote ? Et il la leur compte ; et ainsi tant qu'il en resta. Cela fait, il retourne à Londres, où prenant possession de son nouvel emploi, d'abord il voulait élargir tous les gens détenus pour délits de paroles, propos contre les grands, les ministres, les Suisses, et l'eût fait, car sa place lui en donnait le pouvoir, si on ne l'eût promptement révoqué.

Depuis il s'est mis à voyager, et m'écrit de Rome : « Laissez dire, laissez- vous blâmer, con- « damner, emprisonner, laissez-vous pendre, mais « publiez votre pensée. Ce n'est pas un droit, c'est « un devoir, étroite obligation de quiconque a une « pensée, de la produire et mettre au jour pour

« le bien commun. La vérité est toute à tous. Ce « que vous connaissez utile, bon à savoir pour « un chacun, vous ne le pouvez taire en conscience. v< Jenner, qui trouva la vaccine, eût été un franc « scélérat d'en garder une heure le secret ; et « comme il n'y a point d'homme qui ne croie ses « idées utiles, il n'y en a point qui ne soit tenu « de les communiquer et répandre par tous moyens « à lui possibles. Parler est bien, écrire est mieux ; « imprimer est excellente chose. Une pensée dé- « duite en termes courts et clairs, avec preuves, « documents, exemples, quand on l'imprime, c'est « un pamphlet et la meilleure action, courageuse « souvent, qu'homme puisse faire au monde. « Car, si votre pensée est bonne, on en profite ; « mauvaise, on la corrige, et l'on profite encore. « Mais l'abus... sottise que ce mot ; ceux qui l'ont « inventé, ce sont eux vraiment qui abusent de « la presse, en imprimant ce qu'ils veulent, trom- « pant, calomniant et empêchant de répondre. « Quand ils crient contre les pamphlets, journaux, « brochures, ils ont leurs raisons admirables. J'ai « les miennes, et voudrais qu'on en fît davantage, « que chacun publiât tout ce qu'il pense et sait ! « Les jésuites aussi criaient contre Pascal et « l'eussent appelé pamphlétaire, mais le mot « n'existait pas encore ; ils l'appelaient tison d'enfer, « la même chose en style cagot. Cela signifie toujours « un homme qui dit vrai et se fait écouter. Ils « répondirent à ses pamphlets par d'autres d'abord, « sans succès, puis par des lettres de cachet qui leur « réussirent bien mieux. Aussi était-ce la réponse « que faisaient d'ordinaire aux pamphlets les gens « puissants et les jésuites.

« A les entendre cependant, c'était peu de chose ; ils méprisaient les petites lettres, misérables bouffonneries, capables tout au plus d'amuser un moment par la médisance, le scandale ; écrits de nulle valeur, sans fonds, ni consistance, ni substance, comme on dit maintenant, lus le matin, oubliés le soir, en somme, indignes de lui, d'un tel homme, d'un savant ! L'auteur se déshonorait en employant ainsi son temps et ses talents ; écrivant des feuilles, non des livres, et tournant tout en raillerie, au lieu de raisonner gravement ; c'était le reproche qu'ils lui faisaient, vieille et coutumière querelle de qui n'a pas pour soi les rieurs. Qu'est-il arrivé ? la raillerie, la fine moquerie de Pascal a fait ce que n'avaient pu les arrêts, les édits, a chassé de partout les jésuites. Ces feuilles si légères ont accablé le grand corps. Un pamphlétaire, en se jouant, met en bas ce colosse craint des rois et des peuples. La Société tombée ne se relèvera pas, quelque appui qu'on lui prête, et Pascal reste grand dans la mémoire des nommes, non par ses ouvrages savants, sa roulette, ses expériences, mais par ses pamphlets, ses petites lettres.

« Ce ne sont pas les Tusculanes qui ont fait le nom de Cicéron, mais les harangues, vrais pamphlets. Elles parurent en feuilles volantes, non roulées autour d'une baguette, à la manière d'alors, la plupart même et les plus belles n'ayant pas été prononcées. Son Caton, qu'était-ce qu'un pamphlet contre César, qui répondit très bien, ainsi qu'il savait faire et en homme d'esprit, digne d'être écouté, même après Cicéron ? Un autre depuis, féroce, et n'ayant de César ni la

plume, ni l'épée, maltraité dans quelque autre feuille, pour réponse fit tuer le pamphlétaire romain. Proscription, persécution, récompense ordinaire de ceux qui seuls se hasardent à dire ce que chacun pense. De même avant lui avait péri le grand pamphlétaire de la Grèce, Démosthène, dont les Philippiques sont demeurées modèles du genre. Mal entendues et de peu de gens dans une assemblée, s'il les eût prononcées seulement, elles eussent produit peu d'effet ; mais écrites, on les lisait, et ces pamphlets, de l'aveu même du Macédonien, lui donnaient plus d'affaires que les armes d'Athènes, qui, enfin succombant, perdit Démosthène et la liberté. « Heureuse de nos jours l'Amérique, et Franklin qui vit son pays libre, ayant plus que nul autre aidé à l'affranchir par son fameux Bon Sens, brochure de deux feuilles. Jamais livre ni gros volumes ne fit tant pour le genre humain. Car, aux premiers commencements de l'insurrection américaine, tous ces États, villes, bourgades, étaient partagés de sentiments, les uns tenant pour l'Angleterre, fidèles, non sans cause, au pouvoir légitime ; d'autres appréhendaient qu'on ne s'y pût soustraire, et craignaient de tout perdre en tentant l'impossible; plusieurs parlaient d'accommodement, prêts à se contenter d'une sage liberté, d'une charte octroyée, dût-elle être bientôt modifiée, suspendue ; peu osaient espérer un résultat heureux de volontés si discordantes. On vit en cet état de choses ce que peut la parole écrite dans un pays où tout le monde Ut, puissance nouvelle et bien autre que celle de la tribune. Quelques mots par hasard d'une haran-

« gue sont recueillis de quelques-uns ; mais la « presse parle à tout un peuple, à tous les peuples « à la fois, quand ils lisent comme' en Amérique ; « et de l'imprimé rien ne se perd. Franklin écrivit ; « son Bon Sens, réunissant tous les esprits au parti « de l'indépendance, décida cette grande guerre « qui, là terminée, continue dans le reste du « monde.

« Il fut savant ; qui le saurait s'il n'eût écrit de « sa science ? Parlez aux hommes de leurs affaires, « et de l'affaire du moment, et soyez entendu de « tous, si vous voulez avoir un nom. Faites des « pamphlets comme Pascal, Franklin, Cicéron, « Démosthène, comme saint Paul et saint Basile ; «car vraiment j'oubliais ceux-là, grands hommes « dont les opuscules, désabusant le peuple païen « de la religion de ses pères, abolirent une partie « des antiques superstitions, et firent des nations « nouvelles. De tous temps les pamphlets ont « changé la face du monde. Ils semèrent chez les « Anglais ces principes de tolérance que porta « Penn en Amérique, et celle-ci doit à Franklin « sa liberté maintenue par les mêmes moyens qui la « lui ont acquise, pamphlets, journaux, publicité. « Là tout s'imprime ; rien n'est secret de ce qui « importe à chacun. La presse y est plus libre que « la parole ailleurs, et l'on en abuse moins. Pour- « quoi ? C'est qu'on en use sans nul empêchement, « et qu'une fausseté, de quelque part qu'elle « vienne, est bientôt démentie par les intéressés « que rien n'oblige à se taire. On n'a de ménage- « ment pour aucune imposture, fût-elle officielle ; « aucune hâblerie ne saurait subsister ; le public « n'est point trompé, n'y ayant là personne en

« pouvoir de mentir et d'imposer silence à tout « contradicteur. La presse n'y fait nul mal, et en « empêche... combien ? C'est à vous de le dire, « quand vous aurez compté chez vous tous les abus. « Peu de volumes paraissent, de gros livres pas « un, et pourtant tout le monde ht ; c'est le seul « peuple qui lise, et aussi le seul instruit de ce « qu'il faut savoir pour n'obéir qu'aux lois. Les « feuilles imprimées, circulant chaque jour et en « nombre infini, font un enseignement mutuel et de « tout âge. Car tout le monde presque écrit dans « les journaux, mais sans légèreté ; point de « phrases piquantes, de tours ingénieux ; l'ex- « pression claire et nette suffit à ces gens-là. « Qu'il s'agisse d'une réforme dans l'état, d'un « péril, d'une coalition des puissances d'Europe « contre la liberté, ou du meilleur terrain à semer « les navets, le style ne diffère pas, et la chose « est bien dite dès que chacun l'entend ; d'autant « mieux dite qu'elle l'est plus brièvement, mérite « non commun, savez- vous ? ni facile, de clore en « peu de mots beaucoup de sens. Oh, qu'une « page pleine dans les livres est rare ! et que « peu de gens sont capables d'en écrire dix sans « sottises ! La moindre lettre de Pascal était plus « malaisée à faire que toute l'Encyclopédie. Nos « Américains, sans peut-être avoir jamais songé « à cela, mais avec ce bon sens de Franklin qui « les guide, brefs dans tous leurs écrits, ménagers « de paroles, font le moins de livres qu'ils peuvent, « et ne publient guère leurs idées que dans les « pamphlets, les journaux qui, se corrigeant l'un « l'autre, amènent toute invention, toute pensée « nouvelle à sa perfection. Un homme, s'il imagine

4i6 PAMPHLETS POLITIQUES

« ou découvre quelque chose d'intéressant pour « le public, n'en fera point un gros ouvrage avec « son nom en grosses lettres, par monsieur... de « V Académie, mais un article de journal, ou une « brochure tout au plus. Et notez ceci en passant, « mal compris de ceux qui chez vous se mêlent « d'écrire, Û n'y a point de bonne pensée qu'on ne « puisse expliquer en une feuille, et développer « assez ; qui s'étend davantage, souvent ne s'entend « guère, ou manque de loisir, comme dit l'autre, « pour méditer et faire court.

« De la sorte, en Amérique, sans savoir ce que « c'est qu'écrivain ni auteur, on écrit, on imprime, « on lit autant ou plus que nulle part ailleurs, et « des choses utiles, parce que là vraiment il y a des « affaires publiques, dont le public s'occupe avec « pleine connaissance, sur lesquelles chacun con- « suite opine et donne son avis. La nation, comme « si elle était toujours assemblée, recueille les « voix et ne cesse de délibérer sur chaque point « d'intérêt commun, et forme ses résolutions de « l'opinion qui prévaut dans le peuple, dans le « peuple tout entier, sans exception aucune ; c'est « le bon sens de Franklin. Aussi ne fait-elle point « de bévues et se moque des cabinets, des boudoirs « même peut-être.

« De semblables idées dans vos pays de boudoirs, «ne réussiraient pas, je le crois, près des dames. « Cette forme de gouvernement s'accommode mai « des pamphlets et de la vérité naïve. Il ferait « beau parler bon sens, alléguer l'opinion publique « à mademoiselle de Pisseleu, à mademoiselle « Poisson, à madame du B..., à madame du C... « Elles éclateraient de rixe les aimables personnes

« en possession chez vous de gouverner l'État, « et puis feraient coffrer le bon sens et Franklin « et l'opinion. Français charmants ! sous l'empire « de la beauté, des grâces, vous êtes un peuple « courtisan, plus que jamais maintenant. Par la « révolution, Versailles s'est fondu dans la nation ; « Paris est devenu l'Œil-de-Bœuf. Tout le monde « en France fait sa cour. C'est votre art, l'art de « plaire dont vous tenez école ; c'est le génie de « votre nation. L'Anglais navigue, l'Arabe pille, « le Grec se bat pour être libre, le Français fait « la révérence et sert ou veut servir ; il mourra s'il « ne sert. Vous êtes, non le plus esclave, mais le « plus valet de tous les peuples.

« C'est dans cet esprit de valetaille que chez « vous chacun craint d'être appelé pamphlétaire. « Les maîtres n'aiment point que l'on parle au « public ni de quoi que ce soit, sottise de Rovigo « qui, voulant de l'emploi, fait, au lieu d'un placet, « un pamphlet, où il a beau dire : Comme j'ai servi « je servirai, on ne l'écoute seulement pas, et le « voilà sur le pavé. Le vicomte pamphlétaire est « placé, mais comment ? Ceux qui l'ont mis et « maintiennent là n'en voudraient pas chez eux. «Il faut des gens discrets dans la haute livrée, « comme dans tout service, et n'est pire valet que « celui qui raisonne : pensez donc s'il imprime, « et des brochures, encore ! Quand M. de Broë « vous appela pamphlétaire, c'était comme s'il «vous eût dit : Malheureux, qui n'auras jamais « ni places ni gages ; misérable, tu ne seras dans « aucune antichambre, de la vie n'obtiendras une « faveur, une grâce, un sourire officiel, ni un « regard auguste. Voilà ce qui fit frissonner et fut

« cause qu'on s'éloigna de vous quand on entendit « ce mot.

« En France vous êtes tous honnêtes gens, « trente millions d'honnêtes gens qui voulez gou- « verner le peuple par la morale et la religion. « Pour le gouverner on sait bien qu'il jie faut pas « lui dire vrai. La vérité est populaire, populace « même, s'il se peut dire, et sent tout à fait la ca- « naille, étant l'antipode du bel air, diamétrale- « ment opposée au ton de la bonne compagnie. « Ainsi le véridique auteur d'une feuille ou brochure « un peu lue, a contre lui de nécessité tout ce qui « ne veut pas être peuple, c'est-à-dire tout le « monde chez vous. Chacun le désavoue, le renie. « S'il s'en trouve toujours néanmoins, par une per- « mission divine, c'est qu'il est nécessaire qu'il y « ait du scandale. Mais malheur à celui par qui le « scandale arrive, qui sur quelque sujet important « et d'un intérêt général dit au public la vérité. En « France, excommunié, maudit, enfermé par faveur « à Sainte-Pélagie, mieux lui vaudrait n'être pas né.

« Mais c'est là ce qui donne créance à ses paroles, « la persécution. Aucune vérité ne s'établit sans « martyrs, excepté celles qu'enseigne Euclide. On « ne persuade qu'en souffrant pour ses opinions ; « et saint Paul disait : Croyez-moi, car je suis « souvent en prison. S'il eût vécu à l'aise et se fût « enrichi du dogme qu'il prêchait, jamais il n'eût « fondé la religion du Christ. Jamais F... ne fera « de ses homélies que des emplois et un carrosse. « Toi donc, vigneron, Paul-Louis, qui seul en ton « pays consens à être homme du peuple, ose encore « être pamphlétaire et le déclarer hautement. « Écris, fais pamphlet sur pamphlet, tant que la

« matière ne te manquera. Monte sur les toits, « prêche l'Évangile aux nations, et tu en seras « écouté, si l'on te voit persécuté ; car il faut cette « aide, et tu ne ferais rien sans M. de Broë. C'est « à toi de parler et à lui de montrer par son réqui- « sitoire la*vérité de tes paroles. Vous entendant « ainsi et secondant l'un l'autre, comme Socrate « et Anytus, vous pouvez convertir le monde. »

Voilà l'épître que je reçois de mon tant bon ami sir John, qui, sur les pamphlets, pense et me conseille au contraire de M. Arthus Bertrand. Celui-ci ne voit rien de si abominable, l'autre rien de si beau. Quelle différence ! et remarquez : le Français léger ne fait cas que des lourds volumes, le gros Anglais veut mettre tout en feuilles volantes ; contraste singulier, bizarrerie de nature ! Si je pouvais compter que delà l'Océan les choses sont ainsi qu'il me les représente, j'irais ; mais j'entends dire que là, comme en Europe, il y a des Excellences et, bien pis, des héros. Ne partons pas, mes amis, n'y allons point encore. Peut-être, Dieu aidant, peut-être aurons-nous ici autant de liberté, à tout prendre, qu'ailleurs, quoi qu'en dise sir John. Bonhomme, en vérité ! J'ai peur qu'il ne s'abuse, me croyant fait pour imiter Socrate jusqu'au bout. Non, détournez ce calice ; la ciguë est amère, et le monde de soi se convertit assez sans que je m'en mêle, chétif. Je serais la mouche du coche, qui se passera bien de mon bourdonnement. Il va, mes chers amis, et ne cesse d'aUer. Si sa marche nous paraît lente, c'est que nous vivons un instant. Mais que de chemin il a fait depuis cinq ou six siècles ! A cette heure, en plaine roulant, rien ne le peut plus arrêter.

Pour l'intelligence de ce qui suit, il faut premièrement savoir que Paul-Louis, auteur de cette lettre, ayant découvert à Florence, chez les moines du mont Cassin, un manuscrit complet des Pastorales de Longus, jusque-là mutilées dans tous les imprimés, se préparait à publier le texte grec et une traduction de ce joli ouvrage, quand il reçut la permission de dédier le tout à la princesse : ainsi appelait-on en Toscane la sœur de Bonaparte, Élisa. Cette permission, annoncée par le préfet même de Florence, et devant beaucoup de gens, à Paul-Louis, le surprit. Il ne s'attendait à rien moins et refusa d'en profiter, disant pour raison que le public se moquait toujours de ces dédicaces ; mais l'excuse parut frivole : le public, en ce tempslà, n'était rien, et Paul- Louis passa pour un homme peu dévoué à la dynastie qui devait remplir tous les trônes. Le voilà noté philosophe, indépendant, ou pis encore, et mis hors de la protection du gouvernement. Aussitôt on l'attaque ; les gazettes le dénoncent comme philosophe d'abord, puis comme voleur de grec. Un r signor Puccini, chambellan italien de l'auguste Élisa, quelque peu clerc, écrit en France, en Allemagne ; cette vertueuse princesse elle-même mande à Paris qu'un homme, ayant trouvé par hasard, déterré un morceau de

grec précieux, s'en était emparé pour le vendre aux Anglais. Cela voulait dire qu'il fallait fusiller l'homme et confisquer son grec, s'il y eût eu moyen ; car déjà les savants étaient en possession du morceau déterré qui complétait Longus, de ce nouveau fragment en effet très précieux, imprimé, distribué gratis avec la version de Paul-Louis.

Un autre Florentin, un professeur de grec appelé Furia \ fort ignorant en grec et en toute langue, fâché de l'espèce de bruit que faisait cette découverte parmi les lettrés d'Italie, met la main à la plume, comme feu Janotus, et compose une brochure. Les brochures étaient rares sous le grand Napoléon : celle-ci fut lue delà les monts, et même parvint à Paris. M. Renouard, libraire, accusé dans ce pamphlet de s'entendre avec Paul-Louis pour dérober du grec aux moines, répondit seul ; Paul-Louis pensait à autre chose.

Il parut aussi des estampes dont une le représentait dans une bibliothèque, versant toute l'encre de son cornet sur un livre ouvert ; et ce livre, c'était le manuscrit de Longus. Car il y avait fait, en le copiant, comme il est expliqué dans l'écrit qu'on va lire, une tache, unique prétexte de la persécution et de tant de clameur élevées contre lui. On criait qu'il avait voulu détruire le texte original, afin de posséder seul Longus. L ne excellence à portefeuille trouve ce raisonnement admirable, et, sans en demander davantage, ordonne de saisir le grec et le français publiés par Paul-Louis à Rome et à Florence ; et ce fut une chose plaisante ; car, de peur qu'il n'eût seul ce qu'il donnait à tout le monde, le vizir de la librairie, ne sachant ce que c'était que grec ni manuscrits, connaissant

1 Le bibliothécaire.

aussi peu Longus que son traducteur, d'abord avait écrit de suspendre la vente de l'œuvre, quelle qu'elle fût ; puis, apprenant qu'on ne vendait pas, mais qu'on donnait ce grec et ce français au petit nombre d'érudits amateurs de ces antiquités, il fit séquestrer tout, pour empêcher Paul- Louis de se l'approprier. Celui-ci ne s'en émut guère, et laissait sa Chloé dans les mains de la police, fort résoin à ne jamais faire nulle démarche pour l'en tirer ; mais à la fin, il eut avis qu'on allait le saisir lui-même et l'arrêter. Cela le rendit attentif, et il commençait à rêver aux moyens de sortir d'affaire, quand il fut mandé chez le préfet de Rome, où il était alors, pour donner des éclaircissements sur sa conduite, ses liaisons, son état, son bien, sa naissance et son pâté d'encre, le tout par ordre supérieur. Il écrivit à ce préfet, non sans humeur ; voici sa lettre :

« Monsieur, j'ai négligé de répondre aux calomnies « dirigées contre moi depuis environ un an, croyant «que ces sottises feraient peu d'impression sur <( les esprits sensés ; mais puisque le ministre y « met de l'importance, et qu'enfin il faut m' expliquer sur ce pitoyable sujet, je vais donner au « public, devant lequel on m'accuse, ma justifica- « tion aussi claire et précise qu'il me sera possible. « Vous recevrez, monsieur, le premier exemplaire « de ce mémoire très succinct, où Son Excellence « trouvera les renseignements qu'elle désire. »

Le préfet répondit : « Monsieur, gardez-vous « bien de rien publier sur l'affaire dont il est ques- « tion ; vous vous exposeriez beaucoup, et l'im- « primeur qui vous prêterait son ministère ne serait « pas moins compromis. *> Il s'agissait d'un pâté d'encre, et remarquez,

car il y a en toute histoire moralité, tout est matière d'instruction à qui veut réfléchir ; admirez en ceci la doctrine du pouvoir ; les calomnies s'impriment, mais la réponse, non. Chacun peut bien dire au public, dans les pamphlets, dans les journaux, Paul-Louis est un voleur ; mais il ne faut pas que celui-ci puisse parler au même public et montrer qu'il est honnête homme. Le ministre évoque l'affaire à son cabinet, où lui seul en décidera, et fera Paul-Louis honnête homme ou fripon, selon qu'il croira convenir au service de Sa Majesté, selon le bon plaisir de Son Altesse Impériale madame Bacciochi.

Paul-Louis, bien empêché, récrivit au préfet : «Monsieur, j'ignorais qu'il fallût votre permission « pour imprimer mon petit mémoire justificatif ; « mais puisqu'elle m'est nécessaire, je vous supplie « de me l'envoyer. » Il n'eut point de réponse, et l'avait bien prévu. Heureusement il se souvint d'un pauvre diable d'imprimeur nommé Lino Contadini, qui demeurait près de la Sapience, n'imprimait que des almanachs, et devait être peu en règle avec la nouvelle censure. Il va le trouver, et lui dit : Or, su, presto, sbrighiamola e si stampi questa cosa per V ' eccellentissimo signor prefetto di pulizia ; c'est-à-dire : Vite, qu'on imprime ceci pour monseigneur excellentissime préfet de police (ou de propreté, car c'est le même mot en italien). A quoi le bonhomme répondit : Padron mio riverito, corne faro ? Non capisco parola di francese ; che vnol ella ch'io possa raccapezzar mai in questo benedeito straccio pieno di cossahire ? Mon cher monsieur, comment ferai- je ? n'entendant pas un mot de français, que puis- je comprendre à ce chiffon tout plein de ratures ? — Eh.

bien ! repartit Paul-Louis, nous y travaillerons ensemble ; mais dépêchons, le préfet attend. Les voilà donc à la besogne, et Paul-Louis, compositeur, correcteur, imprimeur et le reste. Ce fut un merveilleux ouvrage que cette impression : il y avait dix fautes par ligne, mais à toute force on pouvait lire. La chose achevée, vient un scrupule à ce bonhomme d'imprimeur : Ne nous faudrait-il pas, dit-il, pour faire ce que nous faisons, une permission, un permesso ? — Non, dit Paul-Louis. — Si fait, dit l'autre. ■ — Eh quoi ! pour le préfet ? — Attendez, dit Lino ; je reviens tout à l'heure. Il s'en va chez le préfet, et cependant Paul-Louis fait un paquet d'une centaine d'exemplaires qu'il emporte. Un quart d'heure après, l'imprimerie était pleine de sbires. Ce sont les gendarmes du pays.

Ayant ce qu'il voulait à peu près, Paul-Louis écrivit encore au préfet une dernière lettre : « Mon- « sieur, j'ai trompé l'imprimeur Lino. Je lui ai fait « accroire qu'il travaillait pour vous ; je lui ai « parlé en votre nom et comme chargé de vos or- « dres. Je l'ai hâté en l'assurant que vous atten- « diez impatiemment le résultat de son travail ; « enfin tous les moyens que j'ai pu imaginer, je « les ai mis en œuvre pour abuser cet homme, qui, « pensant vous servir, ignorait ce qu'il faisait. « Après une telle déclaration, je vous crois, mon- « sieur, trop raisonnable pour vous en prendre à « lui. et non pas à moi seul, de la publication de « mon factum littéraire. Je ne vous prie plus que «de vouloir bien l'adresser avec cette lettre au « ministre, curieux de savoir à quoi je m'occupe « et qui je suis. »

Le pauvre Lino fut arrêté, interrogé, réprimandé

et renvoyé. Le préfet n'adressa au ministre ni lettre ni brochure ; mais bientôt après il reçut une verte semonce de ses maîtres. Laisser imprimer, publier la plainte d'un homme maltraité, quelle bévue pour un préfet ! L'espèce de supercherie dont il avait été la dupe ne l'excusait pas aux yeux d'un gouvernement fort. Il était responsable, la plainte avait paru ; c'était sa faute à lui, gagé précisément pour empêcher cela. Il en faillit perdre sa place, et c'eût été dommage vraiment ; il ne serait pas ce qu'il est (conseiller d'État) aujourd'hui, s'il eût cessé alors de servir les dynasties.

Paul-Louis, depuis ce temps, vécut à Rome tranquille, n'entendant plus parler de préfet ni de ministre. Sa lettre fit du bruit, en Italie surtout. Les Lombards se réjouirent de voir Florence moquée et traitée d'ignorante. Quelques écrits parurent en faveur de Paul-Louis : on voulut y répondre, mais le gouvernement l'empêcha, et imposa silence à tous. On redoutait alors la moindre discussion dont le public eût été juge. Celle-ci, d'abord sotte et ridicule seulement, eut des suites sérieuses, fâcheuses, même tragiques. Furia en fut malade, Puccini en mourut ; car étant à dîner un jour chez la comtesse d'Albani» veuve du prétendant d'Angleterre, il se prit de querelle avec un des convives qui défendait Paul-Louis, et s'emporta au point que, de retour chez lui le soir, il écrivit une lettre d'excuses à madame d'Albani, se mit au Ht, et mourut, regretté d'un chacun, car il était bonhomme, à la colère près. Paul-Louis n'en fut pas cause, comme on le lui a reproché ; mais s'il eût pu prévoir cette catastrophe, la crainte de tuer un chambellan ne l'eût pas empêché

apparemment d'écrire, quand il crut le devoir faire, pour sa propre défense.

Ce qui, dans cette brochure, déplut, ce fut un ton libre, un air de mécontentement fort extraordinaire alors, la façon peu respectueuse dont on parlait des employés du gouvernement ; mais plus que tout, ce fut qu'on y faisait connaître la haine de l'Italie pour ce gouvernement et pour le nom français. Bonaparte croyait être adoré partout, sa police le lui assurait chaque matin : une voix qui disait le . contraire embarrassait fort la police, et pouvait attirer l'attention de Bonaparte, comme il arriva ; car un jour il en parla, voulut savoir ce que c'était qu'un officier retiré à Rome qui faisait imprimer du grec. Sur ce qu'on lui en dit, il le laissa en repos.

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