Le cordon Saint-Alexandre
sujet en cette occasion. Elles confirment en plein ce que je vous ai mandé, il y a quelque temps, sur certain incident dont il ne reste plus la moindre trace; vous reprendrez donc vos fonctions à Berlin avec une complète tranquillité d'esprit; sous ce rapport, s'entend. Quant à ce que vous y trouverez, je n'ose pas vous promettre beaucoup de satisfaction ; toujours les mêmes tiraillements, la même confusion dans les idées, la même anarchie dans les opinions de ceux qui ont été appelés à examiner les projets de loi. On désire vivement votre retour; Rochow m'en parle tous les jours, il est découragé. Les lettres de son frère ne sont pas couleur de rose; il parle même de démission. Il aurait tort; dans sa position il faut combattre jusqu'à la dernière minute et savoir mourir sur la brèche. C'est un genre de courage qui manque généralement aux hommes bien pensants de notre siècle ; voilà pourquoi les révolutionnaires ont si beau jeu. Pour la politique extérieure, vous trouverez les choses sur un meilleur terrain; il y a incontestablement une amélioration sensible dans les vues et les intentions du Cabinet. Avec Canitz, je ne crois pas que nous ayons une défection à craindre : les négociations de Berg et de Ficquelmont dont le dénouement a été complètement satisfaisant* nous ont fourni une preuve de ses bons sentiments et de la rectitude de ses principes. L'Empereur a reçu du Roi une lettre bien bonne, bien amicale, qui a fait
1. L'incorporation de la république de Cracovie à l'Autriche.
AKCHIVES DU COMTE Cil. Ht NESSEMIODE. ."17
plaisir. Les rapports personnels se sont également améliorés. Ainsi, mon cher Meyendorff, vous reviendrez à votre poste sons de bons auspices.
Je regrette que vous ne puissiez pas trouver le moyen de vous glisser par Vienne; une conversation avec Metternich eût été utile. Vous l'auriez trouvé très préoccupé de la question de la presse allemande, qui devient très grave malheureusement. On ne veut pas entendre raison sur ce point à Berlin, et Ficquelmont j)araît n'avoir rien obtenu ; la divergence entre le roi et Metternich est restée la même sur cette question.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Baden, 19 mai 1846.
Voilà le prince Louis échappé de Ham ; j'espère que l'on ne le reprendra pas, il s'est assez ennuyé. On peut sans danger le laisser en liberté, il ne peut faire aucun mal. C'est, en somme, le seul événement marquant qu'il y ait eu depuis l'attentat du Roi. Il est vrai que l'Angleterre traverse une espèce de crise, mais je ne m'y intéresse pas, par la bonne raison que je n'ai jamais compris le plan de Peel, ce changement subit dans ses opinions. On a voulu me l'expliquer, mais sur ce point je suis restée l'esprit bouché.
318 AUCIIIVES DU COMTE Cil. DE .NESSELRODE.
Le comte Charles de Nenselrode au baron de Meyeiidorff.
Saint-Pétersbourg, 30 mai 1846.
Je VOUS adresse cette lettre à tout événement à Berlin ; si vous n'y êtes pas encore, cher Meyendorff, elle vous y attendra. D'une part, vous serez heureux de vous retrouver, après une si longue absence, au sein de votre famille; mais de l'autre, les tribulations qui vous attendent ne vous divertiront guère. Lorsque vous aurez un excellent travail que Fonton vient de m'envoyer, vous saurez tout ce qui s'est passé pendant votre absence. Malheureusement, vous n'y trouverez pas d'amélioration : les mêmes idées fermentent toujours dans l'esprit du Roi, et le bon vieux parti monarchique est plus découragé que jamais, au point qu'il compte même sur vous comme un appui. Je sais qu'il regrette votre absence. « Nous considérons comme un vrai malheur que Meyendorff soit absent de Berlin, en ce moment », me disait encore l'autre jour notre excellent Rochow. Vous y arriverez avant la clôture, car jusqu'ici rien n'est décidé définitivement, mais Dieu sait si vous pourrez sauver quelque chose.
Croyez-vous que vous puissiez vous absenter pendant cet hiver? Si, comme on le suppose, le décret de la convocation des 600 amis et fidèles provinciaux est publié en automne, pour que la réunion ait lieu au
AUCIIIVES J)L COMTE Cil. DE NESSELUODE. .119
printemps, vous pourriez profiter poui* venir ici de l'intervalle où il y aura nécessairement arrêt et calme avant l'orage; d'ici-là, nous en aurons fini avec Cracovie. A Yienne, on n'attendait que l'arrivée du comte Arnim pour commencer les délibérations. Je serais d'avis que l'on se hâtât un peu moins lentement qu'on n'a l'habitude de le faire à Vienne, car j'attache une grande importance à ce que les explications que nous aurons avec les cours maritimes aient lieu avant la chute du ministère Peel. Or, celui-ci branle furieusement dans le manche; je croyais qu'il traverserait la session sans encombre, mais d'après les nouvelles reçues hier, cette supposition devient même douteuse. Les sucres peuvent le tuer; ce serait, à la vérité, une mort fort douce, mais c'est toujours la mort, et je veux qu'il vive.
Elle nous a (la mort) bien mal traités, ce printemps, et causé des pertes très sensibles. Pour notre bon vieux Laval, c'était dans l'ordre de la nature : il avait 84 ans ; mais Lubetski et les deux frères Weymarn* auraient pu et dû vivre encore. Figurez-vous que c'est l'enterrement du cadet qui a causé la mort de l'aîné. Celui-ci était chef de l'état-major, un beau et noble caractère, estimé et aimé de tout le monde. Pour vos affaires de Livonie, c'est une perte irréparable ; elles trouvaient
1. Weymarn (Pierre-Fedorowitch), général russe, né en 1796, mort cil 18 40. Depuis IS-itJ, chef de l'état-major général.
Weym.vr.v (Yvan Fédorowitch), général russe, né en 1802, mort en I84(). Depuis 1842, commandant de l'état-major du corps de la garde.
5'20 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELI'.OHE.
on lui un appui énergique et très utile par l'inlluencc qu'il exerçait sur les opinions des Grands-Ducs et même quelquefois sur celles de l'Empereur. C'est d'autant plus nécessaire, qu'il y a encore lutte dans cette question entre le sens commun et le patriotisme du Kwas', comme on a baptisé chez nous le fanatisme ultra-russe. Heureusement qu'il n'a été que très faiblement représenté dans mon comité catholique et a eu dès lors complètement le dessous ; nos délibérations se sont bien terminées et le résultat est aussi satisfaisant qu'il pouvait l'être. Comme il s'agit maintenant de faire agréer nos conclusions par la cour de Rome et de conclure avec elle un arrangement définitif, qui pourrait bien devenir un concordat, l'Empereur a choisi le comte de Bloudof pour remplir cette tâche et se rendre, à cet effet, en mission extraordinaire à Rome. Il s'en acquittera bien, car il connaît la matière à fond; et, (juoique très orthodoxe, il n'est pas intolérant et est très pénétré de la nécessité de nous placer dans de bons rapports avec le Pape, dont il reconnaît le pouvoir spirituel sur l'Église catholique. Il m'en a donné des preuves dans l'assistance qu'il m'a prêtée au comité, et c'est ce qui m'a décidé à le préférer à tout autre ; d'autre part, il jouit de l'estime et de la confiance de l'Empereur : tout ce qu'il fera et concédera sera donc bien accueilli à son retour. Tout ceci entre nous. Maintenant, cher Meyendorff, parlons de notre ado-