A L'EMPEREUR ALEXANDRE I" PAR LE COMTE CH. DE NESSELRODE EN
A la mite d'une communication du prince Czartoryski, envoyée de Galicie, et demandant le rétablissement de la Pologne.
Parmi les moyens dont Napoléon s'est servi contre nous, un des plus puissants a été, sans contredit, celui qu'il a trouvé dans l'exaltation des Polonais, entretenue par l'espoir du rétablissement de leur ancienne patrie. L'idée de lui enlever ce moyen et de le combattre avec ses propres armes, en réalisant nous-mêmes les espérances des Polonais, a été conçue et mise en avant pour la première fois, en 1805. Alors, le but était surtout de forcer la Prusse à entrer dans la coalition, mais le passage d'Anspach ayant subitement changé les dispositions de cette puissance à notre égard, ce projet fut mis de côté. Depuis, il a été reproduit à plusieurs époques et plaidé avec plus de chaleur, à mesure que les démon-
strations de la France faisaient prévoir une rupture prochaine, parce que l'on se flattait d'y trouver encore de grandes ressources pour la combattre. C'est surtout vers la fin de l'année 1810, qu'il a trouvé le plus de partisans, car, lié à des opérations offensives exécutées avec promptitude et vigueur au printemps 1811, il eût été peut-être possible d'enlever d'un coup de filet à Napoléon une armée de 40 000 hommes, de s'emparer de toutes les ressources préparées pour lui dans le Duché et d'assurer nos communications, en rendant favorables à notre cause les peuples que nous laissions derrière nous. Les avantages auraient du moins compensé, en quelque sorte, les inconvénients de cette mesure. Voyons si ce serait encore le cas aujourd'hui. Il n'existe certainement pas de question qui demande à être plus profondément méditée, qui soit d'une plus grande importance, tant pour les intérêts de la Russie que pour ceux de l'Europe en général. Dans tous les cas, cette mesure ne peut être considérée que comme moyen, jamais comme but, car quel serait celui que pourrait avoir la Russie, en détachant trois ou quatre de ses plus belles provinces? Ni son influence, ni sa force, ni sa tranquillité n'y gagneraient. Même dans la tête de Napoléon, l'idée du rétablissement de la Pologne n'a jamais été autre chose que le moyen de parvenir à son but qui était l'affaiblissement de la Russie. De même, lorsqu'on l'a mise en avant chez nous, ceux au moins qu'on ne saurait soupçonner d'avoir eu des arrière-pensées polonaises, ne l'appuyaient que sur
l'argument qu'il pourrait être utile de sacrifier une partie pour sauver le tout. Il n'est certainement entré dans la tête d'aucun homme raisonnable et sincèrement dévoué aux intérêts de la Russie, de conseiller le rétablissement de la Pologne pour le seul plaisir de satisfaire les fantaisies de cette nation légère et inquiète. Mais quelles seraient aujourd'hui les ressources que nous offrirait l'accomplissement de leurs vœux? L'armée du Duché de Varsovie est réduite à 8000 hommes, le Duché lui-même est ruiné pour dix ans. Une dépense de 70 millions et une recette de 40 millions de florins présente un déficit que l'épuisement des contribuables et l'anéantissement de toutes les sources de la richesse nationale empêcheront de combler dans l'avenir le plus reculé. Quelque animés que puissent être contre nous ses habitants, ils sont hors d'état de nous faire beaucoup de mal, tout comme ils ne pourraient guère nous offrir de grands moyens de combattre Napoléon, si leurs sentiments nous devenaient favorables. Quant à ceux que renferment nos provinces polonaises, ils sont à nous, et n'augmenteraient pas si nous rétablissions la Pologne. Nous sommes les maîtres d'en disposer, s'il n'j a jusqu'ici aucun exemple d'une opposition de la part des habitants lorsqu'il s'agirait de lever des recrues ou des impôts. Pendant toute la guerre de Volkynie, la Podolie, l'Ukraine polonaise ont donné l'exemple de la plus grande tranquillité et obéissance aux autorités russes, ce qui prouve que toutes les inquiétudes conçues sur des germes de fermentation répandues dans ces
provinces ont au moins été aussi exagérées que le sont actuellement les espérances que, pour y obtenir un surcroît de moyens contre la France, on fonde sur le rétablissement de la Pologne. Cette mesure ne semble donc présenter dans l'état actuel des choses que des avantages bien faibles. Procédons à l'examen des inconvénients qu'elle peut avoir.
De toutes les nations de l'Europe, il n'y en a certainement aucune dont le caractère présente plus de légèreté, plus d'agitation et de désir de mouvement. L'histoire de la Pologne n'est en effet que celle d'une longue anarchie renfermant des éléments continuels de guerres et de discordes entre les puissances limitrophes. Si le partage de ce pays a été en principe une mesure illégale contraire au droit public et au maintien de l'équilibre, au moins a-t-il eu le résultat bienfaisant de diminuer en Europe les germes de discussion et de troubles. Si la Révolution française n'était venue déranger tous les rapports, il est, en effet, à supposer qu'une longue paix dans le Nord eût suivi ce partage. Jamais l'Europe et la Russie n'en ont eu besoin davantage qu'à présent. Je placerai donc, à la tête des dangers que présente le rétablissement de ce royaume, les difficultés qu'il fera naître à cet égard. Les jalousies de toutes les puissances se réveilleraient; il nous faudrait renoncer à jamais à l'alliance de l'Autriche qui, se voyant menacée de perdre une province intéressante, se jetterait, pour la sauver, entièrement entre les bras de la France, et mettrait alors à la disposition de celle-ci des moyens
tout autrement puissants que ceux que nous offrirait en retour la reconnaissance encore incertaine des Polonais. C'est sous ce point de vue que Napoléon, lui-même, a envisagé cette question; car la réponse froide et réservée qu'il a faite, l'été passé, à la dépulation de Varsovie n'a été motivée, sans contredit, que par la nécessité de ne pas mécontenter la Cour de Vienne.
Non moins important que ce résultat serait pour la Russie celui de la perte de plusieurs provinces; conséquence infaillible, quoique, peut-être, pas immédiate du rétablissement de la Pologne. Les Polonais qui cherchent à en faire adopter le projet veulent prouver qu'il n'entraînerait aucune perte pour la Russie, puisque le souverain de ce pays deviendrait également le Roi de la nouvelle Pologne, que les ressources des deux Empires seraient constamment confondues et ne serviraient jamais qu'à un seul but. Mais comment serait-il possible de donner un instant dans un piège pareil? Comment croire que dans le cœur d'un Polonais il puisse jamais entrer l'idée de reconstruire une Pologne russe! A celle du rétablissement succéderait bientôt le désir de l'indépendance, car la forme que l'on propose actuellement n'est que le pont pour passer au projet de détacher la Pologne de la Russie qui est la véritable arrière-pensée de tout Polonais. Elle perce même déjà actuellement dans leur langage, car lorsqu'on leur reproche leur attachement à la cause de Napoléon, ils déclarent vouloir reconquérir par lui la restauration de leur patrie pour s'en détacher après et cesser d'être des instru-
ments. Cette nation, moins que toute autre, se contenterait de ce qu'elle aurait obtenu et jouirait en paix de nos concessions. Elle voudra davantage, et voilà ce qui suffirait déjà pour donner lieu à des troubles continuels, si l'extrême difficulté de la gouverner sous la forme d'un royaume fédératif ne rendait ceux-ci tout à fait inévitables.
L'exemple de la Hongrie ne nous permet pas d'en douter un instant, et, certainement, le caractère du Hongrois contient des qualités plus propres à un tel état de choses que celui du Polonais. Le moral de cette nation dont les éléments se composent de quelques Magnats, d'une masse anarchique de petits gentilshommes, d'un tiers état juif et de milliers d'esclaves abrutis par la servitude la plus dure, la rend incapable du degré de sagesse, de mesure et de lumière nécessaires pour une liberté fondée sur les mœurs publiques. Pour s'en convaincre, il suffit d'observer l'état présent du duché de Varsovie. On trouvera que, quoique la constitution donne un grand pouvoir au roi de Saxe, il y règne cependant une anarchie complète, que les administrateurs sont ignorants, venais et insubordonnés, les administrés, malheureux, vexés, exaspérés et la fortune publique et privée, anéantie. On imposerait de plus aux empereurs de Russie la tâche difficile d'être, à la fois, autocrate et roi constitutionnel. Il n'y aurait que la Dwina et le Dnieper qui sépareraient des institutions politiques aussi contradictoires, elles se froisseraient bientôt, de toutes les manières, dans tous
les sens, et, tôt ou tard, les unes devront nécessairement engloutir les autres. Le gouvernement se jetterait donc gratuitement dans un dédale d'embarras et d'entraves d'où de nouvelles guerres lui offriraient, à la fin, le seul moyen de se tirer.
Le troisième motif qui s'oppose à cette mesure est l'extrême répugnance qu'elle rencontrerait chez tout Russe. La nation s'est fortement prononcée contre le rétablissement de la Pologne, et comme elle a donné au gouvernement des preuves de dévouement qui ont si puissamment contribué à le faire sortir glorieusement de cette lutte, il ne serait ni juste, ni politique, de le heurter dans une opinion aussi importante. Elle y verrait une récompense accordée précisément aux provinces de la Russie qui l'auraient le moins méritée et à ceux des auxiliaires de Napoléon qui se sont particulièrement signalés dans son invasion par des actes de cruauté et de barbarie pires que ceux exercés par les Français.
De ces différentes observations on peut donc, il me semble, conclure :
i . Que le rétablissement de la Pologne réalisé dans ce moment-ci ne nous offrirait qu'un faible surcroît de ressources contre la France.
2. Qu'il donnerait lieu à des jalousies et à des discussions continuelles entre nous et les puissances de l'Europe dont l'alliance nous est la plus utile.
5. Qu'une conséquence inévitable en serait la perle pour la Russie de plusieurs provinces.