Labknski (Xavier), pèi-c de l'écrivain du luèiiio nom
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Mepsucho, 18 avril I81ii.
Tu me crois sûrement depuis longtemps à Wilna et en possession de toutes les jolies choses que tu m'as, sans doute, écrites. Mais, hélas! nous sommes encore à 180 verstes du terme de notre désagréable voyage. On ne saurait se taire une idée de toutes les contrariétés que nous éprouvons. Lorsque nous ferons 50 verstes dans les 24 heures, nous nous estimerons extrêmement heureux, il n'y a aucune espèce de moyen d'avancer sur cette maudite route. Chemins, chevaux, maîtres de postes, employés, tout est détestable. Nous passons nos journées à construire des ponts, et à nous frayer des passages, les nuits à nous faire tirer des marais où nous restons régulièrement embourbés. Enfin il y aurait de quoi ajouter un troisième volume aux misères de la vie humaine. Ce qu'il y a d'heureux c'est que nos santés vont bien et l'humeur aussi et que les provisions ne sont pas entièrement épuisées, car ici on ne trouve rien» . LÊlvrof est nommé ftrf i?i?mm Major Général, service deBarclap:. . ; ... i -. , . .:;. : .j ;.L
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Wilna, dimanche de Pâques, 21 avril 181'?.
Je te dois beaucoup de détails sur la fin de mon voyage et sur mon arrivée ici, mais je ne sais par où commencer. Pour procéder avec ordre, je t'envoie d'abord quelques lignes préparées en route et que j'avais l'intention de t'adresserpar le premier feldjaeger que nous rencontrerions, mais pareille rencontre n'a pas eu lieu, attendu qu'ils vont par Riga. Tu trouveras dans ces lignes le complément du tableau de notre triste voyage ; tu y verras pourquoi nous ne sommes arrivés ici qu'hier. Ce retard n'a eu d'autre conséquence que de faire rire le quartier général à nos dépens, ce à quoi je l'avais préparé par une lettre tragicomique à Tolstoï qui l'a fait passer sous les yeux du Maître. L'Empereur m'a accueilli avec sa bonté ordinaire et m'a demandé de tes nouvelles avec tout l'intérêt qu'il te porte. Il m'a d'abord mis la plume à la main et j'ai travaillé hier toute la journée, mais le soir j'ai été si fatigué que je me suis dispensé de la messe de minuit, non cependant sans consulter mon oracle Tolstoï avec lequel je loge côte à côte. Je suis un peu l'enfant gâté du quartier général, logeant au château et très bien nourri dans ma chambre lorsqu'il n'y a pas grande table.
Ce n'est pas ad intérim mais pour toujours que le général Lavrof est nommé général d& service à la place de Paulluci. '
Le comte Charles de Nesseirode à sa femme.
Wilna, 25 avril 1812.
Je n'ai pas gi'and'chosc à le dire de moi et de nous. Aujourd'hui il y a un grand déjeuner chez Benningsen où l'Empereur est venu et où Mme Fram a chanté. Je m'y suis rendu avec Tolstoï. Demain je commencerai à monter à cheval, j'en aurai un de la cour, ce qui me dispense d'en acheter.
Le chancelier nous a rejoints aujourd'hui mais Ko(choubei est encore en arrière, ainsi que Balachof, Armfeldt et autres. Lubomirski a été fait Aide de Camp de l'Empereur. J'ai dîné hier entre lui et son beaupère.
Le temps n'est pas moins beau ici qu'à Pétersbourg, les environs, au sable près, sont très jolis; des montagnes même, mais pas de végétation.
2'i ARCHIVES DU COMTE. CH, DE NESSELRODE.
Le comte Charles de Nesselrode à la comtesse de Gonrief, sa belle-mère.
Wilna, 27 avril 1812.
Mes premiers soins, dès mon arrivée ici, se sont portés, madame, vers notre bon et excellent Nicolas. Marie a déjà dû vous prévenir que je n'avais que des choses satisfaisantes à vous apprendre sur son compte. Elles ont été pleinement confirmées dans une longue conversation que j'ai eue à son sujet avec son général. M. de Lavrof est aussi content de Nicolas que Nicolas a lieu de l'être des bontés qu'il ne cesse de lui témoigner. Il va se trouver dans une position intéressante; par les nouvelles fonctions de son général, il aura tous les moyens de se former et de devenir un officier distingué; je ne doute pas qu'il n'en profite avec empressement ; son bon esprit doit nous en être garant. Excessivement occupé tous les jours, parce que ses deux camarades sont malades, il n'est venu que deux fois me voir. Cependant nous avons coulé à fond l'objet important de ses besoins pécuniaires. Pour le momeni, il ne demande rien ; s'il reste en place, il pourra aller pendant un mois encore avec les ducats qui lui soni restés, s'il désirait aller en avant je lui en fournirais, suivant les circonstances, un renfort soit de 100, soit de 200. Dans tous les cas, nous ne serons jamais long-
temps séparés et je pourrai toujours venir à son secours. Sa santé va bien, et il commence à se faire à son nouveau genre de vie. En général, soyez, madame, sans inquiétudes pour lui, je suis siir ([u'il se tirera toujours bien d'affaire et surtout de sa position actuelle qui doit lui convenir sous tous les rapports. Son chef est généralement estimé et l'on fonde de justes espérances pour l'administration intérieure de l'armée sur son zèle, son activité et son expérience dans la partie qui lui est confiée.
Sur moi, je n'ai rien à vous dire que vous ne sachiez déjà par Marie, car je suppose qu'elle n'aura pas manqué de vous parler de tous les sentiments de reconnaissance et de dévouement vraiment filial que vos bontés ont si profondément gravés dans mon cœur, et qui ne s'y effaceront qu'avec mes jours. Croyez que je sens vivement le bonheur dont je jouis et que je vous dois.
Ma pauvre Marie est bien triste, engagez-la, je vous supplie, à se distraire un peu plus; je crains que ses chagrins n'influent sur sa santé; je lui écris aujourd'hui dans ce sens.
Kotchoubei nous a enfin rejoint ainsi que Chichkof et Balachof, il n'y a plus qu'Armfeldt qui nous manque. Le chancelier nous est arrivé avec un visage enflé et la bouche de travers ; il se flatte que ce ne sera qu'une fluxion, mais il paraît certain qu'il y a de la paralysie dans son affaire. Tolstoï est toujours parfait pour moi; pendant son absence il a mis la cuisine
24 ARCHIVES Dl- COMTE CH. DE NESSELRODE.
impériale à ma disposition et j'en profile aujourd'hui pour régaler mon aimable beau-frère.
28 avril. — Nous avons repris hier avec Nicolas le chapitre de ses affaires pécuniaires et, tout calcul fait, avec la plus grande économie possible, nous avons trouvé que tant que ses chevaux ne seront pas entretenus aux frais de la couronne, il ne pourrait pas exister à moins de 800 à 1000 roubles par mois dans un pays où le poud de foin coûte 1 r. 10 cop. argent. Aussi plusieurs ont trouvé qu'il serait bientôt plus avantageux de donner du thé aux chevaux. Nicolas espère que les grandes spéculations d'Alexandre répareront bientôt toutes nos brèches.
J'oubliais de vous dire que Platof était sur le point de vous écrire pour vous informer que, pendant la semaine sainte, il a vu votre fils tous les jours à l'église et qu'il a été tout édifié des sentiments religieux qu'il lui a trouvés. N'est-il pas particulier qu'un pareil témoignage lui soit rendu par un cosaque.
Adieu, madame, présentez mes respects à M. Gourief, à grand'maman, et soyez, je vous prie, à jamais assurée de mon respectueux et inviolable attachement.
]ai comtesne Charlen de Nesselrode à son mari.
l'étorsbourg, 28 avril 1812.
J'ai rencontré hier Lubomirski qui faisait déjà une promenade pédestre; je l'ai trouvé terriblement changé, il m'a donné de tes nouvelles et de celles de Nicolas, et il m'a dit que le retour du Grand Duc faisait que M. Lavrof était de nouveau sans commandement; c'est terrible pour mon cher Nicolas d'être ainsi ballotté. Ici, l'on suppose qu'à l'heure qu'il est notre sort est peut-être décidé sous les murs de Smolensk. Si nous remportons la victoire, tu devrais être le porteur d'une aussi bonne nouvelle. J'ai vu hier le prince Pierre Volkonski que j'ai trouvé simplement maigri, mais pas aussi changé que les autres; il se charge dorénavant de mes lettres, ce qui me charme, et tes courriers partiront vis-à-vis de notre campagne, de chez Araktcheief qui loge dans une maison appartenant au château d'ici.
2U ARCHIViiS DU COMTE VAL M NESSELRUDE
Le comte Charles de Nesselrode à m femme,
Wilna, 1" mai 18! 2.
Le courrier ne parlant qu'aujourd'hui, je puis encore, ma chère amie, l'annoncer la réceplion de Ion n" 9 en date du 26 avril. Je ne suis pas moins heureux que toi de le voir à la fin tirée du cruel chagrin que le causait le manque de mes nouvelles et que je juge par celui que j'éprouverais en pareil cas. J'ai envoyé de suite à Nicolas toutes les lettres qui élaient pour lui, il est venu d'ahord m'en remercier, mais je doute qu'il ait aujourd'hui le temps d'y l'épondre.
L'Empereur nous est revenu hier de fort honne humeur, enchanté de l'excellente tenue du corps de Witgenstein et de l'ordre qui y règne. Il a nommé en route plusieurs demoiselles d'honneur et des gentilshommes de lachamhre, mais je ne saurais te les nommer, car les noms polonais ne sont pas faciles à retenir.
Le porteur du portrait va bien et se porte bien sûr mieux ici que je ne l'aurais supposé sous beaucoup de rapports. Je te remercie poui- les détails sur l'atTaire du toupet avec le blondin, de tout cela, comme je te l'ai dit, il ne résultera que des sottises.
Ce que tu me dis du droschki me fait grand plaisir, surtout s'il n'est lourd qu'en apparence. En fait d'équi-
AKGHIVES DU COMTE Cil. DE îiESSELKODE.
pages et de chevaux, c'est tout ce que je déteste, aussi suis-je enchanté que le cheval qu'on m'a destiné ne ressemble pas en cela aux conversations de son ancien maître. Ce qu'on t'a dit de notre départ ne se confirme pas jusqu'à présent, je n'ai jamais pu déchiffrer le nom de l'endroit oii tu nous fais aller. J'ai fait les commissions pour Lubomirski et son beau-père qui me comble vraiment d'amitié et de procédés obligeants, et moi, ma chère Marie, je ne saurais assez te combler d'assurances du sentiment profond que j'éprouve pour loi. Il fait un temps délicieux, nous avons le plus beau 1" mai possible.
Le comte Charles de Nesselrode à m femme.
Wilna, 2 mai 1812.
Le courrier n'est pas parti encore à l'heure qu'il est. Je reçois à l'instant ta lettre du 28 avril avec ses aimables annexes. Le curaçao et le pantalon sont parfaits; je n'en dirai pas autant du rhum parce que la bouteille s'est cassée. Ce que j'ai fait de mieux depuis hier, ma bonne amie, c'est d'avoir pensé à toi et au bonheur dont nous jouirions si nous étions réunis. Au lieu de cela, j'ai monté ce matin à cheval avec Tolstoï qui me traite bien, au point de me faire monter son
cheval turc. Nous avons dîné ensuite chez Kotchoubei avec les deux Volkonski et le comte de Maistre qui est et sera toujours un aimable homme. En rentrant, j'ai trouvé ta lettre, ce que j'ai de mieux à y répondre c'est que je l'engage à dépenser toujours et à demander au banquier quand il n'y aura plus rien. Grégoire est ridicule avec ses désirs, et Alexandre avec ses syllogismes; ils devraient bien, l'un au lieu de raisonner, l'autre au lieu de faire les affaires d'autrui, aller soigner les Turcs dans l'intérieur qui en ont grandement besoin. Pour le moment, il n'est pas question de déplacement, ainsi tu recevras régulièrement de mes nouvelles.
Adieu, chère Marie, sois à jamais assurée de mon attachement.
Dis à maman que nous avons beaucoup parlé d'elle, ce matin, et que nous avons trouvé avec Tolstoï, que par un aussi beau temps, le meilleur remède pour le rhume était d'aller à la campagne. Celui pour le chancelier ne paraît pas aussi facile à trouver; il a toujours la bouche de travers.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Wilna, 8 mai 1812.
J'aurais beaucoup de choses à te dire et à te répondre, mais c'est encore impossible aujourd'hui; je suis constamment sur le qui-vive. Tout ce que je puis te dire, c'est que je me porte à merveille. Nous avons vu ce matin la très magnifique division de grenadiers du comte de Strogonof. Nous avons régalé M. de Narbonne, qui est arrivé, hier, de ce beau spectacle, après lequel il va prendre la poste pour s'en retourner chez lui.
La comtesse de Nesselrode au comte Charles, son mari.
l'étersbourg, 8 mai 1812
ïu sais sûrement que lord Wellington a pris Badajoz et que par là les Français ont été obligés de lever le siège de Cadix, c'est toujours bon, mais cela ne prouve pas que nos succès seront de ce genre. Je suis fâchée, cher ami, qu'en m'envoyant ta Gazette par l'avantdernier courrier tu ne m'aies pas dit ton opinion sur
50 AKCHIVES bV COMTE CH. DE NESSELRODE.
le vainqueur. Après cette conduite, si j'étais son maître, il aurait perdu tout crédit à mes yeux. 11 y a encore des personnes qui ont la bonté de l'excuser et qui se persuadent qu'on le calomnie, je trouve que c'est écrit avec une grande vérité et absolument selon les dépositions de MieheL Dis-moi un peu les raisons qu'il donne après avoir lu cet article.
Le comte Cliarles de Nesselrode à sa femme.
Wilna, H) mai 1812.
Nous avons fait avant-hier une promenade délicieuse avec Kotchoubei et les deux Yolkonski à un château nommé Warki, situé sur une hauteur dans une position ravissante. Gomme je suis toujours pour les grandes idées, je compte proposer à l'Empereur de l'acheter, de le faire magnifiquement meubler, d'arranger les jardins et les bois qui l'entourent, d'après des plans de Gold et d'y venir tous les deux ans avec sa cour y passer six semaines pour faire manœuvrer cent mille hommes qui camperaient autour. Gomme cela ne coûtera qu'un ou deux millions, je pense que ton père ne s'opposera pas à ce projet, lorsqu'il sera porté au conseil. Nous sommes tellement enchantés. dé cet endroit, que nous allons, au. premier beau jour, y faire un pique-nîque
dont sera le grand maréchal, qui est plus comique que jamais. H a déjà été en fureur contre moi, ce qui n'a produit d'autre effet que de me faire rire aux éclats, après quoi nous sommes redevenus les meilleurs amis du monde. Voilà deux lettres que M. de Narbonne m'a laissées pour la princesse Dolgorouki et Mme Denissof ; n'oubliez pas de leur parler un peu de moi, en les leur remettant. M. de Narbonne a servi beaucoup de monde dans notre quartier général ; reste à voir s'il en résultera des fruits. Entre autres jolies choses, il a dit à l'Empereur, après avoir vu la division Strogonof, qu'il aurait emporté plus d'espoir pour la paix, s'il était parti la veille, qu'avec de pareilles troupes il était bien difficile d'être pacifique.
Ije comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Wilna, 15 mai ISItJ.
Le comte Léon Potocki te remettra, chère amie, quatre paquets. Ce comte Léon Potocki est tout à fait bien tourné, il ne paraît pas manquer d'esprit; fais en sorte que l'on soit un peu aimable pour lui. 11 va à Pétersbourg pour y rester pendant la guerre et pour s'éloigner autant que possible de toutes les intrigues polonaises.
Puisque c'est la première occasion sûre qui se présente depuis que nous sommes séparés, il faut que je te parle avec abandon sur plusieurs objets que je n'ai pu te confier par les feldjaeger, attendu que toutes nos lettres sont ouvertes, ce que je sais de source certaine. On vous envoie les courriers écrits chez Yiazmitinof ^ à leur arrivée à Pétersbourg et là on perlustre, que c'est un plaisir. L'état des cachets aux lettres que je reçois de toi me prouve qu'elles ne sont pas plus heureuses, ainsi trêve de politique, je l'en supplie, à moins que ce ne soit par des occasions bien sûres. Sous ce rapport, on est plus ombrageux que jamais; j'en ai eu plusieurs preuves depuis mon arrivée ici.
Ma position individuelle est toujours très bonne malgré une crise assez violente que j'ai eue avec le chancelier Roumiantsof, de laquelle je suis sorti victorieux, ce qu'il ne me pardonnera de sa vie. Sa santé n'est bonne, ni au physique ni au moral, mais cette espèce d'agonie pourra durer longtemps encore dans l'un comme dans l'autre sens. Son ami Araktcheief est mieux
\. WiAZMiTi.Noi- (comte Serge Koziiiitch), 1749-1819. Attaché en 1770 au maréchal Rouiniantzof, prit part en 1789, aux assauts d'Ackermann et de Bendery. L'empereur Paul le nomma commandant de la forteresse de Saint-Pétersbourg mais le renvoya du service en 1799. Nommé en 1802, par Alexandre, premier ministre de la guerre; partant en 1805 pour l'étranger, l'empereur lui confia l'administration de la capitale avec le titre de commandant en chef. En 1812, tout en gardant l'administration de Saint-Pétersbourg, il fut mis à la tête du ministère de la police, fut nommé la même année président du conseil des ministres. En 1816, gouverneur général de Saint-Pétersbourg, reçut le titre comtal.
ARCHIVES Di; COMTE CH. DE NESSELRODE. 55
que jamais en cour et recouvrera probablement son ancienne place. Le maréchal Goudovitch a donné sa démission et sera remplacé par Rostopchine. Le général Essen aui-a le Gouvernement de Riga et le prince Lobanot un autre emploi. Je tremble que ce ne soit celui de 'pacificateur. Il ne serait pas impossible que nous tussions dans le cas d'en avoir besoin. Les nouvelles d'Allemagne sont fort pacifiques et l'on dit que le Grand Homme qui a fort bien accueilli ce que Serdobin a porté n'est venu à Dresde que pour faire la paix. Que le ciel lui inspire une pareille intention, rien ne l'empêchera d'y satisfaire à tout jamais. J'ai su ici d'une manière à ne laisser aucun doute que l'on tripote dans les affaires de l'empire comme par le passé, que Kampenhausen* a une correspondance très directe et très active avec l'Empereur sur les finances, et Rosenkampf* avec le baron d'Armfeldt, ([ue Golubzof^ qui se lient derrière le rideau est l'amede cette intrigue et se donne beaucoup de mouvements pour ravoir sa place. Ce que je désire le plus à ton père et le moins à la Russie, c'est qu'il [)uisse réussir. Ce malheureux ministère donnerait
1 . Kami'e.nh.uses (Baltazar-Baltazaiovitch), 4772-1825. Homme d'État russe, occupa successivement sous le régne d'Alexandre l" les postes de directeur du département médicinal, de préfet de Taganrog, de contrôleur de l'Empire et de ministre de l'intérieur.
2. RosK.NKAMPF (Gustave-Andrévitch), 17<j2-1852,barondepuis 1817, jurisconsulte et homme d'État russe.
7>. GoLUBzoF (Fœdor-Alexandrovitch), 1738-1829, remplaça en 1807 le comte Wassilief on qualité de ministre des finances, poste qu'il occupa jusqu'en 1810, époque à laquelle il fut renvoyé sur les instances, dit-on, de Spéranski.
bien des déboires à papa si la guerre avait lieu ; et sa position est telle que je ne vois pas comment il s'en tirera. Néanmoins il devrait, il me semble, ne jamais perdre cette idée de vue; il serait pourtant difficile qu'avec de l'adresse et de la persévérance il ne parvînt pas, à la longue, à atteindre ce but.
C'est ainsi que je cherche à conserver toujours le mien au bout de ma lunette: il est et sera constamment une mission à l'étranger: je ne me fais aucune illusion sur ma position actuelle, quelque brillante et quelque enviée qu'elle soit. J'espère que la Providence m'accordera toujours assez de caractère et de bon sens pour ne pas me laisser éblouir. Je suis heureux, chère amie, que tu partages à cet égard toutes mes idées ; celle qui me charme le plus dans l'exécution de ce plan, c'est qu'alors je ne serai jamais séparé de toi.
La comtesse de Nesselrode à son mari.
Pétersbourg. 14 mai 1812.
La défaveur du Toupet me contrarie en ce moment et je voudrais le savoir déjà remplacé, car d'ici à ce tempslà, je suppose qu'une grande partie de la besogne roulera sur loi, et que je cours le risque de ne plus recevoir de toi que quelques lignes, à de rares occasions. Je
ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODË. ào
n'attache pas assez de prix à la faveur pour qu'elle me satisfasse au point de me contenter et de passer sur" tes petites lettres. Je te le répète encore, je n'éprouve de contentement que lorsqu'elles sont plus longues et que tu me fais mention de toi que j'aime au delà de toute expression. Souvent je pense que j'aurais voulu qu'on ne découvrît pas ton mérite et qu'on ne te rendît justice qu'à la fin de cette campagne. Nous aurions passé ce temps bien tranquillement, on aurait pu ensuite l'apprécier et l'occuper dans je ne sais quelle région de la terre où j'aurais pu l'accompagner partout.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Saint-Pétersbourg, 16 mai 18lt2.
Je ne compte nullement sur les fruits qu'on recueillera du voyage de Narbonne; c'est une manœuvre que le Grand Homme emploie toujours avant le commencement de chaque guerre. En attendant, on est instruit ici des choses piquantes qu'il a dites à Kourakin, et à l'heure qu'il est on le présume à son quartier général. Narbonne fait aussi des phrases dans la lettre qu'il écrit à la princesse Dolgorouki et y parle de paix, mais nous n'en sommes pas dupes.
Je ne passe les soirées hors de la maison que lorsque
je dois me rendre chez les tètes couronnées, hier, par extraordinaire, l'impératrice Elisabeth a reçu. Elle a eu un spectacle russe. Un a représenté un vaudeville dojit le poème est de Schakofskoy' et le sujet assez analogue aux circonstances présentes; il est tiré du temps de Pierre le Grand; on peut y voir des allusions à notre Empereur. Il y est question de la bataille de Poltava, de la gloire de nos troupes ; l'ancien uniforme des gardes paraît sur la scène et fait plaisir; c'est noble et simple à la fois. Il est beaucoup question dans la pièce d'un Kotchoubei qui était dans ce temps-là colonel d'un détachement de cosaques, qui s'est conduit avec beaucoup de valeur et qui a tini par tomber entre les mains de Mazeppa qui l'a fait mourir parce qu'il ne voulait pas donner dans son parti. Ceci n'est pas dans la pièce, c'est ce qu'on m'a conté après. Le choix des airs est délicieux et tout à fait national. Celte représentation m'a touchée et fait grand plaisir. Le reste de la soirée a été monotone, extrêmement sérieux. On nous a vite fait souper et partir; avant onze heures, tout était fini.
1 . ScHAKHOFSKOY (prince Alexandic-Aloxaiidiovitch), 1777-1X40. Auteur dramatique russe. Se consacra au théâtre sous l'influence de Xavier de Maistre, fut nommé, en 1802, membre du comité des théâtres et reçut une mission à l'étranger, fut élu en 1810, membre de l'Acadéraie russe; quitta en 1818, la direction des théâtres et continua à écrire des ouvrages dramatiques; de 1820 à 1840, il fit représenter une soixantaine de pièces qui toutes eurent plus ou moins de juccès.
ARCHIVES DU COMTE CH. DE SESSELRODE r)7
Le comte Charles de Nesselrode à m femme.
Wiliia. 19 ma 1812.
Je le supplie, ma bonne amie, de m'envoyer, le plus lot que tu pourras, un pantalon de casimir blanc dans le genre du vert, que tu feras faire par le même tailleur en chargeant Baptiste de le recommander et emballer. Voici une lettre pour lui de son ami Frédéric.
Depuis hier je n'ai rien à l'apprendre de curieux. J'ai passé la soirée à rire de Kologrivof et de ses farces ; son frère peut être assuré que nous le garderons ici le plus longtemps possible, peut-être même au delà du premier coup de canon. Il est disposé à se refaire militaire pourvu qu'on lui rende son ancienneté et son congé à la paix.
Mille choses à Grégoire et à Alexandre s'ils sont encore avec vous.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Kamenny-Ostrof, 22 mai 1812.
S... a lout à fait une tournure et une figure de lu'gocianl et dans le genre que j'aime; il a un giand
38 AUCIIIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE.
front, des yeux noirs à fleur de lêlc, un air très spirituel. Il s'établit ici et attend sa famille dans six semaines, deux mois; elle est assez nombreuse, il lui arrive six enfants et il en laisse deux à Paris pour achever leur éducation; il en a eu trois autres encore qu'il a eu le malheur de perdre. Il cause très agréablement; je crois que pour l'esprit il peut aller de pair avec Labouchère, mais il n'a pas cette fatuité que je n'aimais pas dans l'autre.
Prévost est arrivé en courrier cette nuit, ce qui a causé parmi les ministres une alarme, persuadés que c'était le rappel de J.auriston ; ce n'était pas encore cela. lia laissé Napoléon à Dresde; encore le 24, jour de son départ, l'empereur et l'impératrice d'Autriche y sont et le roi de Prusse est sur le point d'y arriver ainsi que l'Impératrice et Mme de Montebello. On ne sait pas pourquoi Prévost, a été envoyé, mais le fait est qu'après son arrivée, Lauriston, qui n'était qu'un peu indisposé, s'est senti si mal qu'on lui a appliqué les sangsues. Caulaincourl se trouve en faveur; outre qu'il est grand écuyer, il remplit les fonctions de Duroc qui est absent et de Bassano qui n'est pas encore arrivé. Pendant deux jours l'Empereui- n'a fait que travailler, le troisième, il y a eu cour et tout ce qui s'ensuit. Encore une nouvelle très intéressante, c'est que l'on a sevré le roi de Rome. Tu vois que je ne le cache rien. On dit encore que Percevar a été tué d'un coup de pistolet en
I. Perceval (Spencer), ministre d'État anglais, né à Londres en 17(t2. Admis à la Ctiambre des communes en 1797, il soutint avec
entrant au Parlement et on accuse de cette action les Irlandais catholiques.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari,
Kamenni-Ostrof, '24 mai 1812.
L'arrivée de Kologrivof a l'ait un plaisir réel à toute la société et ce n'est qu'un cri pour qu'il revienne ici au plus tôt. Son frère ne se doutait pas non plus qu'il fût si près d'ici et regrette qu'il ne lui ait pas mandé son arrivée. Je conçois combien il doit t'amuser; voilà comment il vous arrive souvent des objets de distractions; chez nous, il n'y en a d'aucun genre. Des fausses nouvelles, tant et plus, dites avec nu très grand air de vérité, desconjectures faites avec des gcnsd'esprit, mais qui n'en sont pas moins dénuées de sens commun, des appréhensions effrayantes, voilà de quoi mes oreilles sont cornées depuis le matin jusqu'au soir. Je vois cependant ce qu'il y a de mieux en fait de société, ainsi tu peux juger par
talent lo ministère et devint successivement solliciteur, procureur général, chancelier de l'échiquier en 1807, premier lord de la trésorerie, en 1809. 11 péril en 1812, assassiné dans la Chambre des communes par un nommé Bellingham, dont il avait, dit-on, refusé d'accueillir les réclamations.
1. Kologrivof (André Seménovitch/, morf en 1850. général de cavalerie russe.
là de (oui ce qui se dit partout ailleurs. Les nouvelles de Prévost m'ont extrêmement étonnée et ont fait changer de langage, même Bray qui, ces derniers temps, ne doutait pas de la guerre. Eh bien, depuis l'arrivée de ce dernier, il prétend qu'il y a encore espoir d'une réconciliation, que le grand homme est tout disposé à ne pas se battre et n'en a nulle envie; on ajoute à cela beaucoup de choses que tu sais bien mieux que moi. Malgré tout, je ne me fie à rien, cela serait si heureux, si heureux, si cela pouvait se terminer sans guerre que la chose me paraît encore plus impossible. Aucune lueur d'espoir n'entre dans mon âme, je crois seulement que tous ces envois de Troubezkoi* etdeNarbonne ne serviront à rien, ne font que retarder le commencement de la guerre et par conséquent la fin, à laquelle j'aspire. Je viens d'apprendre que Lauriston a ordre de demander à aller vous faire une petite visite pour de nouvelles explications. A quand la fin de toutes ces conversations? Napoléon prétend ne rien comprendre à tout ce qu'on lui a fait dire en dernier lieu par Kourakin. Si vous acceptez cette visite, jusqu'à ce que la réponse arrive, jusqu'à ce qu'il arrive lui-même, le temps qu'il parlera, tout cela prendra encore quinze ou vingt jours. Quelle envie de bavarder! La tète se perd à tout cela.
1. TnouBEZKoi (prince Basile Sergeievitch), né enl773,moiien 1841. fit avec distinction les campagnes contre les Tnrcs et contre la France, ilevintaide de camp général de renipereur Alexandre et l'ut pronni lieutenant général après la bataille de Leipzig. Élevé en 1826 au grade de général de cavalerie, il reçut quatre ans plus tard, une mission en Angleterre et devint à son retour, membre du conseil de l'empire.
Le comte Charlea de Neaselrode à sa femme.
Wilna, ^29 mai 181'2.
Les commérages sur Kolchoubei dont tu me parles, elière amie, dans la lettre, n'ont pas le sens commun, et je ne sais ce qui a pu les faire naître; il est toujours très bien traité, quoique peu employé. Je me suis encore lié davantage avec lui et je n'ai qu'à m'en féliciter, ("/est nn homme que beaucoup de gens apprécient mal et ne connaissent pas. A mon avis, c'est bien à tort que l'on s'est alarmé à Pétersbourg de ce qu'il pouvait un jour remplacer le Chancelier. Du moment où l'on est décidé à ne vouloir ni de Panin, ni de Markof, je ne vois(|ue lui en état de remplir ce poste. C'est un homme qui voit juste et qui a de l'élévation et de la délicatesse dans le caractère. Il est dommage qu'il n'ait pas un peu plus de fermeté, mais je ne connais pas encore chez nous ceux <[ui en ont à revendre.
Tu traites T... bien sévèrement. On fait courir beaucoup de faux bruits sur son compte. Savary qui déleste T..., parce qu'il a été l'amant de sa femme, a inventé mille horreurs sur son compte pour le perdre dans l'esprit de notre Empereur. Mais cela n'a pas réussi et a peut-être même produit un effet contraiie.
Quant à la grande question de la paix ou de la guerre,
i'2 Al'.CHiVES mi (X'MTE Cil. DE T^ESSELRODE.
je n'ai rien à t'apprendre aujourd'hui. Comme l'été s'avance à grands pas, sans que les hostilités commencent, j'aime toujours à me flatter que nous n'aurons fait qu'un voyage de curiosité sur les frontières. Il n'est pas du tout impossible que nous conservions la paix, malgré tout ce que l'on dit d'insensé à ce sujet, y compris les prophéties de Schœpping.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Wilna, 1" juin iSl'i.
Ce sont, chère amie, les peines qu'éprouvent nos pauvres hommes qui nous attristent bien plus que des appréhensions pour l'avenir. Celles-ci nous les supportions heureusement avec résignation et courage. L'armée est belle, ce qui a passé sous nos yeux ne laisse rien à désirer; elle renferme tous les éléments de la victoire, tout dépendra de l'emploi qu'on en fera. Nous sommes toujours dans le même état d'incertitude, c'està-dire que nous n'avons ni paix ni guerre; cependant cela ne saurait durer davantage. Nous manquons absolument de nouvelles positives sur l'eflet qu'aura produit le retour de M. de Narbonne; je ne pourrai donc te dire aujourd'hui combien et si nous avons encore à espérer la conservation de la paix. Ne. crois pas à tout ce
ARCHIVES 1)1 COMTE Cil. DE NESSELRODE. 43
qu'écrit ce prince d'Oldembourg dont pour la plupart du temps, les jugements sont aussi faux que son esprit est borné. Quelle différence entre lui et le père que l'on méconnaît si fort chez nous! Wintzingerodc que j'ai vu souvent dans ces derniers temps est encore un de ces hommes sur lequel on a eu des opinions bien fausses et bien exagérées. Ses moyens ne vont pas au delà d'une division de cavalerie, c'est môme la plus haute portée que l'on puisse lui accorder et on lui a confié les négociations les plus importantes, à lui qui n'a ni esprit, ni jugement, ni valeur, aucune habitude des affaires et (jui parle à peine le français. Voilà son plus grand tort. Il n'est ni poltron, ni traître, comme on le disait après la bataille d'Austerlitz; sa conduite dans la suite a donné à ces calomnies un sérieux démenti; car il est couvert de blessures et n'a pas laissé échapper une seule occasion de faire la guerre aux Français. Au reste, j'espère qu'ici, il ne pourra guère être dangereux, car il ne paraît pas avoir plus d'influence que ses camarades. Kolchoubei est toujours dans la môme position, cependant on le traite en public avec beaucoup d'égards et de bontés. Quant à moi, ça va toujours de même. On me fait venir quand on a besoin de moi et je ne me mets pas autrement en avant pour en multiplier les occasions. Je suis tout à fait passif el me contente de voir venir, sans chercher à provoquer une plus grande sphère d'attributions et de travail.
La comtesse Charles de Nesselrode à sov mari.
Kaiiioniii-Oslror, 11 juin 1812.
On raconte ici qu'il y «'• "n général saxon qui pour avoir élé durement traité par le général Reynier lui a passé l'épée au travers du corps; on dit que c'était un homme de grand mérite; plus il en a eu, moins je le regrette, et je voudrais ([u'avant nos combats, il y en ait quelques-uns de ce genre. Dans ce siècle, on est forcé d'avoir de ces vilaines idées. Scliœpping, qui va tous les matins pomper des nouvelles chez les tristes diplomates qui nous restent, m'a dit que le grand homme se dirigeait vers la Province où est ta terre, mais ce qu'il y a à dire, c'est que les gens le mieux au fait des événements ne savent rien; ils disent tantôt une chose, tantôt une autre. Pétersbourg est devenu une ville de province dans toute l'étendue du terme.
Le comte Cliarles de Nesselrode à sa femme.
Wilna, lt> juin 181t!.
Imagine-toi, ma bonne amie, que j'ai manqué de manquer ce courrier. Alors, tu aurais eu raison d'être
ARCHIVES Dl COMTE CH. DE NESSELRÛDE. Ah
fâchée contre moi, Je croyais qu'il ne partirait qu'aujourd'hui, mais il était déjà tout expédié, hier au soir, lorsque mon heureuse étoile a suscité un incident qui en a l'ait retarder le départ. Je ne me le serais pardonné de *ma vie. Les deux dernières lettres que tu m'as écrites sont si jolies qu'il eût été ahominable à moi de ne pas l'en remercier d'abord. Je ne puis répondre aujourd'hui, ni à papa, ni à Alexandre, mais lu le chargeras, j'espère, de leur dire que j'ai été bien touché et bien reconnaissant de leur souvenir comme de leur confiance. Ce que le premier m'a envoyé est parfait et ne laisse rien à désirer, mais je crains qu'on ne lui laisse désirer longtemps ce qu'il demande. Je lui en parlerai au long, à la première occasion. Alors aussi, je tâcherai de réfuter les beaux raisonnements d'Alexandre, quoique ce soit assurément une entreprise bien difficile d'argumenter contre lui. 11 a tout ce qu'il faut pour avoir raison dans une discussion, personne n'appuiera son assertion sur des arguments plus solides, mais hélas! ce n'est pas par la logique que l'on réussit à subjuguer le cœur d'une demoiselle et je crains que notre jeune homme ne reste célibataire, tout en analysant les avantages du mariage. Nous avons été, ces jours-ci, dans les fêtes et les plaisirs. Celle que nous avons donnée avant-hier à l'empereur a réussi au delà de toutes les espérances. On avait fait construire une salle dans le jardin, mais les fondements avaient été si mal posés que, trois jours avant, elle croula. Quelques instants plus tôt et toute la famille Benningsen eût péri.
46 AUCH[VES Dl COMTE CH. DE NËSSELRUDE.
Il n'y n eu heureusement que quelques ouvriers de blessés. On a dansé dans la maison, et on a goûté et soupe en plein air. Les jardins magnifiquement illuminés faisaient honte à ceux d'Armide, de glorieuse mémoire. Un clair de lune délicieux, un temps superbe, tout favorisait nos projets. Les bougies brûlaient en plein air, la nuit était chaude, et il n'y avait ni vent, ni humidité. 11 n'y avait que M. Nicolas qui manquât à la fètc; je crois que c'est un commérage de Mlle Mileika qui l'a empêché de paraître, car sa santé va à merveille. Rassure maman, dis-lui qu'il est complètement rétabli, et qu'il n'y a eu rien dans son indisposition de ce qu'elle semble appréhender. Dis aussi à Mlle Loukin et et à M. Â. Obreskof * que j'ai expédié leurs lettres par un courrier parti, hier, pour Vienne. Tu as eu une très heureuse idée de m'envoyei- des oranges et des citrons. Par les chaleurs excessives qu'il fait, c'est un véritable bienfait. Au reste ; il n'est guère moins difticile pour moi de l'indiquer ce que tu pourras m'envoyer, car grâce au ciel et au comte Tolstoï, je ne manque de rien. Puisque les verres d'argent sont si exorbitamment chers, ne m'en envoie que trois, c'est tout ce qu'il faut pour faire le magnifique. Je compte faire ce soir une petite course à 80 verstes d'ici pour voir le régiment de Kief et acheter un cheval. Ceux de la Cour commencent à m'ennuyer; ils tombent malades lorsque je les monte. Dis-moi un peu si le cheval bai du timon qui vient
1, Obreskof (Michel-Alexievitch), 1754-1842. Sénateur russe et commissaire généi'al de la guerre.
d'éprouver ce malheur est mainlenanl le seul qui soit hors d'état de te servir, car si l'écurie est encore dans l'état où je l'ai laissée à mon départ, lu dois à peu près être à pied. Si cela pouvait te faire marcher davantage, je n'en serais presque pas mécontent. On prétend que le droschki est très beau et que Hélène ne s'y promène qu'en tremblant et en préférant toujours des rosses à nos fameux coursiers. Parle-moi un peu de la calèche qui doit maintenant èti'e achevée. J'écris encore à Grégoire pour le faire partir ou au moins expédier son légor. Rassure Alexandre sur le sort de celte éternelle calèche; ce qui peut lui arriver de pire c'est d'être prise par un parti ennemi, mais nous n'en sommes pas là encore. Tolstoï veut que j'annonce à maman que nous avons déjeuné ce matin vis-à-vis d'un sambucim raremom comme il n'y en a et comme il n'y en aura jamais dans son jardin, car plus de cinquante personnes peuvent être assises dessous. Il t'envoie à toi le petit livre ci-joint et t'engage à l'étudier avec Catische Loubowisky pour pouvoir herboriser avec fruit dans son jardin. Il espère qu'à son retour il trouvera sa fille aussi savante que lui. Quant à moi, je ne dois rien désirer, tu ne fais que répandre des fleurs sur ma vie, tu n'as pas besoin de ce livre pour apprendre à l'embellir. Tes éludes sont toutes faites à cet égard, et il ne me reste qu'à remercier le ciel de m'avoir rendu si heureux. Je t'embrasse, chère Marie, du meilleur de mon cœur, Je t'envoie la lettre pour Grégoire ouverte afin que tu puisses la lire, lui parler dans un sens et l'engager à
iH ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELKODE.
faire ce que je lui demande. Use de ton ascendant sur lui pour le décider à quelque chose, car cette irrésolution est vraiment désolante.
iNe perds pas le livre, car Tolstoï prétend qu'il est comme lui unique dans son genre.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Swenpiany, 17 juin 1812.
Nous sommes toujours ici, ma bonne amie, mais je crois que nous partirons ce soir. Il n'y a jusqu'ici que des affaires de Cosaques oii Orlof Denissof s'est distingué. Octave Ségur* a été fait prisonnier. Voilà tout pour
Skgur (Octave-Heni'i-Gabriel, comte de), né à Paris en 1779, mort dans la même ville en 1818. Sa courte carrière l'ut singulièrement accidentée. Sorti de l'École polytechnique en 1805, il fut envoyé comme sous-préfet à Soissons et parut se consacrer d'abord à l'administration, à la littérature et à la science. Tout d'un coup, en 180ît, il disparut, et Fouché, ministre de la police, fit insérer dans les journaux une note d'après laquelle on devait supposer qu'il s'était noyé volontairement. On sut plus tard qu'à la suite de chagrins domestiques, il avait quitté la France et s'était engagé, sous un faux nom, dans l'armée d'Italie, où il conquit le grade de capitaine. Il fut fait prisonnier et interné en Hongrie. Il passa de là en Espagne et devint aide de camp de Masséna, rentra en France, lit la campagne de Russie et s'illustra à Wilna, par une magnifique charge de cavalerie; il avait le grade de chef d'escadron. Fait prisonnier une seconde fois, il resta à Saratof jusqu'à la chute de l'Empire et revint en Franco fn 1816. Deux ans après, toujours tourmenté des mêmes chagrins
AUCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. W
le moinciil. Au reste tout va bien. L'armée est excellente. Il n'est pas possible de rien voir de plus beau, ni de mieux disposé.
Le comte Charles de Nesselrode
Vitzy, '21 juin 1812.
lUen ne me serait plus agréable, ma bonne amie, que de t'écrire aussi longuement que je le faisais de Wilna, mais il y a une agitation, inhérente au genre de vie que nous menons, qui fait que je puis rarement disposer tranquillement de quelques minutes. 11 paraît que les grandes occasions ne se présenteront pas encore de sitôt, notre système de guerre paraissant être de les éviter. Dans ce sens, tout marche fort bien. Les détachements ont tous été ralliés à leurs corps respectifs et il n'y a eu que des affaires d'arrière-garde. Pahlen, (jui au commencement des hostilités s'est trouvé dans une position fort hasardée, s'en est tiré avec son adresse ordinaire. Il a fait pour nous rejoindre 400 verstes en six jours. Plalof doit avoir commencé, hier, son grand travail et nous en espérons bientôt quelque brillant résultat. Serge Volkonski qui avait été chez lui en est
mystérieux qui l'avaient fait quitter Soissons, il se jeta dans la Seine et se nova.
50 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
revenu aujourd'hui et nous en a porté de bonnes nouvelles. Celles de Bagration ne le sont pas moins et 13enkendorf qui en arrive dit que son armée est dans le plus bel état et qu'il est décidé à renverser tout ce qu'il trouvera sur son chemin. Hier, il y a eu une halte pour toute l'armée, ce qui fait que nous sommes restés deux jours ici. Je ne sais si nous ne partons demain. Kotchoubei et le chancelier que l'on fait toujours décamper les premiers vont se mettre en route, ce soir.
La comtesse Chartes de Nesselrode à son mari.
Kamenni-Ostrof, '•li juin 1812.
Papa te prie instamment de lui marquer, par une occasion, s'entend, si tu as ouï parler qu'il ait transpiré quelque chose au sujet de la lettre qu'il a écrite au Maître, ainsi que du mémoire qu'un comité secret a rédigé sur les finances et envoyé en même temps que la lettre. Ce comité a été composé du Maréchal, du prince Lapouchin, de Gortschakof ou de Wiazmitinof et
1 . GoRTscHAKOF (Alexandre), né en 1764, mort en 1825, se distingua comme général sous le czar Alexandre 1°'. Jeune encore, il était entré dans l'armée comme aide de camp de son oncle, le célèbre Souvarof, et, après avoir fait les campagnes de Turquie et de Pologne, il fut nommé général en 1798. A la bataille de Zurich, l'année suivante, il était sous les ordres de Korsakof. Gouverneur do Viborg
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 51
de mon père. Ce dernier a exposé à ces Messieurs l'état des finances au moment où on l'a nommé à cette place, les revirements qu'il a faits et les propositions qu'il a soumises h Sa Majesté, il y a un an, pour préparer les sommes, prévoyant ce qui nous arrive actuellement. Figure-toi qu'il n'a reçu d'autre réponse que celle qu'il était trop tôt d'y songer, comme si c'était un genre d'affaires qu'on puisse arranger du jour au lendemain. Maintenant l'Empereur est le premier à s'étonner que l'argent soit rare et a écrit de son auguste main une lettre au maréchal pour qu'il fasse des recherches dans ce ministère pour trouver les trésors. Voici déjà une chose désagréable pour mon père et qui a donné lieu à cette lettre et au mémoire. Mon père, avec raison, se plaint de Barclay qui n'a jamais agi avec assez de franchise, à son égard et n'a jamais voulu satisfaire à ses questions. On faisait des armements cachés, sans en instruire le ministre des finances; il est clair cependant que l'un ne peut marcher sans l'autre.
Barclay consent à une somme que l'on fixe, et, quelques semaines après, fait des demandes extraordinaires de plusieurs millions. Il n'y a pas de tète qui puisse suffire à un désordre de ce genre, et puis le budget a paru très tard, ce qui n'est pas la faute de mon père, mais n'en a pas moins mis obstacle à ce que les sommes
en 1800, il obtint en 1807 le commandement d'un corps d'armée sous le général Benningsen et défit le maréchal Lannes à la bataille de Heilsberg. Durant l'invasion de la Russie, il succéda à Barclay de ToUy comme ministre de la guerre et fut ensuite membre du conseil privé de l'empereur de Russie.
i»'2 AHCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRUDE.
reulieiiL à temps dans les caisses. 11 y a sur ce sujeL mille choses encore à dire, mais (|ui ne servenl (|u'à l'acquit de la conscience de mon père. Quant au public (]ui n'analyse ces raisons, que rarement ou plutôt jamais, il tombe sur le ministre. Aucune réponse encore; je doute fort (pi'on accorde à mon père le congé qu'il demande, c'est très malheureux pour lui, mais je conçois qu*en ce moment rEm[)ereur n'ait point égard à sa supplique.
Congédier un ministre des finances au moment d'une guerre, ne serait-ce {)as avouei* clairement le dénuement de la caisse. On se loue beaucoup du maréchal, de son esprit de justice, de son activité; depuis longtemps, il n'en a pas régné un pareil. Il a beaucoup de confiance en mon père et lui témoigne les plus grands égards, malgré que ce dernier soit loin d'être en faveur.
Depuis le passage des l''ran(;ais à nos frontières, tu conçois qu'en ville on parle plus (|ue jamais; on est effrayé, encore sans raison, de tout ce lenain cédé à Napoléon. Cela fait mal d'entendre tous ces raisonnements inutiles, puisqu'on est à la veille de voir les résultats et qu'il sera permis de porter son opinion sur les plans de campagne. On prétend aussi que l'avis de Fuld est prédominant au conseil de guerre. S'il en est ainsi, c'est malheureux, car la tactique militaire de cet homme est celle qui a aidé à perdre la Prusse. Une chose qui m'effraye et qui me donne à penser tout autant que la guerre, c'est le mauvais esprit qui règne
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dans loule la Pologne qui nous appartient. On devrait prendre les précautions nécessaires et se défier de ce pays, car il est plus que probable qu'il est rempli de traîtres qui entrent dans toutes les vues de nos ennemis. Dernièrement j'ai vu une Polonaise, Mme de Choiseul, qui m'a parlé d'une manière peu rassurante sur le sentiment que cette nation porte à la Russie. A la moindre défaite que nous aurons, ils se montreront à découvert. Dis-moi, je t'en prie, si on les empêche aulant que possible de communiquer avec les Français. Je t'assure que j'ai la tête fêlée à ce sujet; je les crains autant que je les hais, j'ai même peur d'une révolte de leur part et d'un massacre. Tu te moqueras peut-être de tous ces raisonnements, mais crois bien qu'ils ne sont pas tout à fait dénués de fondement. Que dit le prince Volkonski d'avoir pour camarade Paulucci? Il n'a qu'à s'en prendre à lui-môme ; il est un de ceux qui sont cause de sa brillante fortune, il l'a poussé sans cesse et quelqu'un lui a prédit qu'il finirait par l'avoir sur les épaules; le fait est arrivé. Toutes les récompenses que l'on a données à ce monsieur sont d'autant plus étonnantes qu'il méritait d'être jugé pour tout ce qu'il a fait en Géorgie; il est cause du massacre de mille Russes, de gens de marque entre autres, de sorte que tout le pays est en révolte; rien que cela, excusez du peu. Tout le corps diplomatique avant la rupture se plaignait beaucoup du comte Alexandre, de son indécision : il ne voulait jamais se charger de rien verbalement, il demandait toujours tout par écrit, ce qui est
54 AHCinVES DU COMTE Cil. DE >ESSELRODE.
très embaiTassant, car il y a bien des choses qu'on peut dire, mais qu'on ne veut pas écrire. Il n'avait aucune honte de laisser voir qu'on ne lui avait laissé aucun plein pouvoir. On prétend que le Chancelier revient avec lout son monde; ainsi te voilà seul pour toutes les correspondances et comme il ne nous resie que peu ou point de pays alliés, tu ne seras guère occupé et auras tout le temps de m'écrire. On trouve le bulletin mal rédigé, — le premier qui a paru, — enfin on critique tout et ce qui me fâche sérieusement, c'est que le gros conseiller ainsi que le prince irrésolu, comme je le nomme, se mettent depuis quelque temps de la partie. Ce sont deux êtres qui n'ont eu que du bonheur en tout et qui n'ont jamais su en profiter, particulièrement dans le service. Ils osent parler de fermeté alors que ce sont les deux personnages les plus faibles que je connaisse, incapables de rien régir au monde. Le conseiller a son valet de chambre, ivre presque tous les jours, et ne se sert d'aucun moyen pour le mettre à la raison, sous le prétexte qu'il cherche la punition efficace qu'il doit lui infliger. Quant au prince irrésolu, il dit tout haut des choses qu'il est défendu de dire devant des personnes qui ne sont nullement sûres, telles que Mme Tatichtchef qui peut les rapporter, lu sais bien à qui. Je présume que, dans beaucoup de choses, il a déjà perdu la tête. Je ne puis comprendre qu'en un moment pareil à celui-ci, on s'attache à l'analyse et qu'on s'arrête aux détails, il faut prendre les choses en masse et n'avoir qu'une idée, sauver le
ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 5r.
pays, tandis que ces propos imprudents ne peuvent qu'amener des divisions.
On prétend qu'Anstedt gouvernera les affaires du Chancelier pendant l'absence de ce dernier. Cela déplaît souverainement; plusieurs personnes sont persuadées que c'est un homme sur lequel on ne peut compter et tant de personnes le disent que mon opinion sur lui est, je te l'avoue, chancelante, malgré que tu sois, je le suppose, d'une opinion très difiérente. Mande-moi, s'il est possible, s'il est vrai qu'il sera occupé de cette manière et si sa faveur est à ce degré. Les diplomates eux-mêmes parlent de ce Monsieur absolument comme d'un traître.
On critique, et avec raison, selon moi, votre séjour à Wilna. Si votre plan de campagne était d'abandonner cette place, il eût mieux valu ne point mettre les pieds dans cette ville. Malgré le mal que disait notre Maître de Novossiltzof, le voilà, de nouveau, en grande faveur; nous apprenons de source sûre qu'il a été reçu, comme un ancien ami, un homme d'un mérite surprenant, tandis qu'il n'est qu'une grande nullité. Cela prouve comme tant d'autres choses l'instabilité des sentiments et combien peu l'on doit s'y fier. On envoie ce piètre personnage en Angleterre, dans un pays où l'on s'est moqué de lui.
50 ARCHIVES DU COMTK Cil. DE NESSELRODE.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Kamenni-Ostrof, 25 juin 1812.
On dit que la bataille se livrera à Swinziany; ainsi je me flatte que de concert avec Kotchoubei on vous occupera à garder Vitzy et que vous ne pourrez satisfaire votre curiosité, en allant voir l'aff'aire.
Le bruit court en ville que le Chancelier est mort d'apoplexie; j'espère que ce bruit est sans fondement. C'est trop tard pour le bien public.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Kamenni-Ostrof, 25 juin 1812.
Depuis hier, le général Lauriston a établi son quartier général à l'hôtel du Nord; obéissant à un scrupule exagéré, il ne voulait point rester dans son hôtel, prétendant que ce n'était pas délicat, puisque la guerre
avait déjà commencé. Je ne sais siX , avec son
poulailler, a suivi cet exemple. Le corps diplomatique, c'est autant d'espions que Ton garde. Je voudrais les voir déjà dehors.
ARCHIVES nr c.omtI' cii. de nesselp.ode.
Le comte Charles de Neaselrodc à m femme.
Léopol, 26 juin 1812.
Depuis trois ou quatre jours nos quartiers sont dans des trous épouvantables et quand, j'écris c'est tantôt sur un l)anc, tantôt sur un tonneau, la plupart du temps, à terre, couché à plat ventre, ce qui ne m'a |)ourtant pas empêché d'expédier beaucoup d'écritures, qui, à leur tour, ont faitque jen'aipu, hier, que t'adresser quelques mots que tu auras même de la peine à lire. En ce moment, je m'arrête devant un château pour prendre du café et je trouve dans la chambre de l'intendant un superbe bureau pour écrire. Tu penses que je n'y résiste pas et que je profite avec plaisir d'une aussi belle occasion de commencer une lettre pour toi. Dieu sait comment nous irons là où nous allons; à la guerre il faut savoir saisir les moments et les occasions. Malgré toutes ces privations et ces fatigues, il y a beaucoup de gaieté parmi nous ; sous ce rapport, c'est comme si nous étions encore à Wilna. Anstedt est une excellente acquisition que nous avons faite ; il est vraiment intarissable, il est plein de cœur et d'honneur et prouve combien on a été souvent injuste à son égard en suspectant ses principes. C'est dans des moments comme ceux-ci que l'on peut apprendre à connaître un homme.
r)8 ARCHIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE.
et il ne fait, lui, que gagner à être vu de près et approfondi. Il a captivé tout le quartier général.
La nomination du comte Ostermann au commandement du quatrième corps a fait grand plaisir dans l'armée. Quand on est aimé à ce point du soldai, il est impossible que l'on ne fasse pas bien. Tout, en général, marche dans un bon sens ; que le mouvement rétrograde ne t'effraye point, on n'a reculé que pour mieux sauter. Je pense que Bagration aura, en attendant, le moyen de se distinguer et nous en espérons beaucoup; il s'y prend bien et tout dans son armée est conduit avec un grand ensemble. Jusqu'ici l'esprit de nos provinces polonaises est excellent et dans celles que les armées ont eu à parcourir, elles n'ont rencontré que du zèle et de la bonne volonté.
Le comte Charles de Nesselrode
Au camp de Dryssa, 26 juin 1812.
Je continue aujourd'hui la lettre commencée hier. Tu seras tout étonnée d'en recevoir une aussi longue, mais il faut que tu saches que maintenant je suis magnifiquement logé et que pour table à écrire j'ai été assez heureux d'accrocher ou plutôt de décrocher la porte d'une étable à vaches où je demeure. J'espère que
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 59
ma santé se trouvera bien de ce logement, on dit que c'est excellent pour les maux de poitrine.
Le comte Tolstoï n'est pas à aborder depuis deux jours. Nous, en revanche, nous supportons notre sort avec résignation, quelquefois même avec gaieté. La présence d'Anstedt sous ce rapport nous fait le plus grand bien. Mais ce qui nous attriste toujours, c'est la séparation avec nos femmes, je te prie de croire que je suis un de ceux parmi les maris qui éprouvent sous ce rapport les plus cuisants regrets.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Kamenni-Ostrof, 27 juin 1812.
Tu me fais rire quand tu changes de quartier, parce que tu prends immédiatement un style militaire; tu parles de marche longue et fatigante, tandis que tu es dans une calèche traînée de six chevaux. Et pourquoi donc alors mets-tu tant de temps à faire si peu de chemin? Je voudrais bien savoir ce que vous autres, diplomates, vous faites en ce moment et pourquoi l'on vous traîne. On devrait vous renvoyer chacun chez vous. C'est un embarras de plus que de vous traîner; il serait assez temps de vous faire revenir à l'heure des arrangements. Je t'assure que je ne badine pas, car je
fiO ARCHIVES 1>1! COMTE Cil. DE NESSEI.RODE.
ne puis m'imaginer à quoi lu peux être bon, là, surfout en ce moment.
Je me persuade aisément combien Anstedt doit vous charmer tous, tant que vous êtes; il a bien produit cet eflet sur moi. Tout ce que lu me dis de lui dans tes lettres me confirme encore plus dans l'idée qu'on est très injuste envers lui dans la capitale.
JjO comtesiie Charles de Neaselrode à wn mari.
Kainonni-Oslrof, 5 juillet 1812.
L'idée d'embarquer le corps diplomatique m'a beaucoup plu. Ils se trouvent être au nombre de soixantedix personnes, tant maîtres que valels, et sont tous furieux de cette manière de voyager. Je me figure comme ils dégobilleront. On a fait rétrograder Bray qui était en Livonie. Je suis fâchée qu'on ait dispensé de celle traversée Pardo; on lui a permis d'aller par terre et il passe même par Riga. C'est au plus spirituel et au plus fin de cette bande qu'on accorde une pareille permission. Tous les voyageurs par mer comptent débarquer à Mémel. Dans la course que j'ai faite en ville, j'ai aperçu Lauriston qui se promenait sur le quai et cela m'a paru bien singulier de le voir encore.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Wellkoulschiiia, 4 juillet 181'2.
Puisque l'endroit d'où je l'écris ne se trouve sur aucune carte, il faut bien (|ue je te dise que c'est une maison seigneuriale située à deux verstes de la Dvina et qu'au lieu d'être dans une grange je suis logé dans une brasserie, c'est-à-dire très magnifiquement.
Nous avons vu ici un visage anglais. L'amiral Benlingk y est venu faire une apparition. Au reste tout marcbe encore dans notre quartier général comme par le passé. Il ne faut pas être fâché que nous n'ayons pas eu de grandes affaires, nous cherchons avec raison à les éviter et à venir, par d'autres moyens, à bout de notre terrible ennemi.
1j} comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Polotsk, 8 juillet 1812.
Le comte Lieven m'avait promis de se charger de ma lellre, mais je ne l'ai plus revu. Heureusement que le
général Mœller Zakomelski* part cette nuit, sans quoi j'aurais été une éternité sans pouvoir te dire, ma bonne Marie, ce qui m'est arrivé dans cette grande bagarre. Tu sauras donc que, bier au soir, S. M. l'Empereur m'a fait venir et m'a prévenu qu'il allait s'absenter de son armée pendant une douzaine de jours et que pendant ce temps il voulait que je suivisse le général en chef pour continuer un travail dont j'étais chargé auprès de lui. Il n'y avait pas là à dire non, comme bien tu penses, quelque envie que j'eusse d'aller à Pétersbourg passer ce temps avec toi. Cependant je l'ai prié, si son absence devait durer, de vouloir bien me permettre de faire une course à Pétersbourg. Il y a consenti avec sa bonté habituelle, ainsi il faudra voir. Comme la commission dont il m'a chargé est tout à fait une affaire de confiance, il eût été impossible que je demandasse à m'absenter actuellement. Nous passons cette nuit à Polotsk, demain nous allons plus loin, le Ministre de la guerre commande actuellement l'armée à lui tout seul.
Platof a eu encore une affaire heureuse, le bulletin prochain t'en apprendra les détails. Mais j'espère que bientôt il sera question d'affaires plus importantes et, comme je viens de voir défiler cent mille hommes sous mes yeux, je ne doute pas du succès.
L'Empereur étant décidément allé à Moscou, il se pourrait que son absence fut plus longue. On approuve
l. Mœller Zakomelski (Pierre-Ivanovitch), général russe, ministre de la guerre (1819-1823), mort en 1825.
AUCIIIVES DU COMTE Cil. DE NESSELUODE. 65
généralement celte détermination qui nous vaudra de nouvelles ressources. Que l'on ait seulement de la persévérance je suis sûr que tout iinira bien.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Khinova, 9 juillet \Sl'2.
Ma lettre, chère amie, ne sera, hélas! que bien courte, car, après avoir fait hier une marche de 40 verstes, nous allons tout à l'heure repartir. Ma foi, on a bien tort de se plaindre des bulletins. Il me semble que c'est toujours rassurant de savoir qu'il n'y a eu aucune affaire et, quand il n'y a rien, je défie tous les censeurs de Pétersbourg de faire un bulletin qui ne soit ni court ni vague. Ils ne pouvaient pourtant pas avoir la prétention qu'on les mette au fait de tous les détails du plan d'opération. Je trouve même qu'on ne leur en a que trop dit sous ce rapport.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari.
Kameiiiii-Oslror, U juillet 1812.
Prends garde qu'il ne t'arrive le même accident qu'à Wylie* qui s'est blessé sans combattre. Je t'en prie, surveille-loi le plus que tu pourras avec ta vue basse. On attend ici la duchesse de Wurtemberg; elle habitera la campagne qu'aurait dû habiter l'ambassadeur de France. Pourquoi n'est-ce pas plutôt ce dernier qui y loge, on peut dire qu'alors la moitié des êtres qui occupent l'Europe auraient été tranquilles.
Le comte Cliarles de Nesselrode à sa femme.
Vitebsk, 12 juillet 1812.
Aujourd'hui nous fêtons la paix de Turquie et le jour de naissance de Nikitta Volkonski. Moi, ma chère amie,
1. Wyi.ie (Jacques), médecin russe, né en 1768, mort en 1854. 11 était d'origine écossaise et fut successivement médecin de l'empereur Alexandre, membre du conseil privé, président du conseil de santé de l'armée et membre de l'Académie de chirurgie.
je fête l'arrivée du courrier qui m'a porté, hier, ta lettre du 3 juillet. Nous voilà de nouveau dans une belle et grande ville; après toutes les abominables cabanes par lesquelles nous avons passé ces jours-ci, Yitebsk nous paraît d'une grande magnificence. J'y suis logé à merveille, au premier d'une belle maison de pierre, chez un employé des sels, tu penses bien que les bons mots n'y manquent pas. L'amiral Bentinck, que l'on a voulu traiter avec distinction, logeait avec les princes dans une distillerie; l'un couchait dans un alambic; l'autre, dans une chaudière; le troisième, dans un poêle à la Chaptal. Quel bonheur ça a été pour les Messieurs de la Compagnie! lermolof a placé ton frère Nicolas auprès de Fabien, qui aura le commandement de toute l'avant-garde. Il l'aurait gardé auprès de lui, si déjà il n'avait plusieurs officiers de Semenofski. Mais auprès de Fabien les occasions de s'instruire et de se distinguer seront même plus fréquentes et je puis répondre qu'il ne saurait avoir un meilleur chef. Fabien est un homme plein d'honneur et de délicatesse envers ceux qui sont sous ses ordres. Nicolas y sera très bien. Fendant que dans les salons de Fétersbourg on discute savamment sur nos opérations stratégiques, nous ne sommes occupés ici que du talent de Schœpping. Quoique en général, ou pour mieux dire généralement parlant, les résultats de la campagne n'aient pas encore été bien décisifs et voilà juste un mois que les hostilités ont commencé, nous passons le temps assez gaiement pour- la circonstance. L'amabilité d'Anstedt est inépui-
6(3 ARCHIVES bu COMTE Cil. t)E NESSELftODE.
sable, les jolis mots ne tarissent pas chez lui et plus la position est pénible, plus les privations et les fatigues sont grandes, plus il est gai et spirituel. Une société de ce genre est précieuse pour un quartier général et soutient les dispositions des officiers, comme la musique le courage des soldats.
Adieu, chère amie, nous allons, je pense, quitter Yitebsk tout à l'heure. Platof était avant-hier à Oruba, la réunion avec Bagration n'est presque plus douteuse. Nos avant-postes étaient au delà de Bahinovitsch. Depuis 4 heures du matin, il y a eu une forte canonnade sur notre droite, mais elle vient de finir, il est 9 heures, nous ne savons pas encore ce que c'est.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Parestschie, 17 juillet 1812.
Tu peux être tranquille sur mon compte, j'ai évité les balles et les dangers, à un point que le poltron le plus poltron n'aurait pas pu mieux le faire. Cela ne m'a cependant pas empêché de passer par trois journées de fatigues et de privations excessives. Au moment où les coupsde canon ont commencé, nousavons quitté Yitebsk, à 9 heures du matin, et nous avons cheminé à cheval avec Anstedt, Yeilly, etc.,
AUCllIVES DU COMTE CH. DE NESSELRODE. 67
Depuis, je n'ai presque pas fermé l'œil, mais un bon diner que j'ai fait aujourd'hui a réparé toul cela et je me porte de nouveau à merveille. Anstedtesl un homme délicieux dans les circonstances pareilles; il n'y a personne comme lui pour soutenir le courage des mortels. Les affaires ont été fort chaudes ces jours-ci et font le plus grand honneur à nos troupes. On ne peut pas mieux se battre. Le comte de Pahlen est devenu le héros de l'armée. Dans la journée du 15, il a montré un véritable talent militaire.
La comtesse Charles de Nesselrode à son mari
Kamenni-Ostrof, 17 juillet 181'i.
En ville, on t'accorde un poste bien honorable, celui d'écrire le bulletin, comme si tu n'étais resté à l'armée que pour cet emploi. Je ne réplique rien à cela et laisse dire tout ce qu'on veut; je pense bien que si tu n'avais que cela à faire, tu ne resterais pas là à mener une existence fatigante et tuante sous tant de rapports. Même si l'Empereur ne retourne pas de si tôt à l'armée, j'ai la triste persuasion qu'on t'y laissera et qu'avec ta délicatesse tu y resteras. Dieu veuille que je me trompe!
Tolstoï, de Moscou, a déjà fait le calcul de nos braves défenseurs et il en évalue le nombre à un million. Tu
sais sans doute tout ce que la ville de Moscou donne, ainsi que le gouvernement, c'est bien beau. Gare si le gouvernement de Rézan fait les mêmes frais, à proportion ! Le comte Saltikof, frère de la Orlof, s'est conduit supérieurement; il arme tout un régiment, fournit les hommes; je suis curieuse de savoir ce que compte faire l'égoïste Nicolas Gagarin. Au moment où je t'écris, la Noblesse d'ici s'est rassemblée à l'hôtel du comte Bezborodko; nous verrons ce qui en résultera; je l'en donnerai des nouvelles. Le rassemblement a eu lieu premièrement à l'église de Kasan oiî l'on a chanté un Te Deum et prié pour le succès de nos armes ; on a fait ensuite une lecture touchante de la part du Clergé pour engager la Noblesse à faire des sacrifices. On doit lire aussi le manifeste qui a été écrit à cette occasion. Notre Clergé donne un très bel exemple ; de l'argent (ju'il a thésaurisé, il offre un million et demi; le Métropolite de la ville fait fondre toute son argenterie qu'on évalue à cinquante mille roubles; les évêques des différentes provinces donnent, tous, des sommes importantes. En outre, toute l'argenterie qui se trouve dans les couvents, dans les maisons religieuses et dont on ne fait pas usage, en un mot tout ce qu'on considère comme le trésor de ces établissements sera livré pour le bien de l'État. Galitzin se distingue grandement. Les marchands russes et étrangers ont déjà offert deux millions. 11 y a une arrivée dans notre ville qui a indigné tout le monde et avec raison. Le lendemain du jour où le Corps diplomatique voguait est arrivé Bray; il a biaisé, malgré
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qu'on lui ail envoyé estafettes sur estafettes pour l'informer de ce que faisaient ses collègues. En outre, l'embarquement ayant subi plusieurs retards, il aurait eu tout le temps d'arriver au bon moment, mais je crois que ce n'est pas sans intention qu'il s'est hâlé trop lentement et qu'il partira d'ici les poches pleines de nouvelles. Figure-toi que, pour sa personne, il faut de nouveau un bâtiment. La faute en est sûrement à ceux qui lui ont permis de n'agir qu'à son gré. Son secrétaire supposait qu'il s'était embarqué à un port voisin. Lorsqu'il est arrivé enfin, il était porteur de nouvelles sensationnelles, vraies ou fausses, destinées à faire taire les mécontents.
Je te disais que la Noblesse, au rassemblement, a témoigné un enthousiasme extraordinaire ; on a appelé à grands cris le vieux général Koutousof ; on l'a chargé d'organiser l'armée qu'on lève ici et qui est de quatre hommes sur cent' pour ce gouvernement; la contribution en argent se monte à près d'un million comptant. Il y a une taxe de cinq pour cent sur les maisons des propriétaires et Dieu sait quoi encore.
1. A cette époque où le servage existait encore en Russie, chaque seigneur, en temps de paix, était tenu de fournir à l'armée un certain nombre de conscrits en proportion du nombre de serfs qu'il possédait. Pendant la guerre dont il est question, les seigneurs, dans les divers gouvernements, avaient décidé de lever des régiments à leurs frais.
70 ARCHIVES \)V COMTE Cil. DE NESSEI-RODE.
Le comte Charles de Nesselrode à sa /emme.
En marche, à 24 verstes de Dorogobouje, '21 juillet 1812.
Ici, nous sommes logés dans un magnifique château qui appartient à un M. Vaksel ; il y a de beaux appartements, de belles orangeries, des jardins dans l'ancien genre, enfin tout ce qui contraste avec l'image de la guerre. C'est si paisible que je voudrais un jour une retraite dans ce genre; il y a mille romans que j'ai composés dans ma tête sur ce thème; Dieu veuille que le plus modeste puisse devenir réalité ! J'ai presque oublié les batailles, les opérations à droite et à gauche, les marches de flanc, les mouvements pour gagner des positions, pour s'assurer des communications, pour tenir l'embranchement des routes, pour être à cheval sur une rivière et toutes les idées de tactique et de stratégie, dont j'ai depuis quatre mois la tête farcie. Mais demain tout cela reparaîtra, car si je ne trouve pas à Dorogobouje des nouvelles du Général en chef, j'irai en chercher à Smolensk.
Le Grand-Duc est revenu au quartier général ; on assure que rp]mpereur est allé à Pétersbourg; c'est alors que je serais au désespoir qu'il ne m'eût point emmené avec lui. Je rouvre ma lettre pour t'annoncer que Bagration et Barclay sont réunis près de Smolensk.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 71
Le comte Charles de Nesselrock à m femme.
Dorogobonje, 25 juillet 181'J.
Lubomirski passe ici comme le vent; je n'ai que le temps de te dire que je me porte bien et que je suis toujours à Dorogobouje. Si l'absence de l'Empereur devait durer» tâche, s'il y a moyen, de me faire venir à Pétersbourg. Que le sort de Lubomirski est à envier!
Adieu, je te serre contre mon cœur avec la plus vive tendresse.
Le prince Barclay de Tolly au comte Charles de Nesselrode.
Quartier général à Smolensk, 25 juillet 1812.
Monsieur le Comte, je ne puis vous offrir des matériaux pour le bulletin de l'armée que dans les données suivantes : La première et la seconde armée occidentales se sont réunies le 22 de ce mois dans les environs de Smolensk. Elles sont actuellement occupées à soigner les malades et à prendre les provisions nécessaires pour commencer ensuite, de concert, leurs opérations offensives.
C'est avec les sentiments d'une considération très
72 ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE.
distinguée que j'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, de Votre Excellence, le très dévoué serviteur.
A^e comte Charles de Nesselrode
Wiasma, 27 juillet 1812.
Je crois, ma bonne amie, n'avoir pas besoin de te recommander le colonel Tettenborn'qui t'apportera ces lignes. Ma situation est telle maintenant que je suis toujours obligé de saisir les courriers au passage. Bientôt je les manquerai tout à fait, car d'ici nous allons à Gjatsk pour y attendre le dénouement. Tu vois que je n'y ai au moins rien à craindre de la part des boulets; je suis tout à fait hors de leur portée, mais comme je te l'ai dernièrement écrit, je suis aussi éloigné de tout
1. Tettenborn (Frédéric-Charles, baron de), célèbre chef allemand de partisans, né à Tettenborn, dans le grand-duché de Bade, en 1778. mort en 1845. Entra en 1794, dans l'armée autrichienne, devint rapidement capitaine, se distingua à Wagram, fut nommé major et, à la paix, attaché à l'ambassade du prince Schwarzenberg à Paris. A l'explosion de la guerre avec la Russie, il passa au service de cette puissance avec le grade de lieutenant-colonel, et fit preuve d'une hardiesse et d'une habileté remarquables pendant la poursuite de l'armée française en retraite. En 1818, il revint au service du grandduc de Bade, prit une part active à l'établissement de la constitution badoise et fut nommé, en 1819, ambassadeur à Vienne où il résida jusqu'à sa mort.
moyen de pouvoir être utile. Nous gagnons doucement notre destination. L'armée travaille entre Smolensk et Vitebsk. Tu sais sans doute les brillantes affaires de Tormassof * et de Wittgenstein. Dieu veuille que celles des deux grandes armées soient dans le même genre! Répète à ton père qu'il a parfaitement jugé le général Barclay, qu'il a eu raison et que j'ai eu tort, mais que, malgré cela, tout ira bien puisque le plan qu'on suit en ce moment est bon et que l'armée est on ne peut pas mieux disposée. La réunion avec Bagration en a plus que doublé la force normale. La noblesse de Smolensk se distingue; j'ai rencontré hier un propriétaire à la tête de son petit détachement à cheval qui avait tout à fait bonne mine. Le jeune homme s'appelle Karabanof.
i. Tormassof (comte Alexandre-Petrovitch), célèbre général russe, 4752-1819, commença sa carrière à Potemkin en Crimée; fut exclu du service en 1799 sous l'empereur Paul, mais nommé par le même en 1800, commandant des gardes à cheval; en 1805, général gouverneur de Kief; en 1807, de Riga; en 1808, commandant en chef de la ligue du Caucase. Dans ce nouveau commandement il déploya une grande énergie et rétablit la tranquillité en Abkhasie et en Iméréthie; en 1812, il commandait la 5" armée d'observation destinée à défendre le sud de la Russie; quand les deux armées du sud furent réunies sous le commandement de l'amiral Tchitchagof, Tormassof fut rappelé au quartier général et chargé de l'organisation et de l'administration intérieure de l'armée. En 1814, il fut nommé général gouverneur de Moscou.
Le comte Charles de Nesselrode au comte Gourief.
Wiasma, 29 juillet 1812.
Depuis le commencement des hostilités, Nicolas se trouve réduit à un cheval de bât, ce qui l'a obligé de me confier son déjeuner en argent pour le renvoyer à Pétersbourg par la première occasion. Je suis assez heureux aujourd'hui pour tomber sur un complaisant qui veut bien l'emporter et vous le remettre exactement.
Le général en chef me tient toujours à une grande distance du quartier général, ce qui n'est ni utile, ni agréable. Je lui ai demandé de me rapprocher et j'attends sa réponse. Elle ne m'arrivera probablement qu'après le dénouement des opérations qui s'exécutent dans ce moment. Le début en a été fort brillant. Platof et Pahlen ont eu une belle affaire d'avant-garde. Le bon esprit de la troupe ne me fait pas douter que le reste n'y réponde.
Adieu, monsieur! Que je serais heureux de pouvoir vous exprimer de vive voix combien je vous suis dévoué !
P. S. Parmi les lettres qu'un courrier nous a dernièrement apportées d'Allemagne, il s'en trouve une
pour un de vos subordonnés en Sibérie, veuillez avoir la bonté de la faire expédier.
Le général Barclay de Tolly au comte Charles de Nesselrode.
Quartier général de Marechitza, 29 juillet 1812.
Monsieur le comte, j'ai l'honneur de vous avertir des opérations des deux armées par l'aperçu suivant :
Le 25 juillet, la seconde armée envoya un fort détachement à Krasnoï pour observer l'ennemi et pour couvrir Smolensk. Le gros de l'armée se porta sur la rive droite du Dnieper et forma l'aile gauche de la première armée.
Le 26, les deux armées marchèrent en trois colonnes dans la direction contre Rudnia. La première armée campa à Wodra et la seconde à Katan. L'avant-garde de la première, composée des régiments de cosaques du général Platof, et soutenue par quelques régiments de hussards et de chasseurs, commandés par le comte Pahlen, général-major, avança jusqu'à Wedra.
Le 27, les deux armées devaient avancer jusqu'aux environs de Incowa, attaquer et repousser les avantpostes de l'ennemi, pour faire la reconnaissance de l'ennemi derrière Rudnia. Mais comme l'aile droite de
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l'armée, par rapport au chemin difficile à passeï-, n'arriva que le 27 au malin, la marche de l'armée fui différée. Cependant l'attaque projetée sur les avantpostes avait lieu. La suite en était qu'une grande partie de la cavalerie ennemie fut faite prisonnière et repoussée jusqu'à Rudnia. A cette occasion nous avons pris un colonel, un lieutenant-colonel, un major et huit officiers et près de 500 hommes. Déjà, le matin du 26, les avant-postes de l'ennemi s'étaient retirés. M. Wintzingerode, aide de camp général, qui a été détaché avec quelques régiments de cosaques entre Welisch et Bieloy, me fit en même temps le rapport que l'ennemi rassemblait un corps considérable à Porieczie. Ce mouvement donnait lieu à croire que l'ennemi avait l'intention, lorsque nous avancerions, de tourner notre flanc droit. C'est pourquoi le suivant a été résolu : les deuxième et quatrième corps et le premier corps de cavalerie marchent, le 27, au soir, dans la direction de Porieczie. La seconde armée occupe, le 28, le camp de la première armée, et après l'arrivée de celle-là, le reste de la première armée se porte sur la droite à Staiky, d'oij il est toujours, non seulement en position de soutenir la seconde armée, mais d'attaquer en même temps avec une partie l'aile gauche de l'ennemi à Porieczie.
L'avant-garde de la seconde armée occupe le terrain depuis le Dnieper jusqu'à Incowa ; l'avant-gardc de la première armée depuis Incowa jusqu'à Kolm.
J'ai l'honneur d'être, avec les sentiments de la considération la plus distinguée, Monsieur le comte, de
Votre Excellence, le très humble et très obéissant serviteur.
Projet de lettre du comte Charles de Nesselrode au général Barclay de Tolly.
5 août 1812.
Le comte de Lœwenhielm m'a remis la lettre que Votre Excellence a bien voulu m'adresser en date du ^29 juillet.
J'attends le passage d'un de ses courriers pour envoyer à S. M. l'Empereur le bulletin que j'ai composé d'après les notions intéressantes qu'elle m'a fournies. Elle nous prépare à de nouveaux événements, d'autant plus que l'empereur Napoléon pourrait peut-être profiter de l'enthousiasme qu'il supposera à son retour, le jour de sa fête, qui est le 5/15 août, pour tenter quel- ({ue grande entreprise.
Le comte Charles de Nesselrode à sa femme.
Dans un village, à 50 versles de Wiasma, 51 juillet 1812.
Après quinze jours de privations pénibles, j'ai eu ce matin le bonheur, ma bonne amie, de recevoir ta lettre
du 12, expédiée le 14. Je me mets de suite à y répondre, puisqu'on nous assure que le Comte Lœvenhielm m\ passer par ici pour aller droit à Pétersbourg. Depuis avant-hier je n'ai rien à t'apprendre sur moi ; suivant la direction qu'on nous a donnée, nous avons quitté, hier, Vienne; nous avons passé la nuit dans un village et nous poursuivons aujourd'hui notre voyage vers Gjalsk où nous devons nous arrêter.
Les succès de Wittgenstein auront, j'espère, un peu calmé les esprits à Pétersbourg. La grande armée est encore intacte, et, avant qu'elle ne soit totalement défaite, il n'y a rien à craindre pour les deux capitales. J'ai tout l'espoir que cela n'arrivera pas; en général, nos affaires ne vont pas si mal; pourvu qu'on ne se décourage pas et avec de la persévérance, il est impossible que finalement les résultats ne soient pas pour nous.
Le comte Charles de Nesselrode
Gjatsk, 2 août 1812.
Depuis hier, je me trouve dans la très agréable ville de Gjatsk, où il y a un Savelof, tout comme à Pétersbourg, mais celui-ci s'appelle Boris Petrovitch. Il est maréchal de la noblesse et parle beaucoup. Ce matin, il nous contait ingénuement qu'il était parent de Dmitri
ARCHIVES DU COMTE C». t)E ?iESSELl\ODE. 79
Alexandrovilch Gourief, lequel lui écrivait régulièrement toutes les nouvelles de Pétersbourg. Ansledt jugea cette occasion très favorable pour lui annoncer ((ue j'avais l'honneur d'être le beau-fils du même Gourief Alexandrovitch. Mon homme devint pâle comme la mort, et, pour se faire pardonner sa vanterie, nous envoya force melons, cerises et autres comestibles. Indépendamment de cela, il m'a communiqué les gazettes de Pétersbourg; elles étaient du 25, ta dernière lettre du 14; cette malheureuse circonstance m'a plongé dans de tristes réflexions qui m'ont empêché de lire avec toute l'attention qu'ils méritent les beaux sacrifices de notre noblesse. Je les trouve vraiment inimitables. Cela va bientôt nous donner une belle aimée qui, confiée à des mains aussi habiles que celles du général Koutousof, doit nécessairement ôter jusqu'à l'ombre de l'inquiétude.
D'Ànstedt au comte Charles de Nesselrode.
Gjatsk, 13 août 1812.
L'évêque de Smolensk est arrivé hier avec l'image miraculeuse de cette ville. Vous n'avez point d'idée, mon cher Comte, de l'impression que cela a produit. Le saint homme n'avançait qu'avec peine, les rues
étaient couvertes de personnes prosternées. « Je prendrais, cette image, me disait quelqu'un, ou quelque chose d'intérieur, je la ferais porter devant l'armée, j'attaquerais Napoléon, et de miracles incertains peutêtre, j'en ferais un bien démontré, oui, bien démontré ! ! ! » Qu'on laisse aller nos braves, et que l'on me coupe les oreilles si je mens.
J'ai tout fait, et c'est en honneur très mal. Ce sont les Smolenskoï qui arrivent successivement avec les terreurs de leur situation qui en sont cause. A propos de Smolensk, le prince Bagration dit une chose très juste : « Smolensk pouvait tenir trois fois dix jours w. Bonaparte s'obstinait à l'avoir, nous lui aurions usé 60000 hommes sans en compromettre 10 000. Ah! bon Dieu, bon Dieu, pourquoi?. . . . mais le pourquoi ne me regarde pas. Quand pourrai-je brûler le papier, là, avec une relation d'une belle victoire?
Amen! amen! Ne m'oubliez point. Nous ne valons pas deux tranches de saucisson rance, depuis votre départ. Adieu, jusqu'au tombeau, tout à vous. Hommage respectueux à la Comtesse, souvenirs de tendresse aux amis.
Comtesse de Nesselrode, femme du Chancelier D'après une miniature par Isabey
D'Amtedt au comte Charles de Nesselrodc.
Borodino, lundi 2G août 1812.
Avant-hier, une affaire de héros; hier, escarmouches insignifiantes. Aujourd'hui combat de héros; la terre tremble à 18 verstes. Les Français ont été attaqués sur leur flanc droit, ils marchent sur notre gauche et attaquent, en outre, notre centre. J'espère en Dieu et en nos braves que demain nous recevrons l'ordre d'avancer; amen! amen! amen! Mais tout ceci, les détails de l'armée vous l'apprendront bien mieux. Quant à moi, je vous raconterai que, le premier jour, le prince Koutousof a reconnu la position, un aigle a plané sur sa tète, et lui de le saluer, et toute la troupe alors de crier : « Hourra ! » Quand des Romains combattent, il faut citer des augures.
Recevez les assurances de mon éternel attachement, quoique vous fassiez le paresseux et que je n'aie pas un mot de votre part.
Le courrier ne veut pas s'arrêter, nous tenons son téléga par la roue.
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE >ESSELUODE.
D'Anstedt au comte Charles de Nesselrode.
Molodovicz, 27 août 1812.
L'affaire d'hier vaut celle de PreiJssieh Eylau, et cela sans exagération. Il n'existe rien de plus brave que nos officiers. Je ne me mêle point de vous donner des nouvelles : vos conseils à cet égard sont salutaires pour moi. Permettez-moi une seule réflexion qui est que je pense plus que jamais que Bonaparte est perdu. Plusieurs des nôtres voient différemment, mais ces nôtres sont des bourriques, je ne leur ferai jamais l'honneur de les appeler des ânes, parce que cet animal est du genre masculin. Dieu veuille que nous attaquions bientôt. L'armée française est aux abois. Vous aurez, et vous n'aurez que trop tôt la liste de tous les braves qui ont trouvé la mort la plus glorieuse aux champs de l'honneur; mais vous apprendrez avec plaisir que votre beau-frère, qui vient de sortirdema bara(jue, se porte à merveille. Je connais sa paresse de plume, c'est pour cela que je vous le mande. Il va pour deux jours à Moscou pour s'équiper, puis il retourne chez le prince Koutouzof où il est employé.
Grégoire Orlof a été amputé à la jambe devant dix officiers, sans changer de couleur.
Tout ceux que nous connaissons et qui ont pris part
ARCHIVES DU COMTE Cil. DE NESSELRODE. 85
à la bataille sont plus ou moins grièvement blessés. Les Ratniks' font des merveilles.
Adieu, cher Comte, quand aurai-je un mot de votre part?
D'Anstedt au comte Charles de Nesselrode
Tver, 5 septembre 1812.
Yous aurez, sans doute, mon cher Comte, reçu la lettre que j'ai confiée à Boulgakof le jour même de mon départ de Moscou, et par conséquent vous ne serez pas étonné si c'est aux portes de Tver que j'ai embrassé Tchernichef, palpé nos 500 r. et appris que je suis dans le cas de rester à l'armée. Vous savez avec quel équipage je suis entré en campagne. Je m'arrête donc un jour ici pour faire retaper mes affaires, et demain je reprends le chemin du quartier général, en passant par Klin et Dmitrev. Croyez que je tiens au plus près.
Le gouverneur de Tver est un excellent homme qui ignore parfaitement où se trouve le Maréchal, mais on voit de ces choses-là. J'ai vu surtout dans un supplément de gazetle qu'à Mojaïsk toutes les routes de Moscou se réunissaient. J'ai baisé dix fois la podorojnaia'