LE COMTE DE IBESSAN [À FORMEY
[ Autographe. — BibUodièc|ue Royale de Berlin , collection d'autographes ,
▼ol. 7.]
Troit-ËTéchés , à Toul , ce 15 juin 17S4.
Monsieur et illustre confrère , Je crois ne pouvoir mieux vous prouver le désir que j^ay de vous plaire qu'en vous donnant des nouvelles de notre cher et illustre président.
Il a bien voulu ui'aecordcr un jour en passant; il revient en bonne santé , l'air natal a racomodé la poitrine : il est pins en état que jamais de se rendre utile à son auguste maître, de faire le bonheur de ses amis et d'éclairer l'univers.
Nous allons demain passer un jour à la cour du Roy de Pologne, qui désire de le voir non seulement comme un grand homme , mais comme quelquun de protégé et aymé d'un Roy pour lequel il est pénétré d'admiration et de tendresse.
Le Roy de Pologne s'occupe sans cesse de l'imiter dans les parties de gouvernement qui sont à sa portée et qu'il peut exécuter. Cest ainsi qu'un Roy de soixante-dix-sept ans rend un bornage pur, et prouvé par les faits , à un jeune Roy que la victoire et toutes les muses couronnent sans cesse.
Notre cher président vient d'essuier un cruel spectacle. Un frère digne de toutte sa tendresse est mort dans ses bras. Il a pensé perdre sa sœur. Vous qui connoissez sa sensibilité, jugez de ce que son cœur a souffert. 11 part pour se rendre aux pieds de son maître , et n'entend déjà presque plus les cris de ses amis, qui le perdent et le regrettent. 11 retourne au sein de la saine philosophie; il retourne a Pozdam , comme dans le sanctuaire qu'elle habite. Son ancienne amitié pour moy m^encourage à demander la permission à mon maître, d'aller aux pieds du grand Frédéric. Je compte demander un congé de deux mois, au comenccment de l'a-
née prochaine , et le plus beau jour de ma vie sera celuy ou je verray, dans un grand Roy, un général qui p'a jami^i^pwdu d^ bitaille^i qn législateqr qui rend le» peuple» sages et heureux; un philosophe qui n'a jamais parlé sans instruire » et , si j'oiois le dipe, un prince qui sent le plaisir d^ainoer, et qui possède tous les dons enohaAteurs qui peuvent éclairer ou plaire.
Permettes ipoy de faire milles [sic] tendres compliments à M. Mekel*
Jle suis charmé que TOUS voyeis de près M. le comte de Qisors. Plût à Dieu que nos jeuues FrauQois luy ressemblassent* Celuy-cy a des yertus solides i une ^imfthle pirupUcité , et restera fidelle à Thouneur et A Titmitié. Il ne peut que se perfeetionnef à votre cour. Il est accompagné d'up homme de condition , de Bretagne I nommé M. de ^efalioi offipier de distinction et très estime* L'un et Tantre sont propres à faire honneur à la nation française , et je desirerois qn'U n'en p^ut jamais d'antres aux yeux d'un grand prince, dont l'aprobation est le plus do\iil pm que puisse recevoir uq homme qui pense.
Honorez moy de votre amitié en faveur de celle que M. de Manpertuis a pour moy, et soyp^ peri^nadé de
tout l'fi^ttftcheffifin* avec leqnelj'^y rho^nenr d' wtre,
Monsieur et illustre çanf^ere , Votre très humble et très obéissant serviteur.
Le comte peTressan.
mi^mm^^mAÊm^Ê^mÊM
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
ie comte de Tr^fisan mwi beiiucoup la oorrespoacbtnce , et soignait «nguUèraineat ses lettres , sauf Tortbçpfiphe , la ponctuation , les points et les aliqéa. Maia il <y[)portajt dans aon commerce épistdaira , qui est d'un grand olianne , cette causticité qui est rarement computibl^ avec la bonté du cour et la fermeté de la raison. Celle de Ti'^wu) lui fit de puissants adversaire et le pnya de 1^ bienveillance de I^wa XV.
Le roi de Prusse , pour l'en consoler, lui otTrit un ^\e honorable et un beau grade; mais on put apprécier alors son enthousiasme pour ce prince. Il refusa, de la manière la plus ingénieuse, il est vrai , mais il refusa , et il prouva par ce refus qu'il n'ambitionnait pas l'honneur d'habiter le sanc^ tuaire de la saine philosophie.
Il prouva , dans une autre occasion , qu'il n'aimait pas jusqu'à lui faire des sacrifices, la philosophie dont il ne cessait de faire l'éloge. Le roi Stanislas , qui n'aimait pas non plus la philosophie avancée, qui n'aimait que les lettres, ayant exigé de lui, sur les plaintes du Père de Menoux, qu'il justifiât ou rétractât les principes qu'il avait émis dans un de ses discours, il se hÂta de répondre qu'au besoin il ne lui en coûterait pas d'imiter Fénelon , et soumit aussitôt son discours à la Sorbonne. Celle-ci n'y trouva rien à reprendre. D'après le récit qu'il fit de cette affaire à ses amis , il aurait fait à Stanislas une réponse fort piquante. Mais sa version, quoique adoptée par Condorcet , est dénuée de vérité.
M. delressan montra toute sa faiblesse dans ses rapports avec la philosophie , qu'il connaissait^peu , et avec les philosophes de son temps , qu'il flatta beaucoup , dans une autre occasion encore. D'Alembert et Rousseau jouèrent un rôle opposé en cette affaire , dont je parlerai tout à l'heuro
au sujel d*uii6 lellrc de La Condainine. Au dcraier siècle tout le monde se mêlait de philosophie , mais beaucoup la trahissaient.
M. Meckel, à qui le comte de Tressan fait ses compliments les plus tendres, est le célèbre anatomiste qui attirait à Berlin un grapd nombre de médecins étrangers , surtout ceux de Paris et de Strasbourg.
Je n'ajoute plus ici qu'une seule remarque , c'est que le comte de Tressan n'était pas encore de l'Académie française quand il écrivit cette lettre ; mais que déjà il en était digne , et que , sous le rapport du ton et du style , cette pièce est un chef-d'œuvre.
LETTRE DE CONDILLÀC:
ff NOTE INTEODI'CTIVB.
Ce qui faisait croire au comte de Tressan et à tous les gens de lettres du dernier siècle qu'ils étaient philosophes , c'est que le principal philosophe du temps , à l'exemple de Locke , et comme pour se tromper hii-méme sur la gravité des problèmes qu'il agitait , avait mis cette science k la portée de tout le monde , et l'avait jetée partout , dans tout le domaine de la pensée.
En effet , Condillac , dont l'intelligence était aussi lucide que facile , communiquait les qualités de son esprit à tous les sujets qu'il traitait, et il les traitait tous, l'histoire, le commerce , la politique et le calcul , comme la grammaire , la logique , la métaphysique et la morale. Rien ne l'arrêtait, et il ne s'arrêtait sur rien.
Or y l'abbé de Condillac , né à Grenoble en 1715 [ mort en 1780], et son frère, l'abbé Mably, étaient liés avec tout le monde , avec les gens d'Ëglise et les gens de lettres , comme avec les philosophes, Diderot, Rousseau , Duclos. Condillac était très-réservé et n'aimait pas à se dissiper, à se répandre dans le monde, où tout s'efface en se nivelant. 11 cessa même d'aller à l'Académie dès qu'il y eut été reçu , conduite peu digne d'un philosophe. Mais il aimait singulièrement , comme tous les penseurs et tous les écrivains , à rf^gner par sa pensée et ses écrits. Il recherchait par consé-
quent les juges et les arbitres de la renommée. U ne put ni ne voulut se dispenser de faire sa cour au tribunal le plus libre et le plus impartial que la philosophie eût alors en Europe. Il adressa quelques-uns de ses ouvrages au secrétaire de Tacadémie de Berlin , obtint immédiatement un article flatteur dans le journal de ^ormey, et une invitation à faire connaître tous ses écrits à ce dernier. C'est à cette lettrd de Pbtmèy l}a*il répond la suivante.
CONDILLAC [A FORMBY).
[Autographe.— Même dépôt.] a
Je »ui8 bien flatté p Monsieur^ des marques d'estime dont TOUS m'honorei. Je désirois fort que des juges tels que vous fussent contenu de me» oUTrâges; et j6 vois aveë autâbt dé plaidii* qUé dé recoutioissatide Temptessement que vous avé2 eu à en faille l'extrait.
Je n'ai qu'un regret , c^estque vos occupations ne vous ayent pas permis d^y répandre toutes tes réfleiious qui Vdus sont renueëè Je ue doute pAs qu'elles De douhassetit dil jour aut tMàtières que j'ai tl^ittées 9 et qu'elles Ue donnassent lieu à traiter de nouvelles questions* Si vos affaires vous le permettent , nous pourrons en agiter dans nos let* très* Je serai charmé d'avoir cette occasion de m'entretenir avec vou8> et do cultiver totro amitié.
Je tous serai fot^t obligé de m'etivojret' Votte extrait à là pretnièfe occasion.
Je vous prie, Monsieur, de me rappeler dans le souvenir de M. de Maupertuis, et de lui faire mes compliments sur le retour de sa santé. M. Tabbé Trublet ne m'a pas laissé ignorer la manière obligeante dont M. de Maupertuis parle de moi dans les lettres qu'il lui écrit : vous pouvez penser combien j^y suis sensible.
Mais il y a un reproche que je serois très fâché d'avoir mérité , et dont je voUdi'ois bien avoir occasion de me laver, il s^agit de quelques petites injustices contre M. de Buffon. S'il y en a dans mes ouvrslgeB) c'est certàinethent contre mon ititentioh. Je cite scrupuletisementy et je itie fais un devoilr de ne lui faire dii*e que ce qu'il dit.
Voici y Monsieur^ la notice de mes ouvrages :
En 1746 j'ai donné un Es$ai sur FOrigine des Cormaisêances humaines f
En 49 le Traité des Sentimens;
En 54 le Traité deè Sensations ;
En 55 le Traité des AnimauoD.
Je vous prie , Mobsieur, de me conserver toujours quelque part dans votre estime et dans votre amitié^ et d'être persuadé que je suis avec la considération la plus parfaite ,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur.