LE FAVORITISME ET LE MÉTIER DE ROI
[Autographe. — Bibliothèque impériale de Vienne. ~ Maouscriu , Hohendorf, vol. 101, 1 , in-foUo.]
M. de Brézé , grand sénéchal de Normandie ^ qui estoit, comme gouverneur de cette province , homme de grande qualité par sa naissance et emploie en de très-importantes affaires soubs le règne du roy François premier. Ce fust lui qui descouvrit Tintelligence avec l'empereur Charles cinquiesme, de Charles de Bourbon, conestable de France.
Cette lettre est escritte , et toutes les autres qui restent de ce volume , à M. Anne de Montmorenci , grand maistre de France pour lors et qui fust depuis conestable.
11 paroist bien que ce M. de Brézé estoit un grand seigneur et qui le portoit haut escrivant familièrement à un grand maistre de France , et qui estoit favori de plus; auquel nom, dans la Court , on def-. fère plus qu'à tout autre , les grâces et les bienfaits
venans aux courtisans par le moyen de celui qui fait les affaires du Roy, y ayant fort peu de nos roys qui se donnent la peine de les faire euxmêmes , et de donner les grâces de leur mouvement, quoi que le mestier de maistre et de roy soit assez beau et assez estendu pour ne pas négliger de le faire soi-mesme^
' REMARQUES SUR CE JUGE^fENT.
On ne saurait rien dire de plus sensé sur le métier de roi que ce que dit cette note, et ce serait chose curieuse que de savoir de quel personnage elle vient , et quelle est répoque précise à laquelle elle s'applique. Le règne des favoris par excellence est celui de Henri III , le plus riche , le plus scandaleux en abus de favoritisme. Aussi, je suppose, vu le style et l'orthographe de la note , que c'est à ce règne qu'elle fait allusion.
Par le calme et la vigueur de ce jugement, on voit que ce n'est pas celui d'un homme, que c'est celui d'une nation, d'un siècle. Cela est d'autant plus sensible ici que l'auteur cherche une occasion de dire sa pensée , et que dans son impatience il choisit assez mal. Anne de Montmorency était un personnage et un serviteur éminent, mais ce n'était pas ce qu'on appelle communément un favori. La note n'en est que plus curieuse. Elle atteste un mécontentement profond. Et le fait est que les mœurs de la France se révoltèrent contre le rôle des favoris , à ce point qu'il disparut assez rapidement. Il n'y eut plus guère d'autres favoris que le maréchal d'Ancre et le duc de Luynes. U n'est pas éton-
* Le manuscrit ne porte ni signes de ponctuation ni accents.
nant , d'ailleurs , qu'il y en eût encore un ou deux , quend déjà les mœurs les réprouvaient. Les abus se retirent leot^ ment, ils ne s'évanouissent pas comme les brouillards frappés d'un regard du soleil.
Souvent même ils ne se retirent point ; ils ne font que changer de forme. Ici nous pourrions dire qu'ils ne firent que changer de sexe.
En effet , à mesure que baissent et tombent les favoris , les favorites grandissent et s'élèvent. Elles apparaissent avec François P' et Henri II ; elles sont éclipsées par des reines ou des régentes impérieuses sous François II et Charles IX. Elles reviennent avec Henri lY; elles se glissent partout et jusque dans le cabinet du conseil sous Louis XIV. Elles gouvernent sous Louis XV. Si les lumières du temps amènent enfin cette délicatesse de mœurs qui fidt de Louis XVI le successeur de Louis XII, les femmes néanmoins parviennent à régner encore : Marie -Antoinette, qui est le conseil de Louis XVI, est elle-même conseillée par la duchesse de Polignac.
Quoi qu'il en soit, ce n'est pas une des choses les moins piquantes que ces réflexions sur les favoris des rois soient venues à un des bons esprits de l'ancien temps, précisément au sujet du mari de Diane de Poitiers , et du petit-fils d'Agnès Sorel; car nous avons déjà dit que telle était le position de Louis de Brézé, comte de Maulévrier.
Il faut le dire, au surplus, à l'époque de M. de Brézé, mort en 1531, le favoritisme des hommes était en toute sa splendeur. La monarchie triomphante, mise hors de pair et élevée au-dessus de l'aristocratie et du clergé, n'était plus forcée de partager avec ceux qui la tyrannisaient , et elle se plaisait à partager avec ceux dont elle disposait sans façon.
C'était une phase nouvelle dans les lettres comme dans les mœurs. Les unes comme les autres passaient plus soumises dans le domaine dn prince. Hais pour le prince, c'était un
péril que n'éclairait pas l'expérience. Une des souveraines les plus distinguées de l'époque, Marie Stuart, qu'on aime à citer dans l'histoire des lettres , dut à ce péril , à la facilité de donner la confiance royale,, une grande partie de ses infortunes.
En effet , la reine d'Ecosse, appelée dans un temps de déchirements à gouverner un pays protestant, consulta sans cesse , non-seulement le pape , ce qui était tout simple, mais parmi les cardinaux , les archevêques et les évéques , ceux qui combattaient la réfonpe avec le plus d'exaltation. Parmi les princes , parmi ses parents et ses conseillers, elle consulta non-seulement ceux qui penchaient le plus pour les mesures de rigueur , mais elle écouta Catherine de Médicis, le cardinal de Pellevé, que nous allons retrouver tout à l'heure, le cardinal Granvelle et Philippe IL Elle écouta sa mère , ses gens et ses favoris.
Si elle écoutait le génie de son temps et les vœux de son peuple , au lieu de se laisser mener par d'indignes favoris ou des conseillers étrangers, sa destinée était toute autre, malgré le tort de ses affections, car elle eut ce tort.
Elle méritait et elle obtint par son esprit et par son instruction une place distinguée parmi les écrivains de son siècle.
Au milieu de l'afféterie générale , la correspondance de Marie Stuart est un modèle de goût, de simplicité, et la lettre que nous allons publier est d'autant plus remarquable sous ce rapport, qu'elle fut écrite dans des circonstances qui eussent rendu les défauts du temps plus excusables.
En effet , la malheureuse princesse date cette lettre de sa prison , et elle l'adresse au prince le plus absolu de TEurope , deux raisons qui pouvaient la porter à lui prodiguer cette flatterie verbeuse qu'on trouve si étrange dans la correspondance de Marguerite.