‹ Lettres et pièces rares ou inéditesChapitre 73 sur 142 · LETTRES DE MÉNAGE · texte numérisé non relu

LETTRES DE MÉNAGE

■OÎK WTnOiraGTIVB.

Ménuge, né le 15 «oût 1618, mourut le sa juillet 16M. Il vit par conséquent U plus belle partie du règne de LouiB Xm et la gloire de son successeur. Dans les lettres il fut Tami plutôt que Témule deSaint-Ëvremont, de Balsao, de Benserade , de Sarrasin , de Pellisson , de Chapelain , de mademoiselle de Scudéry et de madame de Sévigné. En effet , il se distingua un peu plus dans Térudition que dans la littérature. Mais il est le pur type de l'homme de lettres pensionné , familier des grands , très^reoherché , trte<-careisé , et pourtant traité comme un personnage sans consé*quenoe.

Protégé du cardinal de Reti, Ménage embrassa l'état ecclésiastique tout juste assez pour pouvoir solliciter des bénéfices. U eut une rente viagère de trois mille francs , un revenu de quatre mille francs sur deux abbayes et une pension de deux mille francs.

Cette dernière lui fut accordée par le cardinal Maiarin pour qu'il fût en état de recevoir, car à cette époque les gens de lettres recevaient leurs confrères et les gens de condition , y compris les plus éminents. Mais ces réceptions étaient des réunions littéraires, dont la causerie et même la discussion formait Tolvet principal ; c'étaient presque des académies , comme disaient à Rome les amis de Christine»

Celles de Ménage , qu'on appelait Mercuriales, parce qu'elles avaient lieu le mercredi , étaient assez recherchées avant qu'elles fussent éclipsées par celles de Scarron , oit mademoiselle d'Aubigné attirait le monde le plus distingué.

Dans cette espèce de monde , comme dans celui des plus beaux génies , Ménage se faisait tort par quelques bizarreries de caractère et une érudition que ne dominait pas une assez haute intelligence. Ses ouvrages, les Origines de la langue française et les Remarques sur cette langue, auraient dû lui ouvrir l'entrée de l'Académie. Il fournit à Racine , qui ne l'aimait pas, un prétexte de la lui fermer : ce fut une satire intitulée la Requeste des Dictionnaires , et dont il va parler. Ajoutons que Molière ne l'aimait pas plus que Racine , qui lui fit préférer conune académicien un commis de Colbert. Cela est triste à dire , mais Ménage était un peu conteur, un peu bavard , un peu querelleur et un peu suffisant , quoique d'ailleurs fort honnête homme.

Les précieuses le prisèrent fort; l'étranger le combla de distinction, et Christine, qui l'avait appelé à Stockholm, le prit pour son guide lorsqu'elle vint à Paris. La lettre qu'on va lire , choisie dans un assez grand nombre d'autres également inédites, est curieuse en ce que c'est une espèce de gazette. Elle parle de toutes choses, comme l'aurait fait un journal du matin.

Malgré la formule « Je vous baise les mains, » elle est écrite à un ami et à un savant. Je suppose que c'est à M. Nublé , avocat au parlement de Paris , qui était lié avec beaucoup de savants , qui s'absentait assez fréquemment pour être heureux de recevoir dans une seule lettre dix-neuf nouvelles différentes, plus deux dans un post-scriptum.

Je donne la lettre avec l'orthographe de Ménage. Je la ponctue, mais je n'y ajoute pas les accents. On sera surpris de tout ce qu'elle offre de défectueux , vu l'époque, soit p^ur le style , soit pour l'orthographe.

[Autographe.— Bibliothèque impériale de Vienne. Manu&Grits Hohendorf, in-fol. I, lettre 144.]

APari8,ce21juiUetl64&.

Monsieur,

J'ay reçu tout [à l'heure] votre lettre, et je pensois vous avoir remercié de tous les deux passages de Clément Alexandrin.

La response de M. de Saumaise à M. Fabrot m^est adressée, comme on vous a dit. le vous Tay envoyée avec les autres livres de M. de Saumaise. M. Fabrot ne trouve point icy d'imprimeur pour la sienne, qui est toute preste il y a plus d'un mois. Il l'adresse à M. de Saumaise.

M. de Sengebere escrit aussi sur la mesme matière, comme je pense vous l'avoir mandé. 11 dédiera son livre à M. l'avocat général Talon, qui, depuis que je vous ai envoyé un exemplaire de son plaidoyé , m'en a donné un autre pour vous le faire tenir de sa part. Quand vous m'escrirez , vous l'en remercierez, si vous le jugez a propos, et en ce cas je lui feray voir vostre lettre.

La cause de madame la duchesse d'Eguillon n'est pas encore achevée. le laisse à M. Joly et à M. Benard à vous entretenir de ce qui se sera passé de plus remarquable en toute cette plaidoyrie.

Celuy-ci ne vous a point escrit touchant les dernières assemblées du parlement, et ce n'est

que dans la pensée que i'avois , qu^il vous en ôscriroit que je vous r^envoiois a sa lettre.

• M. le près. Barillon a permission de se promener par la ville de Pignerol , et madame sa femme , de revenir à Paris , où elle est a présent. On espère qu'avec le temps on lui permettra de revenir en sa maison des champs.

M. Briquet est retombé malade. Les médecins appréhendent qu'il n'ait le poumon offansé ^ et ils lui conseillent de vendre sa charge. le le vis hyer chez luy, où il me demanda des nouvelles de M. de Losidres [?], et me pria de luy faire ses baisemains. Vous les luy direz ^ s'il vous plaist.

Le jeune Dolet, fils de M. Dolet Âdral, a esté poignardé en son logis de quinze coups de poignard. On ne sait point qui est l'assassin , et le bruit court qu'il s'est luy-mesme poignardé. Quoiqu^il en soit, il est constant que lorsqu'il fut assassiné, son père et son frère estoient dans une chambre qui n'est qu'a dix pas de celle ou il estoit , et qu'ils n'ouirent aucun bruit. Il a survescu trois ou quatre jours a ses blessures , et lorsqu'on l'a interrogé touchant son meurtrier, il n'a jamais respondu autre chose sinon qu'il ne le connoissoit point, mais qu'il luy pardonnoit de bon cœur.

Mademoiselle de Gournay est aussi morte. Nos poètes n'ont pas encore travaillé a son épigraphe. S'ils font là-dessus quelque chose, je ne manquerai pas de vous en faire part.

le vous envoie un sonnet de M* Chapelain f qui a esté fait pour bon.

Pour les vers d^une dame que vous me promettez, ie vous en promets d'autres de la main de M. Dubois.

le viens présentement d'enuoyer demander a M. Clément le roman des chevaleries dont vous me parlez 9 et ie commenceray a le lire tout aussitôt que i'auray achevé cette lettre. le vous remercie de Tadvis que vous m^en avez donné.

I'auray soin de faire suppléer par M. Blondel ce qui vous manque a son Traité de la Papauté. Celui des schismes sUmprimera bientost. On imprime présentement celuy qu'il a fait des livres sibyllins.

rayveuaujourd'huychezM.DupuyleP.Sirmond, qui m'a entretenu une grosse demie heure du dif«« feront qu'il a avec M.Florent, des noces des cousins germains. le ne suis pas demeuré persuadé que la îoj Celebrandii fust fausse; mais je le suis absolument quMl faut une négative au paragraphe des Institutes.

La grande Bible ^ de M. Lejay est achevée d^imprimer, et Ton n'atiend plus que quelques planches pour la publier. — M* de la Chambre, médecin de M. le chancelier, a publié depuis peu son se* cond volume des Passions.

Tay fait tenir vostre lettre a M. des Reaux, et ie

* La Mj%\om «û dix votomef m-M:

ne manqueray de faire tenir, par le premier Courier, celle que vous escrivez a M"* V.. mcn [?].

l'oubliois de vous dire que MM. du conseil n'ont rien fait contre MM. du clergé que beaucoup de bruit. Non seulement M. Maillerays et M. de Toullon , qui estoient en cette ville , ont pris plaisir a Tassant, mais aussi un archevesque de Sens, qui estoit absent et qui pour cet effet a esté mandé. Il est vray qu'ils en ont usé fort sobrement, et ie pense qu'ils n^y ont esté que deux ou trois fois.

Les ambassadeurs estrangers n'ont point esté au devant de M. de Longueville, y ayant différent pour le rang de celuy des Vénitiens et celuy du collège électoral , et ceux de l'empereur et du roy d'Espa-* gne n'estant pas résolus de le traiter d^ Altesse, ce qui retarde a présent les visites.

Balaguide n'est point pris comme le bruit en a couru.

le vous baise les mains et suis votre serviteur très humble et très obéissant.

Ménage.

Je pense vous avoir mandé la sédition de Montpellier, et comment on avoit donné arrest au conseil, par lequel le Roy ordonnoit que la ville seroit démantelée. Cet arrest a esté révoqué depuis peu , ce requérant les sénateurs [ou seigneurs] qui ont offert aux habitants de Montpellier trente mil hommes. Ces offres leur ont tellement grossi le cœur

qu'ils ont obligé M. le maréchal de Schonberg à publier une ordonnance par laquelle il est enjoint à tous les partisans de vuider le pays.

M. Valois le jeune vous escrit; c'est pourquoy je ne vous mande rien de son livre.

REMARQUES SUR CETTE LETTRE

C'est moins une lettre , nous l'avons dit , qu'une gazette. Elle n'a aucun mérite comme lettre ; comme journal elle est importante.

Elle commence par une question d'érudition. Le correspondant de Ménage lui a signalé deux passages de Clément d'Alexandrie qui avaient de l'intérêt pour l'érudit.

Autre affaire d'érudition. Le plus étonnant critique du siècle y H. de Saumaise , l'élève de M. de Casaubon et l'ami de Godefroy , de Scaliger, protestant comme eux , expatrié comme eux ; M. de Saumaise , qu'on a voulu ramener en France par tous les genres de séduction , la place de conseiller d'État et une pension de 12,000 francs, à la seule condition d'écrire la vie de Richelieu; M. de Saumaise, qui a refusé une autre pension de 6,000 francs offerte par Mazarin; M. de Saumaise, qui s'est illustré par une querelle avec le P. Sirmond et par une querelle avec le P. Pétau , en attendant une quereUe avec Milton , s'en est fait une avec M. Fabrot , professeur d'Aix qui habite Paris. Ce dernier est digne de se mesurer avec Saumaise. C'est l'ami de Peiresc et de Guillaume Duvair ; c'est un jurisconsulte éminent. 11 ne trouve pourtant pas d'éditeur pour sa brochure , quoique dans deux ans il doive en trouver un pour sept volumes in-folio sur les Basiliques.

La question offrait de l'intérêt aux jurisconsultes , puisque Sengebert, savant Allemand, qui se nommait, je crois, Sengenberg, la traita également et dédia son livre au plus

célèbre et plus éloquenl des avocats généraux du parlement de Paris. H. Talon , dont parle Ménage, est Orner Talon , qui occupa son siège de 1631 à 1652, et qui laissa les Mémoires si curieux publiés par JoUy ( la Haye , t volumes in-lt) , ainsi qu'un recueil de plaidoyers, auxquels son fils Denis ajouta les siens. Nous en avons des extraits publiés par M. Rives , sous le titre d!OEuvres d'Orner et de Denis Talon. Paris, 1821, 6 vol. in-8^

De ces affaires littéraires Ménage passe à d'autres nouvelles ; des procès , des assemblées de parlement « des disgrâces , des maladies , des assassinats , des décès ; bien entendu que le correspondant choisit des personnages de quelque importance. En effet, madame la duchesse d'Ëguillon est la propre nièce du cardinal de Richelieu ; c'est madame de Combalet , l'amie de Marie de Médicis et la plus illustre dévote de son siècle.

Claude Joly, avocat et ecclésiastique de Paris , était un des écrivains politiques les plus hardis de son temps.

M. Benard , M. Briquet et M. Dolet sont peu connus; mais chacun sait l'histoire du président Barillon ; et mademoiselle de Goumayt dont Ménage annonce la mort, n'était rien moins que la meilleure anûe , la fille cPalliance, de Montaigne et l'éditeur de ses Essais. Mademoiselle de Gournay, qui réunissait chez elle les principaux membres de l'Académie française, était elle-même auteur estimé et auteur ambitieux, sinon pour elle, du moins pour son sexe. Elle avait publié Y Égalité des Hommes et des Femmes; puis ses CEuvres. Elle avait donné à ce recueil des titres bizarres : L'Ombre de Mademoiselle de Gûumay, Les Avis et les Présents de la Demoiselle de Goumay. C'était d'ailleurs une personne très-distinguée et très-sensée. Elle avait une pension. On voulait l'augmenter à la condition qu'elle prit un carrosse; elle refusa. Elle eût mérité une place dans l'histoire de la langue. Elle défendit les mots vieillis contre les académiciens qui voulaient les supprimer, et Ménage la

mit avec raison dans une brochure dont il va être question, et qui lui attira la plus grande de ses disgrâces.

Des événements de famille Ménage revient aux lettres, à un sonnet de Chapelain ; aux vers d'une dame ; aux vers de M. Dubois ; à un roman de chevalerie, que veut lire le grave commentateur de Diogène de Laêrce; au traité de la Papauté de M. Blondel , l'auteur de la Papesse Jeanne; au traité des Schismes.

Puis le correspondant passe aux discussions du jour. Le père Sirmond l'a tenu une grosse demi-heure sur les noces des cousins germains; Ménagé veut dire le mariage ou la question du mariage entre cousins germains, question qu'on traitait comme un point d'histoire et de critique , d'après un texte des Institutes , écrit avec ou sans une négative.

Des Institutes il arrive à la Bible de Lezay , la polyglotte en dix volumes; de cette publication à celle d'un médecin qiii a traité le sujet repris par M. Alibert.

Enfin viennent , pour clore cette gazette , quatre nouvelles plus importantes que toutes les autres : une aiSiire religieuse , une affaire politique , une affaire militaire et une affaire mixte, une révolte.

Il était difficile , non pas de faire une plus belle lettre , mais de mettre plus de temps et de soin à en (aire une qui instruisit davantage , et de telles missives sont devenues trop rares pour que nous ne présentassions pas celle-ci à nos lecteurs comme un modèle de correspondance uUle.

Ménage, qui écrivait et publiait beaucoup, ne prenait pas toujours autant de peine ; mais il est toujours occupé de la cause des lettres. Voici de lui un simple billet qui le prouve. Ce billet est très-court , mais il peint bien l'auteur, et l'auteur a payé cher la joie qu'il a eue de son succès éphémère. Ménage a composé contre l'Académie la brochure que nous avons déjà citée. Elle plaît. Il veut faire croire qu'on l'a publiée malgré lui.

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