LA CONDAMINE [A FORMEY
[AulygrapUc— Bibliothèque royale de Berlin. Collection d'aulographeb.]
Paris, 11 mai 17 GO.
Monsieur,
Je reçois dans le moment, Monsieur, votre lettre du 29 avril en réponse à ma lettre du 1 0. Je ne pei*s pas un moment a vous répondre.
Je travaille, a tous les momens que je puis dérober a mes affaires les plus pressées, aux remarques que je vous ai promises , et je vous les enverrai avant qu'il soit huit jours. J'ai déjà revu près des deux tiers de Touvrage. Je serois bien fâché , par plusieurs raisons que vous verrez , que l'éloge parut avant que vous les eussiés reçues, sauf a vous a les adopter ou non.
M. de Tressan a fait usage de toutes celles que je lui ai communiquées.
Je me suis un peu étendu, et vous trouverez quelques anecdotes sur les disputes de l'Académie et ce qui concerne les voyage du Nord et du Pérou, qui sûrement ne vous déplairont pas. Je vous parle avec la même franchise que j'exigerois de vous en pareil cas , et je crois que vous m'en saurez gré : j'ai fait exactement ce que je desirerois qu'on fit pour moi.
J'ai numéroté tous les paragrafes, pour que vous puissiez trouver les renvois, et je les désigne ordi-
nairement par les premiers mots. Tout cela devient fort long.
Il y a des changements nécessaires, et d'autres qui ne sont que convenables et dont vous conviendrez. Sur ce qui regarde la dispute de Kœnig, vous pouvez tirer de grands éclaircissements de M. Euler, et surtout de M. Merian, qui avoit fait un ouvrage sur cela, que M. de Maupertuis n'a pas voulu qui parut depuis la mort de Kœnig. Il jugeoit que le public étoit refroidi sur cette dispute, ne liroit pas un volume, et que les preuves de la suposition de la lettre quiy étoient clairement establies, neseroient pas aperçues de ceux qui ne font que parcourir. Elles résultent du seul ensemble.
J'enverrai le paquet par Hambourg pour le plus sur, a cause que par la route ordinaire cela pourroit éprouver en ce moment quelque retardement ou contretems. Je les ferai adresser à mad. de Maupertuis, pour vous épargner le port du paquet. Je Ten préviendrai par une lettre directe, par la voye ordinaire, et que j'adresse à Magdebourg.
Je vous ai parlé par occasion et par plaisanterie de nos bureaux d'esprit.
C'est ainsi qu'on appelle les assemblées qui se tiennent chez de beaux esprits femelles qui donnent a diner ; mais je pense que non seulement les dames , mais tous les lecteurs, même ceux qui sont faits pour juger, trouveront que vos ouvrages gagneront à être moins diffus et plus serrés.
M. de Fouchy a gardé , a la vérité , votre éloge a sa campagne pendant près de trois semaines; mais il n'y a puisé que quelques dates et peut-être quelques faits, et il n'a rien pris dont vous ayiés a vous plaindre. Son ouvrage n'a pas le tiers du votre, et la moitié est employée à des notices raisonnées de ceux du défunt, tant de ceux qui sont dans ses œuvres que ceux qui ne sont pas dans nos mémoires.
Le plus grand fruit que j'ai retiré de mes voyages est davoir rectifié mes idées sur la plupart des choses que j'ai vu. Quelque exacte que soit une relation, elle n'indique que des points; Timagination supplée les intervalles^ et il y a mille façons de suppléer, quoiqu'on ait beaucoup de points donnés, etsuposés exactement déterminés.
Grignan est en Provence, et je n'ai pas oui dire dans le péis, qu'il y ait rien de singulier ni qui meriteroit une attention particulière.
Le jour même, ou le lendemain de la nouvelle de la mort de M. de Voltaire, je sens que cette nouvelle etoit fausse. Son notaire avoit reçu de ses lettres.
Je sais d'original que c'est Bonneville qui a vendu le manuscrit des œuvres du philosophe de Sans- Soucis a Lyon et en Hollande : il en faisoit trafic.
Je ne me plains pas de l'usage que vous avés fait de ma lettre de cet hyver; mais si j'avois scu que vous la montreriés, je l'aurois rendue plus digne d'être vue. Vous aves vu dans les gazettes des
projets de pacification beaucoup moins raisonnables.
Mes très humbles compliments a M. Euler, pour la personne et le savoir duquel j'ai la plus grande vénération. Je vous fais mon compliment de tout mon cœur de Talliance que vous contractez avec lui.
J'ai pris beaucoup de part aux pertes douloureuses que vous avez faites. Je fais les souhaits les plus sincères pour votre conservation et celle de madame votre épouse. La santé de la mienne n'est pas aussi bonne que je le voudrois.
Je crois vous avoir écrit depuis le 10 avril.
Je vous ai envoyé, je crois, par M. Pajon mes deux lettres a M. Bernoulli. Je le crois parti. En ce cas je vous renverrai la lettre dont vous me charges pour lui.
M. Toussaint n'est point de l'Académie des sciences de Paris.
Je m'acquitterai de vos compliments à M. Tabbé Trublet.
Je compte, aussitôt que j'aurai fini mes remarques et quelques autres affaires , d'ici à 8 ou 10 jours, partir pour Montpellier, ou je vais prendre les eaux de Balaruc pour ma surdité. Elles ont fait des cures, et on me les a conseillées. Ce sera un voyage de deux mois au plus.
Je vous prie de m'y adresser votre réponse sous Fenveloppe de M. l'abbé de La Ville, de l'Académie françoise, a Versailles, qui me la fera tenir. Comme
cela fait 150 lieues de plus, le port devient un objet, surtout pour quelqu'un qui perd plus de la moitié de son revenu.
Je compte, en passant par Lyon, proposer a Bruyrel [?] l'éditeur de M. de Maupertuis, d'imprimer votre ouvrage, et je crois qu'il s'en chargera volontiers.
Je vois, dans votre lettre précédente, que je relis. Monsieur, que vous me recommandies, que la copie de votre éloge ne passât pas en d'autres mains et ne se multipliât pas. J'ai compris que toute la précaution à prendre etoit qu'il ne fut copié; et à cet égard j'étois bien sur que M. de Fouchy n'en laisseront point prendre copie. 11 n'y a que lui et M. labbé Trublet qui l'ayent vu. Je vous promets en revanche une copie du sien.
Vous aures reçu le discours de M. Lefranc de Pompignan à l'Acad. francoise. Le ton de declamateur véhément, qu'il a pris, n'a pasplû généralement.
Vous aures vu les Quand de Voltaire à ce sujet , petite feuille très maligne.
On joue une comédie ou M. Diderot, Duclos, Rousseau de Genève et lielvétius, sont fort mal traités et cruellement déchirés. M. Dalembert a été épargné, parce que son libraire est celui de Palissot, auteur de la pièce des Philosophes ; M. de Buffon, parce que Fauteur Ta craint et qu'il a du crédit à la cour. M. le comte de Lauragais y était aussi
mal mené, mais l'auteur a craint les coups de bâton.
On vaTimprimer incessamment.
J'ai fait remettre vos lettres dans le tems a leur adresse, à M. Metra, M. Grosley, Brunon, etc.
J'ai l'honneur d'être avec le plus sincère attachement, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
La Condamine.
REMARQUES SUR CETTE LETTRE
La seule nouvelle qui demande un mot d'explication , c'est celle qui concerne la comédie , aujourd'hui un peu oubliée , de Palissot, mais qui gardera toujours une place dans l'histoire philosophique du dernier siècle.
Palissot de Montenoy , homme de lettres qui n'était pas dépourvu de talent , mais qui manquait de goût et d'élévation , qualités beaucoup plus rares , préluda à sa comédie des Philosophes par une autre, intitulée le Cercle ov les Originaux.
Cette pièce avait pour objet de verser le ridicule sur plusieurs écrivains distingués de l'époque, surtout ceux qu'on appelait les philosophes. Elle fut représentée à Nancy pour l'inauguration de la statue de Louis XV en 1765, et elle fit grand bruit.
Palissot était de l'académie de Nancy, dont le comte de Tressan était président. Le sage d'Alembert, qui aimait beaucoup les lumières et les progrès de la tolérance , mais qui n'aimait pas qu'on troublât sa paix, le somma vivement de faire rayer Palissot du tableau des académiciens. Rousseau, qui était le plus maltraité et dépeint de manière à
pouvoir s'en offenser, mais qui comprenait mieux le jeu des libertés publiques, demandait au contraire qu'on n'en fit rien. Le plus embarrassé dans l'affaire , c'était le comte de Tressan , qui voulait bien proclamer son entbousiasme pour la philosophie, mais qui ne se souciait pas de la pratiquer. Aussi tout le monde se plaignit-il de sa conduite. ' On peut voir dans les Mémoires de Palissot , qu'il ne se piqua pas d'une grande estime pour son président.
Mais les gens indépendants , qui savaient comme La Condamine, que Palissot partageait beaucoup de tendances de ceux qu'il maltraitait , ne se piquèrent pas non plus d'une grande estime pour lui. On voit que , sur l'article des relations, comme sur tant d'autres, les mœurs du dernier siècle avaient encore une sorte d'austérité, et étaient beaucoup moins altérées que les nôtres.
Palissot de Montenoy, élevé à l'Oratoire , n'était pas dans l'origine un méchant écrivain. C'était un auteur précoce , que Dom Calmet honorait de sa bienveillance. Mais la polémique perdit son âme irritable , son esprit faible et peu instruit. Bientôt, adversaire imprudent d'un parti éclairé et populaire , il n'eut plus dans le monde lettré que des ennemis ardents. La comédie qui les avait soulevés contre lui fut suivie de Petites lettres contre de grands philosophes [où il maltraita surtout Diderot] , de la comédie des Philosophes [où il ne ménagea personne] et de la Dunciade [où il malmena les encyclopédistes comme les philosophes].
Ces productions achevèrent de le perdre dans l'opinion des uns, sans le relever dans celle des autres, et sa vie d'écrivain ne fut plus désormais que celle d'un esprit étroit, jugé mauvais, et condamné même par les rares amis qu'il pouvait garder avec un tel renom.
J'ai dit que sa comédie, le Cercle, avait paru en 1755. Celle des Philosophes fut représentée avec succès en 1760. La Dunciade fut publiée en 1764.
Palissot, qui mourut en 1814, administrateur de la Bibliothèque Mazarine , ne cessa d'exagérer les principes de ses deux comédies et d'étendre le cadre de sa satire. Il finit par mettre Marat lui-même dans cette dernière.
La Condamine , qui écrivit à Formey en 1760, ne connaît pas la Dnnciade, et ne parle pas du Cercle. Ce qu'il dit ne se rapporte qu'à la pièce des Philosophes, et l'illustre voyageur, qui sait, par sa querelle avec Bouguer, combien la polémique est vilaine chose , se garde bien de prendre parti dans cette affaire. Il réfère avec esprit. On s'imagine d'ordinaire que cela répond à tout. En temps de paix, c'est quelque chose; c'est peu de chose en temps de guerre. Aux jours de lutte , on est avec de la science et de l'esprit un savant utile ; mais on n'est pas un écrivain populaire ; car on n'est ni un combattant ni un arbitre. Or, en temps de guerre, il faut aux peuples des combattants et des arbitres.