CADET DE GASCOGNE
6 janvier 1901.
Depuis longtemps, monsieur, le désir m'aiguillonne de vous confesser à quel point je suis délecté par chacun de vos comportements et ravi des paroles que vous éparpillez à profusion sur nos têtes, comme les saphirs de Buckingham.
Qu'il s'agisse d'inaugurer un buste ou de coUoquer le ruban violet à de nobles inconnus, vous opérez avec une légèreté de coifïeur pour dames, avec un aplomb de dentiste qui font de vous le plus facétieux des ministres : Facelum consulem, disent les Petdeloup sur qui vous dominez.
Ami du pape, comme Charles Maurras, et poète à la façon de Jean Aicard, vous fréquentez au Vatican aussi bien qu'au Parnasse. Partout on
VOUS accueille, ne sachant au juste les raisons pourquoi vous frayez chez les personnes, si vous placez de Thuile ou bien coupez les cors. Le premier ministère de France est devenu votre fief; nul ne sut jamais en vertu de quel sortilège on vous voit grand maître de l'Université. Mais le Toulousain dont vous offrez un type si représentatif n'a besoin, pour fructifier, d'autre recommandation que d'avoir, dès ses premiers ans, vu en rêve les flots d'or de la Garonne. Toulousains, comme Pedro Gailhard lui-même, cette bande officielle d'Auvergnats, de Flamands et d'Armoricains dont vous êtes capitaine. Cadets de Gascogne ! Le mérite « d'en être » s'inocule aux arrivistes de la même manière que le vaccin des génisses : il n'est aucunement nécessaire d'avoir vu le jour à Castres ou à Mautauban. Ainsi, vos troupes déambulent par les bourgades rouges du Midi, sous les couchants roses et verts des longs soirs du mois d'août, sablant les vins d'honneur, affrontant la chère des banquets, cimentant des plaques mémoratives et faisant tomber le voile des statues. On braille, on palabre, dans un sabir qui tient du patois local et du jargon universitaire. Le tout afin d'être nommé sous-préfet ou receveur d'enregistrement. De Bordeaux à Perpignan votre gloire s'épanouit. Chauve comme Siraudin, moustachu comme Fontanarose, vous distribuez les promesses qui ne coûtent rien, les
poignées de main qui ne déchirent qu'une paire de gants, si bénin, si épris de tout le monde que toujours l'on espère de Votre Excellence un paquet à ficelle rose, pommade ou confitures, accompagné d'un agréable : « Et avec ça? »
A Paris, d'autres victoires promènent votre char. On se souvient encore de certaine allocution ingénieuse, quand vous daignâtes consacrer le marbre de Charcot. Devant un peuple de savants débarqués des quatre coins de TEurope et du monde, un jeune kabyle apparut agrémenté de guernons à la Vercingétorix (c'était vousmême, sans nulle flatterie) qui dit, avec le pur accent de Villeneuve-sur-Lot :
« Quand je vois cet homme en toge, je mé demande : Est-ce un magistrat? Est-ce un savant ? Et je mé réponds : C'est un apatre. »
Le fou rire saisit les jeunes médecins. Plusieurs, ceux du premier rang, s'enfuirent dans la crainte d'éclater scandaleusement, et les rangs s'ouvrirent à leur détresse. Mais Lintilhac vous félicita, j'imagine, pour un discours si congru.
Voilà bien le patriotisme de marchand de pistaches dont les foules se gargarisent, celui de Pappadiamantopoulos, de La Gandara, de Goudeski et autres Français d'importation. Tels,
4 WiTpn^ES, FAMÏfJ^S^
sur lesi quais djAlgeu*,, alors Çe$2)|:/Ba, les mul^Uros du Ças-Empire^ se q^ali|iaip;lt{ 4^ cUpjceiif; romains. Tel, de nos jours^ sur les méiq^. trj^(tpirs« Max Régis d^laine,; «.La France avix Français) »
Vos triqmpl^ps, moi^s^^eur le min|§trei! i^ se bornent pas aux choses de Tintellect pur. Vous commandez sur Paphos comme dans la Sorbonne ; vous ne dédaignez point de cueillir des lauriers au-dessous de la cravate blancb^ qqe vjq^^ tenez defeiu Guipt. Imbu de cette idée (phi comt^ien vpyagçsuf de commerce!) qu'il est fort, él^pnt de prodiguer les conquêtes^ vous re^^placez W.otan auprès des Walkyries, et t^nc^» cjbez les « prince^sçs déplorables >>, le rôle d'un Jupiter aux Ipuisquatorziennçs amours. Âlteri^ativemejpiit, la tragédie . et l'opéra voi^s suscU^iU d'aim^bleis passe-temps. Vous t^^ye^sez les boudoirs et le3 alcôves ruineuses, sans y lajç^^r autre ; chose qu'un peu ^de vos a^rfut;s, Joçpn^e. plus q\ie.Lovelace et Gaudissart plus que^ JoQond^ — e^w.obstant je, respect que. je vous dois. VQtre,.h^rem, quand vous batifplez ded^a^s, se. représente Sc)mlhabah^m plutôt qu'Haroun-alRaschid ou que. le roi Schlemô.
Vou;s. assurez vos. bonnes fortunes coçime un qui trouve à toute heure portes et bras ouverts. Bon pour des pieds-plats, de, s'amuser aux petits soins, de faire pied de grue dans les faubourgs du Tendre. Vous, monjSieuf, en investissez la
capiiKalfe siSrec Tés bottes de Cbarïès XU'et le fodet du Roi-Sbîèfl. Vttùs étés mousquetaïi'e gris comîïiè ï^^uzûti et caporal 'comme Në^ôlôon l*''. Cepelidant, vOs belles tDàHièrés à la liussaràe ne remplissent pas d'orgueil toutes les belles sûbvenfionûées. O'à connaît la i*é^'ônse agréable de celle côoMâien^e avec qui, dès Tabord, Vous prîtes Tè Wmàn pat* la qùèué et que vous mîtes en dettieai^, â peine entré dans son sàlôn, de vous rendre les armles : « Je veux bfeii, îmonsïèur le ministre, mais seulement dans lù^ chia&brè à cbiteher, et lorsque ]e serai de !a Côïn'éflîe-Prànçaise.... »
Et vous diécorèz toujàùi*s.
Moines, cabotins, limonadiers célèbres, chacun reçoit de vous les palmes ou Tétoile.
Vous faites Ginisty officier, « car, dites-vous, il ne serait pas convenable qu'Antoine et Ginisty fussent sur le même plan ». Voilà ce qui s'appelle entendre le fin des hiérarchies, le to-to des préséances. Quel maître d'hôtel vous eussiez fait, et combien regrettable que les vaines grandeurs vous arrachent à un emploi si conforme à votre mentalité !
Réjouissons-nous pourtant. Vous égayez les austères fonctions que vous ont imparties les
hasards de la chose publique. Vous remplacez Fontanes, Salvandy, Frayssinous etlebonDuruy. Vous invitez à la Comédie-Française la fine fleur des réactions. Peut-être même demanderez-vous un jour, comme ce brave Cumont, votre prédé cesseur macmahonien, « à visiter les dortoirs du Collège de France ». N'importe. Vous êtes gai, avenant et plus vulgaire que les pommes. C'est autant qu'il en faut pour contenter le goût français. Et nous parlons de vos gestes, cependant que nous invite l'actualité. Car peut-être seraitil présomptueux à vous de dire, comme Lintilhac, fidèle Achate du ministère où vous régnez : « Je consacre mes œuvres aux siècles à venir ! »