‹ Lettres familières (volume 2)Chapitre 20 sur 39 · AUGURE PRÈS LE SÉNAT · texte numérisé non relu

AUGURE PRÈS LE SÉNAT

2 juillet 1903.

Comme vous n'en doutez pas, monsieur, le vocable « familier » s'applique ici à l'écriture du message et non à la qualité des rapports qu'il semble que Ton puisse entretenir avec vous. Les qualificatifs'que vous décernaient vos ennemis d'hier, esclaves de demain : « broc het g elé, sphinx sans énigme », et tant d'autres épithètes, font voir assez le genre d'émotion que procure votre aspect.

Venu tard dans le monde gambettiste, où la rondeur, l'allure bon enfant servaient de masque aux ambitieux retors du Grand Ministère, vous avez, soit par tempérament, soit pour vous départir des associés que vous donnait la politiqus, assumé le « genre anglais » qui fait aussi bien

la fortune des ministres que celle des tailleurs. Vous fûtes désormais énigmatique et septentrional, avare de vos gestes, d'une précision dans le discours froide et coupante qui, dédaigneusement, culbute vos adversaires comme une douche d'eau frappée. Votre éloquence morte dessèche en leur germe les espérances et les révoltes. On sent, à vous ouïr, que tous les efforts, les sacrifices généreux, les enthousiasmes légitimes, viendront échouer contre l'admirable tactique d'avortement dont vous êtes le héros. En vous le néant du pariementarisme s'est fait homme.

Vous êtes le maître de la stérilité. D'une ombre plus inféconde que le sel, vous maléfîciez les champs de l'avenir.

On vous renomme cependant pour les qualités du cœur ; on affirme que, sorti du Palais de Justice ou du tréteau sénatorial, après avoir étranglé le plus de libertés possible et rendu aux privilégiés des services redoutables, vous devenez un époux modèle, un affectueux ami. Votre mépris des hommes se borne à la vie publique ; ceux qui vous approchent font profession de vous aimer. Si votre visage reste immobile, c'est à cause d'une blessure, d'une infirmité d'autrefois. Sous votre gilet blanc un cœur « sensible »

émeut le rouge sang des tendresses humaines et non la lymphe venimeuse des politiciens. Talleyrand au dehors, pour la canaille, vous êtes,

dans votre maison, le plus affable des bourgeois. Quelques-unes de vos impertinences marquent, d'ailleurs, un tour d'esprit où ne se peuvent guinder les parvenus de Tune et l'autre Chambre, ceux qui portent leurs décorations, comme un chef caraïbe ses anneaux dans le nez.

Vous écrivez excellemment ; vos ouvrages font naître ce genre d'admiration que l'on porte aux outils chirurgicaux de Lûer ou de Mathieu. C'est propre, élégant et net comme un bistouri. Vous évitez, sans effort, les turpitudes. Quand vous incarcérez des écrivains, vous ne les forcez point à boulonner des chaînes, à réunir des cahiers. Vous parlez à vos collègues avec un air d'ennui qui témoigne de l'incommensurable dédain où vous tenez ces messieurs.

Votre dandysme plaît. C'est dans la taverne parlementaire une carafe d*orgeat qui repose des vins épais que l'on y goûte à l'accoutumée. Il vous met depuis longtemps sur b pied de vos futurs amis. Arthur Meyer, Boniface de Castellane, Barrés et PoUonnais eux-mêmes n'ont rien trouvé de plus fashionable que vos pets-en-l'air.

Ce discours où vous tançâtes comme il faut le ministère qui vous continue et vous dépasse, fait voir quel admirable serviteur le monde capitaliste possède en vous. Il éclaire d'un jour limpide la philosophie de votre histoire, depuis le dénouement de l'Affaire Dreyfus. Défenseur

attitré de la société bourgeoise, vous n'avez pas eu besoin de descendre au mensonge pour accomplir la tâche que vous aviez assumée. Outre le joli doigté à la Machiavel dont vous avez fait preuve, outre la façon artiste dont vous avez étranglé, pour quarante ans au moins, la révolution sociale, vous manifestâtes une connaissance des hommes qui divertit le spectateur.

Deux catégories de malandrins, après avoir «uscité l'Affaire, les moines et l'État-major, semblaient, enfin, promis à de justes représailles. Votre ministère n'a pas eu d'autre but que de les sauver, de les rendre intangibles à Tavenir.

Mais, le socialisme ayant groupé toutes les forces vives du pays, il s'agissait de déshonorer avant tout le socialisme dans l'un de ses leaders les plus représentatifs, de paralyser ainsi tous les braves gens qui, pleins de foi dans les discours électoraux, marchaient à la remorque des pontifes. Vous prîtes pour collaborateur un homme que l'argent, les honneurs, la « signature » grisèrent d'une ivresse implacable. C'est le procédé que l'Angleterre emploie, afin de réduire à néant les émeutes nègres. On débonde quelques pipes de tafia sur le chemin des insurgés. Une heure après, les chefs et les soldats gisent ivres-morts, bons pour la fusillade ou le <3hat à neuf queues.

Par vous Mercier fut exempt du bagne,

Boisdefïre, Pellieux, Gonse et leurs complices rendus aux accolades pestiférées du nationalisme. Par vous, les dix-huit cent mille francs des Assomptionnistes furent abandonnés à ces escrocs. Par vous, Millerand fut fait baron et rinça les vases de Compiègne avec une servilité dont MM. de Polignac et de Villèle ne connurent pas les abaissements.

A présent, vous tentez de donner aux Congrégations une existence légale. C'est, dit-on, pour déférer aux désirs de Mme Waldeck-Rousseau, pénitente du Père du Lac et grande chrétienne tout comme la baronne Reille ou la petite Ripolin. A la suite de quel rêve, de quel remords ou de quelle déception la fille du grand Charcot s'est-elle mise à travailler pour le bien de rÉglise? C'est ce que les mémoires du temps expliqueront, sans doute,'à nos derniers neveux. Pour vous, monsieur, obéissant aux « idoles du foyer », vous donnez au pape, à la noblesse française, à l'Académie, à la Villette, un exemple et des leçons qui ne périront pas. La bouche cancéreuse de Drumont, les lèvres peintes d'Arthur Meyer vous baisent à l'envi. Rochefort, sur sa pelle à feu, remplace l'ordure dont il vous arrosa par du sucre ou du benjoin. Vous êtes leur grand homme, leur demi-dieu, leur futur sauveur, nec pluribus impar !

Souffrez, cependant, que pareil à l'Insulteur

A MONSIEUR WALDECK-ROUSSEAÙ 129

des triomphes antiques, je vous rappelle à la condition humaine. Vous disiez jadis, en parlant d'Edwards : « Il a bien tort de dépenser la moindre somme pour m'empècher de devenir président de la République ; ayant un beau-frère comme celui-là, je ne le serai jamais. »

Pensez-vous que vos caudataires de l'heure présente, vos alliés nouveaux aient une vertu si efficace pour vous conduire à ce poste devant quoi votre indifférence capitule, à quoi tendent vos frigides ambitions d'avocat sans idéal et de beau dédaigneux ?

VIEILLARD PUDIQirE

10 juillet 1903.

Ainsi, le front voilé d'une rougeur impollue et déchaînant les citations à comparaître, les exploits d'huissier, les grimoires de procédure contre les personnes coupables de savoir que ce n'est point par l'oreille que les enfants se font, vous cultivez, monsieur, dans une pépinière exempte d'ombres et de charmes, cette feuille de vigne, emblème des bourgeoises vertus, dont, sous Charles X, le vicomte Sosthène emmitoufla si drôlement le bas-ventre des antiques.

Vieux, édenté, maigre comme un jour sans pain, ayant remisé le flacre de vos sévères amours, vous défendez, en qualité de gendarme, les bonnes mœurs, la décence et la vérécundie. Atrabilaire et ponctuel, vous notez sur votre calepin

les infractions aux bienséances. Eunuque voué à Tapostolat, vous portez en sautoir le ^couteau de Fulbert, la patère des Gorybantes, ayant pour objectif de rendre Vénus bréhaigne et Priape infécond. Vous multipliez les seins que Ton ne saurait voir. Un bout d'épaule, un jupon en coup de vent, un mot de haulte graisse, vous donnent mal au cœur. Vous baissez les yeux devant le Sauroctone, lui reprochant de n'avoir ni faux col à la genevoise, ni redingote de lasting. La victoire de Samothrace vous dégoûte, je Tose dire, et sa gorge, dont le temps n'a pas vaincu les lys, vous paraît scandaleuse, comparée à l'élégante maigreur de TArmée du Salut.

Avec la préoccupation tenace du maniaque, vous flairez Tobscénité comme « ils » flairent la truffe dans les chênaies du Périgord. Vous soulevez les portières ; vous regardez par les fentes du mur Guilloutet, pour constater de visu les mouvements impudiques, les mauvaises manières des gens qu'il abrite; vous êtes le Torquemada des maisons closes, des vespasiennes et des lupanars. Comme vous montrez en toute chose un esprit libéral, humain et philanthropique, vous rêvez d'appliquer aux mauvaises mœurs la chemise imperméable de vos sévérités. Faire le clapier décent, le bouge respectable, proscrire le shocking des cafés de nuit, rendre Margot calviniste, Alphonse doctrinaire et les singes pudi-

bonds, cet idéal négatif consume vos vieux jours.

Vous blâmez les débordements de la chair, le libertinage de Tesprit. Vous estimez les' nuits de juin contraires aux bienséances. Les roses sont lubriques, les lis dévergondés ; les tilleuls sentent trop bon, et le cynisme du printemps vous fait vomir.

Parlez-moi d*un jardin convenable, de palmiers en zinc, de promenoirs sablés avec des platesbandes exclusivement ornées des plus vilaines plantes, où des sièges rigoureux défendent aux promeneurs de s'alanguir, mais où les pasteurs méthodistes peuvent débagouler sans fin le verbiage rance de leurs exhortations.

La haine de la beauté, cette haine sournoise et basse des âmes pareilles à la vôtre, vous pousse, malgré le ridicule, aux gestes les plus incongrus. La libre expansion de la vie, le jeu des formes harmonieuses répugne à votre laide sénilité. Vos rides, vos poils gris demandent une revanche contre Tamour, contre la jeunesse et la force virile. Pour punir les heureux de leur jouissance, pour les frapper dans les biens que vous avez perdus, vous n'hésitez pas, vous, lettré, riche et vieux, à descendre aux abjections les plus infamantes, à faire un métier que le bagne luimême tient pour déshonorant et qui rebute jusqu'aux malfaiteurs professionnels. Vous exécrez à ce point la robuste éclosion des êtres, vous avez

contre le beau de si envieuses fureurs que, pour calmer votre animadversion de castrat contre tout ce qui vibre et s'épanouit, vous descendez publiquement au rôle de mouchard.

Bien entendu, c'est aux pauvres que s'adressent vos noirceurs. Vous n'oseriez, quel que soit votre incompréhension du grotesque, baver sur les maîtres, sur les artistes arrivés. La pudeur compliquée de délation qui caractérise la Ligue dont vous êtes Tépouvantail, ne s'exerce qu'au détriment des faibles et des petits. Vous êtes bien forcé d'admettre Shakespeare, Juvénal et Rabelais, de voir chez les libraires un Martial qui n'est pas « à l'usage du Dauphin ». Nul moyen de châtrer Virgile ou d'infliger à Pétrone la ceinture de Cluny. Moderne, vous prisez les ordures de Willy etne faites aucune objection à la carte (pas même transparente) où M. Gauthier- Villars se montre sans voile entre Colette et Polaire, témoignant d'une entente peu commune du devoir conjugal.

Non. Les théâtres du boulevard, les cornacs de gourgandines chères, sont dignes de tous vos respects. Vous attaquez les êtres sans défense. Carrington, par exemple, qui, étranger sans relations, en butte à la jalousie de ses confrères, ne peut éditer un livre de médecine archaïque sans apprendre ce qu'il en coûte de ne point agréer à vos espions.

Vous attaquez à présent la littérature ecclésiastique, dans ce qu'elle a de plus intime, dans les arcanes et le sanctuaire même de son enseignement I Y pensez-vous, monsieur? Les Diaconales sont, à leur manière, un catéchisme de pudeur. Elles enseignent les plus beaux scrupules du monde. On apprend d'elles à éviter la pollution, la distillation et la délectation morose. Les clercs voués à leur étude saveitt aussi bien que vous ce que l'un et l'autre sexe peuvent, sans prévariquer, mettre à nu de leur peau, les jours fastes et néfastes, et quand il convient aux époux... mais brisons là-dessus, car je vous vois pâlir. C'est un bréviaire de continence, je le répète, que vous proscrivez ainsi.

Encore est-il vrai de dire que les mômiers, dont vous êtes un reluisant exemplaire, font la barbe aux catholiques sur ce chapitre-là. Par exemple, en Angleterre où le cant, l'hypocrisie huguenote parviennent aux sommets, Henri Heine prétend que la bonne compagnie divise le corps humain en trois parties, à l'exclusion de tout le reste : les pieds, la tête et l'estomac. On a la pierre à l'estomac.

D'ailleurs, pour les nonnes de Tours, la Valse des roses est immodeste, si bien que leurs orphelines doivent, en expiation de l'avoir fredonnée, avaler sans réplique le déjeuner d'Ezéchiel.

Vous n'ignorez pas, monsieur, à quel point la

magistrature est dévote. C'est une manière de clergé national. Certes, le président Puget, si la raison de ses confrères ne l'eût relégué aux conseils judiciaires, aux institutions de curateurs et autres besognes ancillaires, vous eût donné contentement.

Pour venger les Diaconales, livre immonde quand le divulgue (^harbonnel, mais livre sacré lorsqu'elles éduquent la troupe des lévites, Puget vous eût accordé au moins cinquante mille francs de dommages-intérêts, avec presque autant de mois de prison que pour un écrit anarchiste.

Mais, ridete vénères, ses lauriers sont coupés; le futur président de la neuvième Chambre sera peutêtre un honnête homme, qui vous priera de u gâter» à l'avenir, sans en faire part aux tribunaux.

Dans un coin du tableau de Suzanne, Rubens a écrit le mot connu depuis : Turpe senilis amor. Vous savez, monsieur, du moins je l'imagine, ce que veut dire ce latin. Ne vous semble-t-il pas que la chasteté des vieillards, quand elle ressemble à la vôtre, n'est pas moins honteuse que leur amour ? Et c'est peut-être à cause que cet amour et cette chasteté viennent de la môme dépravation, de la même impuissance, de la même faiblesse de corps et de la même imbécillité d'esprit.

Page 1