‹ Lettres familières (volume 2)Chapitre 5 sur 39 · HISTRION · texte numérisé non relu

HISTRION

25 juillet igoo.

Enfin, monsieur et chevronné baladin, grâce à vous, le parti de l'Action Française a trouvé un porte-parole digne de sa gloire et de sa magnani mité. Ce n'était pas assez de Maurras et de Syveton, de Barrés et de Talmeyr pour affirmer r « énergie nationale ».

Mercier, « le grand témoin de Rennes », malgré tant de faux, d'ignominies et de scélératesse, Mercier lui-même, le général de bagne et de confessionnal, aurait quelque peine à satisfaire les aspirations composites des patriotes anthropophages que façonnent, dans leurs égouts, Edouard Drumont et le père du Lac. Niort se refuse aux embrassements de la chose Thiébaud.

Les écrouelles de Quesnay suintent, chaque

jour, un virus identique et, malgré le parfum de bidet qu'on lui sent, l'eau bénite d'Arthur Meyer semble fade aux lecteurs épileptiques de Rochefort, notre Sganarelle national. Déroulède, au bord de la concha^ se profile sur la mer de Biscaye, tel un cormoran saugrenu et déplumé.

Bonamour, enfin, que le souvenir de la mère Gouturat, cette concierge trop féconde, au ventre de laquelle son patriotisme dut le jour, faiblit dans l'imposture et ne cacographie chez Edmond Blanc qu'aux fins de passer à la caisse et de manger du veau.

Ces apôtres synthétisent et figurent les aspects graves du parti. Ce sont les purs, les incorruptibles, ceux qui lisent Millevoye et qui fréquentent chez la comtesse de Martel. Ils ont Tintelligence d'un manche à balai : c'est pourquoi ils aiment si fort la hampe du drapeau.

Mais non plus qu'Apollon, Ares ne bande pas toujours son arc (ainsi l'auteur de V Appel au Soldat) ; quand on a vociféré, menti, piétiné dans la crotte de la Ligue et subi l'incontinence logomachique de Jules Lemaitre, il se faut bien divertir quelque peu. Des troupiers honoraires, comme sont les heiduques de Marinoni, poussent à bon droit leurs caravanes. La France aux Français, sacregnondedieu! C'est pour leurs amusements que la Providence ordonne les clapiers et fomente la vertu ; qu'elle fait naître les rousses-

dO LETTRES FAMILIÈRES

cagnes et grandir les élèves de Saint-Genest- Lerps. Vous n'ignorez pas combien sont diverses les épiphanies de cette gracieuse Providence, ni par quel chemin elle saisit le cœur de François Coppée. Le poète des Humbles^ comme Louis XIV, a deux manières, dans sa vie : celle d'avant la fistule et celle d'après, car les voies du Seigneur non seulement sont impénétrables, mais encore détournées.

Vous, monsieur, vous chantez, avec accompagnement de cabrioles, pétarades^ sauts de carpes et autres gentillesses tout à fait idoines à figurer l'âme clérico-mili taire. Vous fredonnez comme on écrit à la Libre Parole, Vos habits multicolores, aussi bien que votre face luisante, œdémateuse et blême de voyou fardé, sont la plus représentative image du putanat qui grouille et coasse dans les marécages nationalistes. Les vieilles raccrocheuses n'y manquent pas, depuis Loti jusqu'à Bob Walter, depuis Théodore Botrel jusqu'à la Vendéenne Eugénie Bufiet, venue d'Oran, où son père était gendarme, pour revendiquer sur nos trottoirs le retour des fleurs de lys. Raoul Ponchon mêle au vomissement de ses cuites un hoquet national et tricolore.

Le Courrier français, entre deux adresses de brelan et de donzelles polyphages, entonne des messéniennes à la façon du « Bon Gîte », ce-

pendant que Gauthier- Villars, ingénieux faussaire dont Tristan Bernard composa les romans et Alfred Ernst, la critique, offre à la bande prétorienne un stock de calembours putrides que les chiffonniers de la Butte-aux-Cailles dédaigneraient de ramasser. Il rêve, pantin quadragénaire, à l'extermination des huguenots. Il appelle, entre deux macaronées, la Saint-Barthélémy qui rendrait la France aux capucins. Car les joyeux vont naturellement à la tyrannie, et ces clodoches, même sans bénéfice et pour Tamour de l'art, intégreraient leurs malfaisantes pasquinades. On connaît l'intransigeance réactionnaire, la piété fervente des proxénètes enrichies. « Factio iascivientium », disait le prophète Amos.

Depuis le boulangisme, dont vous eûtes l'honneur de proférer la Marseillaise, bien des lilas ont fleuri ; mais la succession des ans n'a pas modifié beaucoup votre immarcessible turpitude. Vous gambillez toujours derrière l'omnibus (il faut vous voir, le long de la rivière !), vous essuyez avec la sueur le blanc gras de votre masque sordide et — plus que jamais — vous revenez de la revue. Les guinguettes de Montmartre, l'esprit de Bonnaud, la tendresse de Privas, la fantaisie énorme de Yon-Lug ou d'Hyspa ont assaini le pavé, fendu l'oreille du café-chantant dont vous fûtes une des incarnations les plus émétiques. Néanmoins, il parait que la chose vit

encore, pareille à ces dictériades surannées chez qui vont les adolescents jeter leur gourme. Sous les marronniers tuberculeux et les lampes Popp du carré Marigny, vous enseignez la gaîté française aux ci-devant nègres de la Papouasie ou du Dakar.

Le torchon de Gaston Méry nous apprend que votre beau poème s'est replâtré dernièrement de quelques variantes heureuses. Vous pouvez enfin vous empêcher de crier :

Vive not'brav' général Boulanger.

Mais vous glapissez

L'cœur plein d'émotion :

Vive Marchand ! Vive Jamont !

Votre patrioterie s'oflfusqueVde voir M. Faquin légionnaire, carj'aux temps héroïques,

Jamais un couturier n'aurait porté La croix d'honneur !

(Croyez cependant qu'on n'est pas un moindre artiste pour mener à bien une robe que pour inventer le Clairon ou la Chaussée Clignancourt.) Et — de sorte que rien ne manque à votre gloire — le papier antisémite vous appelle « bon Français » et traite de vers agréables les machins cidessus.

Pour avoir tenu un propos de table d'hôte :

« L'art n'a pas de patrie, mais les artistes en ont une, » Camille Saint-Saëns, dont le crétinisme en toute autre matière fait briller d'un plus vif éclat le génie musical, est devenu Tesclave, le More enchanté de cette bêtise. Vous, monsieur, parce que vos flatteurs vous ont dit que vous ressemblez à Bonaparte, vous hennissez dans l'écurie des Ratapoils. Et, de fait, vous méritez cette louange. Votre mufle n'est pas sans une conformité d'ignominie avec celui du facchino maltais, dont Stendhal nous atteste la crapuleuse laideur.

Quant à nous, c'est vraiment de grand cœur et non sans une intime joie, que nous vous contemplons dans les rangs de la néo-boulange. Votre grimace, votre scurrilité, vos tordions y sont vraiment à leur place. Vous apportez à la croisade catholique et militaire, l'adhésion de tous les mauvais lieux.

PÂSTOPHORE

2 août 1900.

Vous exercez, monsieur, une profession dont la cocasserie atteint les cimes les plus fastidieuses du ridicule humain. Les divers saltimbanques, ceux qui travaillent à la barrière du Trône et ceux qui dégrafent, à Neuilly, la ceinture des pécheresses curieuses d'un frisson nouveau :

montreurs de chiens, faiseurs de poids, barnums de femmes-torpilles ou de phoques savants; la tribu des clowns, des acrobates, des jocrisses ; les tenanciers de cochons ambulatoires ; les croupiers des tombolas où l'on peut, avec beaucoup de veine, gagner un « œil au fond », semblent, au regard de vous, occuper un grave et sérieux emploi. Hormis les heures de la banque et du tréteau, nippés d'une façon modeste, ils

s'incorporent au commun que vêt la Belle-Jardinière et que chapeautent les Quatre-Huit. On les confond avec toutes sortes de gens mal pourvus en distinction : Barillier, Gaston Méry, Georges d'Esparbès né Thomas. Drumont seul et Barrés, gardés par la transcendante laideur qui les honore, vivent à l'abri d'une si regrettable confusion.

Vous, monsieur, quand vous avez fini d'intégrer, en chape, les dévotes pasquinades, les saintes jongleries, pour la manutention de quoi les contribuables indigents, prolétaires de la glèbe, de l'usine et de Tatelier suppéditent votre prélature à grand renfort de billets bleus, vous traversez les carrefours, les places conduisant au palais que vous offre le budget des cultes, dans une simarre de drap rouge qui vous fait ressembler à un bourreau de mélodrame, sinon à un piqueur de chiens. Votre nez a subi la contagion de ces bardes flamboyantes. Il rutile et s'épanouit à la manière d'une vîtelotte ou d'un piment trop mûr, d'une tomate vermeille, ou de tout autre légume pourpre éclairé par le soleil couchant. La plèbe des « cuistres violets » se contente d'une robe améthyste et d'un proboscide à teintes d'aubergine ; mais vous, monsieur, en qualité d'Eminence et de prince ecclésiastique, vous poussez jusqu'au rubis.

Harnais à part et démailloté de votre bibelot.

du décrochez-moi -ça cardinalice, quand vous avez remisé vos orfrois, vos gants brodés, les crosses et les mitres et que vous sortez, en caleçon, du vestiaire, j'estime que, pour orthodoxe qu'il soit, votre valet de chambre doit avoir quelque peine à vous tenir pour un grand homme. Inférieur au baron de Wormspire, vous bénissez mal, et, quant aux choses du bien dire, vous écrivez — sauf le respect que je vous dois — comme un fiacre ou, si cela vous fâche, comme un pied.

Or, vous êtes en location dans la troisième République, à seule fin de lui donner sans relâche des bénédictions et des mandements. Le taux en est rémunérateur. A part le métier de rousse cagne, on citerait difficilement une industrie aussi bien appointée que la vôtre et qui donne moins de mal. Comme ces demoiselles, vous prenez fréquemment la posture agenouillée, encore que le grand âge vous interdise d'en faire le même emploi. Conséquemment, il vous faut bénir pendant les heures que vous laisse, chaque jour, l'élucubration des lettres pastorales. Bénissez et vaticinez! C'est pour cela que nous ne pouvons boire un verre de vin ni acheter un timbre-poste sans vous payer, sur ces modestes « consommations », un droit de havage où se complaît votre rapace humilité. Car, pareil aux oiseaux de l'Isle Sonnante, « voua ne labourez.

AU Cardinal richard 27

ne cultivez la terre, toute votre occupation étant à gaudir, marmonner et chanter». Eh bien, pour un cacatoès si voisin du suprême papegaut, ce vieux chafouin de Pecci, souffrez que je vous trouve un peu mâchoire, si j'ose m'exprimer de la sorte. Votre rhétorique manque de nerf. On voit que vous n'avez pas été accoutumé de parler à des visages et que vous fûtes, pendant longtemps, Taumônier insuffisamment priapique de femelles à béguins.

Aux soldats qui vont se^faire bêtement égorger en Chine pour défendre vos commis-voyageurs, ces hideux missionnaires envers qui le Jardin des Supplices n'a de tourments que trop doux et que les bons mandarins ne sauraient vouer à des tortures assez lentes,^pour châtier leurs crimes imbéciles; aux soldats partant pour la Chine, vous prodiguez vos exhortations dans une épitre melliflue et radoteuse. Vous leur offrez les consolations du patrouillotisme et de la religion, ces deux ordures complémentaires. Les pauvres bougres s'en vont là-bas, dans ce monde jaune qui, si logiquement, repousse la turbulence, la cupidité occidentale dont vos moines sont les plus nauséeux représentants. Mais ils auront, dites-vous, la consolation d'emporter avec eux un aumônier qui pourra les graisser de saintes huiles, premier qu'ils ne crèvent du typhus pourpre, de la fièvre jaune ou du vomito negro.

Cela doit, en outre — c'est vous qui Tattestez — donner à leur famille une grande joie, une sacrée consolation de les savoir manipulés à leur heure dernière par un placier en sacrements. « Le purgatoire est le pain des moines », la mort est le picotin de tout le clergé. Bien peu savent, en eflet, se conformer au plan du monde et mépriser les terreurs que tous, cardinaux, évéques, moines et prestolets, vous exploitez avec un cynisme profitable. Si, depuis Tenfance jusqu*au dernier jour, vous salissez l'existence humaine de votre immonde contact, c'est pour dépouiller plus à Taise, quand vient l'heure suprême, le michet que vous avez si patiemment « cuisiné ».

Néanmoins, le couplet en faveur de l'aumônier n'est pas le meilleur morceau de votre banque. Et cette perle en sort, comme de l'huître paternelle, avec un éclal sans pareil.

« La Chine, affirmez-vous d'un ton de nez fort dévot, la Chine elle-même comprendra que nous ne venons pas en ennemis, mais en défenseurs de la civilisation. »

Voilà qui est parler. Si les poussahs ne crèvent pas de rire sur leurs potiches vertes, si les magots ne s'avouent pas inférieurs en scurrilité, si le dragon impérial ne se tord pas jusqu'à faire éclater le bronze de son ventre, c'est que la gaité aura fui pour toujours ce monde sublunaire. La civilisation, monsieur, la civilisation de Beiiolt

Labre, de Marie Alacoque et des geôles de Montjuich I La civilisation de Lourdes et des nationalistes ! Ernest Hello, Coppée ou Léon Bloy, le jocrisse enragé que les sacristies même vomissent de dégoût, n'auraient pas risqué une telle capucinade. Vous seul, prélat jovial, en baillez de si bonnes, sous Tœil favorable des ministres et du Président !

Cela justifie tout à fait le costume qu'on vous voit. Comme vos collègues de la foire portent une queue, vous mettez une robe rouge, et cette sorte de parure s'harmonise à miracle avec le gai de votre état : « les apédeutes linostoles », comme dirait M. de Voltaire, font aux paillasses un agréable vis-à-vis.

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