‹ Lettres grecquesChapitre 5 sur 17 · CHÉRY · texte numérisé non relu

CHÉRY

! secrétaires. »

» l'ARM ALGUEZ, )

L'appareil théâtral et militaire de cet enterrement républicain ne pouvait consoler qu'une douleur orgueilleuse. Le spectacle de cette cérémonie emphatique, et la fausse émotion de tant de citoyens vertueux, eussent été faits en d'autres temps pour blesser une âme délicate. Nous ignorons quel était le champ du repos dont il est question ici, mats nous savons au moins qu'il n'offrait pas grande sécurité au repos des morts. Malgré une sépulture différente, comme le corps d'André, le corps de son père fut perdu, ainsi que le témoigne le monument élevé depuis à leur mémoire.

L'on a appelé la villeoù Madame Chénier naquit,

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« la ville des Tombeaux (i). » C'est que là plus qu'ailleurs on a le respect des morts, et que les dépouilles qui sont chères ont une sépulture certaine.

Après la mort de son mari, Madame Chénier habita avec Marie-Joseph. Elle avait soixante-six ans. Pendant quatorze ans qu'elle vécut encore, ce n'est point sans tristesse que nous la voyons partager la vie aventureuse de son fils.

« L'auteur de Charles IX expie par une popularité de haine sa gloire de circonstance. Il se jette avec rage aux fièvres de la vie. Il s'assourdit dans les émotions du jeu, dans l'étourdissement des libres amours. Aux bals des Ministres, il pousse des centaines de louis d'or sur le tapis de la fortune, et il va de Madame Vestris à Madame de La Bouchard ie. Qui n'a entendu parler de la belle La Bouchardie, « de sa grosse perruque blonde, » de son énorme chignon » ? Elle est partout où l'on est et partout où l'on joue, frippant des cartes au Club des Echecs, au Club des Arcades, au Club Valois. L'autre fois un commissaire a voulu Par-

(i) V. Œuvra de Lady Uonlagùe. Para, 1804, tome tt. Coo«t.,

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s*a. 84 -i>e> rêier dans une maison de jeu. — « Comment! on » ose arrêter la femme du Président des 5oo, » a dit la belle. Et par la fenêtre : « Holà! Saint-Jean, allez » chercher le représentant Chénier. » Et le commissaire a fait des excuses. Et La Bouchard ie a dargné lui pardonner, et elle est fièrement partie dans cette voiture que les ennemis de Chénier disent le prix ducongéd'un jeune homme de la réquisition (1). » a Des concerts du théâtre Louvois aux concerts de l'Opéra, Chénier promène cette banale amoureuse, La Boucherie, comme on l'a baptisée. Il la montre et Tassied à ses côtés toute chargée d'or et de pierreries (2).» C'est bien l'homme et la femme du Directoire, époque confuse où l'on guillotine les hommes de la Terreur et où l'on fusille les Royalistes ! Nous sommes forcé d'insister sur ce personnage de femme qui futtrop intimement et trop longtemps lié à la vie de Marie-Joseph, pour que sa mère n'en ait pas eu à subir toute l'influence. Il est très probable que Madame Chénier fut reçue habituellement dans son hôtel. Il est en tout cas certain que la maîtresse de Marie-Joseph occupa, dans

[1) V. Rapsodics du jour, par PeTlitr, août 1795, janiier [796.

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œ^, 85 *e>® la suite, 12, rue Richelieu, un appartement au premier étage de la maison que Madame Chénier habitait avec son fils.

Madame de La Bouchardiè était la veuve d'un inspecteur des remontes. Elle avait été dénoncée au comité de Salut public comme recevant chez elle les hommes les plus dévoués à la cause des Bourbons. Au 1 3 vendémiaire son arrestation fut ordonnée; Chénier la sauva. Dès ce moment, la maison de La Bouchardiè fut ouverte non seulement à Chénier, mais à sa famille entière. » Madame Chénier-n'af ait pas cessé d'entretenir les plus intimes rapports avec là" femme de Sauveur, qui vécut deux ans chez Madame de La Bouchardiè (1).

Constantin-Xavier ira plus loin encore : il reconnaîtra un jour la maîtresse de Marie-Joseph, ■ en la qualité de sœur, pour remplacer et représenter, dans sa famille, sa soeur chérie, Hélène-Christine de Chénier, ci-devant comtesse de La Tour Saint- Ygest, décédée à PIsle-de-France (2) ».

(1) V. Plaidoytr pour -M 1 ™ de Lesparda de Maiionnave, contre let héritiers de M. J. de Chénier. Charrié, avocat; Colmet de Saitterre, avoué. Nous devoni la, communication de ce plaidoyer aux cnricuies recherche» de -M. Edouard Goujon, avocat à la Coût d'appel de Paria.

(1) V. Pièces justincatlvn-

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C'est vers Tannée 1 799 que Madame de La Bouchardie avait été demandée en mariage par M. de Lesparda de Maisonnavc Il était riche, jeune encore, et d'une * famille distinguée. En l'acceptant pour époux, Madame de La Bouchardie lui déclara qu'elle voulait rester l'amie de son libérateur.

« Monsieur de Lesparda, nous dit-on, approuva sa reconnaissance, sourit de son exaltation, et la reçut sans rougir et sans craindre de la main même de Chénier (1). » Nous ne voulons pas approfondir les conditions de ce mariage. M. de Lesparda se retira bientôt à Montereau, abandonnant sa femme à un long adultère. C'est alors que Madame de Lesparda quitta le petit Hôtel de Lesparda, situé près de la Bastille, pour venir demeurer auprès de Chénier.

En 1798, on jouait encore le Chant du départ aux fêtes données à la citoyenne Bonaparte, dans l'hôtel de Galîffet, par le Ministre des Relations extérieures (2}. Chénier était encore très puissant. Ce fut lui qui provoqua le retour de

(ij V. Plaidoyer pour M" de Lesparda.

rtde Stanislas Cirardi*. 1S1S, tome III,

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SS*&- 87 -s*© M. de Talleyrand. Madame de .Staël, qui fm son amie, était venue avec Madame de Lesparda solliciter de lui cette faveur. Toutes deux avaient attendri ses nerfs en chantant et en accompagnant sur la harpe 1 le Retour de l'Exilé », air approprié à la circonstance ())■

Chénier avait montré du caractère depuis le gouvernement consulaire. Il ne voyait point et ne cherchait point à voir le Consul. S'en étant déclaré l'ennemi, il soutint ce rôle avec quelque dignité (2), Napoléon, malgré les 8,000 francs de pension qu'il lui accorda dans la suite, ne lui pardonna jamais, o II détestait Chénier, » dit Bourrienne.

Pendant l'Empire, il mena une vie misérable, suivi par sa mère de domicile en domicile. Ils demeurèrent successivement rue de Grammont, 25, rue Anne, io5, rue des Moulins, 509, place Vendôme, 9, rue de l'Université, en face celle de Eeaune, rue de la Loi, 18 (3). Deux fois Madame Lesparda vendît ses diamants afin de payer les dettes du poète qui, de son côté, enga-

(0 V. Révélations of the lift of prince Talleyrand.by M. Col- "«"*. London, i85o, ras«» «4-i3*- (») V. Stanislas Cirardin, tome I[f, page aii. (') V. Atmanach*.

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geait au Mont-de- Piété « des livres précieux » et « un très beau nécessaire (i). n

Madame Chénier ne vit pas cette cour de l'Empire ■ qui n'était pas -une cour, mais une puissance », et où se trouvait un nombre prodigieux de militaires de tout grade {2). Elle n'eut plus qu'une idée vague de ce qui se passait en France, et, quant aux nouvelles qui venaient de son pays, elles durent confondre la fille du favori des Sultans. La lourde stabilité de l'Empire Turc venait d'être ébranlée. Nous ne sommes pas sûr qu'Elisabeth Lomaca ait bien compris le chant des Grecs qui combattaient en Egypte pour la liberté (3). La plus belle intelligence n'aurait pu supporter, sans quelque trouble, cette prodigieuse diversité d'événements et d'aventures. Le sultaq Mahmoud et le roi Louis XV, Louis XVI et Mirabeau, Danton et Robespierre, Barras et Bonaparte éveillèrent successivement en elle des jugements inconciliables.

Pendant les dernières années de sa vie, Madame

(1) V. Plaidoyer, déjà cité.

{3] V. Décode philosophique, an V/L, i

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Chénier ne fut plus égayée que par lès voyages à Amony, qu'elle faisait à la belle saison. Nous ne saurions préciser à quelle époque les Chénier avaient acheté, dans cette commune, un beau jardin aux allées droites, planté d'arbres fruitiers (i). Ce jardin fut acheté comme bien national. Il avait appartenu à l'abbaye de Saint-Germain des Prés (2). Pendant l'Empire, Madame Chénier y fit restaurer une maison -blanche, carrée, à deux étages, le second étage plus bas que le premier, avec toit un peu plat et combles à mansardes. La maison avait un petit perron et six fenêtres de façade, trois de chaque côté ; au-dessus du perron, un balcon avec trois lyres à trois cordes, en fer forgé. Les pièces étaient décorées de simples boiseries Louis XVI et de glaces coupées par le milieu, encadréesde cadres blancs, les uns à filets, les autres à perles (3). Sa maison, située sur une petite élévation, était tournée vers l'orient. Là, elle

(1) Nous avons t\t guidé dans toute* nos recherches à Aniony,

procès-verbal.

(S) Noua trouvons sur la matrice cadastrale de la comtnune d'Autony, exercice 1808 : Veuve Chénier, propriétaire.

(3) Cette maison appartient aujourd'hui a la famille Persil. Elle n'a pas subi de modifications importantes.

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©<§* go -s*® put méditer les hasards d'une longue vie et d'une destinée étrange. Sa vieillesse affaiblie goûta, comme dît une maxime orientale, « ce genre de repos qui consiste à ne plus rien espérer. »

Nous lisons dans le Dictionnaire historique et littéraire des Françaises et des étrangères naturalisées en France, dédié au Premier Consul, par Madame B. Briquet, 1804 :

« Chëiiicr (Madame), mère de Monsieur Chénier, de l'Institut national de France, est auteur de deux lettres, dont l'une a pour sujet les Danses, et l'autre les Enterrements chez les Grecs. Ces lettres, qui sont très bien écrites, se trouvent dans le i* r volume des Lettres sur la Grèce, par Guys. »

En 180.5, nous trouvons réimprimée, dans le Petit Magasin des Dames, la lettre sur les Tombeaux, avec cette signature, par Feue Madame Chénier. Elle ne devait mourir que trois ans après cette réimpression. Si ses contemporains n'avaient oublié nî son esprit ni ses talents, ils avaient oublié qu'elle vivait encore. Ils avaient commis cette erreur cruelle, dont on ne s'aperçut pas de son vivant, et qu'aujourd'hui nous sommes seul à relever. C'est dire le peu de part qu'elle eut au monde, le dernier temps de sa vie.

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Madame Chénier mourut dans sa soixante-dixneuvième année, à Paris, rue Richelieu, n° 12, le 6 novembre 1808.

Nous donnons ici l'extrait du registre des actes de décès de la commune d'Antony, année 1808.

« Mairie du deuxième arrondissement de la ville de Paris, département de la Seine.

» Nous, Maire, vu la pétition à nous présentée par M. Chénier, membre de l'Institut et de la Légion d'honneur, demeurant rue de Richelieu, n° 1 2, et de M. Chénier, commissaire des relations commerciales de France en Morée, demeurant rue d'Hanovre, n° 6, tendant à obtenir l'autorisation nécessaire pour faire transporter et inhumer dans une propriété rurale, sise dans la commune d'Antony, arrondissement de Sceaux, département de la Seine, le corps de Madame Elisabeth Lomaca, veuve de Monsieur Louis de Chénier, chargé des affaires de France au Maroc, leur mère, décédée hier, six du présent mois, en sa maison rue de .Richelieu, n° 12;

» Autorisons les pétitionnaires à faire procéder audit transport et à l'inhumation dans les vingtquatre heures, s'il ne survient aucune opposition, à la charge que ledit transport se fera sous la con-

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duite du sieur Naudicr, ordonnateur des inhumations de l'arrondissement, et que l'inhumation se fera à Antony, dans un terrain ayant au moins dix ares d'étendue et clos, et en présence du maire de ladite commune, qui en dressera procès-verbal, dont la copie nous -sera rapportée dans huit jours, pour tout délai, le tout conformément aux arrêtés et règlements rendus à cet égard. Fait à la mairie, le 7 novembre mil huit cent huit.

» pic au, maire. » Vu au secrétariat : mokiceau, secrétaire.

» Pour transcription conforme, » Le maire d' Antony.

» Signé : chakdoisel. »

Madame Chénier fut une femme du xviir* siècle. DepuisqueJ.-J. Rousseau s'était fait enterrer dans une lie, la mode était aux sépultures solitaires. Les bonbonnières du temps ne nous montrent que tombeaux champêtres, ombragés de saules. Elisabeth Lomaca avait désiré d'être enterrée dans le jardin d 1 Antony. Elle suivait en cela autant la mode de son siècle que son goût propre et les usages particuliers de sa nation. Sa qualité de Grecque schismatique lui fournit un prétexte de satisfaire à ses vœux derniers. L'on pouvait dire d'elle ce qu'elle

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disait en pareille circonstance d'un Grec de ses amis : * Ce jardin, ces oiseaux faisaient tout l'amu' sèment de celui que la mort venait de ravir. »

Un noyer, un sureau ombrageaient l'endroit écarté qu'elle avait choisi. Ses fils plantèrent sur le tertre un saule aujourd'hui disparu.

Nous avons fait cette année le voyage d'Antony. Nous n'avons pas vu sans émotion la maison ou elle vécut, et le lîeu précis de sa sépulture. Une vieille paysanne nous conduisait (i). Elle n'avait jamais quitté le pays. Elle avait vu la mère d'André Chénier et nous disait d'elle : — « Elle avait une robe claire et était bien vieille, la pauvre femme ! »

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