MÉMOIRE PRÉSENTÉ AU COMTE DE VERGENNES PAR LOUIS CHENIER
L'intérêt que Votre Excellence veut bien prendre à mon sort justifie la liberté que je prends de l'informer que M. le Maréchal de Castries m'a fait passer le brevet de six mille livres de pension dont il a plu à S. M. de récompenser mes services. Après cette décision, Monseigneur, j'ai présenté un Mémoire à M. le Maréchal pour lui rappeler les points que j'avais déjà mis sous ses yeux pour intéresser sa justice et son indulgence:
i°Le temps, les circonstances de mon service, et les dégoûts suivis auxquels les caprices du Roi de Maroc m'ont exposé.
2° L'impossibilité où j'ai été de faire aucune économie. Je n'ai pu, sans compromettre le service, avoir ma famille auprès de moi ; ce qui a été pour moi un accroissement de dépenses; mon éloigneraient même en a facilité de nouvelles à mesenfans; et ce n'est qu'à mon retour que j'ai pu les connaître et y remédier.
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3° Les pertes que j'ai essuyées par un concours de circonstances, par le haut prix des subsistances pendant quatre années de disette, par le dépérissement de mes effets dans les déplacemens auxquels le R. de M. m'a contraint, par la perte sur les meubles laissés à Salé. Ces objets réunis sont pour moi un préjudice de 1 8 à 20 mille livres au moins.
J'ai l'honneur d'exposer à M. le Maréchal que la pension à laquelle je me trouve réduit, est insuffisante à l'entretien d'une famille nombreuse, et qu'ayant ensuite quelques engagemens à terminer encore, j'attends de sa bienfaisance qu'il voudra bien compatir à la nécessité où je suis de réclamer de nouvelles grâces :
i" La continuation de mes appointemens pendant la courante année.
2° Une gratification quelconque sur la Chambre du Commerce. J'ai servi le commerce assez longtemps, et avec assez de succès pour avoir quelque droit à sa reconnaissance.
3° Une assistance annuelle à compter de Tannée prochaine jusqu'à ce que j'aye de l'emploi. Apres les dégoûts que j'ai éprouvés à Maroc pendant une longue résidence, il était aussi juste de m'en retirer qu'il serait injuste de me priver du service, étant
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en état de travailler, et ayant besoin de le faire. L'honneur de servir est de toutes les grâces celle que j'ambitionne ie plus.
M. le Maréchal, en parcourant mon Mémoire, m'a marqué quelques dispositions favorables, et m'a cité, quant à ma retraite, les expressions de l'ordonnance de 178 1 . J'ai observé que cette ordonnance ayant été rendue à l'instant presque de mon rappel, c'était lui donner un effet rétroactif que de l'appliquer à mes services, que plusieurs de mes confrères qui ont servi moins de temps que moi, et dans des places lucratives et moins onéreuses, ont eu en retraite la moitié de leurs appointemens ; qu'il n'en est aucun parmi eus qui ait eu un travail aussi difficile et aussi délicat, et qui ait marqué dans son service plus de zèle et plus de fidélité.
Je rappelle enfin à M. le Maréchal l'espérance qu'il m'a laissé entrevoir de me donner de l'emploi lors du rétablissement de la Compagnie des Indes qui semble se rapprocher.
Tel est, Monseigneur, le précis de mon Mémoire et de ma conférence avec M. le Maréchal de Castries. Quelque confiance que pût m'inspirer la bonne volonté qu'il m'a témoignéefje ne laisserais pas d'être dans quelque inquiétude si je ne me flattais
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que Votre Excellence ne me refusera pas d'ajouter à toutes les bontés dont je lui suis redevable, la grâce de m'accorder sa puissante intervention dans cette circonstance délicate.
L'espoir dont je m'entretiens d'avoir de l'emploi dans l'administration de la Compagnie des Indes présente bien des doutes. Dans l'état présent des choses le rétablissement de cette Compagnie me paraît assez incertain, ou peut-être serait-il susceptible de quelque diversité dans les moyens. Si la Compagnie n'est pas Compagnie royale, sa direction sera au choix des Actionnaires, et, à la protection près; le Ministre aura peu d'influence sur ses opérations; ou bien cette administration dépendant du Département des finances, mon service dans celui de la Marine pourrait bien n'être pour moi d'aucune recommandation. Votre Excellence esta portée d'apprécier ces réflexions. Elle peut seule dissiper les doutes que j'entrevois, si elle daigne s'intéresser à mon sort, et me ménager à l'avance son suffrage dans l'administration de la Compagnie, si elle a lieu, ou pour toute autre place où mon zèle peut être utile au service.
Il y a déjà du temps, Monseigneur, que vous m'avez donné des droits sur la bonté de votre coeur ;
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mes services peuvent m'en avoir acquis de nouveaux encore. Ces titres justifient -ma confiance, et me font espérer que Votre Excellence compatira à mon impominité, et qu'elle ne refusera pas à un de ses plus fidèles serviteurs un nouveau témoignage de sa bienfaisance. Je supplie Monseigneur d'agréer l'hommage de tous les sentimens que je dois à ses bontés, et les voeux que je fais pour tout ce qui peut intéresser sa satisfaction.
A Paris, le 4 octobre 1783 {1).