Lettres historiques de la vénérable mère Marie de l'Incarnation sur le Canada
“J’approuve de grand cœur le pieux dessein que vous avez formé de célébrer, dans votre monastère, le 250eme anniversaire de la mort de votre Vénérable Mère Marie de l’Incarnation; et, bien volontiers, je vous permets le triduum solennel que vous demandez et qui aurait lieu les 28, 29 et 30 avril prochain.
“Quelle belle occasion, en effet, de remettre en lumière cette figure admirable de votre fondatrice! Parmi les apôtres dont Dieu s’est servi pour fonder ici une nation catholique et française, il en est peu qui aient égalé Marie de l’Incarnation : il n’en est pas qui l’aient surpassée. Par la pureté de ses vues, par la générosité de son zèle, par la clairvoyance de son esprit, par le merveilleux épanouissement dans son âme et dans sa vie
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de tous les dons du Saint-Esprit, elle a pris place au premier rang des bienfaiteurs de notre pays. L’influence d’une vie comme celle-là se prolonge à travers les siècles. C’est comme un héritage qui se transmet sans s’amoindrir, et dont chaque génération recueille les fruits de bénédiction.
“Il est juste que les Ursulines de Québec soient les premières à honorer une mémoire qui leur est chère à tant de titres, et dont elles sont tout particulièrement les gardiennes pieuses et fidèles. Mais je suis sûr que tous les fidèles de notre diocèse, et même de notre pays, auront à cœur de s’associer aux hommages des filles de Marie de l’Incarnation. Ils voudront, eux aussi, témoigner leur reconnaissance et leur admiration à cette femme dont le nom jette un tel éclat sur le berceau de notre race. A la gloire déjà grande d’avoir fondé une maison comme celle des Ursulines de Québec, votre Vénérable Mère joint la gloire plus grande d’avoir été choisie par Dieu pour travailler à fonder ici une chrétienté nouvelle. C’est cette double gloire que doivent souligner les fêtes jubilaires que vous allez célébrer.
“Vous voulez aussi profiter de cet anniversaire pour faire avancer la cause de béatification de votre Vénérable Mère. Mais pour cela, il faut des miracles; et pour avoir des miracles, il est nécessaire de les demander. D’où vous concluez très justement qu’il est opportun de faire mieux connaître la Vénérable afin d’accroître la confiance et de provoquer la prière des fidèles.
“La petite “Vie illustrée” est un excellent instrument de propagande. Aussi, je me ferai un devoir de la répandre en visite pastorale, d’en recommander la lecture et d’exhorter les fidèles à recourir plus souvent à la puissante intercession de Marie de l’Incarnation. Il me sera très agréable de travailler ainsi, dans la mesure de mes forces, à hâter l’heure bénie où vous aurez la joie d’appeler bienheureuse celle que vous vénérez si profondément.
“Vous m’invitez à participer à vos fêtes en célébrant, au cours du triduum, une messe pontificale. Puis-je refuser cela à votre Vénérable Mère et à ses filles ? Si donc, il n’y a pas d’obstacles insurmontables, je remplirai cet article de votre programme, dont les détails pourront être fixés plus tard.
“Je prie Dieu, ma Révérende Mère, de vous bénir, vous et votre communauté et de bénir le projet de votre filiale piété.
| P.-E. ROY, arch. de Séleucie, Administrateur.
Lettre Pastorale
de 'Monseigneur l’Évêque des Trois-Rivières.
Le 30 avril prochain, les Révérendes Mères Ursulines célébreront le deux cent cinquantième anniversaire de la mort de leur vénérée co-fondatrice au Canada, la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation. Ces fêtes, qui promettent d’être grandioses, revêtent, cette fois, un caractère de particulière solennité, vu le procès de béatification qui s’annonce, et pour le succès duquel de nouveaux miracles sont instamment sollicités.
La Vénérable Mère Guyart de l’Incarnation naquit à Tours en France, le 28 octobre 1599. “Dès son enfance, nous dit son biographe, elle se montra inclinée à la vertu. Le Seigneur, qui prédestinait cette jeune fille à devenir un vase d’élection dont les riches trésors devaient se répandre sur l’Ancien et le Nouveau Monde, voulut la prévenir, dès son enfance, de faveurs privilégiées, et l’attirer à lui par ces attraits extraordinaires de la grâce qu’il ne communique qu’à ceux qu’il veut faire servir à ses grands desseins.”
Voici comment elle raconte elle-même, avec une candeur et une simplicité évangélique, une vision qu’elle eut lorsqu’elle était encore enfant, et qu’elle a toujours regardé comme le principe de sa vocation à la vie mystique.
“Je n’avais qu’environ sept ans, dit-elle, lorsqu’une nuit, pendant mon sommeil, il me sembla que j’étais dans la cour d’une école champêtre, où avec une de mes compagnes, je faisais quelque jeu innocent : ayant levé les yeux au ciel, je le vis ouvert, et Notre-Seigneur Jésus-Christ, en forme humaine, qui en sortait, et c’est à moi qu’il vint .... Cette suradorable majesté s’approchant de moi, mon cœur se sentit tout embrasé de son amour, et je commençai à étendre les bras pour l’embrasser. Alors ce plus beau des enfants des hommes, avec un visage plein d’une douceur et d’un attrait indicibles, m’embrassa, et me baisant amoureusement, me dit: Voulez-vous être à moi? Je lui répondis: oui; et ayant eu mon consentement, nous le vîmes remonter au ciel.”
L’effet de cette première vision, qui sera suivie, dans le cours de sa vie de plusieurs autres, fut de dégager le cœur de la jeune vierge de toute affection pour les choses terrestres, et de lui imprimer, dès le jeune âge, une vive inclination pour la vie religieuse. Dieu voulait toutefois faire passer cette d’âme d’élite par tous les états, et la conduire aux plus hauts sommets de la perfection par les voies les plus extraordinaires. A l’âge de dix-sept ans, pour obéir à ses parents, et malgré son peu d’attrait pour cette vocation, elle entra dans l’état du mariage où elle vécut saintement pendant deux ans, après lesquels elle resta veuve avec un fils qui devint plus tard bénédictin. Elle-même, devenue libre, et de plus en plus anxieuse de satisfaire ses aspirations à la
vie parfaite, entra après douze années d’épreuves et de mortifications passées dans le monde, chez les Ursulines de Tours, et y fit profession le 25 janvier 1633.
“Ame d’oraison, nous disent encore ses biographes, elle fut favorisée de plusieurs visions extraordinaires sur la Sainte Trinité et le Sacré Cœur, et cela un demisiècle avant les grandes révélations faites à sainte Marguerite-Marie.
“Elle eut aussi la science infuse du latin des Saintes Écritures, et la trame de sa vie fut l’union constante à Dieu.”
Consumée, comme dit le Psalmiste, par l’ardeur de son zèle pour le salut des âmes, voici comment se dessina clairement sa vocation toute divine pour les missions lointaines du Nouveau-Monde.
Un jour qu’elle était au chœur en oraison, elle fut ravie en extase, et une vision qu’elle avait eue en songe quelques jours auparavant, lui fut représentée de nouveau avec les mêmes circonstances; et elle entendit une voix qui lui dit: “C’est le Canada que je t’ai fait voir, et il faut que tu ailles y fonder une maison en l’honneur de Jésus et de Marie.” Toutefois, ce ne fut que six ans après cet appel d’en haut, six années de combats, de soupirs et de larmes que le Seigneur daigna lui-même la conduire, comme par la main, dans cette terre promise et tant désirée de la Nouvelle-France.
Enfin le 1er août 1639, après une traversée de trois mois, la Mère Marie de l’Incarnation arrivait à Québec avec Madame de la Peltrie, l’âme de la nouvelle fonda-
tion, et deux compagnes en religion: les Mères Saint- Joseph et Sainte-Croix. Elle y bâtit le premier monastère des Ursulines en ce pays, monastère dont les murs solides sont encore debout. Elle fut la première Supérieure des Ursulines de Québec, et, par sa vie de prière, de sacrifice et d’inlassable dévouement envers les pauvres enfants de la forêt, elle contribua puissamment à seconder et à faire fructifier le zèle des missionnaires pour le Canada. Après trente-trois années de cet admirable apostolat, la Mère Marie de l’Incarnation s’endormit dans le Seigneur, emportant les regrets de toute la colonie, et laissant sur cette terre une grande réputation de sainteté.
Cette mort “précieuse devant le Seigneur” arriva le 30 avril 1672, il y a exactement deux siècles et demi.
Voilà, en abrégé, ce que fut la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation, surnommé par Bossuet “la Thérèse de la Nouvelle-France” et par un historien ‘Tune des femmes les plus extraordinaires dont l’histoire ait conservé le souvenir.”
“Parmi les noms vénérés de nos Annales canadiennes, parmi tant de saintes mémoires, qui s’élèvent comme un parfum de nos pages historiques, il n’en est aucun, dit un de ses pieux biographes, l’abbé Casgrain, qu’une bouche canadienne ne doive prononcer avec plus de reconnaissance et de respect; aucun devant lequel nous ne devions nous incliner avec plus de vénération et d’amour.”
“Nous tenons à bénédiction, écrivait de France Mgr de Laval, en apprenant la mort de la Vénérable Mère, la connaissance qu’il a plu à nous donner de la Mère Marie de l’Incarnation .... et nous ne doutons pas que ses prières n’aient obtenu en grande partie les faveurs dont jouit maintenant l’Église naissante du Canada.”
“La mémoire de la Mère de l’Incarnation, dit le P. Jérôme Lallemant, dans ses relations, sera à jamais en bénédiction dans ces contrées, et pour mon particulier, j’ai beaucoup de confiance en ses prières et intercession.”
Rome enfin, par un décret solennel, publié par N.T.S. Père le Pape Pie X, en 1911, a reconnu officiellement l’héroïcité des vertus de celle que nous appelons depuis la Vénérable Marie de l’Incarnation.
Puisse maintenant venir bientôt le jour où le souverain Pontife ornera de l’auréole des Bienheureux, le front de la Vénérable Marie de l’Incarnation. Pour cela prions, et prions avec beaucoup de foi. Si nous ne pouvons pas encore rendre à la Servante de Dieu un culte public, il nous est permis du moins de l’invoquer en notre particulier, et de nous adresser à elle pour solliciter des grâces, et même de vrais miracles . . . Prenons donc l’habitude de recommander nos malades, parents et amis, même désespérés, à cette Vénérable Mère. Prions-la également, elle qui, durant sa vie, a mérité le salut de tant d’âmes, de nous obtenir la con-
version de personnes chères. . . . Prions-la, en un mot, avec confiance, ferveur et persévérance.
Pour qu’une personne déclarée déjà vénérable, parvienne aux honneurs de la béatification, il faut, en effet, que “Dieu, qui voit le fond des cœurs, atteste la sainteté de ce Serviteur par des miracles opérés après la mort de celui-ci, et par son intercession.”
Ne craignez donc pas de vous adresser, en votre particulier, à la Vénérable Mère de l’Incarnation, pour obtenir par des miracles ou quelque faveur signalée, la preuve éclatante de sa puissance auprès de Dieu. Et ce sera une manière de manifester notre admiration pour les vertus héroïques de cette humble religieuse qui a tant mérité de la Patrie canadienne, en même temps qu’un moyen d’acquitter une lourde dette de reconnaissance contractée depuis lors, et sans cesse accrue en la Communauté tout entière des vénérées Mères Ursulines.
Qui pourrait dire, en effet, toute la part prise par l’Ordre glorieux de Sainte-Ursule, depuis sa fondation, dans le relèvement des mœurs chrétiennes, dans le retour aux traditions de la vraie foi, et dans l’épanouissement de la doctrine évangélique au milieu des familles et des sociétés ? N’a-t-on pas appelé ces saintes filles “les maîtresses de la foi, les imitatrices des apôtres, les coadjutrices des docteurs, les disciples de la sagesse incarnée ? ”
L’œuvre de l’éducation, chacun le sait, est pleine de délicatesses et de périls, car on y traite avec l’en-
fance et avec l’adolescence, dont il a été dit par l’Esprit- Saint “qu’une fois engagée dans sa voie, elle ne la quittera pas, même en sa vieillesse.” (Prov. 22-6.) Aussi, doit-on s’étonner que souvent, le soin d’élever la jeunesse soit imprudemment laissé à des mains inhabiles et à des personnes tout à fait inconscientes du rôle sublime qu’elles ont à remplir.
L’Ordre des Ursulines est le premier qui se soit consacré à l’éducation des jeunes filles. C’est lui qui a frayé cette voie difficile, périlleuse, et l’on peut dire qu’il a été la source et l’exemplaire de toutes ces communautés enseignantes qui font aujourd’hui la fortune des pays catholiques.
D’Italie d’abord, et de France ensuite, les Ursulines passèrent en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, puis, dans la personne de la VénérJble Mère Marie de l’Incarnation et de ses deux compagnes, arrivèrent au Canada en 1639.
On se ferait difficilement une idée de la somme de travail et de peines que coûta aux Mères Ursulines de Québec l’évangélisation des enfants de la forêt. Il leur fallut, pour cette tâche, apprendre plusieurs langues, entr’autres le huron, l’algonquin et le montagnais, et subir en même temps, toutes les oppositions et toutes les inconstances de natures incultes et insoumises. Et cependant leur succès fut considérable.
Toutefois, la mission des Mères Ursulines au Canada avait un objet plus important encore que l’éducation des sauvages, dans la formation des jeunes françaises
appelées à devenir nos mères canadiennes. Dès leur arrivée dans la colonie, ces dignes religieuses se sont constituées les fidèles gardiennes des traditions de foi, d’aménité de moeurs, et d’honneur chevaleresque, que nos pères avaient apportées du beau pays de France. De concert bientôt avec les religieuses de la Congrégation de Notre-Dame, et plus tard tant d’autres, elles ont propagé ces traditions d’honneur des mères de famille, sur toutes les rives du Saint-Laurent et à travers toutes les contrées de la Nouvelle-France et de la Puissance du Canada, atteignant également les classes les plus élevées de la société et les plus humbles conditions.
Évidemment, les populations les plus rapprochées de ces foyers de lumière et de vertu, en ont ressenti plus fortement les salutaires influences.
Telles ont été les populations de la région trifluvienne, et plus particulièrement celle de Notre ville épiscopale.
C’est en 1697 que les Ursulines de Québec, sous la direction de Mgr de Saint-Vallier, vinrent fonder aux Trois-Rivières une maison de leur ordre. A cette époque, la cité de Laviolette était encore dans l’enfance; les Mères Ursulines l’ont vue pour ainsi dire dans son berceau; elles l’ont entourée de toute leur affection; elles ont suivi sa croissance, favorisé son développement, activé sa vie et surtout maintenu en elle, par l’éducation la plus soignée, le trésor d’une foi vive et d’une véritable distinction de mœurs et de manières. Il y a peu de familles dans cette cité, où le souvenir des Mères
Ursulines ne soit gravé en caractères ineffaçables dans des cœurs reconnaissants.
Nous ne voulons pas, du reste, borner leur influence aux limites de la cité trifluvienne ; c’est toute la région trifluvienne, c’est le pays tout entier qui en a éprouvé les fruits bienfaisants.
Il est donc juste que nous saisissions l’occasion de la fête qui se prépare, pour louer solennellement Dieu des faveurs signalées, qu’il lui a plu de départir au monde entier, à notre pays et à nos familles, par l’entremise de l’Ordre béni et glorieux, illustré au Canada par la Vénérable Mère Marie de l’Incarnation!
En patriotes reconnaissants, joignons nos vœux et nos prières aux prières et aux vœux de la Communauté, pour obtenir la Béatification de cette “Héroïne des premiers temps,” et hâter le jour heureux où l’auréole des Bienheureux brillera au front de la Vénérable Mère de l’Incarnation.
Pour nous, offrant à ces Mères dévouées l’expression renouvelée de toute notre gratitude, nous les bénissons du plus profond de notre cœur ; et nous demandons à Dieu qu’il continue de favoriser leur œuvre de la confiance toujours croissante des fidèles de ce diocèse, en attendant qu’il accorde à chacune d’elles ses éternelles récompenses.
Le quatorzième jour d’avril de l’an mil neuf cent vingt-deux.
t FRANÇOIS-XAVIER,
Évêque des Trois-Rivières.
A la Supérieure des Ursulines de Mons (la Mère Cécile de Saint-Joseph)