Lettres indiscrètes
En ce matin de mars, j 'allais le long des quais, sous le ciel nuageux et glauque de ce printemps -parisien, qui ressemble à un automne. Car, à Paris, les renouveaux sont mélancoliques comme des souvenirs. Un or pâle irise la nuance verte des feuilles, même neuves; et les jeunes pousses des vieux arbres ont la mine fatiguée déjà, qui fait le charme pervers des enfants trop sages.
Ce matin-là, les branches tendaient leurs pointes vers la lumière incertaine et cherchaient un soleil qui se dérobait.
La Seine, dont le flot paraissait être la formidable coulée d'un plomb lourd et liquide, descendait lente entre ses quais de pierre. Les moineaux, frissonnant encore et pépiant déjà, assortissaient leur plumage gris-fauve à la couleur des vieilles maisons qui bordent le fleuve.
Une raie de soleil pâle entrouvrait la masse des nuages au-dessus de Notre-Dame. Et la cathédrale semblait une immense nef amarrée au parvis comme dans l'écume d'un flot figé. Les tours bleuâtres s'érigeaient en lourdeur et pénétraient dans l'épaisseur de l'horizon.
Nulle église au monde n'a ce charme qttétale
Notre-Dame, de se varier et de se modifier selon les saisons de l'année, ou les heures du jour, ou les minutes de l'histoire. Quand la foule envahit son étendue, elle -prend la beauté de la vie. Ses colonnes nues, ses flambants vitraux s'associent à la -prière qui monte dans les fumées de l'encens, parmi les vibrations des orgues. Vide, la même église prend la majesté d'un tombeau où dormirait la lignée des siècles, étendue sur les dalles grises.
Ce matin-là, Notre-Dame était vide et le grand portail entr' ouvert envoyait au chœur lointain le filet d'un jour pâle, parmi le mystère enchevêtré des ogives.
Mais, en longeant les quais, en traversant le parvis, je ne songeais ni aux moineaux agités ni à la basilique immobile.
Je relisais le billet que j'avais reçu. Je pensais à F homme qui m'amenait devant ce décor sublime et familier :
« Monsieur, venez me voir demain matin et je vous donnerai un manuscrit. Ne remettez pas votre visite. Plus tard, il serait trop tard.
« Mes respectueux hommages en N. S.
« X..., docteur eu théologie. »
Le signataire de ce billet était un vieux prêtre que f avais vu souvent pour solliciter des renseignements précis sur le passé de l'Église gallicane. Mais je n'étais pas de son intimité et j'ignorais ce que pouvait être le manuscrit annoncé dans la courte lettre.
Le logis de mon correspondant était dans une des rues anciennes qui s'accroupissent encore autour de Notre-Dame et qui semblent être les témoins de ce grand passé, que Georges Cain sait interroger et ressusciter pour la plus grande joie des amis du beau Paris.
Dans l'ancienne cour d'honneur transformée en dépôt de voitures à bras, je vis l'escalier large et mal tenu par où j'arrivai à l'appartement de l'abbé X...
La clé était dans la serrure et une feuille de papier jauni collée sur l'huis portait cette indication écrite d'une plume hardie, mais tremblante : « Entrez sans frapper. »
J'entrai et je traversai deux pièces parfaitement nues. Encore une porte et je me trouvai dans une vaste salle, ancien salon du temps de Louis XIV. Deux hautes baies sans rideaux éclairaient le parquet en bois précieux. Nulle mollesse d'ailleurs, nulle combinaiso?t d'étoffe ou de tapisserie. Sur quatre fauteuils en bois de chêne, aucun coussin brodé par des mains dévotes. Les boiseries aux fières moulures suffisaient, avec les livres placés sur des rayons de bois blanc et montrant leurs reliures austères. La cheminée en beau marbre rouge était de ce galbe puissant et sobre ,qui fut dans l'art du grand siècle. Devant la glace tachée, dépolie — une glace morte — était un crucifix dont le Dieu mourant levait ses bras, droit vers le ciel, sans les attarder à l'embrassement des hommes.
Je ne vis pas dès V abord un petit lit de fer à demi-
caché par la grande table de chêne sur laquelle étaient livres et papiers en combatif désordre.
L'abbé X... était couché là sur le champ de ses batailles théologiques et il se mourait seul. Car toute sa vie, il avait gardé cette froideur qui éloigne puissamment et doucement les amitiés familières.
La tête de l'abbé avait eu du caractère dés la jeunesse, mais elle avait pris de la beauté en vieillissant, comme font les marbres.
Le front surplombait un visage régulièrement taillé et jetait l'ombre de sa voûte à des yeux fiers.
L'abbé X..., docteur en Sorbonne, n'avait pas brigué les hauts emplois de l'Eglise. Mais il n'avait jamais perdu son temps dans les vicariats ou les aumôneries. Indépendant de fortune comme de caractère, il s'était retiré de bonne heure dans une sinécure respectable. Il y avait gardé l'attitude d'un ascète élégant. A chaque geste, à chaque mot, il se révêlait prêtre et docteur de cette ancienne Sorbonne, que la troisième République a fermée pour donner sans doute une grande joie au Pape. Car la Faculté théologique de Paris, même démantelée, était la terreur encore du Saint-Siège, contre lequel elle avait soutenu tant de combats.
L'abbé X... aurait figuré dignement dans les anciennes Assemblées du clergé de France, qui avaient le grand ton d'un Sénat, assis pour les belles discussions et les fermes paroles.
Venu trop tard dans une Eglise amoindrie, il s'était contenté de ramasser ses observations pen-
dont trente-cinq ans et de les rédiger sous forme de lettres au cardinal de Paris. Ces lettres écrites sous le regard du Christ aux bras dressés, l'abbé X... ne les avait jamais envoyées au destinataire, far humaine prudence. Il m'expliqua ces choses en feu de mots, sans gestes inutiles et il ajouta simplement :
— Je comptais publier ces lettres après la mort du vénéré cardinal et pour l'instruction de ses successeurs. Car le vénéré cardinal ne peut rien apprendre : il est Breton. Mais je sens que je vais mourir avant lui. Voici mon manuscrit. Vous le publierez, Monsieur, quand vous jugerez le moment opportun, c'està-dire quand le vénéré cardinal sera mort ou tombé en tutelle. Vous direz simplement que vous tenez ces papiers d'un homme fort attaché aux traditions françaises.
L'abbé dit; et me remit son manuscrit avec le geste timide d'une fille de qualité qui rougirait sous le regard des anges. Deux jours après ma visite, Vabbé X... rendit à Dieu son âme pure comme un cristal sonore et froide comme uti marbre de cimetière.
Je donne aujourd'hui au public son oeuvre sans corrections, sans additions. Elle a été terminée plusieurs années avant la Séparation. Mais l'abbé X... prévoyait ce petit événement et lui donnait l'importance qu'il doit avoir — et qui est mince. — Car ce n'est pas la Séparation qui peut blesser ou tuer l'Eglise de France.
Elle a été mortellement frappée le jour où ses chefs, ses prêtres et ses fidèles se sont inclinés devant
les décisions du dernier Concile. Peu savent aujourd'hui ce que fut le Gallicanisme, l'éclat dont il fut revêtu far le Parlement, aidé far les frélats de France et entre tous far ceux de Paris.
Le Gallicanisme était une doctrine nationale et respectueuse, qui refosait sur de justes libertés, qui s' af fuyait sur les anciens canons écrits de V Eglise ei sur les canons fleurdelysés de nos Rois.
Dans les lois de l'Eglise devenue universelle, le Gallicanisme ■ ref résentait la coutume d'une Eglise farticulière, l'Eglise de France.
Le Pafe Pie X a cru devoir déclarer que la France du XXe siècle a cessé d'être la Fille aînée de l'Eglise, afrès la rufture du Concordat nafolêonien. Et le Pafe Pie X, ce disant, a fait une erreur de date : La France n'a flus été la Fille aînée de l'Eglise le jour où les fourberies des bureaux romains lui ont fait -ferdre les friviléges qui accomfagnaient son titre d'aînée. En ferdant ses droits anciens et légitimes, l'Eglise de France a cessé d'être une frincesse de sang chrétien, la fremière sur les marches d'un trône pontifical, qu'elle avait aidé à dresser et qu'elle redorait sans cesse. Elle est devenue une esclave de flus, ivre d'ilotisme, dans la frocession orientale des esclaves du Pafe. Mais, je me tromfe; ce n'est fas la France qui est devenue esclave. La vraie France, la France nombreuse, a quitté une chafelle où elle n'avait flus sa flace. Cest un moignon faralysê qui s'est détaché de la France et qui est resté au fied du César romain.
Selon les anciens gallicans, l'Eglise n'est -pas une monarchie. Le chef de Rome a une autorité soumise aux jugements de l'Eglise universelle, assemblée en Concile.
La France avait gardé la bonne tradition de l'ancienne discipline et avait soutenu avec zèle les maximes qui maintenaient les anciens usages.
Les lois de l'Eglise devaient être confirmées par l'autorité civile pour être obligatoires dans le pays de France. Quand le Saint-Siège fut devenu cette autorité sans abords et sans mesure dont il était si éloigné à ses débuts, les grands Etats n'eurent que le choix entre trois partis : Les uns s'inclinèrent, s'annulèrent et s'étiolèrent dans le soleil brillant de Home; d'autres se révoltèrent dans Thêrêsie ou le schisme pour garder la liberté de ce domaine terrestre que réclamait un Vicaire de Jésus-Christ, oublieux de la parole douce : « Mon royaume n'est pas de ce monde. »
Le troisième parti fut pris par la Monarchie française : elle protesta du plus pur et du plus fidèle attachement à l'Eglise de Rome. Mais elle revendiqua en même temps le juste prix de cette protestation et réclama des libertés dignes de sa force et de sa grandeur.
Ces libertés cent fois consacrées ne trouvèrent jamais de plus fiers tenants que les archevêques de Paris, appuyés sur leur clergé. M. Darboy, sous le second Empire, fut le dernier échantillon de cet élégant modèle. Si Napoléon III avait eu quelque cou-
rage, M. Darboy aurait présidé à l'organisation d'une d'une Eglise nationale, qui eût réduit Pie X à merci. Car le Saifît-Siège vit de la France et ne vivra -pas sans elle. Mais le neveu de Bonaparte hésita et M. Darboy n'eut pas le même bonheur que les archevêques gallicans de Paris et d'ailleurs, protégés jusqu'au bout de leurs légitimes revendications par les rois et par les parlements. Ces parlements qui, de simples cours de justice, avaient passé au rôle de premier pouvoir dans l'Etat, conduisaient les évêques et les archevêques dans l'opposition légitime contre les empiétements du Saint-Siège, au nom des intérêts nationaux et du droit ecclésiastique.
Sans l'aide d'abord secrète, ensuite officielle, des évêques français, le Parlement n'aurait pu soutenir ses remontrances, ni au sujet de la Pragmatique Sanction abrogée, ni à l'occasion du premier Concordat.
Le Parlement n'aurait pas pu, seul, refuser de recevoir les décrets du Concile de Trente, comme contraires aux libertés de l'Eglise gallicane.
Tout le gallicanisme se résume dans la diminution de Vautoritè romaine au profit du clergé national. Et le rôle tenu, en cette longue affaire, par les hommes qui furent évêques, puis archevêques de Paris, ferait le thème d'une belle histoire.
L'Eglise de France jouit longtemps du bonheur spécial d'avoir conservé la liberté universelle des temps primitifs contre l'oppression de Rome, sous laquelle toutes les autres Eglises nationales avaient été asservies.
Au yeux des grands êvêques et archevêques gallicans, nos libertés n'étaient -pas même des ■privilèges. Elles constituaient le droit général de la chrétienté, resté -par la force de nos Parlements et de nos Rois le droit particulier de la nation française.
Au temps heureux de ce gallicanisme, la France représentait la véritable Eglise catholique, modèle des modèles, matrice d'acier damasquinée de fleurs de lys d'or. Tous les Français, êvêques, clercs ou laïques se montraient jaloux de conserver ce bonheur.
Certes les libertés gallicanes sont œuvre laïque. Les Pithou (i), les Du Puy (2), les Talon en demeurent les avocats glorieux. Mais à de rares exceptions, les êvêques et archevêques du royaume, ceux de Paris en tête, furent les inspirateurs discrets ou publics des revendications qui tournent sur deux pivots immuables :
1° Pour tout ce qui est de l'ordre temporel, les Papes n'ont aucune juridiction, ni générale, ni particulière, dans les pays et possessions soumis à Vautoritê du roi chrétien ;
20 Bien que le Pape soit reconnu comme souverain dans les choses spirituelles, son autorité n'est ni absolue, ni illimitée dans l'Eglise de France, mais au contraire tempérée et limitée par les canons et règles des anciens Conciles de l'Eglise reçus dans le royaume.
(1) Traitez des droits et libertés de V Eglise gallicane Paris, i6oç.
(2) Preuves des libertés de l'Eglise gallicane.
Les -prêtres de Paris eurent le mérite d'être les premiers à faire briller cette doctrine, contre laquelle s'étaient élevés les Cahiers du clergé de 1614.
En ces temps heureux, les Bulles des Papes étaient déjà lois de l'Eglise. Mais elles n'étaient exécutoires en France qu'après avoir été -promulguées par les êvêques, avec l'agrément des Parlements. Cette règle s'étendait aux décrets dogmatiques pour la bonne raison qu'il s'y mêle toujours des choses sur la discipline.
La loi gallicane ne laissait naturellement aucune espèce de juridiction aux « individus se disant nonces apostoliques ».
Les légats du Pape ne pouvaient même pas entrer en France sans l'agrément du Roi. Ils devaient promettre sous serment écrit et oral de n'exercer leur mandat au pays de France que dans la mestire et la durée qu'il plairait au Roi d'assigner. Les légats ne pouvaient rien proposer qui fût contraire aux libertés gallicanes.
En l'an 1673, la commission des êvêques proclama, après le Parlement, que la couronne de France était ronde et que le droit de régales s'étendait à tous les sièges du royaume. Ce droit était celui qu'avait le prince de percevoir les revenus des diocèses pendant la vacance du siège. Le Pape, qui avait si souvent cédé sur la doctrine et les principes, résista sur la question pécuniaire. Car le socle de la Foi fut toujours d'or à Rome.
Trente-quatre êvêques, qui auraient entraîné les
autres se déclarèrent alors frets à -proclamer l'indépendance de l'Eglise gallicane. L'êvêque de Tournay allait rédiger la déclaration, quand Louis XIV recula et demanda au grand Bossuet un texte vague et général. Puis le Roi prononça la dissolution de la commission. Il garda cependant le courage d'exiger par un édit la reconnaissance des quatre articles dans tout le royaume.
Tous les évêques de France donnèrent leur serment et le Parlement de Paris inscrivit le texte de Bossuet dans les Actes de S or bonne. Innocent XI ne condamna pas la déclaration. Il protesta contre elle dans un Bref et supplia le Roi de retirer son édit. La Bulle Inter multipliées, qui fulmine la condamnation ne paraît qu'à la mort du Pape. La Cour romaine toujours égale à elle-même en duplicité — fabriqua cette pièce et l'attribua au Pape qui venait de mourir. Innocent XII obtint du Roi et des évêques la révocation de l'êdit et du serment. Mais la voix d'un autre mort s'éleva et la Défense de la déclaration par M . de Meaùx sortit un jour d'une tombe pour crier aux catholiques de France leur droit et les causes de leur droit. La publication de la Défense, œuvre de Bossuet, est de 1704. La révocation de Vêdit porte les dates de 16Q3-16Q4.
L'œuvre de Bossuet devint la table de la loi gallicane. Sur cette table, Louis XV osa replacer l'êdit du 2 mars. Le gallicanisme recruta tous les évêques. tous les catholiques de France. Il survécut à la Ré' volution et mourut dans l'abaissement du Concile du
Vatican. Mais il ne mourut -pas seul. Avec lui -finit VEglise de France, remplacée far je ne sais quoi de mol et d'avili, de faible et de tortueux. Le tableau de Varchidiocèse de Paris, -peint par notre docteur en théologie, éclaire la sentine où a flué VEglise sous le règne du bourgeois breton, qui a placé son exiguïté sur le siège de Paris, au temps de la fin.
Celui qui s'appela Benjamin Richard, cardinalprêtre de Sainte-M arie-dans-la-Rue, n'est plus. On peut parler de lui sans avoir la crainte d'affliger une personne qui avait puisé le droit au respect dans la seule durée d'une existence vide.
Le dernier archevêque concordataire de Paris ne vaut pas une statue, mais un simple petit buste dans l'angle obscur d'un petit livre.
Il jouit de la mort qui est une bienfaitrice pour les hommes qui montèrent aux grands emplois. Elle ajoute au sublime de ceux qui en curent, et elle en donne à ceux qui passèrent leur vie privés de cet ■éclat.
Le cardinal Benjamin Richard fut grand par V exactitude dans la piété et par la générosité de sa main. Ces deux qualités, poussées à îextrême, rendent inaperçues toutes les autres qu'il put avoir, et elles ne sont même pas sans inconvénient pour la succession de sa mitre ; il n'examina jamais les prêtres 'de son diocèse que pour le zèle de leur formule pieuse. L'étroitesse "de cette critique a mis en bas du clergé parisien — le premier du monde — beaucoup de ceux qui devraient être en haut.
L'ouverture extrême de la bourse cardinalice eut aussi son inconvénient. Il sera difficile d'être le comptable qui se reconnaîtra dans la forêt de la mense êpiscopale. Il sera plus difficile encore d'être le successeur du cardinal Benjamin Richard. Car le désordre avec les irrégularités naquirent de sa bonté partiale.
Pourtant, cette longue vie, commencée en i8iç, dans la ville de Nantes, a été pleine de bonne volonté, de prières, de dévotes œuvres et de conseils très sages donnés aux religieuses des plus petits couvents.
Franc ois-Marie- B en jamin-Ric /tard naquit prêtre. Son père et sa mère, qui V eurent tard, peu de temps après avoir ajouté à leur nom celui de Lavergne, dirigèrent ses premiers pas vers l'autel et virent avec bonheur leur fils suivre la carrière où il devait finir prince de l'Eglise.
Les études et les débuts ecclésiastiques de l'abbé Richard furent parmi les plus modestes. Il fut même en proie a la haine de Mgr I oumier, un évêque que, par scrupule de conscience ou par inimitié, il avait voulu empêcher de parvenir. Il dut vivre retiré de tout dans sa terre de Bretagne, parmi le noble repos des champs et le calme soyeux de sa chapelle privée. Mais un évêque de Belley vint, qui mit le diocèse en très mauvais état financier ; et la nécessité d'un successeur riche s'imposa.
Avec une générosité sans ambitioin, le prêtre breton accepta le fardeau et le porta de 1871 à 1875.
A cette date, le cardinal Guibert, épuisé -par sa propre autorité, eut besoin d'un coadjuteur, et le gouvernement proposa Mgr Richard, que le Pape voulut créer en même temps archevêque titulaire de Larisse.
Nul ne sait exactement ce que fut la vie commune pour deux hommes de goûts et de tons opposés qui, à toutes les minutes de la vie, évitèrent par devoir de se heurter. Mais le 6 juillet 1886, quand mourut le cardinal Guibert, le monde admira la douleur en larmes de son coadjuteur et successeur. Jamais une fille ne pleura aussi tendrement son père. Jamais un homme ne fit mieux comprendre au monde l'immensité d'un deuil. Le nouvel archevêque devinait sans doute que, ce jour-là même, il sortait de la vie obscure et mystique pour plonger dans cet océan où les vagues religieuses se rencontrent et se brisent contre les lames politiques.
M. Richard devint un archevêque férocement ultramontain, sans jamais aimer Rome. Certes, il alla souvent vers le Vatican; mais jamais il ne fit ce voyage avec plaisir. Il ilen trouvait pas, et il n'en donnait pas. Il plaçait sa maigre personne sur des fauteuils dessinés pour des Mêdicis, avec une révérence mêlée de peur. Occupé et préoccupé des couvents, des confréries, des œuvres pies, il intéressait peu le diplomate subtil qui était TLêon XIII. Pie X a connu trop tard le vénéré vieillard dont il ne corn* prenait pas le parler et dont il n 'était pas compris.
D'ailleurs, le cardinal Richard au conclave de IQOJ avait lutté avec âpreté et jusqu'au dernier instant
■pour un autre que le cardinal Sarto. A côté des cardinaux politiques de Rome l'archevêque de Paris ressemblait toujours dans la Ville Eternelle à ce Paru sien nommé sous-préfet dans la banlieue, qui ne voulait plus venir sur le boulevard :
— Là-bas, disait-il en manière d 'explication, je suis .Monsieur le sous-préfet ; ici, je reste M. X. . ., souspréfet de X...
A Rome, M. Richard n'était plus le cardinal ': il était un cardinal au milieu des autres, et son filet de rouge se noyait dans les flots de pourpre.
Les premiers déplacements de M. Richard furent, au reste, de véritables pèlerinages ad limina. Le Pape, tout neuf, chrysalide blanche, n'avait, pas encore ouvert ses grandes ailes, aux couleurs tricolores, sur la politique de la France.
A Paris, les agitations politiques se succédaient .• l'archevêque bénissait la naissance d'un parti, l'Union de la France chrétienne, où les ruines du boulangismt se mêlaient aux reliques de la légitimité.
M. Richard soudait le tout de sa piété. Dès que l'œuvre eut corps, sinon âme, il courut à Rome demander au Pape de bénir la nouvelle chapelle.
Alors, la voix de Léon XIII s'anima comme aux grands jours et fit à M. Richard V exposé de la politique républicaine. Le comité mourut des fatigues du voyage cardinalice. Solitaire et triste, reepectueux et opiniâtre, le bourgeois armorié de Bretagne resta royaliste en dedans, républicain en façade.
Bientôt, l'archevêque de Paris fut en querelle avec
le nonce de Rome, et, cette fois, le beau rôle ne fut pas du côté de l'Italien, qui trahissait en France les intérêts de l'Eglise et ne cessait de mentir au Pape que pour tromper nos ministres. Courageusement, M. Richard se rendit à Rome et demanda le rappel du diplomate. Il revint avec un large insuccès. Puis afin de varier le but de ses excursions, l'archevêque repassa les Alpes sans motifs — uniquement pour protester contre une circulaire ministérielle sur la résidence des êvêques.
Plus grave fut le pèlerinage suivant : L'Eminence (l'archevêque avait été créé cardinal en i88ç) partit en mission pour le compte des princes de la Maison de France. Il s'agissait de faire approuver par le Pape l'union d'un prince de Savoie avec la princesse Marguerite d'Orléans, celle qui fut la charmeuse de Clairvaux.
On avait voulu mettre l'affaire sous la cloche d'une robe cardinalice ; la cloche fut telle que le vieillard faillit y étouffer avec son affaire. Quoique éclairé par la prière, le cardinal avait accepté une tâche au-dessus de ses forces. Le chef de l'Eglise fut intraitable d'allure, cruel de mots.
Dès lors, fatigué, vieilli, usé par V ascétisme et les scrupules, l'Eminent Richard n'alla plus en guerre vers le Vatican. Il revint pour chercher une bénédiction pontificale, qui lui fut donnée d'une main économe tant que dura le long règne de Joachim Pecci.
Par contre, l'archevêque eut à Paris des jours de belle lumière. Assis sur les suprêmes marches de la
vie, près du ciel où il tendait, déjà éclairé, vers la dernière heure, -par la lumière d'en haut, il écrivit en i8q5 une belle lettre qui étonna les amis et les ennemis.
La vieillesse avait, d'ailleurs, affiné le cardinal. Son héroïque laideur se confondait à la fin avec la splendeur de la pourpre. Et le nez avait une frémissante longueur qui donnait à V ensemble une grande expression. Lent de paroles, bref de philosophie, le cardinal avait des heures d'éloquence quand il parlait de la patrie. Il aimait à présider dans Notre-Dame les cérémonies où la gloire de nos armes réveillait les vieilles statues des Rois, gardiens debout au seuil de la basilique.
Noyé dans les nuages de l'encens, il ressemblait sur un trône lointain, dans les profondeurs du choeur, à un mystérieux fantôme.
Sous les ornements trop lourds pour ses épaules dissemblables, dans la pourpre rivale de son teint, sous la mitre qui aggravait la largeur de la bouche et la petitesse larmoyante des yeux, le vénérable vieillard semblait presque penser, tandis que les prières liturgiques montaient à travers la forêt des colonnes fines.
Ceux qui veulent se souvenir de lui avec vénération aiment à le revoir ainsi, par les yeux de leur imagination. Les autres retrouveront et suivront son oeuvre dans les lettres de notre docteur en théologie.
L'auteur de cette correspondance n'avait certes pas le génie des grands morts qu'il aimait et admirait.
Mais il était le légitime héritier de leur conscience et de leur caractère. Il était en tout cas très français sous sa barette de Sorbonne. Feu le cardinal fut romain sous un chapeau aux ailes sanglantes, -plus lourd au vivant que l'enveloppe de plomb n'est lourde au mort.
Jean de Bonnefon.
Eminence,
Par quel dessein mystérieux la Providence voui a-t-elle permis d'occuper le siège archiépiscopal de Paris? Il serait téméraire de le scruter, cruel de donner la réponse qu'impose les analogies. Je me borne à constater ce fait étrange.
Le diocèse de Paris a une importance exceptionnelle. Bon gré mal gré, la France et la catholicité ont les yeux sur son archevêque, sur ses prêtres, sur ses fidèles, sur ses œuvres. C'est là que toute gloire religieuse, aussi bien que toute renommée civile, trouve sa consécration. C'est le foyer toujours incandescent de tout prosélytisme, de la foi aussi bien que de 1 incrédulité, de la vie aussi bien que de la mort surnaturelle. La primauté que l'antiquité ecclésiastique et la hiérarchie des titres ne lui accordent pas, l'opinion souveraine n'hésite pas à la lui décerner. Ailleurs, l'évêque peut donner à son siège un rayonnement passager par la sainteté, par le caractère, par la doctrine; Paris s'impose de soi-même et par la maîtrise que les événe-
ments lui ont faite depuis des siècles. Celui qui est à sa tête est placé sur le chandelier; les regards se tournent instinctivement vers lui pour en recevoir la lumière.
Que faudrait-il sur ce sommet? Un phare aux réflecteurs puissants pour signaler aux navigateurs du monde entier les écueils de la côte. Dans une pareille élévation, la médiocrité n'est pas seulement choquante, elle est désastreuse.
Parlons sans métaphore.
Le sourire zigzagant et béat de la sainte rusticité ne suffit pas à un archevêque de Paris. Pour n'être pas au-dessous de sa charge, il a besoin d'une intelligence ouverte, d'un jugement sûr, d'un savoirfaire souple et ferme. Comment un esprit étroit, un entêtement despotique, pourraient-ils gouverner au milieu de cet enchevêtrement de difficultés? Comment faire la part des hommes et des événements, céder ou résister avec prudence, user tour à tour de l'autorité qui impose d'immuables décisions ou de la condescendance qui sacrifie l'accessoire pour sauvegarder l'essentiel?
Le gouvernement surnaturel des âmes est toujours difficile et suppose un tact exquis; à Paris, il se complique de ce que la politique, la science, l'intérêt, la vanité, la malveillance, les préjugés, le zèle indiscret, la frivolité, ont de plus tyrannique et de plus inattendu. Pour s'y reconnaître, il ne suffit pas d'étudier avec une louable application la carte du diocèse; il faut avoir le coup d'oeil qui
discerne mille choses à la fois et le sens qui devine les réalités sous les phénomènes.
A vrai dire, Eminence, aucun talent, aucune vertu ne saurait suffire à pareille tâche. L'archevêque de Paris doit s'entourer d'hommes éminents qui le complètent et qui accomplissent, sous son impulsion, ce qu'il ne saurait exécuter ou même ordonner lui-même. Ce choix de dignes collaborateurs doit d'abord attirer son attention. Accepter les premiers venus, au hasard des événements, des recommandations, de la sympathie ou du caprice, serait une folie. Ecarter les hommes de mérite, ceux que désignent des qualités éprouvées^ des connaissances hors ligne, des aptitudes évidentes, pour s'entourer de médiocrités agréables ou de nullités flatteuses, ce serait commettre un crime de lèse-diocèse, manquer au plus important de ses devoirs d'évêque. Et le prélat doit être d'autant plus attentif à bien faire cette sélection, qu'il est obligé de constater que beaucoup de qualités lui manquent.
Est-ce bien, Eminence, ce que vous avez fait? Ces dignitaires qui vous entourent, vicaires généraux, secrétaires, officiai, chancelier, curés des grandes paroisses, tous ces hommes ne doivent-ils leur place qu'à leurs talents, à leurs vertus, à leurs services ?
Les avez-vous préférés parce que vous vous étiez assuré qu'ils étaient les plus dignes et promettaient d'être les plus utiles? N'y en a-t-il aucun qui ne doive sa situation hiérarchique à sa fortune, à une
intervention d'homme influent ou de femme agréable, à l'intrigue, à un caprice que rien n'explique? N'y en a-t-il aucun qui n'occupe la place d'un meilleur et d'un plus habile, aucn dont la nomination n'ait provoqué la stupeur et dont le titre, chaque fois que YOrdo diocésain le met sous les yeux des prêtres parisiens, ne soit accueilli par des sourires?
Et ceux qui n'ont pas le talent ou la science que réclament leur charge, ont-ils toujours au moins cette probité d'honnête homme et cette intégrité de mœurs sacerdotales qui écartent le scandale et le mépris? Un regard attentif jeté autour de vous pourrait amener de troublantes découvertes.
On n'est point archevêque de Paris, Eminence, pour jouir des honneurs et percevoir des revenus, pour écouter des flatteries, pour faire trembler des inférieurs, pour distribuer des grâces à ses créatures; on est archevêque de Paris pour préserver de l'erreur et du vice un immense troupeau pour essayer d'acheminer vers leur fin dernière trois ou quatre millions d'hommes et pour faire accepter l'Evangile par la civilisation moderne. Ignorer et taire le mal ce n'est pas le guérir.
Par votre situation, Eminence, vous êtes un des principaux chefs de l'Eglise militante; les qualités d'un soldat ne vous suffisent pas. Non seulement vous ne devez pas fuir la lutte, mais vous devez conduire les autres à la victoire.
Si vous ne connaissez pas à fond vos troupes et
celles de l'ennemi, si vous n'êtes pas au courant de la tactique moderne et des récentes transformations de l'outillage guerrier, vous êtes responsable des défaites que vous préparez.
Rien de plus funeste que cet amour niais de la paix qui permet à l'ennemi d'envahir les avenues de l'âme, les sources de la pensée et de pervertir savamment les multitudes.
Malheur aux brebis gardées par des chiens muets et par des bergers pusillanimes !
Sous votre épiscopat, Eminence, l'Eglise de Paris a reçu des blessures profondes, mortelles peut-être; le Christ a été chassé de toutes les places- d'honneur; les enfants, les malades et les pauvres, ont été condamnés à ignorer l'Evangile; les religieuses et les religieux ont été spoliés et proscrits; la religion a été bannie de la vie publique.
Qu'avez-vous fait pour défendre votre troupeau, pour écarter le loup du bercail, pour lui disputer sa proie? Je parcours vos mandements et je n'y entends aucun cri de père blessé, qui pleure sur regorgement de ses fils. Quels combats avez- vous livrés? Quels coups avez-vous reçus? Quelle porte de prison s'est fermée sur vos avertissements indignés ?
Jamais pareils écroulements n'ont attristé l'histoire ecclésiastique; jamais la vérité divine et le droit des consciences n'ont été traités avec un si monstrueux méprisj jamais on n'a fait un pareil carnage d'âmes. Rien n'a pu vous tirer de votre
quiétude, vous arracher un sanglot du cœur. L'audace de l'ennemi n'a trouvé d'égale que votre apathie. Que voulez-vous que pense la postérité? Veuillez agréer, Eminence, etc..
En lisant vos mandements, on se demande malgré soi si vous soupçonnez la gravité de la situation où se trouve le diocèse de Paris. L'air de contentement qui flotte sur cette littérature pastorale est fait pour déconcerter. S'il est sincère, il suppose un optimisme invraisemblable; si ce n'est qu'un simulacre, que devient la probité de celui qui écrit ainsi au milieu des plus lamentables ruines? Depuis vingt ans le mal fait des progrès effrayants et vous ne le dénoncez jamais!
Il ne faut pas s'en laisser imposer par les apparences. Aux jours de grandes fêtes, les églises de la capitale sont pleines ; tous les jours de la semaine, un certain nombre de chapelles sont fréquentées. On compte par milliers les hommes qui font la communion pascale à Notre-Dame, et des statistiques, que je ne conteste pas, portent à un chiffre élevé le nombre des communiants dans les paroisses de Paris. En réalité, la masse est profondément ignorante, indifférente, incroyante, lorsqu'elle n'est pas hostile par préjugés sinon par malice.
Les neuf dixièmes de vos diocésains n'ont aucune
pratique religieuse; et ce qui est plus effroyable encore que cette lacunet c'est qu'ils ne la sentent pas et n'éprouvent ni regrets ni remords.
Qu'il arrive un accident mortel; la foule s'amasse, on s'empresse de courir au médecin, au commissaire de police, aux ambulances. Il est inouï qu'un spectateur ait l'idée d'appeler un prêtre; preuve évidente que les esprits ont perdu tout souvenir des destinées surnaturelles. On ne les nie pas; on n'y pense pas. C'est une de ces choses qui n'ont plus d'importance. Parmi ceux-là même qui se disent croyants, le christianisme se réduit à peu de chose. Combien rejettent la divinité de Jésus- Christ et l'éternité de l'enfer! — Parmi les fidèles? — Oui, et parmi les prêtres.
Dans toutes les paroisses, il y a des gens embrigadés, qui pratiquent extérieurement la religion: Frères et Sœurs de nom et d'habits divers, avec leurs élèves, leurs orphelins et leurs orphelines, leurs apprentis et leurs congrégations; jeunes gens des Cercles catholiques et des patronages ; membres des confréries et des associations d'anciens élèves; domestiques des couvents ou des personnes pieuses et fournisseurs des maisons ecclésiastiques. Voilà pour une grosse part les gens qui vont à la grand'messe et à vêpres, qui communient et font des retraites; mais tous ces gens-là sont entraînés, sans initiative personnelle. Qu'une circonstance fortuite relâche le lien officiel et arrête l'impulsion extérieure; la pratique religieuse ces-
sera immédiatement, sans qu'ils s'en rendent compte.
Voyez ceux qui ne dépendent de personne, ne sont membres d'aucun corps, ne reçoivent pas de mot d'ordre et relève uniquement de leur conscience; ceux qui communient dans ces conditions de sincérité et de liberté sont rares. Y en a-t-il un sur cent dans Paris et la banlieue? Encore parmi ce petit nombre faudrait-il mettre à part ceux qui arrivent de leur province et n'ont pas eu le temps de subir l'influence de la capitale.
Les excuses que l'on allègue sont variées et spécieuses. C'est la nécessité de vivre, le tourbillon, le milieu enfiévré qui absorbe toute autre préoccupation que celle de la lutte pour l'existence.
Ce qui est encore plus stupéfiant que cette absence de sens catholique dans une population de baptisés, c'est l'apathie de l'autorité diocésaine en face d'un pareil spectacle. C'est à croire, Eminence, que dans les agneaux et les brebis le pasteur voit surtout la laine qu'ils fourniront. La houlette ne se dresse guère contre les loups ; elle n'entre en jeu que lorsqu'il s'agit de pousser les victimes à l'abattoir ou sous la tondeuse.
La pire malédiction pour un peuple, ce n'est pas un ennemi fort; c'est un gouvernement incapable, un chef intelligent ou lâche. Au lieu de combattre les brigands, il malmène les sujets; au lieu de panser les plaies, ii gourmande les blessés at décourage les volontaires qui venaient au secours.
Le Bon Pasteur, Eminence, n'attend pas que la brebis égarée retourne au bercail; il va la chercher au milieu des fauves et il la rapporte sur ses épaules. Ses pieds saignants laissent leur trace sur les cailloux du chemin. Revenus, honneurs, repos, liberté, vie même, tout est sacrifié à la poursuite de l'infidèle; et quelle joie de la rendre à la sécurité du pâturage!
Est-ce là votre histoire, Eminence? Ne vous êtesvous pas contenté, dans vos plus grands accès de zèle, de gémir sur les disparus et de compter les têtes qui restaient encore et promettaient une honnête compensation à vos labeurs? Au rebours de ce qui est raconté dans l'Evangile, vous avez oublié les quatre-vingt-dix-neuf brebis errantes dans le désert, pour Livrer la centième au boucher du voisinage, contre un bon prix! Suivant les calculs de votre mysticisme positif, c'est à cela que sont bonnes les ouailles.
Comment n'avez-vous pas compris que travailler à la conversion de Paris, c'est coopérer à l'amélioration de la France et du monde? Paris impose au loin ses idées et ses exemples, comme ses modes et ses engouements. Votre erreur fondamentale, c'est de traiter cette ville de prosélytisme irrésistible comme vous auriez traité une paroisse de Vendée ou de Bretagne. Vous n'avez rien compris à ce monstre et vous en avez eu peur.
Pour faire le bien, il faut aimer; vous n'aviez que de la défiance. Vos flatteries déguisaient mal votre
pusillanimité. Il aurait fallu l'esprit d'un sage, le cœur d'un apôtre; vous n'avez apporté que l'entêtement d'une pitié inintelligente et d'un égoïsme effaré.
C'est pourquoi votre passage sur le siège archiépiscopal de Paris comptera comme une des époques les plus désastreuses de ses annales. Vous n'avez rien fait pour empêcher les ruines et pour y jeter des germes de résurrection.
Ambitieux et borné, de trop peu de sainteLé pour corriger parles inspirations du cœur les défaillances de l'esprit, votre nom désignera dans l'histoire cette période de rapide décadence où Paris a sombré clans l'athéisme et la corruption.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Vous êtes-vous jamais demandé quelles sont les causes de l'effrayante misère morale qui. désole votre diocèse? La question paraît impertinente, car il est invraisemblable qu'un évêque ne réfléchisse pas là-dessus. Il faut connaître les origines du mal pour le guérir; à défaut de zèle, la curiosité naturelle pousse l'esprit à ces recherches. Et pourtant, après avoir parcouru vos Le1 très pasîcrales^ on reste perplexe. Au milieu de banalités qui s'appliquent à tout, le lecteur ne découvre aucune trace de ces paternelles sollicitudes. Malgré soi, on se surprend à douter de ce travail d'examen dont vous avez si soigneusement caché les résultats.
Parmi les obstacles qui empêchent les catholiques du diocèse de Paris de s'occuper de leur âme et de leurs intérêts surnaturels, il y en a de permanents et de généraux, d'accidentels et de particuliers.
Mettons en première ligne cette fièvre d'appétits qui fait de la capitale un champ de bataille, un tourbillon et une fournaise. De haut en bas, avec une variété infinie de tactiques et d'ambitions, tous font effort pour écarter, pour dépasser, pour
supprimer des concurrents. Industrie, commerce, politique, finances, sciences, arts, métiers, plaisirs, honneurs; c'est partout la mêlée farouche, l'encombrement et la cohue. Pour sortir de l'obscurité, pour se frayer un chemin, pour n'être pas écrasé, pour dominer, il faut sans cesse être aux aguets, bander ses facultés, déployer toutes ses forces. Un moment d'inattention ou de faiblesse suffit pour livrer la place aux adversaires et perdre des avantages qu'il sera impossible de reconquérir.
Au milieu de ce conflit acharné de passions et de besoins, le Parisien oubli sa fin dernière et l'effrayante alternative où il vit entre le ciel ou l'enfer pour l'éternité. Qui s'en étonnerait?
Une autre cause d'indifférence religieuse, c'est le déracinement universel. Ici, plus que partout la famille se forme au hasard et n'est unie que par des liens lâches et peu honorés. Elle se désagrège au moindre choc; le temps qui la cimente ailleurs, la disloque à Paris. La corruption des mœurs exerce son action délétère là où les nécessités de l'existence ne provoquent pas la dispersion.
Comment pourraient subsister ces sociétés qu'ont formées le caprice, l'intérêt sordide, l'impatience de jouir des corps? Les esprits ignorent le devoir, les volontés se révoltent contre le sacrifice et le respect ne trouve plus' place devant ces foyers entourés de rares enfants.
Pour avoir des chrétiens, il faut des hommes;
là où la famille n'eu forme plus, l'Eglise doit dépérir.
Ajoutez ce flot de scandales qui déborde de toutes parts sur cette société mal défendue. A Paris, ils trouvent mille véhicules: le livre, le journal, la revue, l'image, les spectacles, les conférences, l'enseignement à tous les degrés et sous toutes les formes, l'atelier, la rue, la caserne, le cercle, le café, le restaurant. L'autorité publique, au lieu de les combattre, les encourage, les protège et les suscite. Le scandale flotte dans l'air; invisible et irrésistible, comme les microbes qui contaminent sa poussière et ses eaux. L'enfant, la jeûne fille et l'ouvrier le resjùrent à leur insu. Malheur à l'organisme qui offre au poison une victime faedel L'immoralité et l'incrédulité s'appellent et s'aident pour leur œuvre funeste. Ces chrétiens débiles succombent sans secours et sans remords.
Où trouver le secours et le remède?
L'Evangile nous l'enseigne, Eminence, et le bon sens aussi. Bien plus qu'en province, il faudrait à Paris un clergé instruit, zélé, actif, dévoué aux âmes, connaissant le mal et désireux de le guérir, un clergé comprenant les besoins et le langage de tous et prêchant par l'exemple encore plus que par la parole.
Combien y a-t-il dans la capitale de ces vrais prêtres, qui soient pour les fidèles le sel qui assainit, la lumière qui éclaire, le levain généreux qui transforme 1 a masse en fermentation, l'idéal qui séduit et
qui entraîne? Autour du bercail guetté par les loups, je ne vois guère que des bergers timides et des chiens prompts à fuir lorsqu'ils ne se joignent pas aux bêtes de proie.
Est-ce uniquement la faute des prêtres parisiens, Eminence, s'ils ne sont ni plus braves ni plus habiles? Qui s'occupe de les choisir, de les former, de les diriger, de les encourager?
L'armée sacerdotale, comme les autres armées, dépend de celui qui la commande. Vous êtes à sa tête; comment la conduisez-vous? Vous êtes-vous sérieusement occupé de l'exercer? Avez-vous étudié les chefs et les soldats, sans parti pris, sans acception de personnes^ ne consultant dans la distribution des grades et des postes que les services rendus ou espérés, inflexible à la flatterie et à l'intrigue, sourd aux recommandations des grands et des femmes, uniquement préoccupé de tirer de chaque talent et de chaque effort tout le parti possible?
Dieu ne s'est pas engagé à corriger par des miracles la prévarication, la négligence ou l'impéritie. C'est à l'Evêque à mettre en train les énergies de la nature et de la grâce. Il devient un fléau lorsqu'il manque à ce devoir.
Sainte Thérèse et Saint François de Sales préfèrent un directeur peu vertueux, mais savant et prudent, au directeur pieux et imbécile; car c'est par l'intelligence que l'on gouverne. A plus forte raison ces qualités sont-elles requises chez un évêque, qui a la charge de plusieurs millions d'âmes.
Votre rôle, Eminence, n'est pas de pousser des gémissements, de vous noyer dans de minimes détails, encore moins d'écouter les flatteurs, de contenter de secrètes sympathies pour les riches, de gagner les sourires des belles dames en cédant à leurs désirs; votre rôle d'archevêque de Paris, c'est d'étudier avec impartialité votre diocèse, de connaître à fond les maux qui le rongent, d'appliquer les remèdes aux fléaux qui s'attaquent à la foi, à la moralité et à l'honnêteté publiques. Vous n'êtes pas quêteur ou infirmier, mais docteur et pasteur.
Où en êtes-vous, Eminence, de ce sublime et terrible devoir? L'état lamentable du troupeau n'accuse-t-il pas celui qui était chargé de le guider et de le défendre?
Le respect que je dois et que je suis heureux de rendre à l'autorité légitime m'empêche d'aller plus loin. Je n'incrimine pas ; je traduis mes angoisses et mes vœux. La plus grande preuve de fidélité qu'un sujet puisse donner au pouvoir, c'est de l'avertir. Ce n'est pas ainsi qu'on s'attire les faveurs, je le sais; mais le sentiment du devoir accompli est la plus noble des récompenses.
Veuillez agréer, Eminence, etc.
Eminence,
Le voyageur qui traverse certains coins de Bretagne est péniblement affecté en comparant les ressources du sol et la misère des habitants. La routine laisse sans emploi des richesses qui s'offrent d'ellesmêmes et sollicitent l'industrie de 1 homme.
Une impression semblable saisit l'observateur religieux qui étudie le diocèse de Paris. La détresse des âmes est inexprimable, au milieu de trésors infinis. Ces ressources ne sont pas seulement matérielles et intellectuelles, elles sont aussi morales et apostoliques. Partout, malgré la longue négligence des agriculteurs spirituels, elles affleurent de terre et cherchent une main qui daigne les cueillir.
La générosité des catholiques parisiens ne se lasse jamais, semblable à ces sources qui fournissent une eau plus pure à mesure qu'on y puise plus souvent. Elle donne sans compter, pour toutes les œuvres: écoles, hôpitaux, orphelinats, patronages, missions, séminaires, denier de Saint Pierre, Institut catholique, bâtisses de toute catégorie et entreprises de tout nom. Des nuées de quêteurs et de que-
teuses, réguliers et séculiers, nationaux et cosmopolites, s'abattent quotidiennement sur 1 immense ville et ne s'envolent jamais sans butin. Abeilles, frelons, guêpes, vivent pêle-mêle de son abondance. A côté de l'humble et active Petite Sœur des Pauvres, on rencontre l'opulente Dame du Sacré-Cœur; le Jésuite hautain et rusé y coudoie le lourd frère des Ecoles chrétiennes; l'Assomptionniste afi'airé devance le secourable fils de Saint Jean de Dieu. Mais quel gaspillage, quel emploi mesquin et maladroit, quel abus de ces dons ! Cette charité mal conseillée n'aboutit qu'à entretenir la race pullulante des paresseux, des intrigants et des parasites.
Si l'esprit de prosélytisme est partout sur la terre de France, il redouble d'entrain à Paris. Les hommes altérés de propagande y foisonnent; toutes les doctrines, toutes les utopies y trouvent des missionnaires. L'apostolat catholique y dresse ses meilleures légions; mais nous sommes bien forcés de dire que l'autorité ecclésiastique ne sait pas grouper et lancer à propos ces soldats d'élite. Au lieu de combiner leurs efforts, ils s'embarrassent, se jalousent les uns les autres. Le fils de Loyola croit avoir remporté une victoire s'il a réussi à rejeter dans l'ombre et à déloger d'une belle position le fils de S. Dominique. Ainsi le dévouement devient inutile et quelquefois dangereux. C'est le sort de toute armée qui n'a pas de chef; elle dégénère en cohue.
Le peuple chrétien avait donné sans compter pour
fonder partout des écoles de garçons et de filles tenues par c.es religieux et les parants y envoyaient leurs enfants.. Le résultat a été minime. Est-ce la faute des élèves, des familles ou même des maîtres? N'est-ce pas, Eminence, la faute de l'autorité diocésaine, qui a laissé de pareils établissements se fonder au hasard, suivant le caprice d'hommes peu capables ou peu consciencieux? Ce qui aurait dû être un foyer d'instruction et de vertus chrétiennes est devenu un gouffre où se sont englouties des sommes énormes et d'où il n'est sorti que des brevets et des scandales.
Lorsque tout se renouvelle et s'adapte à des mœurs plus démocratiques, l'enseignement dans les collèges des Pères et dans les couvents de femmes est resté routinier. On n'y trouve ni fond sérieux ni forme attrayante.
Les quartiers pauvres ont été hideusement délaissés; tout a été sacrifié à quelques écoles aristocratiques, pépinières de viveurs et de mondaines. Les jeunes femmes élevées au Sacré-Cœur ne rêvent que toilettes, bals et flirts; les officiers sortis de la maison des Postes n'ont guère présidé qu'à des expulsions de religieuses et à des assauts de couvents, toujours prompts à humilier leur épée et leurs galons devant un sous-préfet ou un commissaire.
Des essais de réforme ont été tentés; mais l'autorité qui aurait dû les encourager, en les redressant, n'est intervenue que pour les écraser et les sacri-
fier aux rivaux dont ils troublaient le sommeil. La
houlette devenue active tout à coup s'est abattue sur les novateurs.
Qu'avez-vous fait, Eminence, pour tirer parti
de la chaire, du livre, de la revue, du journal, du tract, des affiches, des conférences, des réunions publiques? Au lieu d'attiser le zèle, n'avez-vous pas mis tout en œuvre pour en étouffer la flamme? N'avez-vous pas regardé comme des esprits gênants, compromettants, ceux qui cherchaient un moyen pratique d'enrayer le mal, ceux qui avaient l'audace de se mesurer avec l'ennemi en se servant des mêmes armes? N'avez-vous pas traité comme des indisciplinés et des révolutionnaires ceux qui se mettaient en avant sans avoir pris à l'archevêché un mot d'ordre que l'archevêché ne donnait jamais? D'une complaisance sans bornes envers ceux qui ravageaient la bergerie, n'avez-vous pas été d'une rigueur implacable contre ceux qui la défendaient autrement que vous n'auriez voulu et dont le zèle indiscret risquait de vous « faire des affaires » et de troubler votre quiétude?
Permettez-moi de le dire, Eminence, parce que c'est la vérité: on est saisi de stupeur en contemplant d'une part ce que les ennemis de la religion et des âmes ont osé pendant votre épiscopat et d'autre part ce que le défenseur-né de la religion et des âmes a opposé à leurs attaques. D'un côté, l'audace va jusqu'à la témérité; de l'autre, la pusillanimité confine à la trahison. C'est là ce que
crient les choses elles-mêmes; la dissimulation des mots ne servirait à rien.
Aide-toi, le ciel t'aidera! Prier et gémir c'est bien; mais cela ne suffit pas. On ne vous a pas imposé la charge épiscopale; elle ne pèse sur vos épaules que parce que vous avez offert vos épaules. Vous avez dû réfléchir à ce qu'elle représentait de luttes à notre époque ; vous ne pouvez invoquer ni la nécessité ni l'ignorance.
Etudier, s'informer, consulter, tirer parti de tout avec persévérance, encourager, diriger, susciter les efforts et les dévouements, ne craindre d'exposer ni son repos, ni même sa liberté et sa vie, lorsqu'il y va des intérêts essentiels de Dieu, et des âmes, consulter sa raison et sa foi plus que son caprice et ses sympathies personnelles, voilà, Eminence, quelques-unes de vos obligations d'archevêque de Paris et de prince de la sainte Eglise. Avez-vous résisté jusqu'au sang, comme vous l'avez juré au jour de votre sacre? N'avez- vous pas pris pour des illuminations du Saint-Esprit les conseils de la pusillanimité ou les suggestions de l' amourpropre? Il est parfois subtil et prend de bizarres détours.
Chef de la milice sacerdotale, avez-vous donné à chacun de vos soldats la place que lui assignait son savoir, son courage, son activité, ses vertus, •es succCs et pour tout résumer d'un mot, le bien général ?
Dieu veuille qu'il en soit ainsi, malgré les appa-
rences ! Nous ne voyons que les dehors et les résultats, Dieu voit les consciences. Puisse sa justice vous être plus favorable que l'histoire! Puissent l'inintelligence d'une situation difficile et les bonnes intentions être pour votre épiscopat une excuse devant celui qui pèse tout dans d'infaillibles balances.
C'est le souhait que forme pour vous la charité de vos sujets et de vos amis.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence^
Parmi les sollicitudes pastorales, celles qui vous viennent des Ordres religieux ne sont pas les moins nombreuses et les moins amères. Sur ce point encore, le diocèse de Paris est dans des conditions exceptionnelles.
Les congrégations s'y sont multipliées à l'excèsj cet accroissement devait amener la décadence de la ferveur et de le discipline. On ne se reconnaît plus au milieu de ce bariolage de costumes, de règles, de dénominations et d'œuvres. Il est rare de traverser une rue sans être en présence de quelque échantillon nouveau, mâle ou femelle.
Ces instituts se divisent en deux catégories: Congrégations aristocratiques et congrégations populaires.
A la tête des premières se placent naturellement les Jésuites. Parmi leur suite féminine, les Dames du Sacré-Cœur, les Religieuses Réparatrices, les Dames du Cénacle, les Filles de Marie, sont au premier rang. C'est une population sacrée; malheur à l'évêque qui s'aviserait de s'immiscer dans les affaires de ces puissantes corporations; il paierait
cher son outrecuidance. C'est le domaine intangible de la Compagnie. Ces femmes lui permettent d'atteindre les familles qui échappent à sa mainmise directe ; elles sont les « rabatteuses » de ces habiles chasseurs.
Ces congrégations distinguées prospèrent. Dans tous les quartiers riches, elles ont des établissements splendides. Leurs maisons d'éducation accaparent les enfants de quiconque a des titres de noblesse ou des titres de rentes. Le Couvent des Oiseaux et le pensionnat de la rue de Varenne sont pour les filles ce que les collèges de la rue de Vaugirard et de la rue de Madrid sont pour les garçons. Ici comme là on forme à la vie mondaine. Aux candidats officiers que les Pères envoient à Polytechnique et à Saint-Cyr, les Mères préparent ces fameuses « oies blanches » qui seront les compagnes de ces soldats.
Dans les parloirs, sous les regards et avec la coopération des maîtres et des maîtresses se combinent longtemps à l'avance ces brillants mariages qui assurent, affirme-t-on, à la patrie et à l'Eglise des générations de croyants et de héros. De là sortent ces catholiques qu'on voit toujours au premier rang des ventes de charité, des concours hippiques, des fêtes religieuses ou mondaines, assez robustes et assez souples pour mener de front la piété et la coquetterie, pour plaire à leurs directeurs spirituels et à leurs amants ou à leurs maîtresses, pour s'agenouiller le matin à la table de communion
et pour se coucher le soir dans quelque lit bien coté.
Par crainte, par faiblesse, par politique, Votre Eminence laisse former ainsi une Eglise dans l'Eglise. Eglise fermée, où le vulgaire et surtout le pauvre ne sont pas admis; où des prédicateurs et des confesseurs « pour gens du monde » ne demandent aux fidèles qu'un minimum de plus en plus réduit de croyances et de pratiques; où la morale chrétienne dissimule ce qu'elle pourrait avoir de gênant et où la religion du Christ ne paraît qu'une pose dont se parent certaines classes, quand elle n'est pas un piment pour la luxure et un voile derrière lequel se cachent de vilains trafics.
Ce qui fleurit surtout dans ces congrégations vouées aux conseils évangéliques, c'est une insatiable vanité. Jamais paons n'ont fait la roue avec plus de délices. La plupart d'entre elles se transforment en sociétés d'admiration mutuelle.
La voix ne suffit pas à vanter des vertus qui existent surtout dans l'imagination; on emploie des flots d'encre pour les transmettre à la postérité.
La moindre taupinée était mont à ses yeux.
Ces panégyristes se regardent les uns les autres avec des verres grossissants ; les actes les plus simples deviennent ainsi des gestes héroïques. Les intelligences sont toujours éminentes, les vertus insignes, les œuvres admirables. Tous des génies, tous des héros,tous des saints, modestes et vierges
par-dessus le marché ! Le soleil a des taches ; dans, ces vies, l'œil du biographe n'en découvre pas ou si peu! Il n'y a pas assez d'ombres pour que le tableau n'éblouisse pas.
Les Jésuites sont devenus célèbres par l'impudence et la profusion de ces mensonges imprimés. Il n'y a que des géants dans la Compagnie et ces géants passent leur vie à se raconter les uns les autres. C'est une humanité à part, où la déchéance originelle n'a pas pénétré. Infaillibles comme le pape, ils sont de plus impeccables. Le pharisien de l'Evangile aurait été modeste j>ar comparaison; il ne regardait pas avec tant de dédaigneuse pitié la canaille agenouillée au fond du temple.
Au-dessous des grands Ordres grouillent les congrégations populaires. Parmi ces hommes et ces femmes il y a beaucoup de bonnes volontés, des dévouements qui ne demandent qu'à se dépenser pour Dieu et pour les âmes. Que leur manque-t-il pour produire les fruits qu'elles pourraient donner? La formation, la direction, l'instruction. C est à vous, Eminence, à leur procurer tout cela. En les privant des secours intellectuels et spirituels que vous leur devez, vous manquez, ici encore, à un des graves devoirs de votre charge.
Si ces hommes et ces femmes, qui n'aspiraient qu'à marcher à la perfection, se traînent dans la médiocrité, c'est votre faute autant que la leur; vous aviez la charge de les conduire.
Qu'avez-vous fait pour élever leur intelligence,
pour attiser leur ferveur, pour les soustraire au danger des sollicitudes temporelles et les maintenir dans les régions du surnaturel?
Leur avcz-vous choisi avec tendresse des directeurs capables de les redresser par la doctrine et par l'exemple? Vos aumôniers n'ont-ils pas été de simples donneurs d'absolution? Les supérieurs que vous avez imposés avaient-ils le zèle, les connaissances ascétiques et le temps nécessaire pour s'occuper des maisons qui leur étaient confiées? Beaucoup d'entre eux n'ont-ils pas vu dans cette nomination un simple titre honorifique ou un accroissement de casuel, peut-être pis?
Vous deviez savoir pourtant, Eminence, que dans cette multitude de frères et de sœurs qui vivent dans votre diocèse et qui se répandent ensuite sur la France et dans le monde entier il se trouve peu de maîtres de novices et peu de supérieurs capables de remplir convenablement leur mission. C'est à l'évêque de combler cette lacune; son souci doit s'étendre aux besoins spirituels des individus aussi bien qu'aux œuvres de la congrégation. Il ne doit rester étranger à rien de ce qui regarde le recrutement des sujets, la formation des novices, l'administration des biens et l'observation des constitutions, qu'il s'agisse d'écoles ou d'orphelinats, de prière ou de charité. Son intervention ne doit avoir rien d'indiscret, mais sa surveillance bienveillante doit être continuelle. Ce qu'il ne peut faire par lui-même, il doit le confier à des colla-
borateurs éprouvés. Il n'est pas despote, mais père; il doit suivre de l'œil et du cœur tous ses enfants. Il répond de leurs âmes, de leur salut et de leur perfection.
Il serait ridicule ,Eminence, de prétendre que c'est là ce qui existe; le contraire éclate avec une évidence trop douloureuse. L'orgueil perd les couvents aristocratiques et y introduit les brigues et la luxure. L'incapacité produit dans les congrégations populaires des désordres tout aussi lamentables. L'égoïsme bourgeois remplace les saints désirs; le soin des intérêts matériels fait négliger les vues surnaturelles. La prière, la méditation, la mortification, l'examen particulier tombent en désuétude ou ne sont que de simples formalités extérieures.
Chacun veut briller, acquérir, dominer, éclipser les rivaux; de là des coteries et des querelles. Les relations avec le monde, nouées sans autorisation et sans contrôle, amènent de lourdes chutes.
Pour être moins raffinées et moins élégantes que celles de leurs émules d'en haut, les passions ne sont pas moins violentes dans les instituts populaires; si l'esprit y est moins corrompu, la chair y est peut-être plus faibie. Inutile d'insister sur ce terrain scabreux.
Où sont la pauvreté et l'obéissance? Où l'abnégation et le mépris du monde? Les Parisiens riches étant harcelés par les quémandeurs religieux, let pauvres sont délaissés et dédaignés. La plus sainte
des professions dégénère en mercantilisme cupide. De belles âmes et de solides vertus se rencontrent encore çà et là dans cette décadence, mais la masse n'est pas digne de sa vocation.
Voilà pourquoi le respect et la confiance des multitudes s'en vont. L'incurie épiscopale aura contribué dix fois plus que les persécutions à ce déplorable résultat.
Veuillez agréer, Eminence, etc.,
Eminence,
Jésus-Christ, pendant les trois années de sa vie publique n'a guère été occupé que d'une chose: choisir et former ses apôtres. Même les discours adressés aux foules et les miracles opérés en faveur des malii'vreux avaient pour fin l'instruction des futurs prédicateurs de l'Evangile.
Le devoir capital d'un évêque est le recrutement des petits séminaires et du clergé diocésain. Il n'y a presque pas d'exagération à dire que tout le bien ou tout le mal viendront de la manière dont il s'acquittera de cette partie de sa sublime tâche. Paris offre sur ce point des difficultés spéciales. La foi y est moins vive que dans la plupart des provinces et les familles nombreuses y sont rares.
En outre, l'abondance des carrières plus avantageuses que la vocation sacerdotale, aux yeux des parents, fait écarter beaucoup d'enfants de l'autel. On sait comment les fils de famille désertent l'Eglise, depuis qu'elle n'a plus de riches bénéfices à leur offrir. Ceux qui veulent, malgré tout, entrer dans les Ordres préfèrent au ministère paroissial la vie religieuse, où le zèle, l'ambition et la sensualité
trouvent mieux leurs avantages. Avec moins de talent et de vertu, un Jésuite fait dix fois plus de bruit qu'un curé de campagne et même de ville.
L'Eglise a donc été obligée de descendre, pour recruter ses prêtres, aux classes inférieures, aux fils de concierges ou de mercenaires; on descend même, hélas! jusqu'aux familles tarées. L'histoire de Miron, que raconte Louis Veuillot dans Çà et Là, nous dévoile avec une magnifique inconscience l'origine de certains prêtres parisiens et les calculs de quelques bonnes âmes. Un vaurien ramassé dans le ruisseau leur semble suffisant pour l'autel; elles se révolteraient à la pensée de le faire entrer dans leur famille.
On devine les conséquences de cette pratique contraire à tous les canons et à toutes les traditions de l'Eglise. Les aspirants au sacerdoce, au lieu de paraître une élite, sont regardés comme un déchet de l'humanité. Ceci me rappelle la naïve exclamation d'un Père Jésuite, en apprenant l'entrée au grand séminaire d'un de ses élèves : « Quelle idée a donc eu ce pauvre Charles? Avec son nom, sa taille et son talent, il aurait fait si bien à Polytechnique ou à Saint-Cyr! »
Cette suspicion du monde vis à vis des prêtres Tenus de trop bas n'est pas sans fondement; il reste chez les meilleurs quelque chose de servile, un penchant à la défiance et à la dissimulation, la versatilité du caractère, l'étroitesse de l'esprit et l'amour de l'argent. Il n'est pas rare de voir ces p: r-
venus de l'Eglise rougir de leurs parents et de l'échoppe paternelle. La bassesse originelle se trahit dans la vie, comme le métal vulgaire apparaît par l'usure sous la mince enveloppe d'or qui le recouvrait.
Comment remédier à ce mal? En surveillant de près la provenance des lévites, en étudiant leur vocation, surtout en s' appliquant à corriger, par une éducation énergique, les vices de nature.
Un autre fléau du diocèse de Paris, c'est l'immigration des prêtres étrangers. Tout n'est pas gain dans ces acquisitions. Beaucoup de ces arrivants apportent une tare qui peut être indélébile. S'il ne s'agit que d'une surprise, d'un conflit avec l'autorité diocésaine ou de l'impatience de parvenir, on peut espérer; mais plus d'une fois le mal est plus profond. Ici surtout un examen sévère, une épreuve longue seraient de rigueur.
Est-ce là ce qui se pratique, Eminence? Tout le monde sait bien que non; l'arbitraire et le caprice décident souverainement dans ces incorporations. Pourquoi des sujets excellents sont-ils ajournés, rebutés, repoussés? Il n'existe aucune raison. Pourquoi des intrigants sont-ils accueillis à bras ouverts et bientôt installés aux meilleurs postes? Une belle dame, princesse du sang, baronne des croisades ou millionnaire bourgeoise, les avait chaudement patronnés. Si l'on avait scruté ces recommandations, on aurait parfois découvert de singuliers dessous.
Puisque le diocèse de Paris ne se suffit pas, le rôle de l'archevêque est d'attirer et d'employer les prêtres de talent et de vertu; rôle agréable et facile. Mgr Dupanloup avait groupé autour de lui, à Orléans, une brillante pléiade de grands vicaires, de professeurs et d'aumôniers; Paris offre des ressources incomparables en ce genre et l'Eglise de France retirerait d'immenses avantages de leur emploi.
Posuit Episcopos regere Ecclesiam Dei ! Cet art de gouverner consiste principalement à distinguer et à mettre en valeur les hommes de mérite.
Laissez à d'autres, Messeigneurs, l'administration des paroisses, le maniement des revenus diocésains et les exhibitions représentatives; les diacres furent institués par les apôtres pour ces soins secondaires. Au lieu d'un espionnage stérile, suivez d'un œil apostolique vos collaborateurs et vos prêtres, pour mettre chacun à sa place, pour tirer de leurs efforts le plus de fruits possible. Avivez en eux la flamme du zèle et faites-en des pasteurs d'âmes Vos diocèses refleuriront bientôt.
Je n'ai pas l'audace de critiquer ce qui se passe à Paris. Dieu me garde d'un persiflage qui serait irrévérencieux, lors même qu'il ne serait pas injuste! Ce que j'aperçois m'épouvante; mais je fais des efforts pour croire qu'il y a des excuses que je ne connais pas.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Les lèvres du prêtre devraient être les dépositaires et les distributrices de la science, puisque sa mission est d'enseigner toute vérité. Cette nécessité du savoir a été reconnue de tout temps ; elle est plus pressante de nos jours et dans votre diocèse. Ce sont là des évidences qui crèvent les yeux. La science, une science éminente, est donc le premier bienfait que vous devez à votre clergé et à votre peuple. L'histoire de l'Eglise nous montre les meilleurs prélats préoccupés de cette obligation.
Une instruction réduite aux matières étroitement ecclésiastiques ne suffit pas. Dans tous les ordres de connaissances, il convient qu'il y ait des prêtres capables de suivre le mouvement, de s'y mêler avec autorité, de le diriger et même de le devancer.
Non omnia possumus omnes.
C'est donc à l'Evêque de discerner et d'utiliser les esprits d'élite. Ils sont en minorité; mais Dieu en donne suffisamment aux diocèses dont les chefs savent les découvrir. Avant d'être « spécialiste », un
prêtre doit avoir une culture générale et théologique approfondie.
Ce serait donc une aberration qui pousserait un archevêque de Paris à suspecter, à rudoyer, à écarter systématiquement la science et les savants, à croire que l'étude développe 1 orgueil et que l'amour des livres est inconciliable avec le sens pratique et le savon* faire d'un administrateur.
L'ignorance est dix fois plus vaniteuse et la présomption prend chez elle la forme la plus détestable, l'entêtement.
Le sage se méfie de lui-même et volontiers il écoute les conseils de l'expérience ou de l'amitié; l'imbécile est entiché de ses conceptions; il ne change jamais, parce qu'il se juge infaillible. Ne Connaissez-vous pas, Eminence, quelqu'une de ces < pieuses mules » dont il est impossible de changer l'allure?
Quand même la science serait accompagnée de quelque travers et de quelque bizarrerie, ne faudrait-il pas les supporter en considération des services quelle rendra? Mais en réalité les plus intelligents sont d'ordinaire les meilleurs comme les plus dociles. La lumière est utile à tout. C'est par l'ensemble qu'il faut apprécier un homme et non par quelques détails de costume ou de conduite.
Il n'y a pas de forêt si négligée d'où il ne s'élance de temps en temps quelques troncs vigoureux, qui triomphent des obstacles et poussent vers le ciel leurs frondaisons. Malgré tout, on voit dans le dio-
cèse de Paris des prêtres de distinction et de savoir, gue rien n'a pu décourager et retenir dans l'ombre. Ils ne sont pas aimés; ils s'en consolent en apprenant chaque jour quelque chose et regardent sans jalousie pleuvoir sur Fages ou Thomas les faveurs de Votre Eminence.
Si le mauvais vouloir de l'autorité n'étouffe pas les aspirations des âmes d'élite, il est assez puissant pour empêcher un milieu scientifique de se créer dans un diocèse.
Il ne suffit pas, en effet, d'avoir quelques hommes instruits noyés dans une masse ignorante; il faut qu'il existe des centres où les sciences ecclésiastiques tiennent avec honneur le premier rang et groupent autour d'elles toutes les variétés de la culture supérieure. La théologie est une reine: elle doit donc avoir des sujets et les traiter avec honneur. Toute vérité est un rayon divin; en le suivant, on remonte à la source éternelle d'où il jaillit. Plus éloquemment que les étoiles qui scintillent au fond des cieux, les sciences racontent la gloire et les attributs de l'Etre infini.
Pendant votre épiscopat, qui commence à être long, avez-vous fait, Eminence, ce qui dépendait de vous pour ranimer l'ardeur des bonnes études, pour en rehausser le niveau et pour former, dans ce grand diocèse de Paris, des foyers intellectuels, des centres d'études sérieuses, des milieux où tout ce qui s'enseigne et s'écrit dans le monde trouve un écho?
L'évêque désireux d'être à la hauteur de sa vocation fera tous ses efforts pour développer le goût de la théologie et des connaissances libérales parmi son clergé. Il regarderait comme une prévarication d'abandonner la science aux Ordres religieux de son diocèse ou d'ailleurs. Les Réguliers ne sont que des auxiliaires; il faut que le corps de troupe lui-même soit solide et bien instruit.
Avez-vous favorisé vos prêtres séculiers? Avezvous attisé une généreuse émulation, en promettant des récompenses? Vous êtes-vous ingénié pour procurer aux jeunes gens d'avenir les loisirs et les ressources nécessaires? Avez-vous fait des sacrifices pour préparer des prêtres distingués, capables de paraître avec honneur dans les congrès scientifiques et dans les assemblées littéraires? N'avez-vous pas regardé comme perdu l'argent dépensé pour leur procurer des écoles, des maîtres, des livres, des collections, des laboratoires, tous les instruments de travail nécessaires pour arriver à de bons résultats?
Abandonnant la tradition de leurs fondateurs et de leurs saints, nos religieux repoussent avec une superbe unanimité les ministères sans éclat et sans profit; les ministères où l'on brille semblent leur apanage. Eux seuls ont la grande prédication et le haut enseignement; ils n'abandonnent au clergé des paroisses que ce qui est humble ou pénible. Ce sont il est vrai, les travaux les plus méritoires et les plus utiles; mais le clergé diocé-
sain ne doit pas se renfermer dans ces œuvres de zèle. Quelques esprits mieux doués doivent aspirer à l'acquisition d'une science transcendante; l'honneur de l'Eglise et le bien des âmes l'exigent. C'est aussi un martyre et peut-être le plus pénible de tous. L'important, c'est que ces nobles travailleurs ne recherchent à travers les livres, les écoles, les monuments et les maîtres, que la gloire de Jésus-Christ et qu'en étudiant ils n'oublient jamais leur caractère sacerdotal.
Une intervention ferme pour sauvegarder les intérêts intellectuels des prêtres diocésains serait opportune. Le clergé paroissial y gagnerait en influence; mais le meilleur profit serait encore pour les religieux eux-mêmes. L'orgueil, le bien-être, le relâchement de la discipline, les perdent; ils échapperaient en grande partie à ces vices et au discrédit qui en est la punition. Si les Jésuites et les Dominicains allaient uû peu moins dans le monde, faisaient de moins longues séances au parloir et prêchaient moins de sermons inutiles, ils auraient plus de temps pour méditer, pour prier, pour approfondir les matières ecclésiastiques et pour produire des œuvres dignes de leur vocation. Ainsi tous gagneraient à rentrer dans l'ordre, agneaux, brebis et pasteur.
Quel champ magnifique vous pourriez ouvrir à vos jeunes prêtres, Eminence, si des préjugés tenaces ne faussaient pas vos appréciations! Théologie, littérature mystique, histoire, arts, sciences
physiques et naturelles, presse, tout peut servir à donner au clergé la considération qu'il a perdue et qui lui est nécessaire pour sauver les âmes.
Les Pères de l'Eglise n'étaient pas seulement des saints; ils étaient encore, par le génie naturel et par le travail, les hommes les plus éminents de leur siècle. Ils devançaient le progrès sur toutes ses voies. Il en a été ainsi au moyen âge, pendant notre dix-septième siècle et à toutes les époques brillantes de l'Eglise. François de Sales, Duperron, Bossuet, Fénelon, Massillon, pouvaient avoir des égaux; ils n'avaient pas de supérieurs.
N'est-ce pas un déshonneur qu'il faille abandonner à des laïques un rôle qui reviendrait de j)lein droit au clergé dans l'apologétique et l'enseignement?
Il ne s'agit pas de supplanter la science indépendante; il s'agit de la suivre de près, de la rectifier, de la forcer à se maintenir dans la vérité, au moins dans le respect, non par de vagues déclamations, par des injures et des anathèmes, mais par des démonstrations compétentes et des discussions courtoises.
Si nous avions des prêtres capables de pénétrer au fond même des questions et supérieurement armés pour la lutte des idées, sur tous les champs de bataille où la religion est en jeu, les savants deviendraient plus circonspects. « Ce qui a fait l'immense succès de Renan, disait naguère un Jésuite, c'est qu'à l'époque où parut la Vie de Jésus,
il n'y avait pas un prêtre en France qui pût réfuter directement ce livre. La connaissance des langues orientales et de l'histoire, l'esprit philosophique et le talent d'écrire manquaient. On n'avait que des tirades sonores ou des plaisanteries d'un goût douteux. »
L'opinion publique vous accuse, Eminence, d'avoir peur de la science, de vous méfier des savants, d'avoir en aversion quiconque émerge de la médiocrité que vous estimez naïvement une condition de la vertu; vous témoignez, assure-t-on, ce mépris et cette horreur par toute sorte de procédés désagréables et de disgrâces. Il n'y a qu'une voix sur ce point.
Cette voix unanime se trompe-t-elle? Je ne veux pas l'examiner; je laisse ce soin à votre conscience. Quoiqu'il en soit de la réalité, ce préjugé répandu partout et justifié par les apparences aura fait un mal incalculable à l'Eglise de Paris pendant votre épiscopat; il faudra vingt ans pour le réparer. Que Jésus Christ accorde au diocèse un Evêque à la hauteur de ce rôle de restauration !
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Le prêtre s'appelait autrefois « l'homme de Dieu » et cette périphrase avait un sens très profond. L'expression paraîtrait aujourd'hui surannée; mais en abandonnant le mot, le bon sens public exige la chose; il l'exagère même. Jamais on ne fut plus sévère pour le clergé. Aux âges de foi, tout est favorablement interprété; les meilleurs pardonnent beaucoup à cette faiblesse humaine que le sacrement aide sans la faire disparaître. Nos contemporains, ignorants encore plus que sceptiques, jugent la religion par ses ministres et ceux-ci par leurs œuvres.
Il n'y a plus de cadets de grande famille pour assiéger les portes de l'Eglise, depuis qu'elle n'a pas de bénéfices à distribuer. On y entre librement, par impulsion intérieure, pour y servir Dieu et les âmes dans le travail et l'humilité. Les abbés de cour n'existent que dans les vilaines pages de notre histoire; la cour elle-même a disparu. Quiconque a revêtu la soutane et ne pratique pas les vertus que cet habit suppose, semble un inconséquent encore plus qu'un hypocrite. L'opinion publique demande
au prêtre d'être pieux, beaucoup plus impérieusement qu'elle ne demande au magistrat d'être intègre, au soldat d'être brave. Elle n'accorde son estime qu'à cette condition. La correction extérieure, l'exactitude professionnelle, dont se contentent d'honnêtes fonctionnaires ne suffisent pas; personne n'est longtemps dupe de ce trompe-l'œil. Il faut sinon la sainteté héroique, toujours exceptionnelle, au moins la piété sincère, le dévouement effectif.
On entend dire des Révérends Pères en vogue, prédicateurs, directeurs ou supérieurs, qu'ils sont de parfaits « hommes du monde », de véritables « gentlemen ». Ce sont généralement les femmes qui assènent à leurs favoris un compliment qu'elles jugent très flatteur; elles en font, en réalité, la plus sanglante critique. La frivolité elle-même ne s'y trompe qu'à demi. On court en grand équipage et en belle toilette aux sermons de ces gens-là, on jette une pièce jaune dans leur bourse lorsqu'ils font la quête, on flirte volontiers avec eux au confessionnal et au parloir; mais lorsqu'il s'agit de choses sérieuses, d'une décision grave à prendre, d'un deuil cruel, d'une épreuve compliquée ou tout simplement d'une bonne confession, qui règle un long arriéré et rende la paix à la conscience, on va trouver quelque prêtre plus obscur et qui soit « l'homme de Dieu ».
Ces conseillers vénérables, dont la politesse ne dégénère jamais en fades compliments, dont Fin-
diligence est une image de la miséricorde divine, sans soupçon de flatterie intéressée, ces représentants de Jésus-Christ ne courent pas les rues, ni les salons, ni les concours hippiques, ni les ventes de charité, ni les conférences annoncées à grand fracas de journaux et d'affiches par les religieux métamorphosés en abbés; on les trouve à l'église, chez les pauvres, dans leur modeste logis que n'encombrent ni les bibelots, ni les meubles précieux, ni les portraits des pénitentes de marque, ni même les gravures et les livres rares. Aux pieds de ces prêtres simplement vêtus, sans élégance dans leur personne et quelquefois dans leurs paroles, on ouvre son âme et on sent retomber sur elle avec les paroles de l'absolution la paix céleste.
Leurs conversations tout à fait étrangères aux préoccupations du jour ne sont l'écho ni du théâtre, ni des journaux, ni des romans à la mode; elles sortent d'un cœur qui a beaucoup prié et médité l'Evangile; elles s'enfoncent dans le cœur comme des flèches de flamme.
Dans ce Paris, qui fourmille de prêtres réguliers et séculiers, combien avez-vous Eminence, de pareils ministres de Dieu? On voit beaucoup d'ecclésiastiques bons vivants, bien nippés et gantés, rasés tie frais, paisibles locataires, figurant bien au chœur, débitant convenablement un sermon et saluant les dames sans gaucherie; des prêtres dont la piété transfigure le visage, vivifie les exhortations et forme une auréole autour de leur soutane
modeste, on en rencontre peu. Ce sont pourtant ceux-là qui font le bien, qui consolent et qui convertissent. D'ordinaire les journaux les ignorent et les reporters ne vont pas les interviewer sur l'événement du jour; mais les anges et Dieu les connaissent et un instinct mystérieux pousse vers eux tout ce qui a soif de pénitence, de pureté, de perfection et de divin. On invite à dîner les curés, les vicaires, les orateurs célèbres, on leur demande de bénir un mariage; c'est au bon prêtre, au saint prêtre que l'on confie son âme.
La piété sacerdotale a son aliment dans la méditation, dans la prière, dans les solides lectures, dans les sacrements et surtout dans la célébration fervente de la sainte messe, c'est-à-dire dans ce qui produit le détachement du monde et l'abnégation de soi-même, dans ce qui resserre l'union à Dieu par l'esprit et par le cœur.
Croyez-vous, Eminence, qu'il y ait beaucoup de prêtres parisiens qui récitent le chapelet, qui consacrent une demi-heure à l'oraison, qui lisent l'E-
•Vangile, les Pères, la théologie ou quelque bon livre, qui s'approchent régulièrement des sacrements? Pour combien le bréviaire, l'administration du baptême, la confession, l'assistance aux offices, la messe même, sont des « corvées » dont on s'acquitte sans goût intérieur, en y apportant tout juste cette exactitude matérielle qui est indispensable pour ne pas provoquer de scandale? Les religieux donnent le mauvais exemple au
clergé séculier. Comment croire que ce jésuite, qui « marmotte » son bréviaire à travers l'encombrement des rues de Paris, se croit officiellement chargé d'intercéder auprès de Dieu pour l'immense multitude des âmes qui composent l'Eglise militante et l'Eglise souffrante? Il ne pense guère au latin qu'il débite du bout des lèvres, mais à ce que lui a raconté la dévote qu'il vient de quitter, au dîner qui l'attend. Si les professionnels de la perfection, ceux qui se regardent comme une troupe d'élite dans l'armée sainte et qui réclameraient à grands cris contre quiconque aurait l'audace d'en douter, si les religieux agissent ainsi, faut-il s'étonner que les prêtres séculiers, dont les prétentions fcont moins hautes, aient parfois une vie peu en accord avec leur vocation? Si une atmosphère de vulgarité s'étend autour des prêtres parisiens, c'est que depuis longtemps le foyer de la dévotion est éteint dans leurs cœurs où se sont allumées des passions terrestres et peut-être honteuses.
Il n'est pas au pouvoir de l'évèque de créer des saints autour de lui; il peut cependant beaucoup par son exemple, par ses prières, par ses avis paternels par un choix consciencieux des sujets et une surveillance affectueuse; il peut au moins confier à ceux dont la vertu est éprouvée les postes où ils feront le plus bien. Le Cardinal- Archevêque de Paris a-t-il habituellement toute autre considération pour ne regarder que la science et la piété?
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Le prêtre est essentiellement apôtre.
On n'entre pas dans les ordres pour travailler à sa propre sanctification, mais pour se dévouer à celle des autres. C'est pour qu'ils puissent devenir les sauveurs de leurs frères que le Christ a doté ses continuateurs de pouvoirs qui écrasent l'imagination.
Le prêtre n'a pas seulement la mission d'enseigner aux foules ce qu'il faut croire et ce qu'il faut pratiquer; et cependant cette vocation dépasse ce qu'ont rêvé les plus ambitieux philosophes, puisqu'elle est la main mise sur les intelligences et sur les volontés. En coulant sur ses mains, l'huile de la consécration les a remplies d'un trésor inépuisable; pendant la plus longue vie il peut répandre ses bénédictions sur les personnes et sur les choses.
Mais cela n'est rien. Le prêtre a le privilège d'absoudre les péchés, de les effacer et de restituer au coupable repentant ses droits à l'amitié de Dieu, à la filiation divine et à l'héritage céleste. Le pardon qu'il accorde n'est pas une réhabilita-
tion extérieure, une fiction juridique; il atteint les profondeurs de l'âme, y détruit les effets du mal et y ranime la vie surnaturelle; c'est plus qu'une guérison, c'est une résurrection et une rénovation. Ce pouvoir divin accordé à un homme est si extraordinaire qu'il ferait hésiter notre foi, si, nous ne connaissions la magnificence du Père et la miséricorde du Fils.
Mais l'honneur incomparable du prêtre c'est la privilège de dire la messe, de faire descendre chaque jour le Verbe fait chair sur l'autel, de changer par une incompréhensible transubstantiation le pain et le vin au corps et au sang de Jésus-Christ et de le distribuer aux fidèles. Il a été consacré, pour être le ministre de l'Eucharistie, le distributeur de la vie divine.
A chaque pas, le plus obscur ,1e plus indigne des prêtres opère des merveilles qui dépassent les splendeurs de la création. Lorsqu'il lève la main pour absoudre un pécheur agonisant sur un grabat il accomplit une œuvre plus sublime que s'il avait semé des myriades d'étoiles dans l'espace.
Par son ordination le prêtre est constitué intermédiaire entre Dieu et les hommes, délégué officiel entre le maître et les serviteurs, le souverain et les sujets, le créateur et ses créatures, le juge et ceux qui relèvent de son infaillible tribunal. Il ne peut célébrer la messe et dire le bréviaire sans prier pour l'Eglise universelle, pour le pape son chef, pour l'évêque représentant local de la
hiérarchie, pour les fidèles présents, pour les vivants et pour les morts.
Le mode suivant lequel s'exerce cet apostolat varie à l'infini, son essence reste la même; c'est toujours l'appel à la grâce, pour qu'elle s'empare victorieusement des âmes et l'appel aux âmes pour qu'elles correspondent librement à la grâce qui les prévient et les sollicite. On peut être apôtre par la prière, par la souffrancee, par le travail, par le désir, par la parole et par le silence; mais il faut l'être si l'on ne veut condamner à l'inertie les forces du sacrement qui crée les prêtres et encourir la réprobation de celui qui alla cacher son talent au lieu de le faire valoir.
Ce sont là, Eminence, des vérités banales, si la banalité pouvait jamais pénétrer des réalités, si actuelles et si redoutables.
L'apostolat du prêtre de paroisse revêt une forme particulière, bien définie. Il doit être chasseur d'âmes sur la portion de territoire qui lui a été réservée par son évêque. Il ne doit pas se contenter d'accueillir ceux qui recourent à son ministère, il doit courir après ceux qui se tiennent à l'écart et même après ceux qui sont hostiles.
Aux yeux de Jésus-Christ, les âmes se valent; il a versé tout son sang pour chacune d'elles. S'il est permis à son représentant d'avoir des préférences, c'est en faveur des plus abandonnés, des pauvres, des malades, des ouvriers, des enfants, de ceux que l'ignorance, les préjugés, le vice ou
les nécessités de la vie éloignent de lui. Il faut qu'il aille à leur poursuite, qu'il les ramène par la main et qu'au besoin il les rapporte sur ses épaules.
Evêque, curé, vicaire, professeur, prédicateur, il cesse d'agir en prêtre s'il voit dans ceux au milieu desquels il vit autre chose que des âmes, s'il cherche autre chose que les intérêts de Dieu et la glorification de Jésus-Christ. Entretiens, relations, lectures, pensées de jour et de nuit, ne doivent pas avoir d'autre but, au. moins d'une manière virtuelle. Ce qui serait tolérable et même louable chez un simple fidèle est une déchéance chez lui, lorsque ce n'est pas une prévarication.
Tout cela est incontestable; mais tout cela n'estil pas aussi la condamnation de ce qui se passe sous nos yeux dans le diocèse de Paris? L'immense majorité des prêtres s'acquitte machinalement des fonctions du ministère, mesurant son assiduité aux honoraires. On en fait « pour l'argent > et pour les convenances. Au lieu de visiter les malades et les malheureux, on recherche les salons des riches, la société des hommes influents et des femmes agréables, les faveurs de ceux qui peuvent servir à l'avancement ou à l'amusement. On fuit la maison où l'on pleure et l'on ne recule devant aucune intrigue pour se faire ouvrir celle où l'on rit, surtout celle où l'on dîne. L'apôtre est devenu pique-assiette !
Combien avez-vous rencontré, Eminence, de prê-
très parisiens qui aient sollicité ces paroisses des faubourgs extérieurs et de la banlieue, où il y a tant de misères matérielles et morales à soulager, tant de travaux et de souffrances à endurer, mais aussi tant de bien à faire?
Vos prêtres séculiers ont presque autant de répulsion que les religieux des grands Ordres pour ces c pays d'infidèles ».
Le R. P. Théodore de Régnon, de spirituelle mémoire, aimait à raconter l'anecdote suivante. Son supérieur l'avait chargé d'aller prêcher, un jour de fête, dans une paroisse de la banlieue. Comme il n'avait pas beaucoup de goût pour la chose, il chercha un remplaçant bénévole et s'adressa au R. P. Miller, jadis orateur goûté, maintenant à la retraite. Le bon vieillard auquel pesait le repos, accepta tout de suite; la bête de sang avait bondi au premier appel du clairon. Mais lorsqu'on eut fait connaître au vieux jésuite le nom de la petite église, l'humble condition des auditeurs et le peu de temps qu'il fallait rester en chaire, sa figure se rembrunit et il crut à une mystification. «Non mon cher père, s'écria-t-il enfin, ce n'est pas possible. Je ne puis pas ainsi couper une de mes belles pièces pour de pareilles gens. Je n'irai pas. »
Le R. P. Miller ne voulait pas « couper une de ses belles pièces » et en servir les morceaux à de pauvres maraîchers; les jeunes prêtres de Paris répugnent à consacrer les belles années de leur vie à de tristes paroisses.
Ils se résignent bien à y passer; mais leur ambition est d'en sortir pour paraître dans le Paris brillant des « bonnes paroisses » où il y a moins de peine et plus de profit.
Ceux qui sont riches et qui n'ont aucune charge de famille ne sont pas pressés de consacrer leurs revenus et leurs loisirs à ces populations en révolte contre Dieu et contre la société, où le missionnaire retrouve avec stupéfaction l'ignorance et les vices de sauvages.
Horresc referens. Vous même, Eminence, ne jugez pas autrement. Lorsque vous désirez montrer votre bienveillance à un fils d'ancien ami, à un parent de votre banquier, à un précepteur de grande famille qui vous a été recommandé par quelque noble dame, à un jeune abbé qui a su captiver vos bonnes grâces, vous n'avez jamais l'idée de l'envoyer à Ménilmontant ou à la Villette; vous l'appelez près de vous, vous lui confiez un poste où il aura moins de qualités apostoliques et plus de façons mondaines à déployer. En cela du moins, vous prouvez que vous connaissez votre inonde. Bugeaud envoyait le jeune duc d'Aumale faire ses premières armes et conquérir ses galons contre Ab-del-Kader, là où le désert était plus sauvage la vie plus dure et les coups de fusil plus meurtriers; le vieux général pensait honorer ainsi le guerrier chez lequel il avait surpris l'étincelle du génie, le roi qui lui avait confié ses fils et enfin lui-même. La chronique ne dit pas, Eminence,
que vous ayez jamais eu pareille inspiration. Un rond de cuir dans votre palais, un titre de grandvicaire, une mozette de chanoine, une paroisse aristocratique avec soixante ou cent mille livres de revenus, voilà ce que vous rêvez pour*vos favoris et probablement ce que vos favoris attendent de votre vénérable tendresse. Chacun se fait un idéal à sa mesure!
Les ambitieux aspirent à être premiers vicaires en attendant une grosse paroisse et peut-être une mitre; ceux qui sont plus modestes par tempérament ou par défaut de protections se contentent d'organiser une vie douillette dans un logis confortable, avec une cuisinière accorte et experte aux petits plats pas trop chers. De temps en temps un jour de corvée, suivant un roulement; c'est ce qu'on appelle « être de garde ». La veille des grandes fêtes, quelques confessions. De loin en loin un sermon, auquel personne n'assiste, puisque les jésuites et les dominicains ont accaparé les discours solennels.
En quittant les ornements sacerdotaux, on dépouille l'âme du prêtre pour devenir un des cent mille locataires de la capitale. Dans le confessional et à la sacristie les formules rappelaient encore la vocation de l'apôtre; il n'en reste plus de traces à la maison, dans la rue, dans la correspondance et en visite. L'habit même, par suite de longues habitudes, n'y fait plus songer.
Le prêtre tend à devenir dans sa pensée et dans
l'estime. des hommes un fonctionnaire vêtu de noir et tenu à plus de réserve, mais au fond peu différent des six cent mille budgétivores qui grignottent la France. S'il y a quelques exceptions, elles sont peu nombreuses et ceux qui s'écartent des mœurs communes sont assez mal vus à l'Archevêché. On les regarde comme des originaux qui peuvent à l'improviste faire surgir quelque difficulté et on ne veut pas « d'affaires ». Veuillez agréer, Eminence, etc.
Eminence,
Le juste, le chrétien sérieux, vit de la foi; à plus forte raison le prêtre. L'Evangile doit être au fond de ses pensées et régler sa conduite ; si bien que les fidèles en trouvent chez lui un commentaire vivant. La foi surnaturelle, dans sa délicatesse, est l'inspiratrice de ses paroles et de ses désirs. En est-il ainsi chez le plus grand nombre de ceux qui figurent, à des titres divers, sur l'Ordo parisien? Les sceptiques n'y sont pas nombreux; ceux qui s'affichent comme tels forment une exception qu'on peut négliger dans une étude générale. Ce qui domine, ce sont les âmes tièdes, repliées vers les choses de la terre et les jouissances sensibles. Pour beaucoup la question de croyance ne se pose pas et on évite ainsi une réponse qui pourrait devenir embarrassante. En attendant, on vit de routine et sans se gêner beaucoup.
Comment ces prêtres qui craignent instinctivement de regarder au fond de leur conscience, comment ces cœurs glacés, réveilleraient-ils ceux qui dorment et réchaufferaient-ils ceux qu'engour-
dit le froid de l'indifférence? Lampes vacillantes et fumeuses, ils ne projettent autour d'eux ni lumière ni chaleur, tout au plus quelques reflets de la clarté diffuse où tout catholique baigne malgré lui. Ce n'est pas assez dans un siècle comme le nôtre. La fréquentation de ces prêtres ébranle la foi plutôt qu'elle ne l'affermit.
Chose singulière! Les savants^ les littérateurs, les artistes, les magistrats, les soldats, les gens d'affaires et les gens de plaisir sont habituellement occupés de ce qui les intéresse et en parlent avec feu et abondance. Les prêtres parisiens sont absorbés par tout autre chose que ce qui devrait être leur vie. Le souci de plusieurs semble être de se laïciser, d'amoindrir en eux le caractère sacerdotal et de se faire pardonner le peu qu'ils sont obligés d'en montrer. N'est-ce pas une abdication lamentable que cette honte d'une dignité surhumaine? Ils ne nient pas les dogmes; ils n'y pensent plus depuis qu'ils sont délivrés de leurs examens annuels et ils vivent comme s'il n'y avait aucune corrélation entre la théologie et la façon de vivre. Ces enseignements sont pour eux comme une géométrie abstraite dont les théorèmes n'intéressent en rien leur liberté. Observez le clergé de n'importe quelle église parisienne. Ces prêtres se conduiraient-ils comme ils le font s'ils étaient convaincus que le Verbe éternel, le Fils de Dieu, Jésus-Christ est réellement présent dans l'Eucharistie; que le taber-
nacle, le ciboire, le calice, l'ostensoir, renferment son corps, son sang, son âme et sa divinité ; qu'ils sont eux-mêmes les ministres du Sauveur, officiellement chargés de faire valoir les mérites de la Passion et le sang du Calvaire; que de leur fidélité dépend le salut éternel d'un grand nombre d'âmes immortelles, dont ils ont accepté la charge?
Administreraient-ils les sacrements avec ce sansfaçon, s'ils y voyaient non point des cérémonies vides, mais des signes efficaces institués par un Dieu pour sanctifier les hommes, pour ressusciter ou accroître la vie divine? Près des fonts baptismaux, dans la pénombre mystérieuse du confessionnal, au chevet des mourants, auraient-ils cette attitude de fonctionnaires résignés, s'ils songeaient aux merveilles du baptême, de la pénitence et de l' extrême-onction?
Y a-t-il une différence bien appréciable entre la façon dont l'officier civil reçoit le contrat de mariage à la mairie et celle dont le prêtre bénit les époux en face de l'autel, surtout lorsque ceux qui se présentent sont des gens de peu de naissance et de peu de fortune?
Le manque de foi vive peut seul expliquer ces prédications fades, où l'on ne sent jamais les vibrations d'une âme apostolique. Des prêtres pleins d'entrain et d'originalité dans une conversation ou dans une discussion, lorsqu'il s'agit de faire triompher leurs intérêts ou leur amour-pro-
pre, ne trouvent plus en chaire que les formes surannées d'une rhétorique ou d'une « pieuseté > de métier. Evidemment le cœur n'y est plus; ils jouent un rôle pour lequel ils n'ont plus ni conviction ni estime. Encore la vue du public et le souci de l'avancement émoustillent-ils l'indolence dans les occasions solennelles; elle ne se montre tout entière que lorsque l'oeil de Dieu seul voit ce qui se passe.
La liturgie catholique est riche en symboles émouvants, en exhortations pathétiques, en prières onctueuses, en menaces effrayantes, et en gémissements ineffables. Tout ce qui peut remuer l'âme, dans ce qu'elle a de plus profond et de plus sublime, paraît là tour à tour ou éclate avec un magnifique ensemble. La stupéfiante irréflexion des prêtres exécute ces chefs-d'œuvre comme des boniments de tréteaux. L'intelligence ne comprend-elle pas? Le cœur ne sent-il pas? De ces lèvres consacrées, d'où devraient jaillir des paroles de feu, il ne sort qu'un souffle de mort.
Certaines vérités surtout semblent obscurcies par l'incrédulité ambiante; ce sont celles que la révélation positive superpose à la religion naturelle des philosophes spiritualistes ou au christianisme vague des littérateurs: la mission divine de l'Eglise et sa puissance législative ou doctrinale, l'inspiration des écritures canoniques sans exception, l'efficacité surnaturelle des sacrements,
la nécessité de la grâce pour accomplir des œuvres méritoires, le rôle de la prière dans la vie chrétienne, l'action de la Providence, l'influence des bons anges et des démons sur notre liberté, l'éternité des peines de l'enfer, etc. Combien de prêtres ne croient que faiblement à ces vérités fondamentales! Sans ce manque de foi leur vie serait inexplicable.
Dans un livre qui a fait quelque scandale, le R. P. Fontaine, de la Compagnie de Jésus, a dénoncé les infiltrations kantiennes et protestantes qui corrompent la pureté de la foi dans le clergé. Il aurait pu tout d'abord relever ces tendances chez ses confrères. La censure domestique en comprime les manifesta Lions écrites; mais elles se révèlent suffisamment par les conversations et les faits; tout le monde est édifié là-dessus. Le bon Père n'a pas voulu montrer Tgnominie de sa mère surprise en mauvaise posture ; on ne peut en faire un reproche à sa piété filiale; mais on pourrait lui faire observer que l'Eglise aussi est une mère et que les prêtres séculiers sont des frères. Quoi qu'il en soit, si Kant n'a pas déteint sur les prêtres parisiens, au moins directement, on ne peut en dire autant du protestantisme et du rationalisme. Tout n'est donc pas faux dans ce livre peu mesuré; les virus qu'il dénonce infectent les intelligences.
Le chrétien reste libre et il est exposé à tous les orages de la passion. Dans la lutte contre les
tentations du dehors et contre les faiblesses de l'intérieur, le croyant ie plus robuste peut être vaincu. Jeté hors la voie, il peut se porter à tous 3.es excès, car les meilleures choses engendrent les
pires pourritures. Mais tant que la foi subsiste, elle provoque les dégoûts, les frayeurs, les remords; elle répand sur les joies mauvaises une amertume qui les fait prendre en haine. Du fond de la conscience elle pousse une protestation incoercible qui empêche le malheureux de trouver le repos dans le mal et par cette violence elle prépare le repentir.
Ce n'est pas le cas de beaucoup de prêtres parisiens, autant que l'on peut en juger par les dehors. Ils vivent tranquilles dans leur ménage bourgeois; la foi n'est pas assez forte pour amener de salutaires réactions.
Je ne fais que constater, Eminence, un état d'âme trop commun dans votre diocèse. Je ne suis pas le seul, ni le premier, car il est trop évident pour qu'on ne le remarque pas, même lorsqu'on ne sait pas en préciser les causes. Il ne peut avoir échappé à votre sollicitude paternelle et vous avez dû en rechercher les remèdes.
Avez-vous mis à guérir cette plaie, par laquelle s'échappent la vigueur et la fécondité de votre clergé, tout le soin que l'amour des âmes et la gloire de Jésus-Christ demandaient de vous?
Vous êtes-vous penché sur cette secrète blessure,
avec la résolution courageuse du médecin et la tendresse compatissante du père?
Le plus terrible fléau d'un diocèse,, c'est l'aveuglement de l'évêque qui se contente d'élaguer quelques branches, lorsque les racines mêmes sont rongées. Les racines de la vie chrétienne, n'estce pas la foi des fidèles et plus encore, la foi des prêtres?
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Un prêtre avare paraît un être monstrueux et par conséquent rare. Tout concourt, en effet, à détacher cet homme des biens terrestres. Au jour de sa tonsure il. a pris Dieu pour son héritage et il a renouvelé ce choix à chacune des ordinations qui ont suivi. Il ne parle qu'avec mépris des richesses périssables et n'a d'éloges que pour celles du ciel. Autour de lui, tout prêche ces austères maximes; elles remplissent les livres qu'il lit et qu'il commente.
Il a peu de besoins, ayant renoncé aux vanités et aux plaisirs qui font désirer l'argent à la plupart de ses semblables. Il n'a point de femme, point d'enfants, tout au plus des héritiers collatéraux et lointains, pour lesquels il serait insensé de perdre son âme. Les prétextes que mettent en avant les avares du monde lui manquent.
Tout cela est d'une évidence irrésistible et pourtant le fait est là: les prêtres cupides abondent... On dirait que les autres passions n'ont disparu que pour se condenser en celle-là. Il n'est pas nécessaire d'avoir fréquenté beaucoup le monde
ecclésiastique pour trouver des exemples de cette aberration; car l'avarice, lorsqu'elle domine une âme sacerdotale, se porte à des excès qui rendent ridicule! Parmi les douze apôtres, choisis par le Sauveur lui-même et formés de sa main, il y eut un avare et l'avarice en fit un traître, un déicide et un désespéré. C'est la soif de l'argent qui perdit Judas.
Je ne vous étonnerai pas, Eminence, en avançant que le clergé parisien mérite ce reproche de cupidité. Est-ce influence du milieu où il est plongé? désir d'imiter 1© luxe des citadins? Non; le prêtre avare entasse pour entasser; c'est chez lui un besoin, comme la faim et la soif. C'est pour cela qu'il est sans remords et incorrigible. Le clerc concubinaire se repent et met un terme à sa honte; l'avare jamais. Il ne croit pas être malade; pourquoi se préoccuperait-il de médecin ou de remèdes ?
Un certain nombre d'ecclésiastiques sont-ils réunis dans la sacristie pour une cérémonie, ou dans un salon pour fumer un cigare, après un bon dîner? Il n'est question que de gros sous et de casuel; tous ont sur ce sujet une érudition abondante et ont fait des études comparées très précises. C'est par le revenu qu'on classe les paroisses — et qu'on apprécie l'avancement. Ici on « se fait » tant et là tant; celui-ci gagne au déplacement et celui-là y perd. On suppute le nombre de mariages et d'enterrements de première
ou de seconde classe. La valeur des paroissiens se chiffre par ce qu'on peut espérer d'eux, vivants ou morts. Jamais ministre des finances ne scruta plus minutieusement les recettes qui doivent enfler le trésor.
L'implacable querelle entre séculiers et réguliers tient à l'argent plus peut-être qu'à la vanité, car le religieux est aussi âpre au gain que personne. Le grief le plus souvent allégué contre les Jésuites ce n'est pas qu'ils accaparent les ministères faciles et brillants, les grandes chaires, les collèges luxueux, la clientèle opulente; c'est qu'ils ont un savoir-faire incomparable pour faire affluer vers le coffre-fort de la Compagnie des sommes qui devaient naturellement tomber dans les troncs de la paroisse et alimenter les œuvres et les ouvriers. Après les Révérends Pères on trouve à peine quelques épis à glaner; s'ils ne demandaient que des âmes et des louanges, on les supporterait sans trop de rancune.
Parle-t-on d'un confrère? Il n'est jamais question de sa vertu, rarement de sa science; on l'estime par l'argent qu'on lui suppose. Il « vaut » tant! Un ecclésiastique qui ne se t vendrait » pas pour cinquante ou cent mille francs commence à n'être plus méprisable. On raconte en détail comment tels et tels « arrondissent leur pelote >. Celuici joue, celui-là boursicote. Ou cite avec admiration de simples prêtres habitués qui se so::t retirés, avec un portefeuille de deux cent mille
francs en titres de tout repos. Qui n'a entendu parler d'un vicaire venu de sa province avec son bréviaire et la soutane qu'il avait sur le dos et qui a laissé 500.000 francs à ses héritiers, ou de ce curé de Saint-François-Xavier qui léguait plus d'un million et demi à son neveu du Rouergue? Assurément le curé d'Ars n'a pas laissé chez son notaire pareil testament!
L'avarice, chez le prêtre, éteint toute pitié. Malheur au pauvre qui paraît devant lui, vivant ou mort! Il n'obtient que ce qu'on ne peut lui refuser, et ce minimum on l'accorde sans respect et de mauvaise grâce. C'est une besogne que la situation impose; mais comme on sent qu'elle ne rapportera rien! Où est donc cette fameuse « dignité des pauvres dans l'Eglise » si magnifiquement célébrée par Bossuet?
Par contre, quels égards, quelles prévenances pour les paroissiens et les paroissiennes qui ont beaucoup d'argent et qui en laissent après eux, comme le petit Poucet semait des cailloux! Le vicaire et le curé, si rogues avec les chrétiens de mince apparence retrouvent tout à coup une voix caressante et une merveilleuse souplesse d'échiné. Tout ce qu'on leur demande est facile; si c'était impossible on le promettrait encore. L'heure la plus commode au riche est toujours agréable au premier vicaire qui règle le détail des mariages <ou des baptêmes. Jamais Jésuite honni par les Provinciales n'eut une morale plus ingénieuse et
une dévotion plus aisée pour une pénitente de haut vol. Qui songe à renvoyer à huitaine des pécheresses qui ont cent mille francs de rente?
Le bon P. Vignet, de la Compagnie de Jésus, était sourd comme un poteau; c'est pourquoi le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, de réjouissante mémoire, l'avait choisi comme confesseur. L'humble religieux, ravi de l'honneur fait à son ordre en sa personne se confondait en démonstrations devant son pénitent en robe de pourpre et il lui demandait humblement « combien de fois son Eminence avait daigné mentir > ; ne manquant pas d'ajouter un « Très bien, très bien », d'autant mieux senti qu'il supposait le chiffre plus considérable. Nos prêtres parisiens se comportent volontiers de même envers les pécheresses cossues que leur laissent les Révérends Pères.
Après tout, un service en vaut un autre; il est juste que la femme qui s'en va débarrassée gentiment d'un adultère qui la gênait témoigne sa reconnaissance quand viendra le jour de l'an. Les petits cadeaux n'entretiennent-ils pas les bonnes relations? Fi des loqueteux de Montmartre ou des femmes de Belleville! Vive les comtesses de Sainte-Clotilde, les bourgeois décorés et bien rentes de Saint-Honoré-d'Eylau ou de Saint-Augustin ! En réalité, Eminence, rien ne scandalise et n'éloigne les fidèles d'une culture raffinée aussi bien que le simple peuple, comme ce souci des ques-
tions pécuniaires. On pardonne plutôt une surprise des sens que l'âge et les circonstances peuvent expliquer.
Ce que le public apprécie d'abord, chez l'homme de Dieu, c'est le désintéressement, la générosité, la charité. Sa réputation une fois établie sur ce point, on lui passe bien des choses.
A notre époque de susceptibilité égalitaire et de démocratie jalouse, la moindre préférence accordée aux riches révolte l'orgueil des masses, provoque leurs calomnies et leurs vengeances. Que de prêtres, à Paris et ailleurs hélas! ont rendu leur ministère stérile ou se sont engagés dans d'inextricables difficultés pour n'avoir pas su montrer suffisamment d'indépendance vis-à-vis du château et pour n'avoir pas gardé la même attitude avec ceux qui possèdent peu et avec ceux dont ils espèrent beaucoup.
Heureux les diocèses où les évêques donnent l'exemple du mépris évangélique des richesses et où les prêtres n'ont qu'à regarder en haut pour apprendre que l'argent ne mérite par lui-même aucune faveur!
"Veuillez agréer, Eminence, etc..
C'est une matière bien délicate que celle que je vais aborder; mais je ne puis faire autrement. Je serai sobre et bref.
S'il n'est pas un saint, tout au moins un homme pénétré de sa vocation, le prêtre devient avare ou voluptueux. Il faut bien que le coeur s'attache à quelque chose.
Beaucoup de jouissances qui tentent les mondains sont impossibles à celui qui porte la soutane et il ne les convoite pas plus qu'il ne désire des ailes. Dans cette capitale, où chacun est absorbé par ses préoccupations personnelles et ne s'inquiète guère du voisinage, les femmes et les satisfactions de la chair sont à la portée de tous. Ce serait manquer de franchise et pousser l'optimisme jusqu'à la niaiserie que de dissimuler qu'un grand nombre de prêtres se laissent entraîner à ces faiblesses, au moins pendant une période de leur vie. Résister à la poussée des sens et à l'attrait des tentations, suppose une vivacité de foi et une énergie de volonté que la plupart n'ont pas. L'héroïsme est rare. Pour acquérir cette
maîtrise du cœur et des membres, il faudrait prier, méditer, travailler, se mortifier, fuir les occasions et préférer au tourbillonnement extérieur la solitude occupée et la compagnie de bons livres. Où trouver ceux qui ont cette sagesse et ce courage? La majorité préfère le danger et elle y périt.
Les Jésuites qui ont prêché des retraites ecclésiastiques divisent le clergé séculier en trois classes; un tiers de mauvais prêtres qui vivent dans l'impureté et le sacrilège, sans se préoccuper d'en sortir, quoique plusieurs aient conservé la foi et une certaine probité professionnelle; un tiers de prêtres faibles, qui tombent et se relèvent, tiraillés par de tristes habitudes et bourrelés de remords; un tiers enfin de bons prêtres, tout à fait chastes ou ne succombant qu'à de rares tentations.
Cette statistique des bons Pères n'est pas exagérée pour Paris, où les séductions sont plus dangereuses et les sauvegardes moins efficaces.
En province, où chacun devine sans cesse l'œil d'un surveillant ouvert sur ses plus petites démarches, les chutes sont probablement moins fréquentes.
Tout cela n'étonne guère, Eminence, lorsqu'on se rappelle les prescriptions des Conciles et les sombres avertissements des Pères et des Docteurs touchant la fréquentation des femmes. Tous déclarent qu'il est impossible de vivre près d'elles
sans être tenté et sans succomber à la tentation. L'âge, la parenté, la vertu même, ne préservent pas. Cet affolement des sexes est physique et il le comparent couramment à l'action du feu sur la paille sèche, de l'aimant sur le fer. Pour que le rapprochement ne produisit pas un incendie, il faudrait un miracle et les imprudents ne peuvent y compter.
Le Jésuite Théophile Reynaud a écrit sur ce sujet scabreux un livre terrible et les supérieurs de l'Institut, en autorisant l'impression de l'ouvrage en ont implicitement approuvé les conclusions pessimistes. L'auteur, il est vrai, parle principalement des relations des femmes dévotes avec les religieux; mais ce qu'il dit s'applique aussi aux prêtres séculiers.
Si l'administration des sacrements, la confession et la direction ont tant de dangers, que penser des réunions mondaines, des visites en tête à tête, des dîners « en peau », où les invitées offrent avec une perfidie savante tout ce qu'elles ont de séduisant. Le décolletage n'a pas éié inventé pour autre chose. Les mondains prétendent que ces exhibitions d'appas ne font aucune impression sur eux; ils sont blasés. Le prêtre ne peut alléguer pareUle excuse. Ajoutez à la tentation des yeux la saveur excitante des mets, le feu des vins, la chaleur de la salle, la griserie des parfums, le laisser aller des conversations et la liberté du flirt. Comment voulez-vous que le
pauvre homme, fourvoyé en pareils endroits, rentre chez lui l'imagination pure et les sens tranquilles? Ses nerfs bandés exigent une détente et il est tout prêt à faire des sottises. Heureux si les fautes ne se répètent pas trop fréquemment et si l'habitude n'amène pas un hideux « collage ». Tel est le sort des prêtres qui vont dans le monde, des vicaires qui aiment à dîner en ville et, presque sans exception, des précepteurs qui vivent dans un hôtel parisien où il y a des invitations.
On connaît les aventures et les noms des graves curés de Paris qui ont une « garçonnière » dans un quartier retiré, où ils fréquentent dans la pénombre du soir, en se faisant passer pour des magistrats ou des notaires. Il faut avoir de gros revenus pour se payer ce luxe; mais chacun en prend suivant ses moyens.
Les prêtres employés comme auxiliaires dans les collèges de Jésuites ou de Dominicains se distinguent par cette licence d'allures sur le pavé de Paris, où ils vivent sans surveillance. Il est vrai qu'ils se justifient lorsqu'on leur reproche leurs escapades en alléguant les errements moins primitifs, mais aussi peu ecclésiastiques, des Révérends Pères.
L'archevêché est-il exempt de ces misères? Un observateur malin prouverait que non. En exprimant ce doute, je ne crois pas manquer de respect à votre Eminence. Joinville raconte naïve-
ment qu'à deux pas de la tente de saint Louis, en Palestine, il se passait d'étranges choses. Le bon roi ne les soupçonnait pas et cela n'a pas empêché l'Eglise de l'inscrire au catalogue des saints.
Le désordre est certain; comment y remédier? La surveillance et le châtiment n'atteignent pas d'ordinaire les plus coupables, mais les plus maladroits ou les moins protégés.
On ne peut faire à de pareils abus qu'une guerre indirecte. Ranimer dans les âmes l'intelligence et le goût de la vocation sacerdotale, encourager au travail et à l'étude des sciences ecclésiastiques, fomenter le zèle des œuvres sérieuses, promouvoir la pratique exacte des retraites et des exercices de piété, sauvegarder, relever, mettre à cet apostolat intérieur toute sa foi, tout son savoirfaire et tout son cœur; tel est le devoir de l'évêque.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
La vertu chrétienne et sacerdotale par excellence c'est la charité. Ainsi Dieu apparaît dans l'Evangile; ainsi doit être l'homme de Dieu.
La charité est immortelle et universelle. La foi cessera lorsque la vision versera dans les intelligences ses torrents de lumière béatifique; l'espérance n'aura plus d'objet, lorsque les élus auront la possession assurée de leur fin dernière, la jouissance sans ombre et sans fin du bonheur même de Dieu. La charité, au contraire, s'affermira dans la splendeur des saints.
Pour Dieu, la charité désire la gloire, c'està-dire la connaissance toujours plus claire de sa perfection infinie et le service toujours plus parfait de sa souveraine majesté; pour Jésus-Christ, elle désire voir fructifier ses enseignements, ses exemples, sa passion très douloureuse et le sang versé sur la croix du calvaire; pour les hommes, enfin, elle travaille à répandre la vérité, à propager cette vie surnaturelle qui s'entretient ici-bas par les sacrements, la prière et les bonnes œuvres et qui atteindra son plein épanouissement dans le ciel. C'est par la charité qu'une existence
sacerdotale se transfigure et acquiert la fécondité. La vie et les œuvres de saint Vincent de Paul prouvent ce que peut un prêtre surnaturellement charitable.
Rien n'échappe à' cet amour qui descend du ciel et se répand sur la terre. Il ne dédaigne point les corps; c'est par eux qu'il s'efforce de pénétrer jusqu'aux âmes et de les gagner à Jésus-Christ. Son argent, son temps, son influence, sa peine, le prêtre charitable prodigue tout; quand il n'a plus rien, il donne son cœur, trésor inépuisable d'où il tire les paroles qui consolent et les encouragements qui fortifient. Il n'attend pas qu'on vienne le supplier, il va au-devant des misérables et de préférence vers ceux que la honte retient. Ne lui reste-t-il plus rien? il se fait mendiant pour les autres.
La charité du prêtre voit Jésus-Christ dans le pauvre, c'est pourquoi il traite les haillons et les plaies avec un religieux respect. Aucune difformité morale ou physique ne la rebute. Dans ses œuvres comme dans ses pensées elle est ordonnée; l'âme vient avant le corps, le soin de l'éternité avant celui du temps, la vie surnaturelle de la grâce et de la gloire avant la vie de l'intelligence et des sens. Elle n'oublie jamais que la plus précieuse aumône que l'on puisse faire à une créature raisonnable, c'est de lui apprendre les vérités révélées, de l'initier aux vertus qui nous rendent semblables à Dieu et qui méritent le Paradis.
Voilà l'idéal, Eminence; la réalité lui correspond-elle? Très rarement et très faiblement, il faut l'avouer. Ce n'est pas à faux qu'on parle de plus en plus de l'égoïsme du clergé. Sa pauvreté ne l'excuse pas complètement; la flamme intérieure manque encore plus que les moyens extérieurs.
Et dans la distribution des secours qui passent par ses mains, que d'inintelligence, de caprices et de partialité! Plus d'un curé parisien n'hésite pas à prendre sa part des largesses qu'il est chargé de distribuer^ comme un fonctionnaire peu délicat. Même lorsque la main s'ouvre, trop souvent les lèvres et le cœur restent fermés. La façon pourtant vaut bien des fois plus que le don même.
Pourquoi les prêtres, depuis les moins élevés dans la hiérarchie diocésaine, jusqu'aux plus hauts, ne feraient-ils pas de temps en temps par vertu ce que les meneurs politiques pratiquent chaque jour, ou font semblant de pratiquer, pour gagner les bonnes grâces des électeurs? Certes la charité du prêtre, à Paris comme ailleurs, est supérieure à la philanthropie des socialistes; les pauvres le savent bien et c'est d'abord au prêtre qu'ils s'adressent. Je crains néanmoins que cette charité ne soit pas toujours ce que désire le cœur "de Notre-Seigneur Jésus-Christ et ce qu'il attend des ministres qui ont l'honneur de le représenter. Elle ne donne pas assez et elle donne avec trop
de mauvaise grâce. Que de fois elle est humiliante et hargneuse! La bienfaisance bourrue ne fut jamais la charité des saints. De bonnes paroles, jaillies d'une âme pleine de Dieu, n'accompagnent pa« assez le secours matériel.
Au premier rang des œuvres de charité spiritutelle le bon prêtre mettra la visite des malades Dans cet immense Paris combien d'infortunés meurent clans leur galetas, sans recevoir les sacrements de l'Eglise, parce que personne ne les y a fait songer.
M. Waldeck-Rousseau est l'auteur de cette loi contre les congrégations religieuses qui a fait fermer tant de couvents, de chapelles et d'écoles, jeté à la rue ou à l'exil tant de religieux et de religieuses auxquels on ne pouvait reprocher aucun délit et qui étaient au moins inoffensifs; elle a privé par centaines de mille les enfants pauvres de l'instruction religieuse et déchaîné sur la France catholique une persécution dont il y a peu d'exemples dans l'histoire. Que cet ancien ministre de M. Loubet tombe malade; votre Eminence n'a rien de plus empressé que d'envoyer son secrétaire prendre des nouvelles de l'excommunié. Je veux croire qu'il n'y a rien là que de louable; il est dans les traditions du catholicisme de rendre le bien pour le mal et de courir après la brebis perdue. On s'étonne néanmoins de voir le pasteur délaisser le bercail, où les agneaux et les mères succombent par milliers, pour prodi-
guer ses soins au loup. Jésus-Christ n'a rien fait de pareil, ni ses apôtres non plus. Le grand avocat gagne cinq cent mille francs par an; est-ce donc un motif suffisant pour justifier cette préférence dans une ville où tant de fidèles également rachetés par le sang de Jésus-Christ, moins instruits et plus abandonnés auraient besoin d'être préparés à une bonne mort? Que peuvent penser les prêtres en voyant celui qui doit être le modèle de tous se préoccuper du puissant et négliger le .misérable? Est-ce bien l'esprit de cet Evangile qui proclame « bienheureux les pauvres » et qui réserve ses anathèmes pour les riches, pour les pharisiens, et surtout pour ceux qui ont poussé leurs frères à la damnation? De pareils contrastes déconcertent et scandalisent.
Le charité du prêtre devrait embrasser d'abord les supérieurs, les collaborateurs, les égaux dans le sacerdoce. C'est le contraire qui a lieu. L'homme est un loup pour l'homme, dit le proverbe; mais le prêtre est le plus féroce des loups pour le prêtre. Les jugements téméraires, les médisances et les calomnies ne le font pas hésiter un instant. Le commandement qui .ordonne de respecter la réputation du prochain n'existe pas dès qu'il s'agit d'une personne consacrée à Dieu. On se ferait scrupule de dénigrer un fournisseur ou un domestique; lorsque ce n'est que le pape, l'archevêque ou le curé, on ne se gêne ni pour parler, ni pour écouter. Les preuves sont superflues, les
légendes les plus vraisemblables sont acceptées d'avance.
Qu'on prenne un à un les caractères de la charité si magnifiquement décrits par Saint Paul; les prêtres parisiens semblent s'ingénier à les contredire. Leur plaisir est de faire remarquer les fautes, de grossir les échecs, de dissimuler les succès, de décourager les efforts, d'atténuer les vertus et les mérites. L'envie ecclésiastique, la plus clairvoyante et la plus implacable de toutes, ne recule devant aucune bassesse. On dirait que le malheur des autres est pour elle le plus délicieux des spectacles.
Pour trouver un fiel plus amer, il faut pénétrer dans le cœur du religieux qui fait profession de rechercher la mortification en toutes choses, de ne respirer que pour le salut des âmes et pour la gloire divine.
On devine ce qu'une semblable psychologie enfante d'intrigues et de compétitions, lorsque les intérêts de la cupidité et de la vanité entrent en conflit et ne peuvent se satisfaire que par la ruine des concurrents. C'est alors que toutes les armes sont bonnes et que les plus envenimées ont la préférence. Le public profane ne comprendra jamais ce qu'il y a de rancune, de passion tenace dans ces duels de sacristie dont il n'aperçoit guère cme le côté grotesque. Détournons nos yeux de ce hideux spectacle.
Veuillez agréer. Eminence, etc..
B/BUOTHEC
Eminence,
Vous n'avez pas oublié, sans doute, la physionomie du cardinal Meignan. Il était, je crois, grand-vicaire de Paris lorsque vous avez débarqué pour la première fois dans la capitale. Il vous tendit la main sans prévoir que vous seriez un jour archevêque-cardinal dans cette ville où vous faisiez une assez piteuse apparition. C'était un prélat de vrai savoir, d'esprit fin et de libre langage; aussi n'a-t-il pas manqué de détracteurs; ils ont calomnié sa vie et s'acharnent encore contre sa mémoire. Peut-être n'évitait-il pas assez les apparences de dilettantisme qui donnent prise à la malignité des âmes pieuses.
Un de ses collègues encore jeune et plein d'illusions lui exposait les démarches qu'il était en train de faire pour obtenir une résidence de Jésuites dans sa ville; suivant lui, le besoin s'en faisait vivement sentir. Il se plaignait de recevoir plus de promesses que d'hommes, parce qu'il ne pouvait offrir à l'habile Compagnie qu'un champ d'apostolat obscur, et de maigres espérances.
— Vous tenez donc beaucoup à avoir les bons Pères, mon cher Seigneur?
— Mais oui, Eminence; ce serait pour mon clergé une aidex un stimulant et un modèle.
— Combien en avez-vous déjà?
— Je n'ai pu en obtenir que deux.
— Consolez- vous ; ce sont deux brochets dans votre vivier; c'est suffisant. Dans quelques années vous m'en direz des nouvelles.
Quelles furent ces nouvelles? Je l'ignore. On peut conjecturer que les choses tournèrent là comme partout; si la place était bonne, les nouveaux venus purent dire aux anciens maîtres:
La maison est à moi; c'est à vous d'en sortir
Ainsi se termine l'histoire de toutes les fondations religieuses.
A côté des préceptes, il y a les conseils évangéiiques, dont la pratique constitue la perfection. Elle n'est pas le monopole des réguliers, comme ils affectent de le croirej sainte Elisabeth^ saint Louis, saint François de Sales, saint Vincent de Paul, saint Benoît Labre, le curé d'Ars, l'ont fait briller au milieu du monde. On peut être pauvre sans être capucin, vierge sans être jésuite, mortifié sans courir à la Trappe, charitable sans coiffer la cornette, brûlant de zèle apostolique sans se faire frère prêcheur. Aucune forme, aucune règle, aucun habit, aucun institut, aucun nom, n'est essentiel. Il y a là tout au plus des cadres commodes, mie organisation qui aide à poursuivre le but que l'on veut atteindre.
Ces manières de vivre sont changeantes comme les temps et les mœurs; aucune d'elle n'est indispensable à la sainteté et à la prospérité de l'Eglise ; beaucoup doivent tomber ou se transformer. Celles qui ont remplacé les anciennes feront place à d'autres, sans que l'inépuisable fécondité de l'Evangile en soit affaiblie.
La preuve de la mission divine de l'Eglise catholique, c'est précisément de pouvoir se rajeunir sans cesse, de s'adapter à tous les besoins, sans cesser d'être identique à elle-même. C'est ce que ne veulent pas comprendre l'orgueil et l'ambition de quelques religieux. Toucher au plus petit d'entre eux c'est toucher à l'ordre; toucher à l'ordre c'est toucher à l'Eglise; toucher à l'Eglise c'est toucher à Dieu même, c'est être sacrilège et athée.
Quand on a de pareilles idées de sa vocation, c'est-à-dire de sa personne, il est difficile de ne pas se regarder comme d'une essence supérieure, ayant mission d'éclairer le commun des humains. Ces tendances mènent à la tyrannie et à la pire Ide toutes, qui est celle des esprits. Un bon Jésuite traite naturellement comme un révolté quiconque ne l'admire pas sans réserve et se montre peu disposé à recevoir ses enseignements comme des oracles. Simples particuliers, tous seraient heureux, certes, d'être humiliés, mortifiés, foulés aux pieds; mais représentants et membres de l'ordre, ne doivent-ils pas soutenir ses droits, pro-
mouvoir ses intérêts, veiller à sa gloire, qui est la plus grande gloire de Dieu? Il n'est que de savoir bien distinguer!
Entre le clergé séculier et les congrégations la partie n'est pas égale. D'un côté, c'est la faiblesse de l'isolement; de l'autre, ce sont des corps nombreux, riches, influents, durables, sans scrupules parce qu'ils sont impersonnels et parce qu'ils s'imaginent servir Dieu en faisant triompher leurs prétentions. On devine ce qui doit arriver, si l'autorité supérieure n'intervient pas pour rétablir l'équilibre.
N'est-ce pas ce qu'on peut vous reprocher, Eminence? Par préjugé, par faiblesse de caractère, par amour de la paix et par peur de la lutte, sous la pression de je ne sais quel chantage, dont la plus hautaine de ces corporations a su jouer à propos pour paralyser votre volonté, vous avez permis aux religieux de tout accaparer, d'exercer sur tout une domination tracassière et oppressive. Ils n'y ont rien gagné et le diocèse y a beaucoup perdu. Quand l'heure de la persécution a sonné, ils n'ont rien eu de plus pressé que de renier leurs vœux et de protester qu'ils n'étaient ni Jésuites ni Dominicains, mais les plus séculiers de ces prêtres séculiers qu'ils traitaient peu auparavant avec tant de sans-gêne. Votre Eminence s'est prêtée à ces métamorphoses. Il y a dans cette complaisance de quoi déconcerter la simplicité chrétienne.
Assurément, M. Combes, M. Waldeck-Rousseau et M. Loubet, le plus hypocrite et le plus coupable des trois, sont de tristes personnages. L'histoire n'aura pas assez de mépris pour le brigandage qu'ils ont organisé de concert; elle ajoutera qu'il y avait quelque chose à faire et que la Providence s'est servie de leur brutalité pour régénérer la vie religieuse, comme elle se sert de la tempête pour purifier l'air ; mais le cardinalarchevêque de Paris devait-il se faire leur complice par son attitude passive et son silence résigné en face de ces abominables attentats.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
C'est autour de l'enseignement que s'est livrée la grande bataile du siècle dernier et, suivant toute vraisemblance, le siècle qui débute la continuera. Il n'y a rien d'étonnant. L'avenir appartient à celui qui est maître de l'enfant et qui sait en tirer un homme.
Les catholiques de France ont fait de sérieux efforts pour conquérir le droit d'élever leurs enfants suivant leur conscience et les religieux ont profité de ces généreux sacrifices; mais en dehors des petits séminaires, dont la fin est tout à fait spéciale et qui ne s'adressent qu'à un petit •nombre de familles croyantes, les autorités diocésaines se sont trop désintéressées de l'éducation. Cette abstention a été une grande faute, dont les évêques doivent porter la responsabilité. Ils ne sont ainsi volontairement privés d'un moyen très efficace d'améliorer et de recruter leur clergé, de rendre son action plus durable, de faire pénétrer son influence dans les familles de la bourgeoisie et même de l'aristocratie.
De fait, les congrégations religieuses, Frères des écoles chrétiennes en bas, Jésuites en haut, se
sont habitués à regarder l'enseignement chrétien comme leur apanage et à traiter en ennemis les audacieux qui oseraient faire concurrence à leurs établissements.
Il ne suffit pas de porter un uniforme et d'avoir prononcé des voeux pour être des maîtres chrétiens, pour avoir dans l'esprit des convictions fortes, et dans la volonté une énergie capable de triompher dans la lutte. En possession du monopole, les congréganistes ont oublié la fin principale de leur vocation, qui est de faire connaître, aimer et servir Jésus-Christ et ils n'ont songé qu'à rivaliser avec l'Université d'Etat. Ce n'est un secret pour personne qu'ils ont manqué de loyauté dans cette concurrence. Se méfiant de la science, ils ont eu recours aux petits moyens, aux procédés artificiels, au « chauffage » pour les examens, au jeu des brevets et des diplômes.
Les Jésuites estimaient que le meilleur professeur de rhétorique et de philosophie était celui qui faisait recevoir le plus de bacheliers et pour y réussir ne reculaient devant rien. Chaque collège s'ingéniait ainsi à jeter de la poudre aux yeux des familles et du pays. Jamais la réclame ne fit tant de merveilles. Du fond même, personne ne s'en préoccupait. La solidité des connaissances, la formation de la conscience morale, la trempe du caractère, l'initiation progressive à la vie pratique; questions oiseuses qu'on ne posait mê-
me pas. Quel recteur, quel préfet des études, songeait à élever pour l'Eglise de fermes chrétiens et pour le pays de bons citoyens?
Les maisons des chers Frères étaient des fabriques d'employés et de fonctionnaires; les Jésuites se vantaient d'avoir un tour de main incomparable pour forcer les portes de l'Ecole Polytechnique et de Saint-Cyr. Le R. P. Du Lac se vantait de n'avoir sur sa table que deux livres. L'Evangile et le Catéchisme'1. Fi donc! Son Bréviaire et Y Annuaire de l'armée.
L'ambition des maîtres devenait naturellement celle des élèves et des parents. Etre bachelier, entrer aux grandes écoles, sortir dans la cavalerie, s'amuser quelques années dans une bonne garnison, faire un beau mariage et démissionner; tel a été longtemps le rêve, le eurrieulwn vitce d'un bon élève des Pères.
Comment auraient-ils eu un autre idéal, puisque les maîtres ne parlaient avec admiration d'autre chose. On sourirait volontiers de ces conceptions d'une vanité enfantine, si l'on ne se souvenait à quels résultats ont abouti les sacrifices que les famdles et le clergé se sont imposés depuis trois quarts de siècle avec une confiance qu'aucune déception n'a lassée.
Le R. P. Trégard, préfet des études au collège Saint-Ignace, s'écriait de temps en temps, racontent ceux qui ont vécu près de lui: « J'enfoncerai bien le Père Didon! ». C'était l'ambi-
tion suprême de ce fils de Loyola chargé d'élever sept ou huit cents élèves parisiens. On peut croire que les visées de ses confrères n'étaient pas beaucoup plus hautes.
La pensée dominante de ces éducateurs chrétiens semble, en effet, s'être réduite à ceci: Avoir beaucoup de diplômes pour avoir beaucoup d'élèves et beaucoup d'argent et pour construire de somptueuses bâtisses qui feront pâlir d'envie la concurrence.
Dans aucun de ces établissements on n'avait supprimé les cours de catéchisme, la messe quotidienne, les sermons, les cérémonies religieuses, les pratiques de dévotion, les communions fréquentes, tout l'appareil extérieur de la piété. On peut même dire qu'il y avait excès. Mais on sentait que tout cela était de pure forme, une concession à des traditions surannées, du temps que l'on regardait comme perdu. L'âme avait déserté ces œuvres. Les élèves subissaient avec une résignation moutonnière les séances à la chapelle, puisqu'il était impossible de les esquiver, mais ils se promettaient bien de se dédommager dès qu'ils auraient retrouvé la liberté. Pour beaucoup c'est la seule promesse qui ait été tenue.
Demandez à ces anciens élèves pourquoi ils ne Ypnt plus à la messe le dimanche et ne font plus la communion à Pâques ; ils vous répondront invariablement: « J'en ai pris au collège pour toute une vie. J'en ai encore la nausée. »
La sentimentalité religieuse dont on sature les jeunes âmes n'ayant aucune racine dans les profondeurs de l'être, l'agitation de la vie mondaine la dissipe comme le vent emporte les parfums dont un vêtement est imprégné; à peine en reste-t-il dans quelque repli une vague odeur. .
En vain essayerait-on, Eminence, de protester par des faits isolés, des exceptions éclatantes, des distinguo subtils; la brutalité des faits s'imDOse et n'est plus contestée que par quelques intéressés. La banqueroute de l'enseignement chrétien est notoire, complète, humiliante. En êtesvous innocent?
En vain les maîtres essayeraient-ils d'en rejeter la responsabilité sur l'Etat, sur les familles, sur l'influence d'un monde sceptique; ils avaient précisément pour mission de prévoir ces dangers et d'armer leurs élèves contre eux. Du reste, nous accusons leur incapacité plutôt que leur mauvaise volonté; beaucoup d'entre eux, surtout parmi les subalternes, ont dépensé un véritable dévouement pour aboutir à de si navrants résultats.
Cet insuccès est d'autant plus étrange que les bons Pères, les Révérendes Mères et les chers Frères avaient sous la main les rejetons des meilleures familles de France, les fils et les filles des conservateurs catholiques. Il ne s'agissait que d'éclairer, de développer et de mettre au point des traditions séculaires. On n'a pas même su gagner cela !
Neuf fois sur dix, les jeunes hommes qui montrent quelque énergie, quelque initiative, pour défendre leurs croyances religieuses ou politiques ou tout simplement pour se frayer un chemin à travers l'encombrement des carrières, le doivent à leurs parents, point du tout à leurs étucateurs. Le premier effort qu'ils ont dû faire a été de rompre avec les errements de l'école. Ils n'ont réussi qu'en prenant le contre-pied des recommandations qui leur avaient été faites. L'observateur a le droit de sourire en voyant l'orgueil naïf de certains maîtres attribuant à leur culture des fruits qu'elle n'a pas simplement empêché d'éclore, tant la sève naturelle était généreuse.
La jalousie qui arme les instituts les uns contre les autres s'exerce avec rage dans les choses de l'enseignement. Personne n'ignore ce qu'ont fait les Jésuites pour discréditer auprès des familles le grand collège de Stanislas dirigé par les Mariantes, les écoles fondées par le tiers-ordre enseignant de saint Dominique. Plus récemment les tentatives des Frères Ignorantins pour mettre à profit le baccalauréat moderne et pour faire entrer, sans grec et sans latin, quelques-uns de leurs jeunes gens à Saint-Cyr et à Polytechnique n'ont pas eu de détracteurs plus acharnés et plus sournois. Jamais universitaire anticlérical ou journaliste ministériel n'a déployé tant d'astuce pour ruiner des adversaires. Si les professeurs des Postes, de la rue de Madrid et de Vaugirard devenaient exa-
'minuteurs des candidats venus d'Arcueil, il seraient infiniment plus partiaiix que les professeurs de la Sorbonne. Les Pères eux-mêmes, dans leurs minutes de franchise, ne font pas difficulté de l'avouer.
Voilà pour les ordres enseignants d'hommes. Que n'aurions-nous pas à dire, si nous entreprenions le procès des congrégations enseignantes de femmes? Arrêtons-nous.
Plus que les Pères et que les curés, c'est vous, Eminence, qui avez charge dames dans votre diocèse; votre devoir est de veiller à ce que les enfants reçoivent partout une éducation fortement chrétienne, suffisante pour préserver leur esprit de l'erreur et leur volonté de la dépravation. Vous n'aviez pas le droit de vous en décharger une fois pour toutes et sans contrôle sur ceux-là même qui affectaient d'être indépendants de votre autorité. L'ignorance de la religion et l'affaiblissement des caractères sont les suites de cette abdication.
Depuis longtemps les faits auraient dû vous avertir qu'il y avait là de graves abus à corriger. C'est à vous que remonte le mal qui ravage votre diocèse et votre incurie pastorale a été aussi 'désastreuse pour les religieux que pour les familles.
Vos successeurs plus clairvoyants et plus énergiques pourront-ils le réparer? Je l'espère, mais il y faudra bien des années et des labeurs et que de générations perdues!
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Le visiteur qui parcourt, un dimanche, les villes d'Angleterre ou d'Amérique voit les membres des communions protestantes courir aux temples. Chacune a les siens et cette diversité est un signe de la division qui règne dans les croyances. Quelque chose de semblable a lieu chez nous et devient plus sensible depuis trois quarts de siècle. A côté de ses temples officiels, qui sont les églises paroissiales, se dressent de toutes parts les chapelles des religieux. Entre les unes et les autres la différence est saisissante; ce sont les aboutissants de deux mondes distincts, sinon ennemis. Parlons des chapelles.
Celles des grands Ordres sont placées dans les beaux quartiers, tout au moins à proximité et à portée de la population aristocratique, c'està-dire là même où leur nécessité ne se fait aucunement sentir. Elles sont un peu cachées au regard du passant, pour que le vulgaire ne soit pas tenté de les envahir. Elles sont quelquefois de beau style, comme celle des Jésuites de la rue de Sèvres ou des Dominicains de la rue Saint-
Honoré; elles sont coquettement parées. On devine de suite qu'une clientèle choisie s'assemble là, s'assied sur ces prie-Dieu, autour de cette chaire et devant cet autel. On a multiplié les ruses pour l'y attirer.
Les hommes et les femmes du monde savent qu'ils y trouveront un confortable relatif, des offices courts, une dévotion aisée, des confesseurs faciles, des prédicateurs experts à montrer dans le dogme et la morale catholique des aspects qui n'effraient guère. Pas de promiscuité fâcheuse, de contact avec des loqueteux, avec des femmes qui sentent la cuisine, des hommes qui viennent du chantier et peut-être de l'écurie. Ici les mains sont finement gantées et les chapeaux trahissent la bonne faiseuse. Ces bonbonnières tiennent du boudoir.
Derrière le voile qui pend discrètement aux confessionnaux, on ne murmure que des péchés mignons; l'adultère même y a quelque chose de correct et de poétique, rien de la brutalité des accouplements ouvriers; aussi obtient-il une prompte absolution avec une légère pénitence.
Le Père, qui a du tact, arrête ses interrogations au point précis où elles deviendraient embarrassantes. Il se gardera bien, par exemple, de demander à cette jeune femme pleine de sève pourquoi elle n'a pas ou a si peu d'enfants.
La paroisse abuse de la patience des braves gens, avec sa messe chantée, son prône, ses an-
nonces de mariages et autres accessoires sans intérêt et sans fin. Je ne parle pas des vêpres interminables, avec leur cortège de processions, de prédications, de bénédictions. Dans les chapelles, au contraire, messe proprement et promptement dite, salut très court, en bonne musique; aux grandes solennités, discours par un orateur de bonne marque, où il n'est question ni de péché, ni de pénitence, ni d'enfer, choses vieillies et désagréables.
Dans plusieurs de ces sanctuaires fleurit une congrégation enrichie de nombreuses indulgences, à là portée de tous; excellente opération spirituelle, ne demandant qu'une mise de fonds insignifiante et promettant de gros bénéfices. Il y a de temps en temps des retraites sélects^ auxquelles ne prennent part que les personnes qui montrent patte blanche. A certains jours les membres des œuvres distinguées s'y réunissent pour entendre une allocution et pour délibérer. Le Gaulois et le Figaro rendent compte de tout cela, avec énumérations de titres et descriptions de toilettes. Chacun peut espérer de figurer dans la liste. Les moins favorisées emporteront des sujets de conversation et de médisance pour une huitaine.
Le révérend Père en vogue donne des conférences. L'habileté de l'homme de Dieu consiste à susciter dans les imaginations des idées riantes, sans trop s'écarter du décorum ecclésiastique. Il
y a deux méthodes; la violence adroite, qui promène la main sur les fibres voluptueuses en paraissant bousculer l'auditoire; l'insinuation doucereuse, qui propose aux sens les objets affriolants qu'elle a l'air de voiler. Peu importe les moyens, pourvu que la femme éprouve la commotion qu'elle est venue chercher et qui ressemble à la piqûre sucrée du Champagne.
A l'intérieur, dans les grandes circonstances, c'est une exposition de minois et de toilettes, de chapeaux et de fourrures, de gorges, d'épaules et de tailles. En un clin d'oeil, une femme est déshabillée, inventoriée et classée par des connaisseurs. Au dehors, c'est un concours de voitures, d'automobiles, de livrées, de cochers et de chevaux. On a inventé les concerts spirituels; on aura bientôt les five ticlock mystiques! Les petites chapelles des religieux, Jésuites, Dominicains, Barnabites, sont naturellement désignées pour ce nouveau genre de sport. On a la chose; pourquoi n'aurait-on pas le mot?
Nos aïeux croyaient bonnement que toute église, les chapelles des religieux comme les autres, étaient des lieux saints, redoutables, où l'on venait pour se recueillir, pour prier, pour écouter la parole de Dieu, pour confesser ses péchés avec un sentiment de repentir et un sincère propos d'amendement. Ce qu'on y cherchait, c'était la solitude, le silence et l'obscurité. Porter dans la maison de Dieu, en présence du tabernacle où
Jésus-Christ est réellement présent, les préoccupations et les attitudes d'une assemblée mondaine, cela eût semblé une profanation. Nos jolies pécheresses ont changé ces vieilles façons de considérer les choses; les religieux qui les guident et peut-être les suivent^ ne paraissent pas trouver mauvaise cette manière de voir.
Les chapelles sont ainsi devenues des prolongements du salon et des succursales du théâtre. On s'y montre dans une mise moins décolletée, mais aussi savamment provocante que dans une vente de charité ou un bal de bienfaisance.
Les diatribes qu'on entend là contre le luxe et le vice chatouillent au bon endroit. Les anathèmes n'y figurent que pour amener les évocations croustillantes. Il y a entente secrète entre le prédicateur et son auditoire; l'un et l'autre savent ce que cette rhétorique signifie et ne la prennent pas au tragique.
Ces chapelles qui pullulent de plus en plus dans votre diocèse, Eminence, sont-elles des foyers de relèvement moral et de vie chrétienne? Elles feraient plutôt croire qu'il y a deux catholicismes, deux cultes, deux catégories de fidèles et de prêtres, qu'il y a deux Eglises comme il y a dans le monde deux sociétés, l'une aristocratique et riche, l'autre plébéienne et pauvre; et de même que les deux races ne fusionnent pas dans le 'commerce ordinaire de la vie, elles ne peuvent se mêler dans l'adoration du même Dieu.
Les religieux ont eu le tort de caresser ce préjugé et de l'exploiter en accaparant la haute caste, avec laquelle ils se sont solidarisés. L'idée de Jésuite est inséparable de l'idée de noblesse et d'ancien régime, de dévotes blasonnées et d'enfants de Marie millionnaires, et cette association n'est pas sans fondement dans les faits quotidiens. De là entre le peuple et les religieux, qu'il s'agisse des grands Ordres qui donnent le ton ou des congrégations qui s'efforcent de les imiter, de là, dis-je, des malentendus, des méfiances et des haines. Le peuple méprisé n'est pas fâché de se venger et, par ce temps de démocratie, cela lui devient facile.
C'est à l'autorité diocésaine de porter remède à cet abus ; avec un peu de résolution rien de plus aisé. Les petites chapelles elles-mêmes, en fin de compte, s'en trouveront bien.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
La paroisse est le centre de la vie catholique; on pourrait comparer son rôle à celui du cœur dans l'organisme humain. L'église paroissiale est la maison de famille spirituelle; c'est là que le nouveau-né a été incorporé au Christ par le baptême et fait membre de la cité surnaturelle; c'est là qu'au sortir de l'enfance, à l'âge où les passions vont se déchaîner, il a fait sa première communion et i été confirmé; c'est là que les époux s'unirent par les liens indissolubles du vrai mariage, en présence de leur curé; c'est là, enfin, que la dépouille mortelle du chrétien recevra les dernières bénédictions du prêtre, en attendant le jour de la résurrection générale.
Les simples fidèles ne peuvent entrevoir le pape que dans un lointain majestueux. Sans doute, le flot de vie catholique qui les baigne prend sa source au pied de la chaire de saint Pierre; mais à l'immense majorité des croyants il ne sera jamais donné de contempler le coin de Rome où est mort le grand apôtre et où réside son vicaire. Le pape est si haut et si loin!
L'évêque lui-même ne fait que passer et la surveillance qu'il exerce sur son diocèse est nécessairement générale et vague.
Il n'en est pas de même de la paroisse, de l'église qui en est le foyer. Le prêtre qui la dessert est accessible aux plus petits; il connaît tous ses fidèles et tous le connaissent. Ce n'est pas sans un battement de cœur que le catholique, après une longue absence, aperçoit du haut de la colline le clocher dont la croix s'épanouit dans la lumière, au-dessus des habitations profanes, s'élançant vers le ciel où règne le Père commun et étendant ses bras sur la terre où luttent les hommes, nos frères; symbole de foi, d'espérance et d'amour.
Les chrétiens qui s'isolent de la paroisse et des réunions familiales que préside le curé ressemblent aux déracinés qui vivent à l'hôtel et au restaurant. Le premier souci et le premier bienfait de la hiérarchie catholique, c'est d'assigner à chaque fidèle un bercail et de le confier au zèle d'un pasteur.
C'est à l'église paroissiale que l'on comprend le dogme de la communion des saints, que l'on pratique l'égalité évangélique, que le lien de la charité resserre ceux qui chantent le même Credo et participent aux mêmes sacrements. Tout y est commun, fonts baptismaux, confessionnal, chaire, table de communion, tabernacle. La signification était plus expressive encore autrefois, lorsque les
morts eux-mêmes reposaient autour des murs et jusque sous les dalles des nefs.
Partout où un prêtre célèbre la messe, le catholique peut adorer Dieu, le remercier, l'implorer, expier ses fautes en offrant à la souveraine Majesté le sacrifice par excellence qui est le sacrifice même du calvaire, où un Dieu s'immolait à un Dieu; mais ce n'est guère qu'à la paroisse que le fidèle trouve un enseignement méthodique et suivi de sa religion, qu'il est initié aux événements tristes ou joyeux qui intéressent le groupe familial dont il fait partie. S'il s'en écarte habituellement, il devient étranger aux joies, aux besoins et aux douleurs de ses frères qu'il ne connaît pas et dont il est ignoré. Il perd le sens de la liturgie et des usages catholiques et cesse d'être au courant des fêtes qui se partagent le calendrier ecclésiastique. Le culte public se réduit pour lui à une messe basse tous les huit jours dans un recoin de petite chapelle où fréquente sa coterie.
N'est-ce pas là, EminenceN ce qui arrive à une catégorie de plus en plus nombreuse de vos diocésains? Ce dédain pratique des offices paroissiaux et cet « absentéisme » religieux ont un inconvénient encore plus grave; ils découragent et scandalisent les paroissiens restés fidèles. On finit par croire qu'il est de bon ton de ne pas se fourvoyer à une grand'messe et à des vêpres où le beau monde, même réputé pieux, ne paraît
jamais; c'est le vieux jeu. pense-t-on, auquel les bonnes femmes, les dévotes et les fillettes des sœurs accordent seules quelque importance. Quiconque sait vivre se dispense de ces pratiques surannées.
La paresse et le respect humain aidant, ces idées font leur chemin; l'église paroissiale est abandonnée et les solennités les plus touchantes n'y attirent qu'un rebut de pauvres gens.
Ce qui est noble, riche, savant, jeune, beau, court chez les Pères^ dont les chapelles sont trop étroites.
« Pourquoi, demandait-on à une vieille comtesse admise à la communion fréquente, pourquoi ne venez-vous pas à l'église de la paroisse? Ce serait un bon exemple pour vos domestiques, vos fournisseurs et tout le quartier.
— Voulez-vous, mon cher monsieur, réponditelle naïvement, que je m'encanaille et que je m'y trouve entre mon épicière et mon cocher? Au Gcsu ie suis au milieu de mon monde. Chacun doit garder son rang ici-bas. »
Cette abonnée de la rue de SèvreSj qui n'avait pas dédaigné jadis, affirme-t-on, les écus et les lits les plus roturiers, aurait cru manquer à sa dignité et se déclasser en venant communier entre deux paroissiennes qui avaient toujours été honnêtes et étaient demeurées pauvres.
Les petites gens ne voulant plus aller à l'église paroissiale, ce qui leur apparaît comme lé-
gèrement ridicule, et ne pouvant pas aller aux chapelles où on leur ferait mauvais accueil, ne vont nulle part. On prend le métropolitain et l'on court respirer l'air pur et contempler la verdure au bois de Boulogne, lorsqu'on ne fait pas pire.
Voilà, Eminence, une des causes qui ont amené le dépérissement de la vie religieuse, du goût de la prière et du sens chrétien en France et d'une manière plus sensible dans votre diocèse de Paris.
Soyons juste. La faute n'est pas uniquement aux Religieux; elle est aussi au clergé séculier. Pourquoi les curés et leurs vicaires ne s'ingénientils pas à rendre leurs offices paroissiaux plus intéressants, plus vivants, plus courts? Les Pères, dit-on, exploitent la vanité et la sensualité des classes riches, soit; les prêtres de paroisse ne pourraient-ils pas ménager un peu leur délicatesse?
Comment veut-on obliger des ouvriers, des employés, des petits commerçants et même des bourgeois, toutes gens qui n'ont que la soirée du dimanche pour vivre en famille et prendre quelque délassement, comment veut-on obliger l'immense et la meilleure partie des paroissiens à s'enfermer dans une église pour entendre psalmodier du latin?
Les siècles de foi avaient fait du temple catholique avec ses vitraux, ses chants, ses ornements
sacerdotaux et ses cérémonies liturgiuqes, le rendez-vous le plus agréable de la cité. Que tente le zèle de nos prêtres pour lutter contre les séductions qui se multiplient au dehors?
Une réforme est urgente pour ramener à la paroisse les classes élevées, que des artifices peu avouables en écartent et pour y retenir les bonnes gens que le mauvais exemple, l'ennui et les attractions parisiennes en détachent de plus en plus. L'autorité diocésaine seule peut restaurer la vie catholique, en faisant refleurir la vie paroissiale. Elle y réussira dès qu'elle le voudra, sans se laisser impressionner par des réclamations intéressées. Il ne sera pas nécessaire de mettre en vigueur les règlements d'autrefois concernant la communion pascale, l'assistance à la grand'messc et aux offices; mais il est évident qu'on ne peut aboutir à rien tant qu'on laissera pleine licence aux chapelles particulières et qu'on permettra aux bons Pères, aux chers Frères et aux révérendes Mères de dénigrer les curés, de tourner en ridicule l'esprit paroissial, les œuvres paroissiales, les offices paroissiaux, comme autant d'usages dont se dispensent les gens distingués et qui ne sont bons, tout au plus, qu'à la multitu- ^de grossière et aux dévots inintelligents.
Veuillez agréerr Eminence, etc..
Eminence.
Le Concile du Vatican, s'il avait pu continuer ses travaux, devait s'occuper des congrégations religieuses de femmes pour mettre un peu d'ordre dans ce chaos. Sa tâche aurait été ardue. Depuis un demi-siècle cette pullulation empire toujours en France, sans profit et avec quelque péril pour l'Eglise.
Les causes en sont faciles à trouver. La difficulté de se marier, l'espoir d'une vie moins laborieuse et moins humble que celle de la ferme ou de l'atelier, l'appel des amies, chez certaines natures d'élite le désir d'assurer son salut; telles sont les raisons qui allongent sans fin la nomenclature des congrégations nouvelles et la liste des religieuses vouées à l'enseignement ou à la charité. Après ce que nous venons de dire, on pressent que les pays pauvres sont ceux où les couvents se recrutent; la Bretagne, la Vendée, le Velay, le Gévaudan, le Rouergue, les Pyrénées, la Savoie, voilà les sources d'où s'échappe ce torrent.
On a tout dit sur ce bariolage de costumes,
noirs, bleus, blancs, verts, rouges mêmes, sur cette diversité de règles et d'emplois. Dans cette interminable énumération on trouve des filles vouées à la cuisine ou à la lingerie des évêchés et des petits séminaires; on trouve même des maîtresses de pension et des femmes de chambre pour les hôtels des plages fréquentées par l'aristocratie bien pensante et jusqu'à des sages-femmes!
Les Jésuites ont été plus loin; ils ont inventé des religieuses à domicile, sans costume et avec une règle assez flexible pour se plier à toutes les situations, depuis celle d'opulente rentière jusqu'à celle de simple dame de compagnie et de domestique. Le rôle le plus clair de ces Filles de Marie paraît être de renseigner la Société sur ce qui se passe dans les familles et dans les quartiers; tout cela pour la plus grande gloire de Dieu, bien entendu.
Pour être utile au monde, il importe de le connaître. Une milice que ses espions ne tiennent pas au courant des faits et gestes de l'ennemi se prive volontairement d'un avantage décisif. Loyola est trop avisé pour commettre pareille bévue et son service d'exploration est plus perfectionné que celui des Japonais.
Vous êtes assez au courant des choses religieuses et civiles de notre pays, Eminence, pour qu'il soit inutile d'expliquer ici qu'il y a dans cette multiplication des communautés enseignantes ou charitables le symptôme d'un malaise social encore plus que
d'une surabondance de sève mystique. Laissons les tirades admiratives aux apologistes de profession. Je ne prétends pas, d'ailleurs, que des considérations peu surnaturelles dans leur principe ne soient légitimes; dans tous les cas, nos législateurs civils n'ont rien à y voir. C'est une affaire à débattre entre la conscience et Dieu. Le souci de s'assurer une vie douce et de contenter sa vanité féminine en portant un costume qui attire les regards et le respect des populations n'a rien de révolutionnaire.
Avouons pourtant, Eminence, qu'il y a quelque chose d'agaçant non seulement pour l'homme d'état hostile, mais pour le sceptique et même pour celui dont le positivisme pencherait vers la bienveillance, dans cette affectation à ne voir parmi nos congréganistes que des saintetés idéales, des virginités immaculées, un dévouement infatigable et des mœurs plus dignes du ciel que de notre planète. Il y a parmi elles un petit nombre de belles âmes, beaucoup de braves filles, pas mal de petites bourgeoises qui s'appliquent à se créer une vie agréable, sans scandale et sans héroïsme, avec le plus de jouissances et le moins de privations possible; il s'y rencontre aussi quelques créatures qui ne yalent rien, vipères à la dent venimeuse ou chattes en folie. Il faudrait tenir compte de cette bigarrure dans nos appréciations et ne pas canoniser en bloc celles que nos adversaires damnent sans exception, si l'on peut s'exprimer
ainsi à propos de sectaires qui ne croient ni à Dieu, ni à diable. La plus grande somme de religion, de travail et de services n'est pas toujours où l'on pense.
Ce qui manque à cette cohue de congréganistes, c'est une direction, un gouvernement qui fasse un choix parmi les recrues, veille à la formation des novices, favorise la bonne volonté de toutes par un sage emploi des forces et par l'intervention discrète mais ferme d'une autorité respectée et aimée.
Il n'est pas nécessaire d'avoir été mêlé beaucoup à la vie intime des religieuses de France pour avoir constaté que le grand défaut de tous ces instituts, la source des souffrances et des scandales, c'est l'inintelligence du commandement. La bonne volonté et la sainteté même n'y sufisent pas, il y faudrait un rare tempérament de bon sens et de ferveur, d'énergie et de tendresse, dé science des choses divines et d'expérience des choses humaines, de perspicacité clairvoyante et de longanimité patiente. Cet ensemble de qualités très rare chez les hommes ne se trouve presque jamais chez les femmes. De là des abus de pouvoir, des tracasseries, des soupçons, des jalousies. Ce n'est pas le cerveau qui dirige, ce sont les nerfs et les vapeurs de la supérieure. Il en résulte des murmures, des révoltes, des coteries, toutes les misères d'un régime anarchique. Etat très douloureux pour des hommes, intolérable pour
des femmes, chez lesquelles les impressions plus .vives sont moins dominées par la volonté. Xes obligations d'une vie commune, étroite, dépendante, achèvent d'aigrir les plaies.
Y a-l-il un remède? L'histoire des congrégations et l'expérience nous le suggèrent. Puisque les femmes, à un petit nombre d'exceptions près, sont incapables de se gouverner elles-mêmes, il faut les mettre sous la dépendance d'hommes préparés à cette tâche délicate. Le plus efficace des moyens serait peut-être de rattacher les congrégations de femmes, suivant les convenances des règles et des emplois, à quelque grand Ordre depuis longtemps approuvé par l'Eglise.
En attendant cette réforme radicale, c'est à l'Ordinaire, à l'autorité diocésaine, d'intervenir et de procurer par une intelligente sollicitude, aux femmes qui se consacrent à Dieu, ce que la nature leur a refusé. Il y a là des nuances qu'un tact très fin et un zèle très prudent pourront seuls enseigner. Les amertumes et les mécomptes ne manqueront pas aux plus habiles. La place d'aumônier bien comprise n'est certes pas une place de tout repos.
Malgré tout pourtant, sous cette pression sans violence mais sans faiblesse, l'ordre et la paix refleuriront, les couvents deviendront des oasis au milieu de la corruption mondaine, des foyers d'où rayonneront sur les paroisses et sur les diocèses les bienfaits de la prière et du bon exemple.
Le bien accompli ira chaque jour grandissant.
Si l'on n'y prend garde, au contraire, l'anarchie gagnera de plus en plus ; avec des apparences de prospérité matérielle et numérique l'institution dépérira dans son principe et dans ses œuvres et tombera sous le mépris du peuple chrétien.
Il appartient à tous les évêques du monde de conjurer ce danger, mais particulièrement aux évêques de France où ce mouvement est plus intense et à l'archevêque de Paris où il atteint son plus haut degré.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence.
L'ancien régime avait des couvents aristocratiques, où l'on n'était admis qu'en apportant une bonne dot et après avoir prouvé un nombre considérable de quartiers de noblesse. La pauvreté qui rendait impossible l'établissement convenable des filles, la situation privilégiée des aînés, un dépit amoureux, une déception, telles étaient souvent les origines de ces vocations, les motifs qui poussaient derrière des grilles complaisantes les cadettes de grande race. Parmi ces recluses involontaires quelques-unes prenaient généreusement leur parti et devenaient d'excellentes religieuses. Elles portaient dans cette immolation d'elles-mêmes et dans la pratique des plus humbles vertus la distinction de leur esprit et la fierté de leur sang. La grâce ne détruit pas la nature; elle s'y adapte et lui fait porter des fruits surhumains; mais la sainteté la plus éminente retient d'ordinaire quelque chose de la sève du tronc sur lequel elle a poussé.
On est bien forcé d'avouer qu'un grand nombre de ces victimes ne se résignaient pas à leur
sort et qu'elles essayaient de vivre mondainement dans le cloître. La littérature romanesque a beaucoup abusé de ces mœurs, dont l'Eglise était la première à gémir; il est impossible de les nier.
Il n'était pas rare de voir des abbasses qui luttaient de luxe et de galanterie avec les dames les plus évaporées de la cour et de la ville. Lorsqu'elles ne pouvaient aller chercher au dehors les joyeuses compagnies, elles les appelaient près d'elles. Que de fois dans ces superbes solitudes les fanfares de chasse dominèrent l'appel de la cloche monastique et le chant des psaumes! On sait quelles difficultés eut Bossuet, en arrivant à Meaux, malgré le triple prestige de sa dignité, de sa renommée et de son génie, pour réduire au «devoir mie de ces femmes récalcitrantes. Il ne céda pas.
Vous n'ignorez pas, Eminence, que sur ce point comme sur tant d'autres, l'histoire est un perpétuel recommencement, par la raison très simple que les passions humaines, qui sont un de ses facteurs, restent les mêmes.
Il faudrait être bien naïf pour s'étonner qu'il existe aujourd'hui, comme autrefois, un peu partout, mais particulièrement dans votre diocèse, des couvents aristocratiques trop semblables à ceux qui ont amusé la chronique légère et scandalisé les pharisiens. Les Dames du Sacré-Cœur, les Sœurs Réparatrices, les Dames de la Retraite, des Oiseaux, du Roule ou de l'Abbaye au Bois, pour ne citer
que les plus connues, continuent, au vingtième siècle, les traditions des abbayes fameuses du dixseptième siècle, avec moins d'élégance et de fierté.
Aujourd'hui, comme jadis, c'est un incessant va-et-vient, un échange minutieux entre les religieuses et le monde panaché de la politique, des finances, du plaisir et des salons. Par des voies discrètes mais singulièrement rapides, tous les bruits aboutissent aux parloirs des c Vierges consacrées au service de Dieu ». Aucune agence de nouvelles, aucune rédaction de journal, n'est au courant comme elles du dernier scandale. Elles ont des émissaires mâles ou femelles dans tous les mondes.
Grâce aux visites et à la correspondance des anciennes élèves, aux relations avec les familles dont elles ont les enfants, aux solliciteurs qui viennent chercher une recommandation pour un mariage, une place dans une grande famille ou dans l'administration, grâce enfin à leur familiarité de toutes les heures avec les bons Pères, tout ce qui touche leurs intérêts ou flatte leur curiosité leur est connu.
C'est par elle que des personnages importants dans l'Eglise et dans l'Etat ont appris les changements qui se préparaient à leur avantage ou à leur détriment. Avant les pères et les mères, elles connaissent les liaisons et les folies des fils de famille. La femme qui vient se plaindre auprès d'elles des infidélités d'un mari joueur et vo-
iage nie leur apprend rien et la « Mère » qui écoute son récit avec un étonnenient simulé répondrait volontiers à cette éplorée qu'on lui rend une partie du mal qu'elle cause à d'autres.
Des femmes si mêlées à tout ce qui se passe ne se contentent pas d'écouter, elles agissent. Malgré la guerre apparente qu'on leur fait, leur influence est considérable auprès de leurs partisans et même auprès de leurs ennemis. Très au fait des vertus et des vices, des besoins et des désirs, elles font jouer à coup sûr les meilleurs ressorts. Tel républicain farouche, journaliste, député, sénateur, ministre, ne s'agite que parce qu'elles font tirer les fils qui les mettent en mouvement Par là s'explique le silence presque complet de la presse sur un sujet qui provoquerait, naturellement sa verve.
J'ai déjà dit un mot, Eminence, de cette étrange congrégation des Filles de Marie, fondée par le P. de Clorivière, de la Compagnie de Jésus. Jamais ministre de la police n'imagina pareil moyen d'information. Ces religieuses bizarres ne portent aucun costume qui les signale à l'attention et n'ont qu'une règle ruclimentaire, d'une latitude qui se prête à toutes les exigences. On a regardé jadis comme une nouveauté téméraire l'exemption de la clôture; les Filles de Marie ne sont pas même attachées à un monastère et à une communauté. Elles vivent nuit et jour dans le monde, dans la famille, comme veuves, comme filles, comme do-
mestiques, sans que les parents, les enfants et les maîtres soupçonnent la situation véritable de ces femmes qu'ils coudoient à tout instant, qui pénètrent partout, dont les oreilles entendent tout, dont les yeux observent tout, dont la mémoire retient tout, pour tout rapporter à leur supérieure et à leur confesseur ; car « elles ne doivent avoir rien de caché pour eux, pas même leur propre conscience. »
Par la force des choses, qu'elles le veuillent et sachent ou non, ces Filles de Marie sont, en réalité, des espionnes, des colporteuses de nouvelles, des entremetteuses pour toutes les négociations que les révérendes Mères ou les bons Pères ne pourraient avec décence traiter personnellement. L'autorité ecclésiastique ne devrait-elle pas interdire une institution qui ne peut être que le plus actif dissolvant des familles? N'est-ce pas la plus odieuse et la pire des sociétés secrètes?
Les couvents aristocratiques sont entichés de particules nobiliaires de noms ou titres sonores. Ils tiennent à leur exemption de l'autorité diocésaine et n'acceptent que la direction de la Compagnie, dont elles sont le prolongement féminin. Le rôle des aumôniers dans ces maisons se borne à dire la messe et à donner quelques absolutions, tout au plus à faire quelques catéchismes, sous la surveillance des Mères. L'idéal en ce genre est un abbé noble, portant beau, inintelligent et docile.
Depuis quelques années, Rome a imaginé une
combinaison dont les couvents aristocratiques tirent un merveilleux parti. Toute congrégation a un Cardinal protecteur qui trouve dans cet emploi un supplément de revenu. Un conflit surgit-il entre le Sacré-Cœur et l'ordinaire? La révérende Mère supérieiire ou quelque dignitaire bien stylée prend le chemin de fer pour l'Italie et demande une audience au prince de l'Eglise, auquel elle explique l'affaire à sa façon. En quittant le palais du porporato elle lui tend timidement une enveloppe et prie Son Eminence de vouloir bien célébrer une messe pour que le ciel vienne au secours de l'Institut. En ouvrant le pli, l'Italien trouve un billet de cinq cents francs ou de mille francs, suivant la gravité du cas. Il comprend à merveille, et comme il connaît les détours des procédures canoniques, Tévêque français, ignorant d'ordinaire et peu friand de se créer une affaire avec Rome, s'empresse de capituler, Jurant, mais un peu tard, qu'on ne Vy prendrait plus.
Il raconte sa mésaventure à ses collègues qui se tiennent pour avertis.
Il faudrait un volume pour énumérer les pratiques grotesques et odieuses habituelles aux religieuses des couvents sélects de Paris, à leurs élèves et à leurs familiers. Il suffit d'avoir attiré l'attention sur des abus qui sont publics.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence.
Il existe deux littératures au sujet des directeurs de conscience et de leurs pénitentes. Saint François de Sales résume la première. Il avoue que la femme a besoin d'un guide pour arriver, à trayers fondrières et précipices, jusqu'aux sommets de la perfection ; mais elle doit « le choisir entre dix mille », car ce rôle est périlleux pour les deux intéressés. La seconde, d'esprit tout gaulois, est représentée par les moralistes et les conteurs ; elle est cruelle. Au fond, avec un accent et des intentions différentes, les deux voix sont d'accord. Si le choix est chanceux et s'il faut examiner dix mille directeurs pour en rencontrer un sûr, c'est que les autres laissent à désirer; c'est que la plupart risquent d'entraîner Philothée en tombant eux-mêmes dans ces casse-cou dont le chemin de la dévotion est, paraît-il, semé. La méfiance est donc légitime.
Les choses n'ont pas changé depuis les Pères de l'Eglise, les grands docteurs du moyen âge, le doux évêque de Genève et le pessimiste La Bruyère. La chair est toujours faible et la fascination des sexes terrible. Quel que soit l'habit et quel que soit
l'âge, l'homme qui fréquente assidûment la femme succombera aux charmes de l'éternelle ensorceleuse. Le jésuite Théophile Reynaud, l'un des grands noms de la Compagnie au dix-septième siècle a épuisé ce sujet dans, un énorme volume où il ramasse tout ce qui a été dit et ce que l'on peut écrire sur ce sujet scabreuXj avec une verdeur dont le latin seul est capable. Après l'avoir lu, on est très sceptique. Mais l'abus, quelque général et quelque invétéré qu'il soit, ne prouve rien contre le bon usage. N'y eût-il qu'un seul directeur au monde qui eût résisté au vertige, nous devrions charitablement croire que celui qui est sous nos yeux est ce phénix.
La fièvre de la direction sévit surtout chez les moines, qu'ils la subissent ou qu'ils l'imposent Emmurés dans leurs vœux, ils sont d'autant plus avides de savoir ce qui se passe au delà et de goûter ces délices du monde auxquelles ils ont renoncé dans l'enthousiasme de leur jeunesse et qu'ils s'imaginent infiniment plus enivrantes qu'elles ne sont en réalité.
Le confessionnal a pour eux un attrait mystérieux; il tente à la fois la curiosité, la vanité et la sensualité. Ils y trouvent l'occasion de pénétrer dans un cœur de femme, ce jardin fermé et ce puits d'abîme, d'en scruter les détours, d'y surprendre les pensées les plus délicates, les désirs les plus fugitifs, d'y contempler à volonté, dans la nudité de leur éclosion, toutes les formes capricieuses
qui le traversent, ce qu'elles cachent avec une pudeur jalouse à leurs amies les plus intimes et ce qu'elles ignorent elles-mêmes. C'est un des premiers axiomes de la direction, que la dévote doit laisser plonger le regard de son guide au plus profond d'elle-même; son âme doit être comme l'eau transparante d'un lac de montagne.
Les longs colloques en tête à tête, dans l'obscurité chaude où les soufles se mêlent, où les silences et les soupirs commentent les paroles chuchotées à voix basse, n'ont pas d'autre raison que ce transvasement de deux âmes. Ce que la fille n'oserait jamais confier à la plus indulgente des mères, la femme au plus aimé des époux, rêves de l'esprit, aspirations du coeur, soubresauts des sens, révoltes du sexe, souvenirs des temps morts, regrets des fautes chères, dégoûts qu'inspirent certaines heures de ces devoirs où l'être tout entier trouvait jadis ses délices, tentations qui attirent comme une magie, tout ce qui caresse les fibres voluptueuses, tout ce qui éblouit les yeux, tout ce qui fait subitement rougir le visage sous un flot de sang, ces intimités jalouses qui sont comme un domaine réservé, voilà ce que le directeur doit surtout connaître afin de pouvoir le surveiller, en permettre ou en étouffer l'épanouissement. Une herbe folle négligée peut gâter tout un parterre, compromettre une opulente moisson; une étincelle qui n'a pas été éteinte h temps peut causer un embrasement désastreux.
Le premier souci de la femme qui vise à la per-
fection doit être de s'étudier, de s'examiner, de se scruter, afin de pouvoir se faire connaître de l'homme prédestiné qui dirigera et soutiendra son vol vers Dieu. Association sublime lorsque aucun souffle impur n'en vient ternir la pureté.
Il faut pour cela que la chair n'existe plus et qu'il n'y ait que deux anges.
Existe-t-il beaucoup de pareils hommes et de pareilles femmes dans votre diocèse, Eminence? Il n'est pas téméraire d'en douter. Les anges ne foisonnent que dans les médiocres poésies. Pour la plupart des femmes qui ont un directeur et qui le consultent, car ce titre est souvent une sinécure, que ces femmes soient des mondaines ou des religieuses, ce directeur est un homme, un prêtre, quelquefois un orateur ou un écrivain connu, dominicain ou jésuite; autant de piments qui brûlent. Elles ne courent pas au confessionnal ou au parloir pour chercher des conseils, mais pour y porter des nouvelles, pour y éprouver des sensations, pour en rapporter des souvenirs.
Le directeur se laisse entraîner peu à peu dans le même bourbier. A son insu l'odeur de la femme le grise. Tous ses instincts sexuels violemment refoulés brisent un jour leurs digues et se précipitent avec l'impétuosité du rut animal vers l'objet que leur désigne la nature. L'esprit cède à la chair et le mysticisme dégénère en fornication. L'ange s'envole et 1 a bête demeure.
La passion ne se porte pas toujours à de pareils
excès, parce que les circonstances s'y opposent; mais qu'importe cette réserve involontaire aux yeux de celui qui sonde les reins?
Si les choses ne se passaient pas ainsi, il faudrait en conclure que les moralistes, les maîtres de l'ascétisme, les Pères de l'Eglise et le Saint Esprit lui-même se sont grossièrement trompés.
Le public ne voit pas ce qui se passe derrière le rideau, mais il le soupçonne; sa malice en fait un observateur perspicace. De là cette teinte de ridicule qui couvre les dévotes, leurs directeurs et la religion par contre-coup.
Au fait cette direction minutieuse est-elle si nécessaire? On peut en douter. Dans la plupart des cas c'est au moins du temps perdu en papotages.
A lire certains ouvrages de spiritualité, le chemin qui mène au ciel semble un sentier ensorcelé, semé de fausses indications et d'invisibles précipices. Des brigands armés courent et dressent des embuscades à chaque détour. Le voyageur qui s'y engage n'a pas seulement à lutter contre sa faiblesse, mais contre d'innombrables démons et contre Dieu lui-même. La providence semble jeter à l'envi sur cette route les terreurs qui abattent les séductions qui égarent et les ténèbres où l'on est englouti pour toujours.
N'est-ce pas une conception saugrenue, décourageante pour les hommes, injurieuse à Dieu qui ordonne à tous les chrétiens d'être « parfaits comme leur Père céleste est parfait » ? Ne faudrait-il
pas dire, au contraire, que les chemins du ciel sont lumineux, accessibles, sûrs et que ceux-là seuls y font des chutes, s'y perdent et y périssent qui manquent de bonne volonté? Le bon sens robuste n'a pas besoin qu'on le tienne perpétuellement par la main et qu'on le conseille à chaque pas. A qui veut se servir de la force de ses jambes et de la lucidité de sa raison, le jargon des directeurs est inutile. Est-il embarrassé par des complications extraordinaires? Il trouvera toujours dans l'Eglise de Jésus-Christ un prêtre pour le remettre sur la droite voie.
Croyez-vous, Eminence, que ce soit le pur amour des âmes immortelles qui inspire aux Jésuites cette fureur de direction féminine et aristocratique qui leur fait négliger tout apostolat utile? Cette direction s'acharae-t-elle au perfectionnement des riches mondaines et des reUgieuses de haute marque parce que la plus grande gloire de Dieu est intéressée à cette préférence?
En restreignant leurs pouvoirs, en surveillant l'emploi que beaucoup d'entre eux en font, en les obligeant à s'arracher, malgré eux, à ce cercle étroit de relations suspectes et de flirts mystiques, ne rendriez-vous pas service aux pénitentes, aux directeurs, au clergé, à la communauté des fidèles et à toute l'Eglise?
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence^
Aux fruits on connaît l'arbre. C'est par ses œuvres et particulièrement par ses oeuvres de charité que l'Eglise catholique manifeste sa vie et prouve sa mission divine. Semblable à une sève féconde, la grâce qui circule dans le corps mystique de Jésus-Christ fait pousser feuilles, fleurs et fruits. Pour avoir des motifs de croire, le savant demande à l'apologiste des preuves historiques, des miracles et des prophéties dont l'authenticité devienne un garant de la révélation et de l'institution surnaturelles. Pour être persuadée, l'âme simple n'a qu'à voir les flots de sainteté qui jaillissent du catholicisme, l'infinie variété des œuvres bonnes et belles qu'elle répand sur le monde, sans s'épuiser jamais. Votre diocèse est un champ de culture intense où l'on peut étudier et admirer cette floraison.
L'homme est un composé d'âme immortelle et de corps périssable. Ces deux éléments sont sujets à d'innombrables et dégradantes misères. Non seulement la médecine n'a pas supprimé la mort; elle est incapable de guérir les plus vulgaires
des maladies qui nous y acheminent. Tout l'effort de la science s'épuise à donner des noms, à préciser des symptômes, à vanter des palliatifs. Avec le progrès, la douleur varie d'aspect et se déplace; il serait téméraire d'affirmer qu'elle diminue. Elle reste pour l'orgueilleuse humanité le sphinx dont le christianisme seul a résolu l'égnime. Il n'a pas plus détruit la souffrance que le pcchc, dont elle est le châtiment; mais il en a montré le rôle providentiel, versé sur les plaies des baumes réconfortants et révélé quels trésors de mérite se cachaient sous cette rude apparence.
Aux âmes elle a donné ses premiers soins et sa plus active tendresse. Elles ont besoin de vérité, d'espérance et d'amour; c'est à flots qu'elle les a répandus, n'excluant personne de cette lumière et -de cette chaleur. Toutes les détresses qui accablent le corps ont trouvé, le long des siècles, des hommes et des femmes qui se sont dévoués avec une respectueuse compassion à les soulager et à les guérir. Enfants abandonnés, orphelins, vieillards, incurables, aveugles, sourds-muets, lépreux, affligés, prisonniers, blessés, l'Eglise a eu des secours et des caresses pour tous. Non contente d'accueillir maternellement ceux qui accouraient, elle allait chercher ceux qui n'osaient venir. Elle a trouvé de l'argent, du pain, des habits, du travail, des conseils; lorsque tout le reste lui faisait défaut, elle tirait de ses entrailles des paroles plus pré-
cieuses que l'or et adoucissait les plus vives souffrances en montrant le ciel.
Rien n'est comparable à cette floraison que l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ a fait éclore dans des millions de cœurs d'hommes et de femmes pour leurs frères malheureux. L'existence des Filles de la charité et des Petites Sœurs des pauvres est une démonstration de la divinité du catholicisme. Entre cette Charité surnaturelle et l'Assistance philanthropique il y a la distance qui sépare le ciel de la terre. L'une cherche le soulagement des malheureux; l'autre n'est sensible qu'à son intérêt; l'une sert les œuvres, l'autre s'en sert.
Le vêtement d'honneur dont l'éblouissante variété réjouit l'Eglise romaine, c'est la nombreuse armée des congrégations priantes, enseignantes ou charitables qu'elle envoie jusqu'aux extrémités de la terre. On peut affirmer qu'aucun diocèse du monde catholique n'en est aussi richement pourvu que celui de Paris.
A côté de ces merveilleuses créations pourquoi faut-il signaler des contrefaçons qui en sont la caricature? Les œuvres parasitaires pullulent aussi à Paris et il est parfois difficile à l'œil de les discerner des œuvres sérieuses. Quelques-unes sont d'un charlatanisme inoffensif; leur plus grand tort c'est de gaspiller des ressources qui pourraient être utiles et de nourrir la vanité des hommes et des femmes qui les ont fondées ou qui les dirigent. D'autres sont de vrais fléaux, parce qu'el-
les exploitent l'enfance, la vieillesse et la misère, pour se procurer des honneurs et des rentes.
Ces industries prennent toutes les formes; ouvroirs, ateliers, maisons d'apprentissage, dispensaires, agences matrimoniales, bureaux de renseignements et de placement, ventes de charité, quêtes. La nomenclature se poursuivrait à l'infini.
Les couvents aristocratiques étalent, d'ordinaire, à côté de leurs pensionnats, quelque institution populaire afin de dissimuler leur prédilection pour les heureux.
Il serait trop répugnant d'entrer dans le détail et de montrer avec quelle âpreté certains organisateurs rançonnent la crédulité et abusent des misérables. La charité masque une hideuse spéculation. Les prospectus sont alléchants, la réalité est lamentable. L'argent sacré des pauvres entretient la vanité, la paresse et le vice de quelques aigrefins qui se moquent des bonnes âmes.
Je ne puis m'empêcher de signaler ces institutions hybrides qui participent de l'école, de l'orphelinat et de l'atelier. Les enfants y perdent leur santé sans arriver à conquérir un gagne-pain pour l'avenir. Après plusieurs années d'un travail excessif pour de si faibles forces, les prétendus apprentis sont incapables de se suffire parce qu'ils ne connaissent aucun métier sérieux et manquent également de vigueur, de ressources et d'initiative. Habitués à exécuter passivement des be-
sognes uniformes, ils attendent de l'extérieur la direction et l'impulsion.
En plus d'un endroit la bonne volonté sincère, mais étrangère aux réalités de la vie ouvrière, produit les mêmes résultats. De respectables femmes s'épuisent à préparer des recrues au vice, aux hôpitaux de tristes pensionnnaires. D'autres sont dupes de faux pauvres, de faux malades, de faux affligés, de faux convertis.
Certains aventuriers se font baptiser dans tous les pensionnats « chics » de Paris ou bien pratiquent « l'abjuration ». Chacune de ces touchantes cérémonies procure aux héros quelques semaines de vie facile, des habits, des cadeaux, des relations et des recommandations utiles. Le couvent ajoute un chapitre glorieux à ses diaires en attendant les biographies mirifiques.
Les noms des personnes, la désignation des quartiers et des industries, se pressent au bout de ma plume; c'est à grand'peine que je la retiens. Si l'autorité diocésaine ignore ces abus, c'est qu'elle le veut obstinément.
Ne donnez- vous pas, Eminence, l'exemple de cette contrefaçon des belles œuvres et de la vraie charité en faisant distribuer des aumônes, un payant des loyers, en procurant des protecteurs à des êtres indignes de cette sollicitude, tandis que de vrais nécessiteux, moins adroits et moins flatteurs, sont brutalement éconduits? Sans doute, il est difficile de faire le bien et il n'y a que ceux qui se
croisent les bras qui ne soient jamais trompés. Il y a cependant des précautions si élémentaires et des artifices si grossiers qu'on est inexcusable de négliger les unes et d'être toujours victime des autres.
La surveillance des œuvres catholique appartient à l'autorité diocésaine. Empêcher le mauvais emploi des aumônes est un de vos devoirs, Eminence. Vous êtes responsable à la fois vis-àvis des presonnes charitables qui sont trompées, des vrais malheureux que l'on dépouille, des larrons qui volent un bien doublement sacré et du public qui renonce à donner, par la crainte trop bien fondée que ses largesses n'aillent à la fraude ou au vice.
Il est impossible à un évêque de Paris de s'occuper lui-même, en détail, des œuvres de son diocèse, d'en examiner le personnel, les ressources, la clientèle et les résultats; mais il doit choisir pour le remplacer des suppléants sûrs et actifs.
Est-ce vraiment ce qui arrive et le brigandage dont est victime la générosité des diocésains n'estelle pas imputable à l'archevêque?
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Le sort des prêtres qui viennent à Paris pour faire une brève visite à la capitale ou pour y séjourner pendant un temps plus ou moins long a souvent préoccupé vos vénérables prédécesseurs. Les dispositions précises contenues dans les Statuts du diocèse en sont la preuve. Paris exerce, en effet, sur les ecclésiastiques de province, son irrésistible fascination. Chaque année le chemin de fer y déverse un flot de curieux. Tout est prétexte à ce voyage: des affaires à traiter, des achats à faire, des protecteurs importants à entretenir, des recherches à poursuivre dans quelque bibliothèque, des hommes spéciaux, médecins, juristes, érudits à consulter, les ministres à intéresser à la conservation ou à la restauration de quelque monument; que sais-je? Quand les prétextes manquent on s'en passe et on part tout de même. Le besoin de satisfaire une curiosité légitime, tout au moins innocente, et de ne pas être inférieur à ses confrères paraît une raison suffisante. De fait, peu de prêtres veulent mourir avant d'avoir fait le pèlerinage.
Quel inconviénent, direz-vous, à s'accorder cette satisfaction? Il y en a plus d'un dans la pratique, et même de considérables. C'est d'abord une dépense lourde pour un budget de curé campagnard ou de vicaire- mais négligeons ce côté de la question.
Tout brave bourgeois débarqué à Paris trouve un billet de cent francs pour se payer quelque sottise. Les plus rangés, les plus économes, les plus austères se laissent entraîner. Il y a dans la capitale tout un monde spécial qui vit de cet affolement. Les prêtres n'y échappent pas davantage. Les naïfs se montrent en soutane dans des lieux où les habitues ne regardent pas sans sourire leur figure ahurie. C'est là que de perfides hameçons viennent les pêcher et les attirer à des rendez-vous qui n'ont rien de sacerdotal. Rentrés 'dans leurs presbytères, les Imprudents croient avoir fait un mauvais rêve et se demandent comblent pareille aventure a pu leur arriver.
Ceux qui sont plus « dégourdis » ont soin de cacher des habits laïques au fond de leur malle. Ils s'en affublent après avoir bien dîné et s'imaginant tout à fait méconnaissables ne se gênent plus pour aller au théâtre et courir ces cabarets de Montmartre dont les journaux leur ont, raconté tant de choses alléchantes. Leur véritable état est bien vite déchiffré; c'est un jeu pour les sirènes d'entraîner ces égarés dans leur antre et de les y dépouiller.
Le péril pour ces prêtres se présente partout et sous toutes les formes; dans les hôtels où le service est fait par des femmes de chambre peu prudes; dans les réunions, dans les rues, sur les boulevards. A toutes les heures du jour, mais le soir surtout, Paris ressemble à des fourrés où d'avides chasseresses tendent leurs toiles. Malheur à l'imprudent qui s'y aventure ; ce sera miracle s'il n'est pas happé et sucé.
Comment préserver de cette griserie de l'imagination et des sens, des natures mal défendues par la vertu et par l'expérience? Il faudrait des secours naturels et surnaturels que le voyageur n'a guère le droit d'espérer. Quiconque aime le danger y périra; c'est l'oracle, et il se vérifie.
« Qui le saura? » mot suprême de la tentation. A défaut de l'amour de Dieu, la crainte des hommes est ailleurs une sauvegarde. Au milieu de l'immense Paris aucun œil gênant n'intimide le désir. Quelques-uns amènent avec eux la réalité vivante et tangible qui les a séduits et dont ils désespèrent de jouir ailleurs en sécurité. Pour être édifié sur ce genre d'idylles, il faut recevoir les confidences des propriétaires ou des employés d'un hôtel où fréquentent beaucoup d'ecclésiastiques de province, même des ecclésiastiques d'élite. Ce n'est pas très malaisé.
Ces chutes ont lieu sur toute la ligne; professeurs, vicaires, curés, chanoines, évêques, archevêques, cardinaux. Les graves et illustres re-
LETTBES INDISCRÈTES 151
ligieux à robe blanche ou noire n'y échappent pas, non plus que les religieuses de tout habit. On a beaucoup parlé dans le temps de cet évêque trouvé mort sur la descente de lit de sa maîtresse, une ancienne religieuse. La chronique s'est également amusée aux dépens de cette Eminence qui avait une garçonnière dans un beau quartier où elle se transformait en magistrat « rupin », pour recevoir les visites de Cidalise. Un beau jour Cidalise eût l'idée extravagante d'assister à une réunion de congrès catholique. Quel ne fut pas son saisissement en reconnaissant sur l'estrade, à la place d'honneur, flamboyant de pourpre et la croix d'or sur la poitrine, l'amant généreux qu'elle avait vu dans un plus simple appareil? Elle s'évanouit et les appariteurs durent l'emporter et la dégrafer pour lui faire respirer l'air pur. Un remède radical paraît introuvable; mais on pourrait sauver beaucoup de victimes en organisant à Paris, sur un plan large et pratique, des hôtels et des maisons de famille où .les prêtres seraient reçus, hébergés, conseillés, pilotés. Au lieu de l'espionnage maladroit qui s'exerce actuellement, on aurait une surveillance respectueuse et paternelle. Ce serait de l'argent bien dépensé.
Ces établissements pourraient d'ailleurs faire leurs frais ou à peu près, si l'on savait les rendre agréables aux hôtes par un confortable suffisant et des commodités précieuses à cette clientèle spéciale. Qui empêcherait d'y annexer une biblio-
thèque, un salon de lecture, une chapelle avec plusieurs autels où les prêtres diraient la messe? L'archevêché pourrait fournir des honoraires. Ces maisons deviendraient vite des centres de renseignements et d'affaires où afflueraient les offres des fournisseurs sérieux. Il faudrait en écarter imptoyablement les quémandeurs et les escrocs de tout pays et de toute langue, missionnaires (gyro vagues ou Orientaux aventuriers qui ne manqueraient pas de venir rançonner leurs confrères.
Ce projet est-il trop simple et trop^ utile pour qu'il soit jamais sérieusement réalisé?
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence.
Il existe un peu partout, mais particulièrement à Paris, une catégorie bizarre de prêtres. La plupart sont encore jeunes; quelques-uns sont instruits. Indépendants des paroisses et à peu près ignorés de l'autorité diocésaine, ces êtres hybrides vivent dans les riches hôtels, classés dans la hiérarchie domestique entre le valet de chambre et la nourrice. Ce sont les précepteurs.
La fonction officielle de ces personnages, c'est de conduire jusqu'au baccalauréat un ou deux fils de famille infirmes de corps ou d'esprit. Leur idéal secret, c'est de mener une vie facile autour d'une table plantureuse et de ramasser de l'argent. Pour y réussir ils se condamnent aux caprices des parents et aux avanies de leur progéniture. Voilà tout l'horizon de ces hommes valides, qui ont fait de longues études théologiques, qui ont juré solennellement à la face du ciel et de la terre qu'ils prenaient Jésus-Christ pour héritage et qui ont reçu avec l'ordination le pouvoir de prêcher, de confesser et de célébrer la sainte messe. Cette dignité surhumaine, capable d'exciter la jalousie
des anges, se réduit à ce rôle infime. Ce cœur d'apôtre qui devrait être grand comme le monde et brûler de zèle pour amener des âmes au Sauveur, il se rapetisse et se ravale à un labeur dont ne voudrait pas un maître d'école.
C'est là le moindre inconvénient de cette dédéchéance. Ceux qui s'y résignent s'exposent à des périls dont ils triomphent rarement; ils laissent, d'ordinaire, dans les familles qui les ont employés des souvenirs indélébiles et contribuent pour une large part au mauvais renom du clergé. Les meilleurs sont les insignifiants qu'on oublie, parce que leur nom ne se rattache à aucun scandale.
Pourquoi ont-ils quitté leur diocèse et le saint ministère? 11 serait en beaucoup de cas difficile d'alléguer une raison avouable. Le manque de vocation, l'amour du lucre, l'horreur du travail et la recherche du bien-être corporel, une brouille avec l'évêque, un échec humiliant, des fautes lourdes, des mœurs trop libres; tels sont les motifs qui ont poussé ces malheureux dans la situation où ils végètent. On prétexte le devoir de venir au secours d'une famille précipitée dans la gêne, le besoin de refaire une santé délabrée; ce sont généralement des inventions ou des illusions. Si l'on fouille un peu avant dans ces existence, on y découvre une tare.
Votre attention, Eminence, attirée par beaucoup d'autres sujets, ne s'est peut-être pas fixée avec
une intensité suffisante sur ce point; il mérite cependant qu'on s'y arrête. Je prends la liberté d'en parler un peu longuement, car c'est un sujet que j'ai étudié à fond et sur le vif.
Que rencontrent ces prêtres, jeunes ou déjà mûrs, dans les familles où ils s'introduisent après force recherches et grâce a beaucoup de protections? Un élève médiocre, de santé chétive, inintelligent, tout au moins en retard, paresseux, volontaire, vicieux peut-être. C'est de cet avorton qu'il s'agit de tirer un homme.
Pour peu qu'ils soient capables de profiter de l'éducation donnée dans les lycées de l'Etat ou dans les collèges libres, les parents ne manquent pas d'y envoyer leurs fils. Ce serait folie, en effet, que de les priver des avantages incontestables que l'éducation publique a sur l'élevage en serre de l'éducation domestique. Le savoir du meilleur des précepteurs est fort restreint et les lacunes ne sont pas comblées par les leçons du voisinage et par l'ambiance. On devine, d'ailleurs, ce que le caractère et l'esprit d'initiative gagnent au frottement quotidien avec des égaux de tempérament et de milieu divers; c'est un apprentissage du monde et de la vie.
Que sont les parents de l'élève? Rarement des gens sérieux, ayant l'intelligence de leurs devoirs et la volonté de les remplir; le plus souvent des bourgeois cossus ou des noblaillons entichés de leur titre, parfaitement insignifiants et persuadés
qu'ils ont couvé un aiglon. S'il ne lui pousse pas de puissantes ailes et ne prend pas très haut son essor, c'est la faute de M. l'abbé. Dans les conflits quotidiens entre le disciple et le maître, ils prennent parti pour le « cher enfant » et énervent ainsi toute discipline.
Il n'est pas rare que ces parents soient des mondains, toujours en quête de visites, de bals, de réceptions, de spectacles et de divertissements; heureux lorsqu'ils ne sont pas des gens de plaisir, peu soucieux de la morale et vivant dans le scandale à peine dissimulé du flirt et de l'adultère, la femme d'un côté, le mari de l'autre! Quelle figure peut bien faire un prêtre au milieu de tout cela? C'est une vie de capitulations et de complicités.
Le précepteur a-t-il une figure avenante? et à certains moments aucune femme n'est difficile; il vit dans un danger perpétuel. Ce danger vient de tous côtés; de la maîtresse de maison, plus ou moins névrosée et abandonnée, des institutrices, des femmes de chambre, des visiteuses, de la rue où la tentation vivante s'offre à chaque détour. Aux excitations extérieures s'ajoutent les bouillonnements charnels qui suivent les bons repas ; le spectacle des nudités et des privautés qui s'étalent avec une insouciance de cafres; les parfums capiteux qui s'envolent de ces chairs offertes aux regards; les énervements que provoquent des luttes où l'autorité n'a pas toujours
l'avantage; la réaction enfin contre cette solitude dédaigneuse qui l'enveloppe et l'écrase, car ce inonde où l'on s'amuse ne se gène guère pour faire sentir au précepteur sa condition subalterne. A travers la politesse de surface, la goujaterie foncière se découvre, en frac ou en jupons de soie. Bien peu de malheureux résistent longtemps et complètement à ce mélange délétère de servitude, de bien-être luxueux, de travail ingrat, de scandale et de compression morale. Il faudrait beaucoup de tact, de fierté, d'énergie, de savoir et de vertu. Lorsqu'on a ces qualités on ne se fait pas précepteur.
Le remède? Je n'en vois pas d'autre que la suppression radicale de ces emplois où s'avilit la dignité d'une vocation sacerdotale. Les familles qui ont besoin ou qui veulent se donner le luxe d'un précepteur trouveront d'excellents laïques. Tout le monde y gagnera.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Dans vos tournées de confirmation, lorsque vous demandez à un enfant: « Qu'est-ce que le mariage? » Il vous répond avec une assurance naïve: « C'est un sacrement institué par Notre-Seigneur Jésus-Christ pour sanctifier l'union légitime de l'homme et de la femme, en leur donnant la grâce de vivre ensemble chrétiennement et de bien élever leurs enfants. » Si vous posiez la même question à l'un des prêtres de la paroisse il vous répondrait probablement: « C'est une des principales sources du casuel pour l'Eglise, depuis Rome qui accorde les dispenses d'empêchements jusqu'à l'enfant de chœur et au bedeau qui ramassent quelques miettes du festin de noces. »
Existe-t-il une exploitation plus savamment organisée que celle du mariage catholique? Je ne le pense pas. Tout en bas, hors rang, comme s'ils ne faisaient pas partie de la grande famille et comme si leurs irères rougissaient d'eux, est le mariage des « indigents » authentiquement reconnus comme tels par un certificat officiel. Il est
gratuit, sauf quelques pourboires que les plus misérables ne refusent pas aux « officiers » condamnes à cette corvée. Le mariage des « pauvres » qui n'ont pas un certificat d'indigence coûte trois francs et même six, lorsque les bans doivent être publiés dans les paroisses respectives des futurs conjoints.
Au-dessus de cette gratuité relative s'élève l'échelle des « dix classes » où tout est rigoureusement tarifé, principal obligatoire et accessoires libres: présence du curé, du clergé, des officiers, quête, costumes, luminaires, cloches, chants, fleurs, tapis, décoration. J'en oublie certainement.
Il va sans dire que la bénédiction donnée par un prêtre étranger à la paroisse se paie à part, de gré à gré. Un évêque, à moins que ce ne soit quelque prélat gyrovague, coûte mille francs; le nonce cinq cents francs. Si l'exhortation banale du rituel est remplacée par une allocution de circonstance où l'on célèbre les mérites des deux familles et des deux futurs époux, c'est encore une affaire à régler à l'amiable entre l'orateur et ceux qui l'ont invité à parler. Il en coûte quelques louis à la vanité, qui acquitte sa dette avec une délicatesse plus ou moins discrète, suivant les natures et les relations.
Le premier vicaire de la paroisse est chargé des mariages. Son rôle n'est pas uniquement d'inscrire les demandes et de tenir la comptabilité; son mérite consiste à persuader efficacement aux futurs
maris de se décider pour une classe élevée. Tout le « personnel » gagne à l'augmentation qui en résulte, chacun proportionnellement à son grade. Un vicaire insinuant, actif, bien informé, qui sait piquer à propos l'amour-propre, la passion et la jalousie, peut « remonter les classes » et les honoraires. L'affaire est de conséquence; pour y réussir quelques-uns dépensent des merveilles de diplomatie. Ils conquièrent ainsi l'estime de leurs confrères, et l'archevêque les récompense par un rapide avancement. Ils savent « administrer et conduire une paroisse », dit-on dans les sacristies. Ailleurs on dirait qu'ils excellent à « plumer les gens », s'il n'était de bon ton de ne pas s'attarder à ces vétilles d'argent, à pareil jour. Le ménage se rattrape en rognant sur les gages et la nourriture des domestiques, sur le budget des bonnes œuvres et des pauvres.
Je n'ignore pas, Eminence, que le prêtre et même le sacristain doivent vivre de l'autel; cette diversité de classes et de tarifs n'a donc rien qui me choque, en principe, et je ne suis pas de ceux qui voudraient les supprimer. L'égalité absolue, ici comme ailleurs, est absurde; elle serait désastreuse. Que ceux qui veulent du fracas le paient et même un peu cher, rien de plus juste. A eux de consulter leurs moyens. Les imbéciles qui dépassent leurs forces, les pauvres petites grenouilles de l'aristocratie qui veulent réaliser avec les gros bœufs du commerce ou de la finance
avancent à peine de quelques heures la catastrophe qui doit venir tôt ou tard; ce sont accidents qu'il faut négliger. Cet argent s'en irait peutêtre par de pires chemins.
Ce qui est scandaleux, c'est le sans-façon et la mauvaise grâce avec lesquelles le clergé parisien accueille les pauvres qui veulent se marier religieusement et qui n'ont pas beaucoup de temps et moins encore d'argent à dépenser.
Pour les malheureux c'est une affaire très compliquée que de réunir les pièces nécessaires; il manque toujours quelque petit papier. Le premier vicaire, si prolixe en explications lorsqu'il s'agit de clients de troisième et de première classe, devient pour l'ouvrier ou le domestique d'un laconisme qui décourage les interrogations. Tout en feuilletant ses registres ou en transcrivant ses notes, il jette un mot ou une adresse; mais cela ne dit pas grand'chose à un honnête garçon peu au courant du jargon des sacristies. Plus d'une bonne volonté lassée de ces rebuffades renonce à un sacrement dont les abords sont si épineux.
Le couple a-t-il réussi, à force de démarches et d'humiliations, à se mettre en règle? On lui assigne une chapelle obscure, car celle de la Vierge est réservée aux riches. Un prêtre quelconque arrive, bredouille à la hâte les formules essentielles, jette de l'eau bénite et file. Il est pressé d'aller déjeuner. C'est un paria, lui aussi.
Pour comprendre la différence que l'argent crée
entre deux chrétiens devant l'Eglise ou plutôt devant ses ministres, il faut avoir assisté à la célébration parallèle de deux mariages, l'un riche et l'autre pauvre. D'un côté, la voix est onctueuse, la prononciation du latin liturgique lente et distincte, l'allocution appropriée, le visage souriant, toutes les démonstrations d'une sympathie profonde; de l'autre, un air renfrogné, une précipitation maussade, tous les signes de l'indifférence pour une corvée banale. A peine si le prêtre jette un coup d'oeil de curiosité sur ces futurs époux qui ne pourront lui offrir un sac de bonbons dans lequel on aura glissé une pièce d'or. Si les bénédictions se mesurent à la tenue de l'homme de Dieu, les époux riches vont couler des jours tissés de soie; mais malheur aux pauvres qui s'avisent de fonder un foyer et qui demandent au prêtre de le bénir! Il faut une foi robuste pour résister à ces spectacles qui se renouvellent tous les jours dans les églises de la capitale.
Pourquoi, si ce n'est pour l'argent qu'elles rapportent, maintenir des habitudes qui n'ont aucune raison d'être dans notre monde contemporain ? A quoi servent, par exemple, ces publications de bans, dont il est d'ailleurs libre à chacun de se faire dispenser moyennant finance? Dans le diocèse de Paris, où elles se font par milliers, il n'y a peut-être pas deux avertissements utiles dans, toute une année; et c'est à la jalousie qu'on les
doit, beaucoup plus qu'à des annonces dont personne n'entend un traître mot. Ne suffirait-il pas d'interroger les futurs et de consulter les certificats de la mairie?
Quand surgira-t-il donc un archevêque résolu, désintéressé, ayant l'intelligence des situations et le désir du bien, qui aplanira les abords du mariage religieux, établira la gratuité pour tous ceux qui la réclameront et surtout rendra à la bénédiction nuptiale, sans s'inquiéter des classes, la gravité qui convient à un acte si important? Celui-là aura fait beaucoup pour l'affermissement de la famille et prouvé qu'il croit à l'influence de la grâce sacramentelle sur l'avenir des époux et des enfants qui naîtront d'eux.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Les mariés se consolent aisément de l'indifférence et des rudesses du prêtre; ils sont jeunes et joyeux; l'amour leur fait oublier tout le reste. Que leur importent le passé et le présent; ils regardent l'avenir et l'aperçoivent plein de promesses. Ils n'écoutent pas la voix du prêtre qui ânonne quelques formules latines, mais la chanson toujours la même et toujours charmeuse qui éclate au fond de leurs cœurs. Cette insouciance est encore plus fréquente chez les pauvres où les calculs d'argent tiennent moins de place.
Il n'en va pas de même dans les enterrements. La tristesse intérieure rend les mépris du dehors plus amers et les humiliations infligées aux chers défunts plus poignantes.
J'ai habité une maison dont le concierge n'avait pas fait ses pâques et n'avait pas mis le pied dans une église depuis de longues années. Je lui en demandai un jour la raison.
t Gomment se fait-il, monsieur Larisse, que vous négligiez ainsi vos devoirs de chrétien, vous qui avez reçu une éducation religieuse dans votre fa-
mille et chez les Frères, qui avez été pendant plusieurs années enfant de chœur et qui êtes resté un parfait honnête homme? Je comprends cette abstention chez ceux qui ne croient pas, qui ont à se reprocher des injustices graves envers le prochain ou qui vivent dans un libertinage plus ou moins secret. Mais vous, M. Larisse, vous n'êtes heureusement dans aucune de ces catégories ,c'est pourquoi votre répugnance est pour moi un mystère.
— Je ne parle jamais de cela, monsieur; mais je ferai une exception pour vous, parce que l'intérêt que vous me portez à moi et à ma femme est sincère. Vous m'en avez donné des preuves dont je ne puis douter et dont je vous suis reconnaissant.
« Nous avons été tous deux de bons sinon de fervents catholiques. Nous faisions la communion ensemble, à Pâques, et pour rien au monde nous n'aurions voulu manquer la messe le dimanche. Nous avions vu nos parents se conduire ainsi et nous avions pris dès notre enfance cette habitude. Il a fallu de grands malheurs pour nous la faire perdre.
— Le malheur rapproche de Dieu. Comment se fait-il qu'il ait produit sur vous un effet contraire? [\\
— A vrai dire, le malheur n'a été que l'occasion, comme vous allez voir. Nous avions une fille, une très belle enfant, notre orgueil et notre joie.
Elle tomba malade, l'année même de sa première communion, à la suite d'un refroidissement, languit pendant dix-huit mois et mourut enfin, en nous laissant plongés dans la plus profande douleur. Nous avions tout sacrifié pour la sauver, au moins prolonger sa vie et adoucir ses souffrances. Nos ressources, comme nos courages étaient à bout. Nous fîmes un dernier effort pour que l'enfant eût un enterrement convenable. C'était modeste sans doute, mais ce n'était pas tout à fait le convoi des abandonnés et des pauvres. Quelques amis touchés de notre détresse accompagnaient la chère dépouille; misérable consolation; mais on se raccroche à tout.
« Nous étions dans une chapelle latérale, en attendant le prêtre qui devait célébrer la messe, lorsqu'un suisse en grande tenue arrive et dit un mot aux hommes des pompes funèbres. Aussitôt ces brutes se précipitent sur le cercueil de notre enfant, l'emportent et vont le cacher à l'autre extrémité de l'église. Nous ne comprenions rien à cet enlèvement et à cette hâte, lorsque le premier vicaire accourt pour nous sommer de quitter nous-même immédiatement cette chapelle et d'aller rejoindre le corps. En même temps il arrêtait le prêtre en chasuble noire qui montait à l'autel. Les personnes présentes regardaient avec ahurissement cette bousculade et croyaient que nous avions commis quelque inconvenance.
c Qu'était-il donc arrivé? Un grand mariage
avait lieu dans la chapelle de la Vierge. Les futurs époux entraient avec leurs témoins et leurs familles et pour se rendre à leurs prie-Dieu ils devaient passer devant nous. La fiancée était superstitieuse; on craignit que la vue d'un cercueil ne lui parut de fâcheux augure et pour éviter à cette millionnaire une impression pénible on trimballait ainsi, comme un colis pestilentiel, notre pauvre morte. Le prêtre expédia rapidement la messe des morts, on récita les prières de l'absoute à voix basse, pendant que l'orgue jouait ses plus joyeux morceaux et l'on reporta le cercueil sur l'humble corbillard dissimulé derrière un contre-fort.
« A voir tout cela monsieur, on aurait cru que cette pure enfant était une créature indigne de la sépulture chrétienne, entrée par surprise dans une église d'où on aurait dû la chasser.
J'ai su depuis que le couple en l'honneur de qui maltraitait ainsi de braves gens, qui avaient le défaut de n'avoir jamais rien volé, appartenait à une race connue par ses rapines. Cette profanation ne leur a pas porté bonheur. Le mari, encore jeune a été pris la main dans le sac; il n'a évité la cour d'assises et le bagne qu'en faisant agir de hautes influences, en achetant des témoins et des juges. La femme, qui avait de qui tenir, a marché de son côté. Ils sont présentement en instance de divorce et le seul embarras des juges est de décider lequel des deux est le plus coupable.
« Cette conduite m'avait tellement révolté que je jurai de ne plus mettre les pieds dans une église, puisque les prêtres font de la maison de Dieu une boutique où l'on n'a d'égards que pour l'or. Ma pauvre femme fait comme moi.
« N'allez pas croire, monsieur, que je sois un de ces orgueilleux qui veulent que tous les hommes soient égaux et qui sont jaloux de ce qui les domine. Il doit y avoir des riches et des pauvres, des grands et des petits, et le bon ordre veut que chacun reste à son rang. Si le premier vicaire m'avait parlé de l'embarras où le mettait la sottise de cette pécore et m'avait demandé, honnêtement de faire .quelques changements, je m'y serais prêté volontiers. A défaut de bon sens et de politesse, les nécessités de la vie m'ont appris depuis longtemps à tenir compte de beaucoup d'exigences, même peu raisonnables. Mais vous avouerez vous-même, Monsieur, que tout ici dépassait les limites de ce que l'on peut se permettre. Ce manque de respect envers la douleur et la mort est abominable chez un prêtre et dans une église. »
J'eus beaucoup de peine à faire comprendre à ce brave homme que le premier vicaire avait agi avec plus de précipitation que de malice; qu'il était, en tout cas, déraisonnable d'attribuer à la religion les défauts de ses ministres et surtout de s'excommunier soi-même et de se priver des avantages que procure l'accomplissement des de-
voirs religieux, parce que des hommes ont des torts réels ou imaginaires à notre égard.
J'ai raconté longuement cette histoire, Eminence, parce qu'elle est suggestive. A des degrés et sous des formes très variables, il éclate dans beaucoup d'âmes parisiennes des bourrasques pareilles à celle-ci. Quiconque n'a pas été mêlé intimement à la vie populaire ne soupçonne pas quel tort font au catholicisme les affaires d'argent trop âprement traitées.
Ne serait-il pas possible d'avoir dans chaque cimetière de Paris ou à proximité un prêtre délégué d'office pour bénir les tombes des pauvres? Tous auraient ainsi la consolation de dormir dans une terre consacrée en attendant le grand jour de la résurrection. Le peuple parisien chez lequel le respect des morts est si profond serait reconnaissant de cette délicatesse et je suis persuadé que des donations couvriraient vite les frais qui en résulteraient. La mort deviendrait ainsi la grande école de l'humilité et de l'égalité évangéliques, au lieu d'être par la cupidité de quelques prêtres une dangereuse tentation.
J'ai bien peur que ces abus qui rapportent de l'argent ne soient jamais supprimés et que d'autres viennent se greffer sur eux, comme une végétation maudite. Le réformateur se briserait contre la résistance des intéressés. Cette lourde charge des enterrements religieux ne s'abat sur les familles que deux ou trois fois à chaque gêné-
ration; on s'y résigne, mais non sans des murmures et sans d'odieuses comparaisons. Veuillez agréer, Eminenoe, etc..
Eminence,
Un évêque, comme un général, doit savoir à fond la carte de son diocèse. De pieux et illustres prélats se sont fait une règle de l'étudier et de la méditer chaque jour pendant un temps déterminé, afin de se tenir au courant des besoins et de venir au secours des plus pressantes détresses. J'espère que vous êtes un de ces bons pasteurs qui connaissent leurs brebis et que leurs brebis connaissent.
Vous avez dû remarquer combien Paris est peu semblable à lui-même. En passant d'un quartier à un autre, on croit avoir franchi une frontière et se trouver dans un autre monde, avec une autre population et d'autres mœurs. Nous négligeons les nuances et divisons simplement la capitale en quartiers riches ou aristocratiques et en quartiers populaires ou pauvres.
Ce qui frappe tout de suite, lorsqu'on parcourt YOrdo de Paris, c'est l'exacte correspondance entre la richesse des paroisses et l'abondance des secours religieux. Eglises, chapelles, collèges, écoles, couvents, il y a profusion de tout dans les beaux
quartiers. On y est notamment assiégé par les prédicateurs célèbres. On y prêche l'Avent, le Carême, le mois de saint Joseph, le mois de Marie, le mois du Sacré Cœur, le mois du Rosaire, le mois des âmes du Purgatoire. Il y a des retraites pour les hommes et pour les femmes du monde, pour les mères et pour les filles, pour tous les âges 'et pour toutes les catégories. Les riches qui le désirent peuvent avoir la messe à domicile, moyennant une redevance, bien entendu.
Si ces gens-là ne sont point sauvés, c'est bien leur faute; la lumière ne leur manque pas. L'absolution est offerte à un minimum de conditions qui se réduit à rien. La vieille théologie parlait d'occasions prochaines qu'il fallait promettre d'éviter, de séparations ou de réparations auxquelles il était indispensable de se résoudre. Aboli! Les belles paroissiennes continuent à coucher avec leurs amants et les gros paroissiens à jouir en paix du fruit de leurs « spéculations ». Abolies aussi les lois qui réglaient la dignité et la fécondité des mariages. A force d'ingénieuses combinaisons, les révérends Pères ont trouvé le moyen de procurer le plaisir sans courir le risque des charges et sans s'exposer à l'enfer; tout au plus une flambée de purgatoire!
De jour en jour on arrondit ainsi des terrains vagues où la morale perd ses droits et que le confesseur feint d'ignorer. Tout est permis dans ces pays de cocagne, au milieu desquels fleurit quel-
que abbaye de Thélème. L'adultère semble une clause secrète des contrats de mariage et le jeune homme qui se présenterait vierge à l'autel serait « parfaitement ridicule » aux yeux de sa fiancée. « Ces choses ne se font |)as dans notre m,onde ! »
La carte ecclésiastique est instructive. Sainte- Clotilde, la Madeleine, Saint-Philippe-du-Roule, Saint-Augustin, La Trinité, Saint-François-Xavier, Saint-Sulpice, Saint-Pierre-de-Chaillot, Saint-Honoré-d'Eylau, Passy, Auteuil y forment évidemment des centres privilégiés. Le clergé y est nombreux; les couvents y pullulent; on n'y peut sortir dans la rue sans rencontrer des prêtres qui serviraient avantageusement de modèle aux tailleurs de la Belle-Jardinière, des chers Frères, et surtout des bonnes Sœurs. Au delà, à mesure qu'on s'enfonce vers les boulevards extérieurs et dans les quartiers qui avoisinent les fortifications, les églises sont plus rares, plus pauvres, plus chichement desservies; presque plus de couvents, plus de Jésuites et de Dominicains. Ce sont là visiblement des lieux d'exil et de disgrâce.
Ainsi les foyers d'apostolat se multiplient en raison inverse du chiffre de la population et de ses besoins moraux, en raison directe de la richesse et du luxe. L'administration diocésaine laisse accumuler sur le territoire de Saint-Sulpice ou de Saint-François-Xavier dix fois plus de ressources religieuses que sur les cimes de Belleville
ou de la Villette. Est-ce inintelligence, incurie ou dédain pour une certaine catégorie d'âmes?
Le prêtre parisien, plus préoccupé de son bienêtre que du service de Dieu, grille d'arriver enfin à ces quartiers où la vie est si brillante et où il compte bien qu'il rejaillira quelques éclats du luxe ambiant sur sa propre existence. Les démarches que cette envie suscite se comprennent aisément ; ce qui étonne un peu plus c'est que de si mesquins calculs tiennent une telle place dans le gouvernement diocésain et en soient l'idée directrice. Etre transféré d'une paroisse de banlieue ou de faubourg extérieur dans une paroisse du centre est une des faveurs que l'archevêque réserve à ses amis.
Cette façon d'envisager les choses divines est tellement passée en habitude qu'il semble impossible de penser autrement. Les religieux eux-mêmes, ces aspirants officiels à la perfection, qui s'irriteraient d'être confondus avec l'abjecte « lavasse » des prêtres séculiers, ces apôtres qui ont fait vœu de pauvreté et qui se flattent de ne rechercher que la plus grande gloire de Dieu, ces volontaires d'élite dans la sainte milice, qui font bruyamment profession de mépriser ce que le monde admire et de rechercher une mortification continuelle en toutes choses, Dominicains ou Jésuites, ont la passion des beaux quartiers, du noble faubourg, des superbes églises, des auditoires aristocratiques, des chaires glorieuses, au
pied desquelles ils aperçoivent des hommes et des femmes titrés, blasonnés, bien rentes, habillés à la dernière mode par le tailleur du jour, exhalant des parfums exquis et ponctuant d'une admiration discrète les phrases lentement travaillées et les finesses dont le Gaulois et le Figaro donneront quelques spécimens.
Le comble de la gloire pour un prédicateur moderne n'est pas d'amener les pécheurs ou les pécheresses au confessionnal, mais d'attirer les reporters des grands journaux. Au besoin, l'orateur stimule la diligence de ces marchands d'éloges et leur fournit complaisamment les matériaux de leur information. Au fait, on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Comment la renommée et ceux qui la donnent découvriraient-ils le mérite fourvoyé au delà des boulevards?
Qui peut prévoir l'avenir? Un prêtre parisien de bonne paroisse, pas trop vieux, pas trop mal tourné, pas trop ignorant, et qui donc ne croit pas réunir ces conditions ? un curé de la Madeleine ou de Sainte-Clotilde, et même du Gros-Caillou rêve habituellement la mitre d'abord, la pourpre ensuite. Pourquoi pas? Les exemples vivants qu'il a sous les yeux ne peuvent décourager aucune médiocrité.
Tant d'autres d'aussi petite vertu et de valeur plus infime portent bien l'anneau pastoral au doigt, la croix pastorale sur la soutane violette et la crosse d'or. Il suffit de faire une utile connais-
sance, de rencontrer une pénitente amie d'un ministre ou d'un député influent, la femme de quelque financier cousu d'or, quelque divinité, Junon, Plutus ou Aphrodite, qui ait le caprice de faire un évêque du seul prêtre qui lui ait plu. Le Saint-Esprit couvre tout de sa grande ombre.
En attendant que le songe devienne réalité, on a bon souper, Ion gîte et le reste, car les paroisses où il ^ a le plus d'argent et le plus d'honneur sont toujours celles où il y a le moins de travail. Ces heureux pasteurs, au lieu d'être réduits à courir après leurs brebis, voient les brebis courir après eux et leur offrir leur toison, leur lait et leurs côtelettes.
Il y a là, pour un archevêque de Paris qui aura le souci des âmes, toute une révolution à faire. Qui la fera, Seigneur?
Veuillez agréer, Eminenoe, etc..
Eminence^
Dans leur débats avec les Jansénites, les Jésuites se sont beaucoup indignés contre les Christs aux bras resserrés qui semblent ne vouloir étreindre qu'un petit nombre d'élus, comme si le sang du Calvaire n'avait pas été répandu pour tous. C'est là une de ces pieuses calomnies dont les bons Pères ne se privaient pas; il était plus facile de les imaginer et de les faire colporter que d'écrire une réfutation des Provinciales que le public consentît à lire. Ces habiletés n'ont pu avoir raison contre la formidable ironie de Pascal.
Lorsqu'on parcourt YOrdo du diocèse de Paris, l'étroite conception du vieux jansénisme surgit malgré soi dans l'esprit. Evidemment ceux qui ont fait rédiger ce guide-âne officiel de leur administration sacrifient à quelques riches l'immense majorité des pauvres. On prodigue aux favoris de la fortune la quantité et la qualité des prêtres et des instituteurs chrétiens; tout est chichement mesuré aux humbles et aux déshérités.
Cette disproportion est choquante aux yeux de
quiconque estime que les âmes ont une valeur égale; que sera-ce donc pour ceux qui croient que Jésus-Christ a montré une prédilection pour les pauvres?
Les curés et vicaires relégués dans les quartiers excentriques où les gros bourgeois et les paroissiens distingués sont rares, n'ont qu'une ambition: abandonner ces parages désolés et rentrer dans la zone du Paris élégant.
Là se font les beaux mariages et les grands enterrements. Au lieu du rude langage, des façons triviales et des habits grossiers, on peut rêver de relations raffinées; les vices mêmes n'y ont point d'apparences répugnantes. Les enfants y sont gentils, les jeunes filles réservées, les femmes respectables, les maris décoratifs. Loin de se montrer naïvement ou cyniquement, la luxure et le vol se dissimulent avec tant d'art qu'il faut des yeux très exercés pour les apercevoir. La pourriture disparaît sous des flots de soie et des nuages de parfums. Qui donc oserait soupçonner la vie de ce paroissien si digne, de ce marguillier dont la boutonnière est fleurie de rouge, de cet ancien magistrat qui est à la tête de toutes les bonnes œuvres? Les domestiques eux-mêmes, mâles ou femelles ont quelque chose d'imposant et ne ressemblant en rien aux ouvriers loqueteux qui pullulent aux abords des fortifications.
La différence est-elle donc si grande, en réalité, entre ces deux types? Les bons prêtres qui ont
étudié les uns et les autres ne le croient pas, et leur préférence n'irait pas toujours vers les bourgeois cossus, les matrones majestueuses et les jeunes filles pudibondes. D'affreux désordres ravagent plus d'une fois ces familles où l'oeil superficiel ne découvre qu'une élégante correction; fruits d'aspect magaifique au cœur desquels grouillent des vers. Le faux ménage de l'ouvrier est secoué par des bourrasques ; est-il plus ignominieux que ce ménage mondain, parfaitement en règle avec le maire et le curé, mais où ceux qui le composent se trompent, se détestent et manquent à qui mieux mieux à leurs devoirs?
Chez le pauvre, le fond vaut mieux que la surface et la vie que le langage. L'esprit n'a pas été gâté par des sophismes; on n'y affecte pas la vertu. Les mots dont les meneurs grisent cette crédulité ne produisent qu'un affolement passager; il en est de même des pensées d'envie et de révolte qu'on lui souffle. Rompu au dur labeur des muscles, le travailleur ne redoute pas la peine, l'habitude de vivre au jour le jour le dispose à la générosité; il partage volontiers son morceau de pain avec un camarade qui n'en a pas. La perspective d'un lendemain sans repas assuré ne l'empêche pas de dormir; à sa façon, il se confie à la Providence. Chez les pires il y a plus de brutalité que de perversité.
Ce n'est point là, certes, l'idéal de l'humanité; il n'en est pas moins vrai que l'Evangile trou-
ve plus d'accès dans ces âmes simples que dans les âmes compliquées du grand monde, et l'c*racle qui proclame les pauvres bienheureux, tandis qu'il maudit les riches, les pharisiens et les auteurs de scandales, se vérifie chaque jour. Quand vient la fin, le misérable fait sans regrets le sacrifice d'une vie qui lui a été si dure et il écoute volontiers le prêtre qui lui parle d'une existence meilleure, dont il ne dépend que de sa bonne volonté de faire la conquête. Le riche est tenu par mille liens qu'il lui est douloureux de rompre et il se cramponne d'autant plus au présent qu'il est plus incertain de l'avenir. Quel sort l'attend au delà de ce monde, pendant cette éternité qui se lève pleine d'inconnu et d'épouvante?
Que faudrait-il dans ces quartiers d'ouvriers pour récolter une riche moisson d'âmes? Des prêtres nombreux, pleins d'initiative, ne craignant pas de payer de leur bourse et de leur personne, d'intrépides chasseurs d'âmes. Chacun y apporte son tempérament et sa personnalité; l'essentiel est d'y mettre sans réserve un cœur humain et surnaturel. Tous les prêtres qui se sont consacrés à cet apostolat y ont goûté d'incomparables consolations. Mais qu'il y en a peu dans le diocèse de Paris qui ambitionnent ces fatigues et ces conquêtes !
Que fait-on, en haut lieu, pour en donner l'idée et le goût et pour encourager ceux qui s'y distinguent? Où sont les tentatives persévérantes pour
évangiliser ces parages infidèles, où l'on vit et l'on meurt sans baptême et sans mariage, par ignorance encore plus que par malice? On dépense plus de temps et de soins pour élever quelques « oies blanches » dans un pensionnat du Sacré- Cœur que pour préparer à une vie et à une mort chrétiennes cent mille paroissiens de Ménilmontant ou des Batignolles. N'est-ce pas une honte et peut-être un crime? Les apôtres n'envahiront-ils ces quartiers maudits que lorsque de somptueuses bâtisses, de nombreuses voies de communication et les progrès du commerce et de l'industrie les auront métamorphosés?
En attendant, que de malheureux vivront et mourront sans avoir connu les devoirs et les consolations du catholicisme! Ne pourront-ils pas dire à leur juge: < Nous avons vécu en païens parce que nous n'avons pas eu d'hommes pour nous amener aux pieds du Christ? Nous n'avons pas abusé des enseignements de l'Eglise; nous en avons été privés. Nous étions pauvres, Seigneur, et vos prêtres, vos religieux et vos religieuses n'aimaient que les riches. Ils nous ont abandonnés à nos mauvais instincts, aux sophismes de vos ennemis et aux tentations qui nous sollicitaient de toutes parts. Nous avons été trahis par ceux qui avaient sollicité l'honneur de nous gouverner et qui répondaient devant vous de nos âmes. Que ce soit pour nous une excuse et une cause d'indulgence; nous sommes des victimes autant que des coupables. >
Que répondra Jésus à ces hommes rachetés de son sang et comment traitera-t-il ceux qui les ont laissés courir au gouffre sans essayer de les retenir?
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Il existe à Paris un prêtre chéri du ciel et du « vénéré cardinal-archevêque >. On le montre du doigt. Cet homme heureux est arrivé encore jeune aux postes les plus enviés du diocèse, comme vicaire d'abord, comme curé ensuite; et s'il n'est pas monté plus vite et plus haut, c'est que le gouvernement y a mis le hola.
Est-ce un apôtre? Non, encore qu'il dirige beaucoup de jolies femmes, filles et mères. Est-ce un théologien? Non. Un savant? Non. Un orateur? Non, à moins qu'on donne ce titre à une plate abondance, prête à couler sur tous les sujets, dès qu'on lève la planchette. Un homme distingué? Non. Un habile homme ? Pas même si l'on n'appelle pas habileté la roublardise qui suppose peu de caractère et qui consiste à savoir prendre le vent pour s'orienter suivant ses intérêts.
Quelle est donc la cause de cette fortune extraordinaire? L'abbé Frénccourt est fils de son père qui fut en son temps parleur infatigable et raseur attitré des cercles, des congrès et des réunions catholiques. Jamais homme doué de faconde n'a
« protesté » autant de fois et aussi solennellement et jamais homme n'a moins agi. Les « sermons du R. P. Frénecourt > ressemblaient à ces jours pluvieux de décembre qui glacent le corps et assombrissent l'âme. Tout supplice est préférable à cette monotonie mouillée. En voyant ce harangueur se lever dans les assemblées on sentait le froid envahir les moelles. Qui ne l'a pas entendu ne sait pas ce que c'est que l'orateur ennuyeux.
Ce personnage était l'ami du cardinal-archevêque. Le prélat aimait à voir couler ce fleuve jaunâtre qui ne portait aucun navire de guerre. Il somnolait au clapotement de ces phrases, sans craindre d'aborder à une conclusion généreuse.
Le fils a hérité du nom, des revenus, des relations du P. Frénecourt. Le cardinal a reporté sur cette jeune tête l'amitié qui l'unissait au vieux protestataire. L'abbé n'a pas eu besoin de marcher pour avancer, de faire des actions d'éclat ou même des sottises pour être remarqué. On l'a porté et poussé. D'ailleurs hardi, suffisant, impérieux, il est convaincu des droits que lui donnent sa naissance et la faveur des dieux. Il trouve naturel de passer sur le corps de ses confrères. C'est ainsi que les choses vont dans l'Eglise, tout au moins, dans le diocèse de Paris.
Un nom souvent imprimé dans les journaux, un air enjoué, la poignée de main facile, la décision autoritaire qui n'hésite sur rien, ce je ne
sais quoi qui attire la femelle vers le mâle, la mode enfin, tout cela assure à l'abbé Frénecourt une brillante clientèle où dominent la richesse et la vanité. L'esprit délicat et la piété vont ailleurs. Il prépare au * grand jour » les communiantes cossues, marie les riches héritières, dirige les matrones qui font marcher de front le t flirt » et l'assiduité aux offices de la paroisse.
Sa spécialité c'est la bénédiction des jeunes épouses, dont il a guidé la conscience et le cœur. Pour ces bons ofices, l'abbé Frénecourt reçoit de superbes cadeaux, car il aime la reconnaissance pratique. On n'est pas impunément né dans la mercerie, parmi les jambons et les toiles. C'est ainsi qu'il a réuni peu à peu une collection de chasubles d'or fameuse dans le monde ecclésiastique. L'une attire l'autre. En les visitant, en reliant les noms et les dates, l'heureux abbé repasse l'histoire de sa vie; il revoit les chers visages, entend les douces voix, assiste à l'éveil des premières émotions; il jouit de l'effarement et de la joie des mères, préside aux graves entrevues qui ont précédé les résolutions définitives et revit pour son compte, sans courir de risques, les chastes idylles dont il a favorisé le dénouement.
Hélas! combien de ces unions qu'il a bénies et auxquelles il a souhaité toutes les prospérités de la nature et de la grâce ont mal tourné! Combien ont sombré dans une scandaleuse catastrophe;» ! Mais ces malheurs ne déconcertent pas
l'homme de Dieu; il recommence toujours. Comme la Providence, il n'a souci que pour la propagation de l'espèce; le bonheur de l'individu le laisse dans une superbe indifférence. Il est heureux pourvu qu'il ait amené un nouveau couple au seuil de la chambre nuptiale où se fabrique la vie; le reste ne le regarde pas.
Si l'abbé Frénecourt a le cœur peu sensible, il a le palais délicat et l'estomac complaisant. Privés officiellement des plaisirs du lit, les prêtres savourent avec un art supérieur les délices de la table. La gourmandise des Jésuites est un des lieux communs de la littérature. Notre heureux abbé jouit sur ce point d'une réputation méritée. C'est un gourmet très expert à discerner le fumet des viandes, le bouquet des vins et la chair des pâtés. Il < adore » les truffes; elles le mettent en train et lui « donnent des idées ». Les maîtresses de maisons ne sont pas exposées avec un pareil connaisseur à des frais perdus; il apprécie leurs merveilles. Saint Bernard, dit la légende, confondait le sel avec la farine ; l'abbé Frénecourt n'est pas menacé d'un pareil manque de goût ; il désignerait l'endroit d'où vient l'huître qu'il gruge et l'année où a été coulé le vin dont il l'arrose. Il a perfecionné l'art de dîner en ville et de six heures à dix heures du soir on ne le rencontre jamais chez lui.
Il est difficile à un ecclésiastique aussi répandu parmi les femmes d'éviter tous les accidents.
Le provoquant abbé a eu quelques imprudences qui n'ont pas été toutes sans châtiment. La peur des maris susceptibles a été pour lui le commencement d'une sagesse relative. Depuis certaine aventure que Ion se raconte tout bas dans les sacristies, l'homme aux chasubles d'or s'attache surtout aux veuves. Il y trouve toutes sortes d'avantages.
Les ambitieux qui poussent jusqu'aux extrêmes limites l'obséquiosité envers les grands sont d'ordinaire tyranniques avec leurs inférieurs. L'abbé Frénecourt en est un exemple. Il suffit de passer quelques heures à la sacristie où il exerce sa dictature pour être édifié. Peu de maîtres ont le commandement plus hautain, la réprimande plus dure et les façons plus cavalières. On subit ses algarades parce qu'il a l'oreille du cardinal; mais on s'en venge en mettant en commun les anecdotes qui circulent sur le fils de l'ancien boutiquier transformé par les circonstances en gros personnage d'église. Tout se paie ici-bas.
Personne assurément ne sera surpris qu'un prêtre aussi choyé de la fortune, du cardinal-archevêque et des paroissiennes guigne la mitre et la pourpre. N'est-ce pas l'aboutissement naturel d'une carrière commencée sous de tels auspices? Il y a un obstacle. Le grand orateur catholique qui l'engendra appartenait à l'opposition légitimiste et il est mort sans s'être rallié à la République. Gardera-t-on rancune au fils de cette obstination? Il espère que non.
Ce péché originel n'est pas irrémissible; il y a des procédés pour l'effacer; l'abbé ne l'ignore pas et il travaille sournoisement à cette purification politique. Il s'est déjà séparé de beaucoup d'amis, d'oeuvres et de cercles qui pouvaient compromettre son avenir et il évolue visiblement vers ceux et celles qui de loin ou de près contribueront à faire les évêques. Attendons. Après tout, Mgr Frénecourt en vaudrait d'autres.
"Veuillez agréer, Eminence, etc..
Curé d'une grande paroisse de Paris! Ce titre sonne haut et particulièrement en province. Dans une ville d'eaux ou sur une plage fréquentée par le grand monde, lorsque le desservant de l'endroit lit un de ces noms sur le bristol qu'on lui tend, sa figure se transforme aussitôt. Les plus rogues deviennent complaisants et trouvent des formules respectueuses. Tel devait être l'effarement des mortels qui reconnaissaient tout à coup une divinité dans l'hôte d'apparence commune qu'ils avaient devant eux.
Autrefois ces gros personnages refusaient couramment l'épiscopat. Echanger la cure de Sainte-Clotilde contre l'archevêché de Mende ou la cure de la Madeleine contre l'évêché de Tulle! Folie pure. Ils étaient à Paris, ils avaient des honneurs, de belles relations, peu de travail et cent mille francs de revenu; qu'auraient-ils été chercher en province? Aujourd'hui les choses sont un peu changées, assure-t-on. Le casuel est moindre et la «mitre» plus aiguë, M. Dumay trouverait peu de récalcitants ; il y a beaucoup de solliciteurs.
Les mêmes titres désignent souvent des choses très inégales. Il y a curés et curés, même à Paris. Les uns sont cousus d'or, les autres sont réduits à la portion congrue, parfois assez maigre. Certains doivent calculer pour boucler honnêtement leur budget; d'autres nagent dans le superflu et peuvent se permettre d'étranges caprices. Rassurons-nous pourtant; aucun ne meurt de faim. Leur pauvreté, comme celle du Jésuite, n'impose guère de privations ; elle est gênante quelquefois, jamais souffrante.
On a dressé beaucoup de statistiques pour évaluer le revenu annuel des gros curés de Paris. Elles ne concordent pas et sont, en général, exagérées. Là, comme ailleurs, il y a des vicissitudes. La Madeleine qui venait en tête il y a quelques années, le cède maintenant à Saint-Honoré-d'Eylau ou Saint-Pierre de Chaillot; des paroisses qui existaient à peine avant 1870, comme Auteuil, Passy, Saint-François de Sales, excitent les désirs des jeunes ambitieux.
On peut avancer qu'il existe à Paris une douzaine de curés dont les revenus annuels vont de chiquante mille à quatre vingt ou cent mille francs. Deux ou trois au plus dépassent ce dernier chiffre. C'est un joli denier. Ajoutez à cela un presbytère qui représente un loyer considérable. •
Comme il arrive toujours, ceux qui ont le plus d'honneurs et d'honoraires ont le moins de travail. Pour un grand mariage ou un « bel en-
terrement » le curé perçoit un nombre respectable de louis, tout en se chauffant les mollets à un bc~n feu si c'est en hiver, ou en prenant son chocolat dans la pièce la plus fraîche de son appartement, si c'est en été. Il ne fait acte de présence réelle que dans les occasions sensationnelles. C'est le droit d'étole!
« Il y a beaucoup de charges », disent les apologistes. C'est possible; mais le curé ne prend sur ses épaules que celles qui lui plaisent et il n'est pas seul à les porter. En réalité, ces grandes paroisses sont des réservoirs à peu près inépuisables, d'où le curé tire ce qu'il veut, s'il est actif et s'il a su se faire aimer de ses paroissiennes. L'un d'eux, non des plus riches, racontait à Vichy l'anecdote suivante:
« Il y a une quinzaine d'années, je me trouvai en face de nécessités pressantes. Il s'agissait de réorganiser nos écoles populaires. La fabrique épuisée ne pouvait rien. Je montai en chaire et j'annonçai que j'avais besoin de huit cent mille francs et que je comptais pour les trouver sur la générosité de mes paroissiens. L'affaire était urgente.
« Huit jours après mes quêteuses avaient ramassé un million et j'avais reçu directement plus de deux cent mille francs.
« Il ne faudrait pas abuser de ces coups de théâtre; mais n' est-il pas très consolant qu'on puisse les tenter quelquefois sans témérité? Paris est la ville charitable et libérale par excellence. Elle
offre pour des œuvres bien définies des ressources incomparables. Encore faut-il y mettre un peu de doigté. »
En écoutant ce pasteur heureux, fier de .son troupeau et de lui-même, je ne pouvais m'empêcher de songer à beaucoup de curés de campagne qui ont tant de peine à trouver dix louis pour réparer le toit de leur église ou de leur école.
Que devient cet argent? La question est presque indiscrète. Quelques curés mènent assez grand train. < Je viens de visiter, de la cave au grenier, l'hôtel de notre curé, écrivait une femme d'esprit. On se croirait chez une mondaine raffinée. Tout est luxueux. Des bibelots dans tous les coins. La bibliothèque haute, vaste, bien éclairée, bien disposée, est garnie jusqu'au plafond de livres de toutes tailles. Je doute que notre vénéré pasteur les tracasse beaucoup; mais c'est impressionnant. Le cabinet de toilette du maître est du dernier cri; rien n'y manque de ce que l'on a inventé pour soigner et lustrer la petite bête.
c Le bijou, c'est la salle de bains. Tout ce qu'on peut désirer avant, pendant et après l'ablution se trouve sous la main. Peu de cocottes de marque ont un pareil laboratoire pour préparer et réparer leur précieuse personne.
« Il y a beaucoup de toc et de trompe-l'œil, mais quelques meubles solides et dont je m'arrangerais volontiers; ce sont des cadeaux qui ne
s'harmonisent pas toujours avec le reste. L'ensemble a dû coûter pas mal d'argent. Ce n'est pas ainsi qu'on s'imagine un presbytère. »
En général les curés de Paris sont plus simples. Quelques-uns font passer une partie de leurs revenus à leur famille, paient la pension de leurs neveux, dotent leurs nièces, achètent un domaine à leurs frères et sœurs et enfin se réservent « une poire pour la soif ». Cette poire est quelquefois de grosseur « raisonnable », tout un verger. Les avares, dans le sens odieux du mot, sont-ils si nombreux? On le dit, peut-être à faux. Je ne parle pas des « fuites secrètes ».
Un ou deux sont collectionneurs de tableaux, de médailles, de manuscrits, de livres rares, d'objets d'art. Ces amateurs tout à leurs curiosités et peu généreux pour les pauvres sont détestés. Ce qui serait une manie louable chez un homme du monde choque dans un prêtre; il a été consacré pour avoir soin des âmes et non pour amasser des raretés. Les fidèles traiteraient vite de juif cet assembleur de bric à brac.
Grâce à Dieu, la majorité des gros curés de Paris est charitable et beaucoup de l'argent reçu passe aux œuvres et aux pauvres; malheureusement cette distribution se fait sans discernement et ne produit qu'une faible partie du bien qu'on pourrait espérer. Dans chaque paroisse, autour de chaque presbytère, il se forme un clan de quémandeurs et de flatteurs qui vivent aux dépens de la
naïveté sacerdotale. Et c'est garnde chance s'il ne se mêle pas à ces parasites des escrocs mâles et femelles qui compromettent là réputation et troublent le repos de l'imprudent qu'ils exploitent!
Quelle règle suit l'autorité dans le choix de ces heureux curés? Est-ce la science, la vertu, le succès, l'ancienneté, le mérite qu'on récompense? Hélas! tout dépend du caprice, de l'intervention d'une femme, d'une flatterie adroite, du hasard. C'est pourquoi ces grands postes sont souvent occupés par de très petites gens. Il y aurait beaucoup à gloser là-dessus.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Dans certaines civilisations païennes, depuis longtemps immobilisées par l'ignorance et le fanatisme, il existe des castes qui ne se mêlent jamais. En haut les castes supérieures, militaires ou sacerdotales, d'origine divine; en bas, les castes inférieures, vouées aux plus vils et aux plus durs travaux; malheureux parias dont le contact et quelquefois la vue suffit à souiller le noble brahme.
En pleine France, après la Déclaration des droits de Vhomme, sous l'empire de l'Evangile, dans les rangs de ces prêtres que l'Ecriture appelle une race royale, peut-on trouver quelque chose qui rappelle les Ilotes de Sparte? Il n'est que trop vrai, quoique le fait paraisse invraisemblable. Dans la tribu sainte, il y a des parias et des ilotes plus méprisés que ceux des bords du Gange ou de l'Eurotas; ce sont les « prêtres habitués ».
Ce qui caractérise la déchéance d'une classe, ce n'est pas la misère présente et l'état d'abaissement où l'individu végète; c'est l'impossibilité d'en sortir et de monter plus haut. Pour émerger des bas-fonds où il est enfoncé, il faudrait au
t prêtre habitué » des prodiges de ténacité, de mérite et de chance. Il est tombé dans Vin pace où l'on meurt sans espoir.
Que désigne donc cette dénomination étrange? Il est assez difficile de le définir. Les « prêtres habitués » ont, comme tous les autres, le pouvoir radical de dire la messe et d'absoudre, mais ils ne sont ni curés, ni vicaires; ils vivent en marge de la hiérarchie. Ce sont des hommes de peine, des sortes d'esclaves sur lesquels les prêtres de paroisse se déchargent des gros travaux et des besognes sans honneur, moyennant la sportule. Seuls, ils travaillent dans la vigne du Seigneur pendant les douze heures de la journée, sous la pluie et le soleil, au pair, comme saint Paul le recommande aux ouvriers apostoliques; très contents s'ils peuvent avoir de quoi se nourrir, se vêtir et se loger. Ce sont des chevaux de renfort qu'on fouaille sans pitié et qu'on entretient mal pour un travail irrégulier.
Ce n'est qu'à force de privations et de ruses que les « prêtres habitués », comme les esclaves antiques, peuvent amasser un pécule et reconquérir la liberté. Ils sont incorporés au clergé diocésain comme l'esclave l'était à la « famille j romaine. Ils n'ont aucun droit et l'évêque peut les renvoyer quand il lui plaît, sans raison et sans prétexte, sans leur accorder un pain d'orge et une jarre d'eau pour traverser le désert. Dans certaines sacristies les autres prêtres, curés, vi-
caires, aumôniers, professeurs, ne parlent au « prêtre habitué » que pour le service, de loin et de très haut, évitant ce qui pourrait supposer l'égalité. Lorsque, à certains jours, les curés invitent leur clergé, les « prêtres habitués * n'y figurent pas. On en cite un qui faisait exception; mais le pauvre diable mangeait à la cuisine.
Leur rôle c'est de marier et d'enterrer les indigents, surtout de dire des messes tardives pour ceux qui ne sont pas assez riches pour faire jeûner un prêtre mieux coté. La première qualité des misérables réduits à ce métier, C'est d'avoir un bon estomac ou de se résigner à d'atroces gastrites. Les privations qu'imposent ces messes d'aprèsmidi sont tarifées assez haut; mais celui qui les dit ne profite guère de cette majoration; le bénéfice va au cure. jRe* fructificat domino ! Le serf laboure pour le seigneur.
Vous allez me dire: ces prêtres-ilotes sont-ils des coupables, des incapables, marqués d'une tare indélébile et d'une nature irrémédiablement maudite. Non. En moyenne, ils valent leurs maîtres. Quelques-uns sont des esprits distingués, les autres pratiquent des vertus éminentes, quelquefois héroïques, dans cette vie d'humiliation. Ce sont des malchanceux, des indépendants, des fugitis, des déclassés.
Il suffirait souvent d'une parole, d'un geste, pour les tirer de cette abjection; mais l'autorité diocésaine n'y songe pas. Ils ne savent pas
flatter; peut-être ils ne l'osent pas. Leur condition les rend timides et gauches comme des chiens trop battus. Tout ce qui vient d'eux est mal interprété. Quelques-uns encore jeunes et qui ont une réelle valeur se jettent dans le travail ou la sainteté; un petit nombre aigris par cette injustice obstinée passent à l'opposition, se vengent des mépris par le sarcasme, dévoilent les fautes et les turpitudes d'en haut; ceux qui perdent la foi sont rares. Par un phénomène bizarre ces prêtres croient à l'Eglise, qui les traite si mal. Les êtres faibles qui n'ont pas assez de ressort intérieur pour réagir contre les causes de dépression qui pèsent sur eux se résignent et s'acquittent machinalement jusqu'à leur dernier souffle de leurs corvées quotidiennes.
Il n'y a pas de retraite pour eux; mais lorsqu'ils deviennent tout à fait incapables de faire leur service, le diocèse les admet dans un hôpital où ils achèvent de mourir. La plupart tombent à leur poste. Ils font songer à ces vieux chevaux autrefois vigoureux, mais rapidement usés à traîner d'énormes fardiers, sous la pluie et le soleil, le long des routes poudreuses; maintenant fourbus, déformés par les coups, saignants, mal nourris, ils attendent stoïquement l'heure où ils tomberont entre les brancards ou sur le bord du fossé pour ne plus se relever.
Si jamais vous rencontrez un « jprêtre habitué », ami lecteur, plaignez-le; aucun prêtre dans l'immense création n'est plus digne de pitié.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Mgr d'Hulst avait fait un beau rêve: créer à Paris un centre intellectuel, qui rayonnerait de la capitale sur la France et sur le monde. Toutes les sciences divines et humaines devaient y être cultivées et y fleurir, sous la douce influence de l'Eglise. Cette haute direction ne gênerait en rien la liberté des recherches et l'audace même des hypothèses. La religion catholique n'a rien à craindre du savoir sincère. Sûre d'elle-même, elle n'est pas soupçonneuse, elle ne s'effarouche pas des hardiesses de ses enfants, surtout lorsqu'elle connaît leur bonne foi. Elle sait que l'erreur tombera d'elle-même .et que des investigations plus complètes rendront hommage à la vérité. L'immuable certitude dont elle a le privilège lui permet d'avoir l'esprit large et d'attendre. Son véritable ennemi, celui auquel, dès sa naissance, elle a fait une guerre implacable, c'est l'ignorance.
Mgr d'Hulst voulait, à la fin du dix-neuvième siècle, reprendre, en les adaptant à nos besoins modernes, les glorieuses traditions de l'ancienne Université catholique et parisienne.
200 LBTTRES INDISCRÈTES
Il est difficile de ressusciter les morts. Le docte prélat allait se heurter à de terribles obstacles: l'inintelligence, la routine, le manque de ressources, la timidité des familles, la veulerie des jeunes hommes élevés dans les établissements religieux, la défiance de l'archevêque de Paris et des évêques protecteurs, la mauvaise volonté des Jésuites jaloux d'une œuvre où ils ne domineraient pas, enfin des tracasseries du gouvernement.
Il fallait du courage pour entreprendre une pareille œuvre et quelque naïveté pour espérer la conduire à bonne fin; il fallait surtout ne pas connaître l'épiscopat et les catholiques. Le Play consulté avait été contraire. Suivant lui, il était sage de ne pas essayer, si on n'avait pas des chances de faire mieux que l'Etat; et ces chances, il ne les découvrait nulle part.
Les commencements furent beaux. Il y eut une flambée d'enthousiasme d'un bout de la France à l'autre. Mais, suivant leur habitude, les catholiques se divisèrent bientôt. Au lieu de concentrer à Paris leurs ressources d'argent et d'hommes, on créa des Universités à Lille, à Toulouse, à Lyon, à Poitiers, à Angers, à Bordeaux. Peu s'en fallut que Guéret ne réclamât la sienne! Toutes les ambitions, désireuses d'être à la tête de quelque chose, toutes les cupidités, toutes les vanités, se mirent en avant. Les prélats romains voulaient être recteurs, les abbés et les hommes bien pensants qui avaient quelque diplôme briguaient une
chaire. Les Jésuites réclamaient, comme leur revenant de droit, les cours de théologie, de philosophie, de mathématiques et de littérature, menaçant de « boycotter » les nouvelles universités qui ne leur feraient pas une juste part, la part du lion, dans leur personnel et leurs honoraires; ils n'avaient pour cela qu'à diriger ailleurs les élèves de leurs collèges et à se servir de leur influence sur les familles. Jamais la France catholique n'avait soupçonné qu'elle avait dans son sein tant d'hommes éminents et avides de se dévouer à l'enseignement supérieur.
Il fallait faire un choix; au lieu de prendre les plus capables, on se laissa imposer les plus intrigants. A des hommes de valeur on préféra des quémandeurs cyniques. Le nombre des élèves ne s'éleva guère et tout entrain disparut. La personnalité brillante de Mgr d'Hulst fit quelque peu illusion; aujourd'hui les plus aveugles constatent qu'il n'y a rien derrière les rapports dithyrambiques. Pour empêcher cette œuvre agonisante de mourir, il en coûte aux catholiques six à sept cent mille francs par an. Les professeurs sont plus nombreux que les élèves sérieux. Résultat de tout cet effort: zéro.
A l'Institut catholique de Paris, comme dans les établissements similaires de province, les meilleurs succès ont été obtenus dans la préparation des licenciés. Pourquoi s'est-on obstiné à maintenir les cours de droit et de sciences, malgré
l'impossibilité démontrée de lutter avec les facultés de l'état? Uniquement pour permettre à quelques médiocres professeurs de percevoir leur traitement.
Les sciences ecclésiastiques, auxquelles on aurait dû accorder une attention particulière, se traînent lamentablement. Un élève fort intelligent auquel je demandais quelques détails me répondait:
« Que voulez-vous que je vous dise, monsieur? Nous sommes ici de vingt-cinq à trente, pour ne rien faire et ne rien apprendre.
— Vous avez pourtant de bons professeurs?
— Parlons-en! On s'acharne à nous envoyer les Jésuites que la Compagnie ne peut employer ailleurs. Le P. Auriault est bon garçon et a une certaine facilité; mais rien de sûr, de solide et de personnel. Il est tout à la direction de quelques dévotes et à des œuvres extérieures. Ce n'est pas un pareil homme qui peut donner une haute idée de l'enseignement théologique en France et déterminer un mouvement.
« Le P. de la Barre est osbcur, sourd et neurasthénique, vaniteux, rancunier, d'un caractère difficile. Il exige la récitation « mot à mot » de ses misérables feuilles et pense avoir dit le dernier mot de toutes les questions. Il a continuellement sur les lèvres le rire béat de l'homme qui s'estime supérieur à tout et à tous. Quel temps précieux perdu à ces classes fatigantes, où le jargon théologique masque le vide des pensées.
« Aux examens personne n'est plus exigeant. Tandis que les professeurs de littérature, prêtres ou laïques, donnent discrètement leurs notes, évitant d'humilier ou de décourager qui que ce soit, le P. de la Barre, qui n'a rien entendu des réponses et Ndont les questions vagues sont la plupart du temps inintelligibles, publie ses appréciations et leur donne la forme la plus blessante. L'émulation, prétend-il, est nécessaire; comme si à vingt-quatre ou vingt-cinq ans des auditeurs déjà prêtres devaient être assimilés à des « gosses » de cinquième ! »
c Qu'arrive-t-il ? Tous copient et les notes qu'il lance à tort et à travers tombent la plupart du temps sur Franzelin, Palmieri, Mazella, Hurter, ou ce qui est encore plus comique sur le P. de la Barre lui-même.
« Les anciens sont édifiés; mais les nouveaux sortent désarçonnés de ces séances.
« Si nous avions un recteur, il renverrait ce sourd à ses pénitentes, pour lesquelles il semble passionné.
« Le P. Bainvel est un esprit étroit, superficiel, sans originalité; mais il sait force choses et les enseigne méthodiquement. Comme il connaît l'anglais et l'allemand, il fait à peu de frais étalage d'érudition. Il se sert plus des dictionnaires et des revues que de son cerveau; c'est pourquoi ses décisions et ses opinions successives ne s'accordent pas très bien. Malgré ses défauts, c'est un de nos bons professeurs.
« Quand on le pousse, il lance des soupirs et penche le cou, au lieu de donner des raisons. Faux bonhomme, du reste, il réalise le type du Jésuite classique; le miel sur la langue et le fiel dans le coeur, il déchire avec onction ses ennemis et ceux de la sainte Compagnie. Nous le nommons familièrement » le Pieusard ».
Est-ce avec votre assentiment, Eminence, que l'Institut catholique tend à devenir de plus en plus une « jésuitière »? Mgr Péchenard s'en est alarmé, dit-on; mais il n'ose mettre ordre à cet envahissement, qui peut compromettre l'existence même de la « boîte ». Peut-être cherche-t-on cette manière honorable d'en finir et de liquider une situation qui ne peut se prolonger indéfiniment.
Outre les professeurs, nous avons des conférenciers fournis par la Compagnie et des scolastiques qui suivent les cours. La bibliothèque est à leur disposition. Les Pères de passage à Paris s'y installent comme chez eux, et ils regarderaient comme fort impertinent quiconque ne s'empresserait pas de leur céder place et livres. A tout seigneur tout honneur!
Ce que je dis ici de l'Institut catholique de Paris, les Jésuites ne se gênent guère pour le répandre eux-mêmes et ils sont autrement sévères sur les chosese t les personnes. On peut env oir un échantillon dans le volume très curieux et très suggestif intitulé Chez les Pères\ L'une des
dernières lettres du livre est précisément consacrée à ce sujet. C'est une photographie sans retouches, mais prise par un amateur expert.
Ainsi cette institution très coûteuse, qui aurait pu contribuer à relever le clergé séculier, en formant et révélant quelques hommes de talent, n'a guère abouti qu'à fortifier ses terribles dominateurs et à nourir quelques médiocrités besogneuses.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Une dame charitable rencontre un jour dans la rue de Sèvres un vieux prêtre presque aveugle, les cheveux et la barbe sales, les vêtements souillés et usés, la chaussure hideusement éculée, tout l'exiérieur minable et dénonçant une profonde misère. Le pauvre homme s'avançait péniblement en tàtant avec sa canne les accidents du trottoir pour se guider. Emue de pitié pour cette vénérable épave, elle résolut de lui venir en aide. Renseignements pris, elle sut que son futur protégé n'était autre que le R. P. Daniel, jadis écrivain de mérite et directeur très couru. Il eût été ridicule de faire l'aumône à la puissante Compagnie de Jésus, dont le vieillard faisait .partie; c'eût été porter de l'eau à la mer. Elle se contenta donc de communiquer son étonnement au supérieur de la résidence.
La détresse n'attestait, cette fois, que l'incurie des confrères du R. P. Daniel. Ailleurs elle est réelle et a sa source dans l'abandon et l'indigence.
Dans la plupart des carrières on a organisé des caisses de retraites pour les vieillards, des
caisses de secours pour les infirmes et les malades. Les ouvriers eux-mêmes s'en préoccupent et cette question est une de celles c[ui agitent la société contemporaine. Rien de sérieux en ce sens n'a été tenté pour les prêtres. Ceux qui n'ont pas su économiser, ou que des accidents mettent avant l'heure dans l'impossibilité de pourvoir à leur maigre subsistance, sont condamnés au dénuement. C'est la souffrance matérielle jointe à l'angoisse morale et à l'humiliation. Qui n'a gardé la vision de cet écœurant spectacle? Cet état aecuse moins l'imprudence des malheureux que l'égoïsme ecclésiastique et la dureté du cardinal-archevêque.
Le « prêtre habitué » mange un pain amer, mais il a du pain; le prêtre abandonné n'en a pas toujours. Il ne lui reste pas même la ressource de mendier ou de recourir à l'assistance par le travail; l'autorité l'interdirait.
Ses confrères cherchent des leçons pour une jeune fille intéressante, une place pour une femme de chambre ou une cuisinière congédiées; aucun d'eux ne s'intéresse au prêtre qui cache dans un taudis ou promène à travers les rues sa honte et sa faim. Pour l'éviter, on passe sur le trottoir opposé où l'on fait semblant d'inspecter la vitrine voisine. Les plus riches ne se soucient guère de serrer la main de ce loqueteux dans laquelle il faudrait mettre quelque chose. A l'archevêché, le « vénéré cardinal » trouve quelques pièces d'or
pour payer le loyer d'une pécore ou pour soutenir l'œuvre fantaisiste d'une belle comtesse; il est sourd aux appels d'un frère dans le sacerdoce. Comment ce vieillard, qui a plus d'un million de casuel, comprendrait-il que d'autres se demandent avec anxiété de quoi ils dîneront aujourd'hui et où ils gîteront le mois prochain?
Rien ne blesse les fidèles comme le spectacle du délaissement où vivent certains prêtres, excellents parfois et dont tout le crime a été la charité, dans une Eglise où l'on parle constamment de charité, où l'on prétendrait volontiers avoir le monopole de cette vertu et où on la donne comme preuve d'institution divine. Ces prêtres mal vêtus, mal logés, mal nourris, dont le regard timide n'ose plus se fixer sur les personnes et les choses, ruinent, sans le vouloir, l'éloquence des prédicateurs qui étalent dans les chaires leurs mines fleuries et leurs boniments traditionnels.
Malheur au prêtre qui déplaît à l'autorité diocésaine! malheur à celui qui a l'air de résister ou simplement de ne pas approuver! Eût-il mille fois raison, il sera broyé sous l'arbitraire et rejeté sans merci parmi les déchets. Aucun recours possible. L'archevêque s'imagine qu'on ne peut avoir de droit contre lui et quelles que soient ses décisions il ignore également le remords et la réparation.
Rome est loin, partiale, vénale; espérer en elle, pour un prêtre sans influences pécuniaires
et sans appuis politiques, serait folie. Personne, au reste, ne se fait illusion sur ce point.
La presse catholique? Les journaux faméliques auxquels on donne ce nom ne sont plus que des encensoirs qui brûlent continuellement en l'honneur du pouvoir. Il est infaillible et impeccable; c'est l'axiome qui domine tout. Contredire un évêque, qui peut accorder ou retirer sa protection, paraît à ces thuriféraires un crime de lèse-majesté; ils n'auraient pas assez d'anathèmes contre le coupable. Les plus hardis vont tout au plus jusqu'au silence en face d'un déni de justice éclatant comme le soleil.
Par la force des choses qui amène à Paris beaucoup de prêtres de province, par l'étroitesse d'esprit et la rancune du cardinal et de son entourage immédiat, ces misères se rencontrent à Paris plus fréquemment qu'ailleurs; au milieu de l'abondance et du luxe de la capitale elles attirent plus violemment l'attention.
Que faudrait-il dans bien des cas, pour soulager ces infortunes toujours douloureuses, quelquefois touchantes et nobles dans leur origine? Un peu de cœur dans la poitrine de ceux qui devraient être des pères et qui se réduisent au rôle d'administrateurs. Pourquoi, par exemple, ne confierait-on pas à des prêtres, qui s'en acquitteraient plus décemment, certaines écritures des bureaux diocésains, certains emplois de l'Institut catholique, comme l'emploi modeste de bi-
bliothécaire et de sous-bibliothécaire ? Ceux qui occupent ces places ou ces sinécures ont de puissants protecteurs et de belles recommandations; mais la dignité sacerdotale devrait l'emporter, toutes choses égales d'ailleurs, sur de pareilles considérations. Faut-il espérer un changement si rationnel et si édifiant? Hélas!
Veuillez agréer, Eminence, etc..
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Eminence, '
Une des scènes les plus populaires de l'Evangile est celle où l'Homme-Dieu s'armant de cordes comme d'un fouet, chassa les vendeurs du temple. Malgré sa douceur et son inclination à pardonner, Jésus ne put contenir son indignation contre ces trafiquants et ces banquiers installés dans la maison du Seigneur et qui faisaient du lieu de la prière une caverne de brigands.
S'il revenait sur la terre et s'il apparaissait dans ce diocèse de Paris, le Sauveur n'aurait-il pas l'occasion de renouveler cet acte de justicier? Les évêques achètent le mitre rarement à beaux deniers, plus souvent à force de complaisances et de promesses qui enchaîneront pendant toute leur vie la liberté de leur ministère; les curés marchandent pour obtenir de l'avancement; les vicaires intriguent afin de débuter par une bonne paroisse. Les uns et les autres pour arriver au bout de leurs convoitises ne rougissent pas de faire appel aux politiciens véreux et aux femmes équivoques. Il faut de subtiles distinctions pour ne point voir dans ces échanges le crime de simonie.
Pans l'Eglise catholique tout devrait être gratuit; en réalité il faut tout payer, le baptême, le mariage, l'enterrement, jusqu'à sa place à l'église pour assister à la messe et entendre le sermon. Il coûta cher de naître, de vivre et de mourir chrétiennement. Ce qui se vend, ce n'est pas le sacrement, la grâce, la chose sainte; c'est le travail du ministre, ce sont des accessoires extérieurs au rite et que chacun est libre de ne pas demander. L'honoraire ne regarde que le surcroît de pompe et de fatigue que les convenances, l'usage ou la vanité imposent au prêtre à l'occasion d'un acte de son ministère; il est essentiellement libre. Voilà ce que l'on dit; et personne n'en croit un mot.
S'il n'y a pas violence physique, il y a toujours contrainte morale. La sueur du prêtre est tarifée aussi exactement que les drogues de l'apothicaire! On compte les minutes et les kilomètres. Pour une messe basse, c'est tant; pour une messe chantée, c'est le double; pour que la messe soit à jour fixe et annoncée, il faut encore ajouter quelque chose.
Le prêtre doit vivre, objecte-t-on; c'est incontestable et les hommes de tout métier en disent autant. Croit-on que Jésus-Christ, lorsqu'il recommandait à ses apôtres de donner gratuitement ce qu'ils avaient reçu gratuitement, ne connaissait pas cette nécessité? Le réservoir des grâces et des indulgences est toujours plein et ne demande qu'à s'écouler; mais il faut rémunérer le gar-
dien qui porte les clefs et l'éclusier qui lève la planchette.
Le prêtre vit de l'autel, c'est-à-dire du fidèle. Tout est gratuit, c'est la théorie; mais vous n'aurez rien si vous ne payez pas, c'est le fait. L'argent n'est pas le prix des dispenses, des messes, des bénédictions, mais il est une condition sans laquelle vous ne pourrez rien avoir de tout cela.
Les pauvres ont dans l'Eglise catholique une dignité éminente et une place privilégiée, parce qu'ils sont plus semblables à Jésus-Christ et à ses apôtres; ce serait une injure d'en douter; mais un jour de grande fête où l'on doit entendre un fameux prédicateur, ces privilégiés d'un genre nouveau devront rester dans les bas côtés et même derrière la porte s'ils n'ont pas trois sous pour payer leur chaise. Le prédicateur ne vend pas la parole de Dieu, qu'il est censé annoncer du haut de la chaire; mais l'éloquence dont il l'agrémente mérite salaire; de même le juge ne vend pas la justice, mais le tracas qu'il se donne pour formuler sentence. Je cherche une circonstance de la vie religieuse où l'argent ne fasse pas des catégories entre les fidèles et qui ne soit pas l'occasion de quelque trafic plus ou moins dissimulé, de quelque contrat, tout au moins de quelque espérance, depuis la première goutte d'eau versée sur la tête du nouveau-né jusqu'à la dernière pelletée de terre jetée sur la tête du mort; je n'en trouve pas.
Qu'il s'agisse de l'enseignement du catéchisme, de la visite des malades, de l'administration des sacrements, des distinctions honorifiques ou des conseils à donner, rien ne stimule le zèle du prêtre comme la libéralité du fidèle. La formule de l'absolution sacramentelle, les onctions faites sur le mourant, les décisions pratiques des cas de conscience, ne varient pas dans leur nature intime ; mais quelles nuanc«s jette sur ce fond le rang du chrétien près duquel est venu ou est accouru le prêtre! On ne soupçonnerait jamais qu'il n'y a là que des âmes égales et également chères à Dieu et à son ministre.
Je ne parle pas ici, Eminence, d'un commerce proprement dit et qui se pratique dans beaucoup d'églises et de sacristies, où le prêtre vend et fait vendre certains objets de piété, depuis le cierge de la première communion jusqu'à la branche de buis des Rameaux, depuis le diplôme d'Enfant de Marie jusqu'au titre de marguillier. La commodité qu'il peut y avoir à trouver sous sa main ce que l'on désire ne justifie pas toujours la majoration des prix.
L'autorité diocésaine tolère ces abus; elle prélève quelquefois sa part du honteux bénéfice. Estce bien son rôle?
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Un des malheurs du souverain, c'est de n'entendre que ce que les courtisans sont intéressés à lui laisser connaître. Il est souvent condamné à ignorer ce dont tout le monde parle et qu'il lui serait important de savoir. Il faut qu'il ait un grand amour de la vérité et qu'il témoigne sa reconnaissance à ceux qui ont le courage de la lui faire parvenir, surtout lorsqu'elle est désagréable, pour qu'elle ne se cache pas à son approche.
— Qui a fait ce joli mariage?
— C'est le R. P. Mentula, de la Compagnie de Jésus.
— Et cet autre?
— C'est la Révérende Mère de Grandrut, du Sacré-Cœur.
— Ils ont vraiment bien travaillé!
A tout moment retentit par le monde quelque dialogue de ce genre. Je ne rapporte que la substance; vous devinez les enjolivements que la malveillance et la gauloiserie ne manquent guère d'y coudre.
Il y a dans Paris, en effet, un certain nombre de
maisons religieuses dont les habitants, mâles ou femelles, ne rêvent ainsi qu'accouplements. L'imagination de ces personnes qui ont fait vœu de chasteté se complaît dans ces perspectives matrimoniales; on dirait qu'elles sont pressées de procurer à d'autres les jouissances sexuelles dont elles se sont sevrées et qu'elles y trouvent une sorte de compensation.
La vanité est flattée du rôle qu'elle joue dans ces négociations. C'est au parloir qu'elles s'entament, entre les parents en quête d'une bru ou d'un gendre et les entremetteurs bénévoles. D'ordinaire les bons Pères présentent le garçon qui fut jadis leur élève; les révérendes Mères offrent la jeune fille, la « petite oie » blanche et grasse, dont elles ont fait l'élevage. Comme il y a presque toujours une dupe dans l'affaire, la partie la plus intéressée à la voir aboutir est aussi la plus obséquieuse.
Grisés par les flatteries prodiguées par des gens de grand nom et de haute situation, les religieux se prêtent avec un zèle et une inconscience sant limites aux plus abominablses supercheries, comme si le sacrement qui rendra l'union indissoluble avait le pouvoir de changer les caractères et d'effacer le passé des contractants. À force "de roueries, ils n'arrivent que trop souvent à précipiter dans l'abîme l'inexpérience de jeunes gens dont ils ont éveillé les passions.
La cupidité a sa part dans ces maquignonnages. Les mariés n'oublient pas de témoigner leur
reconnaissance aux intermédiaires qui leur ont fait conclure une alliance difficile. C'est ainsi que se meublent les sacristies et qu'on voit tant de religieux njunis d'appareils photographiques, de machines à écrire, de bréviaires artistement reliés, <le riches reliquaires et de bibelots que l'on est surpris de trouver aux mains de ceux qui ont fait vœu d'être pauvres. Les supérieurs et les communautés ne réclament pas trop contre ces usages, parce qu'ils en tirent profit. Ainsi une bonne action n'est jamais perdue.
De mauvais plaisants prétendent qu'au lieu de blâmer cette ingérence, il conviendrait de l'encourager, dans un temps où la natalité baisse honteusement chez nous. Il est d'ailleurs de notoriété publique que ceux qui ne s'occupent pas de former des mariages travaillent à désorganiser ceux qui existent. Puisque les bons Pères et les révérendes Mères ne peuvent s'empêcher de se mêler aux affaires des familles, mieux vaut encore qu'ils multiplient les unions que les divorces et qu'ils n'entreprennent rien sur le testament des célibataires.
D'innombrables exemples prouvent, au dire des grincheux, que ces mariages où l'on n'a guère consulté les goûts, les caractères, les tempéraments et le passé des futurs époux, sont généralement malheureux. On pourrait discuter là-dessus: les entremetteurs prétendraient que c'est l'affaire des mariés, qu'ils ne les ont pas joints de force
et qu'ils devaient réfléchir avant de conclure un contrat aussi personnel qu'indissoluble. S'ils ont agi en étourneaux uniquement soucieux de la passion et des jouissances, tant pis pour eux! Ils devaient se tâter avant de se donner et se connaître à fond avant de se lier.
Une question me vient au bout de la langue et je ne puis la retenir. Comment ces tenanciers et tenancière d'agences matrimoniales, voués par état à une pureté angélique, peuvent-ils écarter de leur esprit et de leur coeur des pensées et des sentiments peu conciliables avec la blancheur d'hermine qu'ils affichent?
Le mariage c'est la vie sexuelle en exercice; c'est le remède aux désirs qui brûlent l'homme et la femme et les poussent violemment l'un vers l'autre pour s'unir dans l'amour; c'est la procréation des enfants et la série des actes qui accompagnent chez l'homme et chez la femme l'acte générateur; c'est l'enfant qui doit en naître pour perpétuer l'espèce, donner des citoyens à la patrie, des enfants à l'Eglise et des élus au ciel; ce n'est pas seulement le toit et la table, mais le lit commun, le rapprochement physique de deux chairs qui se complètent pour former un être nouveau, principe de fécondité capable de se reproduire et de se survivre. La fin du mariage n'est pas l'unité de deux esprits, mais de deux corps et de deux sexes.
La première pensée qui doit venir à quicon-
que s'occupe d'en préparer un, c'est d'examiner si les conjoints ont les qualités corporelles indispensables pour que leur union ne soit pas stérile. Les convenances de sentiment, de famille et de fortune ne viennent qu'après. Il serait niais d'avoir peur des considérations qui tiennent à l'essence même de ce que l'on poursuit.
Mais comment des hommes et des femmes faits de chair, de sang et de nerfs, comme nous, en qui les sens, loin d'être éteints, sont exaspérés par la solitude et la continence; comment des prêtres et des vierges se défendent-ils contre les tentations qu'ils ont provoquées, contre les révoltes qu'ils ont déchaînées, contre ces délices sexuelles qui s'attaquent aux racines mêmes de la liberté? Mystérieux problème.
Au fait, ils ne se défendent pas; ils les aiment et les recherchent. Les avantages que le mariage chrétien assure aux époux qui le reçoivent dignement, au dire des théologiens, tous ces avanges spirituels et temporels sont le dernier des soucis de nos grands « marieurs ». C'est leur vil plaisir et leur vil intérêt qu'ils poursuivent et auxquels ils sacrifient leur vœu, leur réputation, la dignité de leur ordre et le bien de l'Eglise. C'est pouquoi aucune défense ne prévaudra contre ce prurit. Les marieurs qui ont marié hier et qui marient aujourd'hui marieront demain, et toujours et malgré tout.
Mais si le mal est incurable, on peut l'atténuer,
le circonscrire, l'empêcher de produire tous ses effets meurtriers. Un évêque, surtout un archevêque de Paris, mériterait beaucoup des âmes, des familles, de la société et de la religion, en pourchassant de tout son pouvoir et sous toutes leurs métamorphoses ces agences matrimoniales, qu'elles soient tenues par des prêtres séculiers, par des religieux ou par des religieuses.
Veuillez agréer. Eminence, etc..
Emixence,
L'avancement dans le clergé! Ces mots semblent n'avoir pas de sens. Que peut, en effet, désirer un prêtre, sinon devenir un intercesseur de plus en plus efficace entre les hommes et Dieu, c'est-à-dire avoir un zèle de plus en plus dévoué pour les âmes et une ressemblance de plus en plus parfaite avec Jésus-Christ. C'est par le mépris des biens temporels, par le détachement de soimême et par l'immolation continuelle de tout son être qu'il devient plus digne de sa vocation et plus capable de la remplir. Toute autre ambition est déraisonnable.
En est-il ainsi dans le diocèse dont vous êtes le chef et auquel vous devez l'exemple? Je n'ose le croire, Eminence. Là, comme partout, plus que partout, sévit la folle ambition, plaie éternelle de l'Eglise du Christ; du sommet à la base de la hiérarchie elle produit l'amour des honneurs, le désir de la domination, la lutte pour la préminence. Le cardinal regarde avec envie la tiare sur laquelle resplendit la triple couronne; l'évêque intrigue pour changer sa soutane violette contre la
pourpre et pour mourir prince de l'Eglise; le curé de grande ville aspire à la mitre et le simple desservant s'agite pour obtenir une cure de première classe; le petit vicaire enfin soupire après le jour où il sera son maître et régira une paroisse. Tel est le spectacle que présente l'immense étendue de l'Eglise catholique; c'est une arène où des égoïsmes hypocritement dissimulés luttent sans merci pour écraser des rivaux et arriver à la primauté. Nulle part le mot terrible d'avancement ne retentit avec plus d'âpreté que dans les sacristies. Dans les âmes de prêtres l'orgueil s'enrichit des dépouilles de tous les autres vices, qu'ils soient réellement morts ou qu'ils soient simplement condamnés à se cacher.
Du moins le mérite est-il la mesure de l'avancement? Le mérite ici ne saurait être que le savoir, le zèle, la vertu. Voici l'idéal: t Aucune acception de personnes; point de recommandations et de brigues. Ni la naissance, ni la parenté, ni la fortune, ni la flatterie n'ont d'influence. L'éclat de l'or est aussi impuissant que la caresse d'une femme. Pour le placement ou le déplacement d'un curé de campagne, d'un petit vicaire, l'évêque ne consulte que les droits acquis et le bien général. Il n'oublie jamais qu'il est père et juge avant tout. » Hélas! Hélas! que nous sommes loin, Eminence, de ces régions éthérées! Pour avoir les tibias habillés de violet ou de rouge, on n'en est pas moins homme. On se trompe et on trompe.
Dalila corrompt l'homme de Dieu qui a l'imprudence de s'endormir sur son épaule et Simon le magicien a laissé une postérité qui exerce avec des perfectionnements terribles l'art du vieil aïeul.
Pour prévenir les défaillances épiscopales, le droit canon avait institué une législation pleine de sagesse. Elle protégeait les évêques contre leurs faiblesses et les prêtres contre les caprices de l'autorité; elle préparait ainsi à l'Eglise des ministres capables et dignes. A l'abri de cette législation, les consciences pouvaient respirer en paix. On a mis de côté la lettre et l'esprit de ces règles gênantes et tout est livré à l'arbitraire. Nulle part le bon plaisir n'est aussi impudemment souverain. A la place de la loi, c'est-à-dire d'un ordre permanent, général, établi pour le plus grand bien de tous, après de mûres délibérations, nous nous trouvons €n présence d'un homme, c'est-à-dire de l'instabilité de la passion et de l'égoïsme.
Comme toutes les choses humaines, la loi du concours pouvait avoir quelques inconvénients, si elle était mal appliquée; elle les compensait par d'incontestables avantages, dont l'autorité bénéficiait encore plus que l'obéissance. La justice distributive, cauchemar de toute administration consciencieuse, est ainsi simplifiée et assurée presque automatiquement. Peu à peu il se forme dans un diocèse une élite dont la vie laborieuse, le talent et les connaissances assurent le bon renom du clergé. Au lieu d'avancer en rampant, les jeunes
prêtres cherchent à se signaler par des qualités solides. Un peu d'ambition humaine se glisserait-il dans ces efforts, le mal ne serait pas irréparable et se guérirait de lui-même.
Le temps que l'on donne aux promenades, aux visites suspectes, aux soirées peu ecclésiastiques, aux lectures frivoles, aux parties de cartes et à d'autres passe-temps d'ordre inférieur, on l'emploierait à l'étude de la théologie, de l'Ecriture sainte et des sciences ecclésiastiques. Rien ne calme la pétulance des sens comme ces nobles préoccupations; la paresse, au contraire, est la mère de tous les vices pour le prêtre aussi bien que pour les laïques. La passion des livres va rarement avec celle des femmes et de la bonne chère.
Avez-vous, Eminence, favorisé de tout votre pouvoir l'acquisition de la science et de la vertu, en tenant compte de l'une et de l'autre pour l'avancement régulier de vos prêtres? N'avez- vous pas justifié ceux qui se traînent dans l'oisiveté sous prétexte que tout dépend de la protection et du bon plaisir et que la vie sérieuse ne mène à rien? En regardant autour de vous, est-on frappé tout d'abord du noble souci qu'a l'archevêque de Paris de s'entourer d'hommes éminents, qui fassent honneur à l'Eglise et dont les décisions s'imposent à l'attention des incrédules eux-mêmes? Les meilleures places sont -elles aux plus dignes?
La loi des concours oficiellement abandonnée,
mais demeurée toujours l'idéal de l'Eglise, vous guide-t-elle sous des formes adaptées aux circonstances? S'il en était autrement je vous plaindrais, car vous chargeriez votre conscience et vous abaisseriez, pour de longues années, l'honneur de l'épiscopat dans ce grand diocèse de Paris; ce serait un désastre et un scandale.
Faut-il croire de préférence ce que dit une feuille assez mal pensante qui se distribue à la sourdine et sous le manteau. On y lisait dernièrement: « Son Eminence abhorre les canonistes encore plus que les théologiens et les éxégètes. De quoi se mêlent ces chercheurs de vieux textes? Ne s'avisent-ils pas de reparler du concours et de l'officialité, comme si la conscience de l'évêque ne valait pas mieux que toutes ces formes abolies et chères aux frondeurs.
« Sous le règne du concours, où serait Fages? Où serait Thomas? Où seraient tant d'autres soleils qui éclairent les conseils de l'archevêché? Où serait notre vénérable cardinal lui-même?
« Que le chef soit unique! C'est une sentence de l'antique sagesse transmise par Homère et que Joseph Maistre a mise comme épigraphe à son livre Du Pape. C'était aussi l'avis du cardinal Guibert; il n'aurait jamais souffert comme auxiliaire et collaborateur un homme de mérite qui l'aurait offusqué. »
J'arrête ici ma citation.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Pendant dix siècles l'Eglise catholique a été par ses prêtres la maîtresse incontestée de l'enseignement et de la science. Ses ennemis lui reprochent d'avoir exercé ce monopole avec une jalousie ombrageuse; ils ne peuvent contester sa supériorité. Aujourd'hui tout est changé. L'esprit humain s'est émancipé; les sciences profanes ont fait des progrès de géant par l'application de méthodes rigoureuses, par le libre examen et par l'émulation qui pousse les chercheurs du monde entier à devancer leurs rivaux.
Le clergé séculier ou régulier avait jadis en sa possession les sources du savoir, les grandes bibliothèques, les collections de médailles et de manuscrits, les laboratoires, les moyens d'information scientifique rapides. Depuis la Révolution, les documents se sont consentrés dans quelques dépôts publics ouverts à tous; l'outillage scientifique a passé entre les mains de l'Université napoléonienne et si les prêtres studieux ne sont pas exclus du droit commun, ils ne peuvent espérer de faveurs. La liberté gagne à ce régime et si
la vérité y perd quelque chose, c'est par la faute des prêtres.
Ce qui a déconsidéré les savants catholiques, c'est le manque de franchise et de désintéressement. Dans leur esprit les conclusions précèdent trop visiblement les recherches. Leurs investigations ont un caractère confessionnel et utilitaire. Ils n'estiment dans une théorie que ce qui peut avoir une valeur apologétique ou d'édification. Les Jésuites surtout ont mis à la mode cet opportunisme qui s'attache moins à l'acquisition qu'à l'exploitation de la science et qui ne voit dans l'étude qu'un moyen de faire triompher des doctrines ou des intérêts.
Pressés d'arriver au but, les bons Pères prennent tous les chemins. On connaît leur facilité légendaire non seulement à solliciter les textes, mais à les expurger, à les modifier, .selon les besoins du moment. Se regardant modestement comme les champions de Dieu même, ils n'ont aucun scrupule de dénaturer ce qui leur est contraire. L'erreur n'ayant pas de droit, la supprimer est une bonne œuvre.
D'après les mêmes principes, les Jésuites n'hésitent jamais à dissimuler leurs fautes et celles de leur partisans. Ils se vantent sans vergogne et les médiocrités les plus authentiques de leur Compagnie deviennent de grands hommes et des saints. Leurs ennemis, au contraire, car ceux qui les contredisent ne sont pas simplement à leurs
yeux des adversaires que l'on combat sans haine et loyalement, qu'ils se nomment catholiques libéraux, philosophes, jansénistes, protestants, leurs ennemis ont toujours tous les défauts, à commencer par la mauvaise foi et l'immoralité. Après deux ou trois siècles. ,ces disciples de Celui qui fut doux et humble de cœur s'acharnent encore contre un auteur ou un livre que personne depuis longtemps ne lit plus. « Il est plus facile, disait Pascal, de trouver des moines que des raisons » ; il est surtout facile de trouver des injures.
Un autre genre de déloyauté reproché aux Jésuites et trop souvent imité par les écrivains religieux, c'est de démarquer les œuvres originales et de se les attribuer en y mettant un peu d'orthodoxie, s'il est nécessaire. L'intention pieuse semble dispenser de la probité scientifique ou littéraire. Ouvrez au hasard un volume signé par un écrivain de la Société; ce qui domine au bas des pages, lorsqu'il s'agit de citations élogieuses, ce sont des noms de Jésuites. Ces chers confrères passent ainsi, dans un certain monde, pour les inventeurs d'observations ou de théories qu'ils ne tiennent que de troisième ou de quatrième main. On dirait qu'en dehors de la Compagnie il n'existe aucun rayon de lumière dans l'Eglise.
A l'un d'eux, auteur de nombreux récits, je disais un jour amicalement: « Voyons, mon petit Père, pourquoi dans vos notes et références at-
tribuez-vous constamment à quelques Jésuites ce que vous savez appartenir à d'autres? Cela ressemble à un mensonge et à un vol; C nique 8uum\ »
Il me répondit sans broncher que c'était une règle chez lui de ne citer en bonne part que des écrivains ou des amis de la Compagnie et il prétendit que les Jésuites rares d'ailleurs, qui agissaient différemment ne sont pas de bons Jésuites. Poussé un peu vivement il m'avoua que le P. Lapôtre, par exemple, qui avait sans cesse au bout de la plume des noms d'allemands ou d'universitaires, était < un esprit dangereux ». Aux yeux de ce digne homme, poète et prosateur intarissable, cette façon d'agir était une preuve de piété filiale. Elle ne gênait en rien son respect pour la justice et il l'inculquait aux jeunes.
Le meilleur moyen, Eminence, de corriger ces mœurs déplorables et de détruire ces abus, c'est de promouvoir, d'encourager, de récompenser la science sérieuse, impartiale, puisée aux sources; c'est de redresser, sans les briser, les esprits hasardeux, de préparer pour l'avenir des prêtres au cœur apostolique, docteurs, écrivains, apologistes, pour lesquels les sciences ecclésiastiques et même les sciences profanes n'aient \ ^ de secrets.
On dit communément que le cardinal-archevêque de Paris suspecte et persécute ceux qui savent et ceux qui étudient pour savoir, qu'il saisit toutes les occasions et tous les prétextes pour leur être
désagréable. Une pareille conduite dénoterait une âme basse et un esprit opposé à celui du catholicisme.
On n'étouffe pas une idée par la violence, par les condamnations autoritaires, par les anathèmes sans débats contradictoires. Le temps où cela était possible est loin. Il faut combattre la propagande par des raisonnements plus décisifs et par des documents mieux interprétés, vaincre l'erreur par la lumière et l'obstination par la charité. Réservez votre indignation pour le polémiques injurieuses, à la Garasse, et ne permettez pas qu'elles deviennent un usage courant dans le clergé et la presse religieuse. Qu'on s'habitue à traiter le fond des questions et à laisser en paix les personnes. Nous avons eu un Veuillot; cela suffit.
La science catholique, sacerdotale surtout, sauf de rares exceptions, est tombée dans le mépris. Il faudra un siècle d'efforts pour la faire monter au rang qui lui convient. Si cette déchéance est votre œuvre, l'Eglise de France et le diocèse de Paris n'auront jamais assez de blâmes pour un épiscopat qui a eu de si lamentables conséquences.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Depuis un demi-siècle, le clergé de France s'est trouvé en face de situations politiques changeantes et compliquées; depuis trente ans son embarras va croissant. Dans de telles circonstances il aurait eu besoin d'une direction ferme, surtout à Paris où les crises sont plus aiguës. Il a été livré à lui-même ou poussé dans des sens divergents. Cette attitude flottante et contradictoire lui a fait perdre beaucoup de sa dignité et de son influence. Jl a mécontenté tous les partis et il est devenu la proie des pires représailles.
Le prêtre est citoyen; il en a donc les devoirs et les droits, au même titre, au même degré et dans les mêmes conditions que tous les autres. Il l'oublie trop et passe, de l'attitude humiliée du paria qui demande grâce, à l'arrogance des castes supérieures qui réclament des privilèges. Les deux extrêmes sont périlleux. Qu'il commence par user énergiquement du droit commun et qu'il ose regarder en face des hommes qui sont ses concitoyens et ses égaux.
Le prêtre est chargé d'enseigner aux autres ce
qu'ils doivent faire et ce qu'ils sont obligés d'éviter; il faut par conséquent qu'il apprécie la moralité des actions humaines, non pas seulement d'une façon abstraite, mais en faisant l'applications des principes éternels aux situations contingentes. A ce titre, les actes politiques relèvent de son ministère et il manquerait gravement à sa mission, si la peur ou l'intérêt l'empêchaient d'éclairer ceux qu'il est chargé de conduire. Sous prétexte de prudence, il ne doit pas reculer devant une obligation certaine et laisser la conscience publique aller à la dérive. Rien n'est plus immoral que ce scepticisme et cet opportunisme. Le grand malheur des catholiques, c'est d'avoir été acheminés insensiblement par leurs prêtres et par leurs évêques à toutes les résignations, à toutes les capitulations et à toutes les désertions, de n'avoir eu ni courage ni franchise.
Qu'on évite les interventions odieuses, inutiles; qu'on ménage les personnes, qu'on n'engage pas la religion dans les conflits où elle n'a rien à voir, soit; mais rester neutre, passif, complice par le silence, lorsque la religion est directement attaquée, les âmes menacées, les fondements même de l'Eglise ébranlés; c'est plus que de l'indifférence, c'est de la trahison. Il ne s'agit plus de politique, de régime, de constitution, de partis ou de personne; il s'agit d'un bien transcendant, supérieur et antérieur à tous ces intérêts humains, contre lequel aucun décret, aucune loi, ne peut
prévaloir. Le représentant de Jésus-Christ a non seulement le droit, mais le devoir strict, d'intervenir comme homme, comme citoyen, comme chrétien et comme prêtre. Toute l'histoire ecclésiastique atteste cette vérité; les martyrs ne sont pas morts pour autre chose que pour protester contre des lois sacrilèges.
Ici, Eminence, il est impossible de ne pas faire un retour douloureux sur le passé. La souveraineté du Christ a été officiellement niée; les privilèges que l'Eglise tient de sa constitution divine et les libertés qui lui sont indispensables pour remplir sa mission ont été supprimés; on a chassé la religion de tous les actes de la vie publique et on l'entrave jusque dans la vie privée; on a multiplié les obstacles pour empêcher les ouvriers, les pauvres et les malades de se rapprocher du Sauveur et de profiter des sacrements qu'il a institués pour ressusciter ou pour augmenter en eux la vie surnaturelle; aucun de ces attentats n'a pu émouvoir votre quiétude.
L'ennemi a été plus loin. L'enfance c'est l'avenir. Elle est sans défense; motif de plus, motif sacré pour que ses pères dans la foi viennent la protéger. Qu'avons-nous vu? Des sectaires encouragés par l'indolence des catholiques et résolus à les pousser à bout ont inventé ces lois scolaires qui condamnent à l'ignorance de l'Evangile des millions de baptisés, assassinat moral plus criminel que celui des bourreaux qui étoufferaient
leurs victimes. Jamais conspiration plus lâche et plus meurtrière n'avait été imaginée
Qu'avez vous fait, Eminence, en présence d'un pareil attentat? Rien, ou si peu et si mollement qu'il eût mieux valu ne rien faire du tout.
On massacrait vos fils; les cris des pères et des mères retentissaient autour de vous. Rien n'a pu vous tirer de votre torpeur, vous arracher un cri d'indignation qui ait troublé nos jacobins et rallié les fidèles à leur archevêque.
Vous ne vouliez pas vous mêler de politique! Comme si cet athéisme organisé n'était pas un brigandage plutôt que de la politique. Tout au plus dans l'intérieur de votre palais, à l'oreille de quelques amis sûrs, avez-vous bêlé quelques plaintes. Le loup ravisseur hurlait à la porte du bercail; au lieu de lui livrer bataille et de mourir plutôt que d'abandonner les agneaux dont vous aviez la garde, vous vous êtes caché. Dans votre estime ces millions d'âmes immortelles ne valaient pas un essai de résistance où auraient pu sombrer une parcelle de votre budget, une heure de votre repos ou de votre liberté.
C'est là, Eminence, le fait saillant de votre épiscopat, la honte ineffaçable, le crime irrémissible. Dans la longue série de défaillances qui en forme la trame celle-là résumera toutes les autres et vous serez dans l'histoire du diocèse de Paris « l'homme qui a livré aux sectaires et aux franc-maçons des millions d'âmes d'enfants, sans
oser risquer non pas sa vie, mais son sommeil et son traitement ».
Par inintelligence et pusillanimité vous n'avez pas voulu dégager le clergé séculier des intrigues des Jésuites. Vous n'avez su ni assurer leur liberté aux catholiques, ni leur permettre de la conquérir. Vis-à-vis de Rome, du gouvernement, du clergé et des fidèles, vous avez pris une attitude sournoise, faite pour vous aliéner tous les esprits et pour humilier la religion, et vous vous êtes vengé sur des êtres inoffensifs des concessions que vous arrachaient les persécuteurs. Jusqu'à la fin, les hommes clairvoyants et de bonne volonté ont attendu de vous un mot d'ordre qui n'a jamais été donné, un exemple qui n'est jamais venu.
Votre faiblesse a surpris nos gouvernants euxmêmes. Ils s'attendaient à trouver sur le siège archiépiscopal un évêque tel que l'Eglise en montre par centaines le long de son histoire, un athlète plein de foi, de courage et de zèle; à leur profonde stupéfaction il n'y ont découvert qu'un complice, un de ces complices inconscients qui sont les plus précieux de tous. Lorsque vous avez eu quelques velléités d'énergie, votre crosse pastorale se levait, non pas contre les fauves qui se ruaient sur le bercail, mais contre le troupeau effaré qui venait chercher près de vous défense et protection.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Au milieu du désarroi qui emporte les catholiques, l'observateur ne peut manquer de s'arrêter à un spectacle nouveau, spectacle comique, s'il n'avait de-ci et de-là de lamentables conséquences.
Dans cette pullulation des congrégations de femmes, que d'excellents esprits regardent comme un sjrmptôme de déliquescence bien plus que comme un signe de santé, il faut faire une place hors rang aux religieuses dirigeantes.
De temps immémorial trois genres de vie se partageaient le dévouement de celles qui abandonnaient le monde pour suivre les conseils éyangéliques; elles étaient contemplatives, charitables, ou enseignantes, suivant qu'elles donnaient une plus grande partie de leurs journées et de leur cœur à la prière, au soulagement des misères corporelles ou à l'éducation de l'enfance.
Les Jésuites ont ouvert de nouveaux horizons. La plupart des instituts fondés, réformés ou dirigés par les Pères s'occupent de la direction des personnes du monde et donnent des retraites. Jusqu'ici, les nouvelles directrices n'ont guère ac-
cepté que les femmes; mais il est probable quelles ne borneront pas leur zèle à ce ministère et que le tour des hommes et des prêtres viendra. Cette application inattendue du féminisme nous montrera « l'Eglise à l'envers >. Diriger! C'est bien mieux que manier le bistouri ou plaider devant les tribunaux. Il est infiniment moins difficile d'extirper des ovaires que d'arracher les folles amours du cœur.
Les Dames du Sacré-Cœur, les Religieuses Réparatrices, les Dames du Cénacle, les Filles de Marie, se sont lancées dans cette voie avec un entrain plein de mérite et avec un succès qui les ravit elles-mêmes. Si nous en croyons leurs comptes rendus, le nombre, la qualité et les progrès des retraitantes vont en grandissant, suivant une progression arithmétique. Les mondaines se convertissent, les dévotes volent de vertus en vertus vers les sommets de la perfection, les parfaites entrent dans les voies mystiques par les révélations, les extases et les miracles.
Dux fœmina facii !
Ce sont de simples religieuses qui produisent ces merveilles; tant il est vrai que l'Esprit-Saint souffle où il veut et qu'il se sert de la folie pour confondre la sagesse, et du sexe faible pour humilier le sexe fort.
Serait-il téméraire, Eminonce, de voir dans cette innovation un abus et même une outrecuidance
inconvenante? On disait autrefois que la conduite des âmes était l'art par excellence et qu'il fallait pour y réussir posséder à un haut degré la science, le tact et la sainteté. Cette réunion de qualités naturelles et surnaturelles paraissait si rare qu'il fallait, prétendaient les maîtres, choisir son directeur entre dix mille. Tout cela serait-il changé, ou les femmes éminentes foisonneraient-elles dans ces instituts « apostoliques >, comme ils s'appellent avec une humilité qui ne manque pas de saveur?
Ces essais paraissent pleins de dangers pour les directrices, pour les retraitantes, pour les maris, pour les familles et pour l'Eglise. Si ce n'était pas évident, je pourrais alléguer bon nombre d'histoires fâcheuses.
Dans cet échange de bavardages et de confidences entre les femmes du monde momentanément fatiguées de leurs maris ou de leurs amants, et les religieuses chez lesquelles la formule des vœux n'a pas éteint le foyer des ardeurs sexuelles, cq n'est pas toujours la voix qui prêchait pour Dieu qui a été la plus persuasive et le diable a joué plus d'un tour.
Eh quoi! les bons Pères n'ont pas eu de repos avant d'avoir obtenu de Rome ce fameux décret qui défend aux supérieurs des Frères et aux maîtresses des novices de solliciter et même de recevoir le compte de conscience de leurs subordonnés ; et des femmes sans études préalables,
sans examen et sans approbation de l'autorité, sans talent souvent, toujours sans mission, se chargeraient de la conscience d'ordinaire fort compliquée des mondaines et des demi-mondaines!
En voyant ces choses, on croit à une gageure contre le bon sens. Qu'une pareille imagination ait germé spontanément ou se soit bien vite acclimatée dans des cerveaux de femmes, ce n'est pas très étonnant; que les bons Pères, trouvant là un moyen d'étendre leur influence aient caressé cette manie, c'est déjà moins concevable; mais que l'autorité diocésaine de Paris, où cette folie sévit plus qu'ailleurs, ait fait semblant d'ignorer, ait toléré, ait encouragé par le silence et par d'autres manières plus positives une semblable aberration, c'est ce qui déconcerte l'indulgence la plus robuste.
Le cardinal, dit-on, a craint de soulever contre lui les rancunes d'un parti nombreux et vindicatif. Les religieuses dirigeantes sont les « rabattcuses > des Pères; ils tiennent les fils qui font mouvoir ces marionnettes, aussi bien les présomptueuses qui se mêlent de diriger que les soties qui viennent chercher cette direction. Tout cela ne forme qu'un bloc contre lequel il est périlleux même à un cardinal-archevêque de se heurter
Ce sont là de vaines excuses, indignes d'un chef spirituel qui a conscience de ses devoirs et de ses droits. En cédant à cette peur misérable, il trahirait les véritables intérêts de l'Eglise.
Les évêques, les prêtres, les dévotes, les reli-
gieuses et les Pères eux-mêmes souffriront tôt ou tard de cette faiblesse. On ne trouble pas impunément l'ordre établi par la nature et par Jésus-Chris-t. Il y a d'ailleurs ici une interversion si burlesque des rôles que le public commence à s'apercevoir du ridicule. Le Gaulois survit toujours dans le Français; on lui persuadera malaisément que dans tous ces tripotages spirituels entre mâles et femelles la poursuite de la vertu soit le seul mobile. Cette ingérence du jupon et de la guimpe derrière lesquels on entrevoit la silhouette de Loyola n'est pas faite pour recommander la piété.
Les prêtres manquent-ils donc dans le diocèse de Paris ou sont-ils incapables? Comment veut-on que les fidèles aient confiance en eux, lorsque, avec la bénédiction du cardinal-archevêque, tout ce qu'il y a de dévotes distinguées leur préfèrent de simples femmes? Y a-t-il donc une si grande différence entre une ouvrière, une paysanne, une servante ou une petite bourgeoise et la dame du monde armorié ou millionnaire, pour que le curé et le vicaire qui suffisent à gouverner les unes soient incapables de suivre l'autre vers les hauteurs? L'adultère doré et les vices en dentelles méritent-ils dans l'Eglise de Dieu un traitement de faveur? Et les braves filles, vierges ou repenties, qui se sont réfugiées de bonne foi au couvent y doivent-elles être poursuivies par les scandales de la ville et des faubourgs?
Veuillez agréer, Eminence, etc.
Eminence,
Les Filles de la Charité sont la plus belle fondation de saint Vincent de Paul. Vouées dans une juste mesure à la prière, à la pénitence, à l'enseignement et à la charité, occupées de corps et d'esprit, suffisamment à l'abri du monde, sans être exposées aux troubles physiques et moraux qui guettent les tempéraments modernes au fond des solitudes trop austères, les vaillantes sœurs peuvent développer harmonieusement leurs aptitudes et tirer parti des dons de la nature et de la grâce. Aussi n'est-il pas rare de rencontrer parmi elles des femmes remarquables par la solidité des vertus et par l'entente des affaires. En contact habituel d'un côté avec les malheureux qu'il s'agit de soulager, de l'autre avec les riches dont il faut attiser la compassion, leur esprit s'élargit et leur cœur devient accessible à tous les sentiments humains. Le travail manuel et musculaire les préserve de l'hystérie et des affections morbides qui bouleversent les cloîtres; elles ont trop d'affaires pressantes pour s'occuper des vétilles qui rongent les recluses. La plupart de leurs clients offrent
d'ailleurs assez peu "d'attraits pour que leurs sens ne soient pas séduits.
Nulle ressemblance entre leurs malades, leurs pauvres et leurs orphelins, avec les gracieuses fillettes, les mamans cossues et les messieurs décorés qui fréquentent chez les Dames du Sacré- Cœur ou chez les Réparatrices. Où trouveraientelles le temps de tenir un compte exact de leurs bonnes pensées et de leurs belles actions? Si elles ont quelque vanité, comme toutes les filles d'Eve, elles ne veulent pas en imposer la confidence au public et à la postérité; l'on ne peut pas dire qu'elles passent leur vie à se raconter les unes les autres, avec plus de complaisance que de sincérité.
L'opinion ne s'égare donc pas lorsqu'elle met au premier rang des Congrégations les Filles de saint Vincent de Paul. Amis et ennemis des religieux sont d'accord sur ce point. « Je vous parle Jésuites, disait malicieusement M. Trouillot aux députés de la droite, du haut de la tribune du Palais-Bourbon, et vous me répondez Sœurs de la Charité ». C'est que leur défense était singulièrement plus facile.
Dans cette institution le bon sens clair et pratique confine au génie; c'est pourquoi rien n'y a vieilli. Les Franciscains et les Dominicains ne sont plus de notre temps. Les Jésuites, pour se survivre, sont obligés d'abandonner leurs règles les plus essentielles, si bien que dans cet ordre
dont les maisons professes sont la moelle, il n'y a plus de maisons professes et l'enseignement qui devrait y être donné gratis est le plus coûteux qui soit au monde.
Rien de pareil ici. La nature et le rôle de la femme moderne y sont devinés avec une étonnante sûreté. Aucune force atrophiée dans ce parfait équilibre de discipline et de liberté, de méditation et d'action, .de vie intérieure et de travail extérieur, de réserve virginale et de dévouement maternel. Les pauvres sont préférés; .mais les riches ne sont pas exclus. Dieu est aimé et servi le premier; mais les hommes sont aussi aimés et servis pour Dieu. Tout l'être est dilaté, purifié, élevé, utilisé par cette belle vocation. C'est l'accomplissement du grand précepte de la charité, dans toute son étendue. Depuis plus de deux siècles, aujourd'hui comme aux jours de leur ferveur primitive, cette légion de vierges fortes est le joyau du catholicisme.
Tous ces éloges sont mérités., Eminence, je suis heureux de le reconnaître. Et pourtant on ne peut nier qu'il y ait quelques signes d'attiédissement sinon de décadence. La servante des misérables veut devenir dame du monde et l'infirmière se transforme en surveillante. Le recrutement est moins pur, la formation moins sérieuse, les défections se multiplient. Si l'organisation extérieure n'a pas fléchi, il semble bien que la vie intérieure, principe et règle de l'autre, a quelque
peu baissé. L'esprit du siècle, qui est un esprit d'orgueil et de sensualité, s'est infiltré par d'imperceptibles fissures. Peut-être les louanges indiscrètes ont-elles été pour quelque chose dans cet affaiblissement des vertus religieuses qui les justifiaient.
C'est à l'autorité diocésaine qu'il appartient d'y pourvoir. La maison-mère est à Paris; il est par conséquent facile de remédier au mal avant qu'il ait empiré. La femme est toujours faible, toujours mineure ; elle a besoin d'un tuteur qui la soutienne et la relève. Il est ici tout indiqué et ce serait un malheur, s'il ne comprenait pas l'urgence de son intervention.
L'archevêque ne peut se décharger une fois pour toutes de ce devoir, même sur les Lazaristes. Ce serait par trop aisé. Après avoir nommé un supérieur capable qui ne regarde pas sa fonction comme un simple titre, il doit s'informer luimême des choses du dehors et de l'intérieur, et prévenir le relâchement par une sage surveillance. L'archevêque a-t-il toujours bien compris et accompli ce devoir?
Dieu seul en est juge; mais il ne nous est pas défendu de formuler des vœux et des craintes. Ce sont les chefs qui font les armées; l'axiome est encore plus vrai des congrégations religieuses de femmes. Leur prospérité dépend de celui qui les gouverne.
Il ne suffit pas d'une certaine routine; il faut
l'observation exacte des règles, jusque dans les détails, avec un esprit de dévouement au prochain et d'amour envers Dieu. Quelques années de négligence peuvent entraîner pour les Filles de saint Vincent de Paul une diminution de ferveur et d'esprit surnaturel qui ne se réparerait qu'avec beaucoup de temps et d'efforts.
Veuillez agréer, Eminence, etc.
JENCE,
Vous connaissez la réponse que fit un jour à l'un de ses curés Mgr Desprez, cardinal-archevêque de Toulouse. Si elle ne prouve pas chez le prélat un sentiment très jaloux de son autorité, elle révèle un bon sens qui voit clairement les situations. Un prêtre empêtré dans un conflit avec les Frères des écoles chrétiennes demandait à son supérieur d'intervenir.
« Mon cher curé, si j'avais affaire aux Calvairiens, j'ordonnerais et ils obéiraient. Les Pères Capucins m'accorderaient ce que vous désirez par zèle, les Dominicains par courtoisie, les Jésuites par politique. Sur les Frères des écoles chrétiennes je n'ai aucun moyen d'action. Ne me demandez pas de m'exposer à un échec. Je connais votre sagesse et votre patience; j'approuve dès à présent ce que vous ferez. Tirez le meilleur parti de la situation, mais n'y compromettez pas le pouvoir du cardinal, sans aucun profit. >
Les choses vont à Paris comme à Toulouse et peut-être le voisinage de la rue Oudinot, où résident le supérieur général et les gros bonnets de la re-
doutable congrégation rend-il encore l'esprit d'indépendance plus récalcitrant.
Depuis que les écoles publiques ont été laïcisées, les bons frères enivrés par les éloges hyperboliques des journaux religieux et s'estimant désormais indispensables se montrent de plus en plus tyranniques. Les curés des paroisses sont unanimes à regretter ce qu'on a fait pour les installer, dans un élan d'enthousiasme qui s'éteint. Ces écoles ne sont pas seulement une lourde charge, elles deviennent un cauchemar; le bien qui s'y fait n'est pas en proportion des sacrifices qu'on s'impose.
Le R. P. Von Ascheberg, jésuite allemand en résidence à la maison de la rue Lafayette, à Paris, et chargé du pensionnat Saint-Jsoeph, disait un jour: «Je connais à fond les Ignorantins, puisque j'ai été plusieurs années en rapports quotidiens avec eux. S'il dépendait de moi de les supprimer ou de les conserver, d'un seul mot, je serais fort embarrassé. Je crois que, tout pesé, je m'abstiendrais et laisserais à la providence la responsabilité d'une pareille décision.
« Les Frères ont d'excellentes qualités pédagogiques, lorsqu'ils ne veulent pas sortir de l'enseignement primaire et professionnel; ce sont des administrateurs adroits, mais âpres au gain, qui f mettent dans le sac » tous leurs fournisseurs et finissent par s'en faire des ennemis. Ils n'ont ni loyauté ni esprit religieux.
« Leur crime irréparable, à mes yeux, c'est leur mépris pour le sacerdoce et pour le prêtre, mépris qu'ils ne se gênent pas pour manifester et qu'ils transmettent à leurs élèves. Les réguliers et les séculiers sont sur le même rang. Ils se targuent d'être les « éducateurs de l'avenir », supérieurs aux « diseurs de messe » et aux « donneurs d'absolution t. ; ;
« Cette manière de voir et de parler, qui suppose une méconnaissance absolue des forces spirituelles et surnaturelles de l'Eglise, ne pouvait manquer de gagner les familles et le peuple. Elle a contribué plus que les discours à la Chambre et les articles des mauvais journaux à rendre possibles les persécutions passées et celles qui se préparent. Les Frères seront probablement pourchassés à leur tour; mais ils ne l'auront pas volé. »
Ce que le jésuite allemand ne disait pas, c'est que ses confrères de France sont dans les mêmes errements, avec une insolence bien plus hautaine encore, et qu'ils ont les premiers inculqué aux religieux de J.-B. de la Salle les sentiments qui se retournent contre la Compagnie. C'est pour imiter les Jésuites, en effet, que les chers Frères affectent cette indépendance vis-à-vis de l'autorité ecclésiastique et ce dédain à l'égard des prêtres. Persuadés qu'ils sont appelés à remplacer les Pères dans nos sociétés démocratiques, ils prennent d'abord leurs défauts en les exagérant.
Irrités par cette concurrence, les Jésuites, de
leur côté, ne se gênent pas pour faire le procès de ces rivaux saugrenus et pour « remettre les choses au point ». ' ||
Ils font aux Frères trois reproches principaux. D'abord d'avoir sacrifié l'instruction et l'éducation religieuse à la préoccupation des brevets. Les Frères ont beau jeu pour rétorquer l'argument et ils ne s'en privent pas.
En second lieu, les Jésuites relèvent amèrement chez les Frères leurs prétentions à l'égalité avec les grands Ordres et à l'exemption de l'ordinaire, un esprit de lucre qui rend la religion odieuse et l'intolérable vanité qui les pousse à chercher l'éclat plutôt que le bien des populations. En fait, ils ressemblent plus à des instituteurs laïques préoccupés d'intérêts temporels qu'à des hommes engagés par les vœux à procurer par-dessus tout, le service de Dieu.
Enfin, les Jésuites accusent les Frères des Ecoles chrétiennes de sortir de leur vocation, qui est l'enseignement du catéchisme et l'instruction primaire du peuple, pour fonder de grands pensionnats, comme celui de Passy, où ils attirent la riche bourgeoisie et même les fils de famille. Ils mettent leurs écoles professionnelles au-dessus des collèges où se font les études classiques et ils portent l'oubli de leurs origines jusqu'à tenter la préparation aux grandes écoles du gouvernement, Polytechnique, Saint-Cyr, Centrale, etc., sans respect pour les droits acquis par d'autres et au détri-
ment des jeunes gens qui seront toujours dans un état d'infériorité en face de camarades formés par de meilleures méthodes.
Pour comprendre cette acrimonie, il faut se rappeler que depuis l'institution du baccalauréat français ,les Frères font une heureuse concurrence aux Pères dans un grand nombre de villes. De là ces griefs énumérés avec un ton de hauteur qui ne dissimule pas tout à fait le dépit. Il est plaisant tout de même d'entendre les Jésuites recommander la soumission aux évêques, la déférence pour le clergé séculier, la vie paroissiale1 le souci des ouvriers et des pauvres!
La haine et la jalousie sont perspicaces; ces accusations de rivaux alarmés ne sont pas sans fondement. La responsabilité de cette déviation retombe en grande partie, à Paris, sur l'autorité archiépiscopale qui a toléré les empiétements « pour ne pas se faire des affaires ». Les Ignorantins, qui auraient pu rendre de grands services, sont devenus, par cette faiblesse, une gêne et un danger; ils contribuent à l'état anarchique où se débat l'Eglise de France. Le remède est tout indiqué; mais il faut un homme de tête et de volonté pour l'appliquer.
Veuillez agréer, Eminenoe, etc..
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Malgré sa fureur de laïcisation, le gouvernement républicain n'a pas osé supprimer les aumôniers des lycées. Il a craint d'effaroucher sa clientèle catholique. On a privé d'instruction religieuse les enfants pauvres; on permet aux fils de la bourgeoisie de la recevoir. Devant cette inégalité, nos évêques n'ont pas bronché; aucune protestation vigoureuse n'est sortie du palais de la rue de Grenelle, où l'Eminence qui a promis de défendre l'Eglise jusqu'à l'effusion du sang se contente de gémir à huis-clos.
Les aumôniers de lycées ne sont qu'un paravent provisoire. Leur rôle est difficile et humilié, s'ils ne le rehaussent pas par la dignité de la vie et par une valeur personnelle. Placés entre une administration hostile ,des professeurs dédaigneux, des familles indifférentes et des enfants mal disposés à accepter un surcroît de discipline et de travail, ils ont besoin de beaucoup de tact, de zèle et de fermeté, pour que l'Eglise ne soit pas trop mal représentée dans ce milieu universitaire. Il faut donc les choisir avec soin, sans tenir compte
des considérations étrangères à l'honneur de la religion et au bien des âmes.
Ce n'est pas ce qui a lieu, Eminence. Ces places d'aumônier, redoutées par les bons prêtres, sont recherchées par l'avarice et l'ambition. Il y a des avantages matériels et plus d'un solliciteur voit déjà la mitre briller dans le lointain. Aussi les intriguent abondent lorsqu'une vacance se produit. Les candidats mettent en campagne les politiciens qui peuvent les recommander et il n'y a pas de ressorts qu'ils ne fassent jouer dans l'entourage du cardinal. On voit alors de singuliers ricochets se produire et la main qui signe la nomination laisserait tomber la plume si les personnages qui ont tout conduit se dévoilaient tout à coup.
« Il faut tenir compte des infiniment petits, disait cyniquement un élu. La maîtresse d'un grattepapier enlève parfois ce qu'on refuserait à lin grand-vicaire et à un député. Les naïfs s'imaginent que les affaires ecclésiastiques se décident sur un prie-Dieu ou devant un cartonnier; c'est bien souvent dans une alcôve ou sur un canapé. »
Ainsi s'expliquent les préférences accordées à des candidats de faible doctrine, de moeurs équivoques ou notoirement mauvaises. Que peut-on espérer de pareils aumôniers? En possession du poste convoité, ces fonctionnaires en soutane n'ont rien de plus pressé que de tirer parti de la situation, chacun suivant ses goûts. Ceux-ci organisent une pension de famille; ua petit groupe d'élèves leur
procure de jolis bénéfices et c'est un prétexte tout trouvé pour la présence d'une bonne amie. Ceux-là subordonnent l'apostolat scolaire à des travaux d'écrivain et de journaliste, à des spéculations de nbraire et d'éditeur. Les plus madrés visent à se faire des relations dans le monde officiel et préparent de loin leur épiscopat. C'est ainsi que nous avons vu sortir des lycées un certain nombre d'évêques justement suspects aux catholiques.
Il serait aisé d'accumuler des faits connus. En nommant ces personnages, M. Dumay savait qu'il aurait sous la main des outils obéissants. Pour arrêter toute velléité de résistance, il n'aurait d'ailleurs qu'à menacer d'ouvrir ses tiroirs.
Tout ce qu'on peut attendre de semblables choix, c'est une correction sans scandale. C'est insuffisant. Les professeurs de l'Université souvent très intelligents et d'âme élevée, mais pleins de préjugés, observent avec malice ces nouveaux venus et en ont bien vite découvert les défauts. Il en est de même pour les élèves et pour leurs parents. En considérant la conduite de l'aumônier, ni les uns ni les autres ne peuvent avoir l'idée du vrai prêtre, chaste, dévoué, désintéressé, instruit, pieux, apôtre. Tout au plus verront-ils en lui un brave homme tolérant, pas trop ennuyeux, s'acquittant avec probité de ses devoirs professionnels, peu différent du professeur de mathématiques ou d'allemand, mais beaucoup moins utile. Un changement de costume le rendrait semblable au pi us vulgaire des employés.
Beaucoup d'enfants font leur première communion au collège et c'est l'aumônier qui les prépare à cette journée décisive. Il faudrait beaucoup de foi et beaucoup de cœur, pour faire contrepoids aux froideurs officielles. Peu d'aumôniers savent pénétrer au fond des jeunes consciences et y faire rayonner la lumière et la joie qui marquent ailleurs cette première rencontre du Sauveur Jésus avec ses enfants, du créateur avec la créature. Même pour les meilleurs, ce jour dont l'éclat devrait illuminer toute la vie ne projette que des lueurs pâles. C'est un malheur dont on ne peut calculer toutes les conséquences. L'adolescent, l'homme mûr et le vieillard récolteront ce qui a été semé dans l'âme de l'enfant. Ceux auxquels on a confié cette redoutable mission n'y ont-ils jeté que des germes de grâce et de gloire et ontils préparé ainsi de loin, avec la sollicitude d'un zèle apostolique, la moisson de l'avenir et les joies de l'éternité? Trop de témoignages attestent le contraire.
Les indifférents, les sectaires, les incréauies se multiplient dans le monde de la politique, des affaires, de la presse, de la littérature, des arts, de l'industrie, dans tous les mondes. Ne pourraiton pas expliquer en partie ce phénomène par l'insuffisance intellectuelle et morale des aumôniers de collèges et de lycées, et la responsabilité de cet affaiblissement des croyances et de la vie catholique ne remonterait-elle pas ainsi jusqu'à
l'autorité diocésaine qui a confié la plus délicate des missions à des hommes qui ne pouvaient la remplir convenablement? Question pénible qui doit faire frissonner de regrets et peut-être de remords plus d'une conscience épiscopale.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence, ,
Celui qui ne sait pas gouverner sa maison est indigne d'être évêque, dit saint Paul. Cette maxime s'applique à la famille épiscopale plus encore qu'à la famille naturelle.
Le premier soin du prêtre qui est chargé d'un diocèse c'est de choisir ses collaborateurs. La tâche est délicate; s'il doit avant tout consulter le bien de ses ouailles, il ne lui est pas interdit, dans une certaine mesure, de tenir compte de ses goûts personnels. En plus d'un cas, il doit faire la part des situations acquises et des convenances. Je ne veux point supposer de marchés antérieurs qui enchaînent sa liberté et lui imposent des commensaux qui seront pour lui un embarras et un reproche vivant. L'hypothèse n'est pourtant pas chimérique; vous pourriez nommer, comme moi, plus d'un évêque choisi par ses protecteurs et proposé par le directeur des cultes, à la condition expresse qu'il prendrait comme grand vicaire un personnage dont il se serait bien passé.
L'art de connaître les hommes et de mettre cha-
cun à sa place, c'est presque tout l'art de gouverner. Le nouvel évêque donne sa mesure dans le choix qu'il fait des hauts dignitaires diocésains, de ses secrétaires et de ses familiers. C'est une première épreuve de son tact et de sa largeur d'esprit.
Ceux qui obéissent au sentiment plutôt qu'à la raison et consultent leur commodité plus que l'intérêt des âmes peuplent le palais épiscopal de leurs créatures; favoris et flatteurs qui n'auront d'autre règle que les caprices du maître. Le clergé local voit avec une défiance que l'avenir justifie presque toujours ces étrangers s'installer aux bons postes et mettre le diocèse en exploitation.
Les esprits jaloux de leur autorité, semblent n'avoir qu'une frayeur: avoir près d'eux des hommes de mérite qui les dépassent et qui accaparent la confiance. Leur idéal ce sont des êtres médiocres et souples, également incapables de résister au pouvoir et de captiver l'estime du public. L'évêque espère passer pour un géant au milieu de ces nains. Calcul égoïste, toujours déjoué par les événements; les petitesses de son entourage le rabaissent encore, tandis qu'il aurait profité du talent d'hommes dévoués qui l'auraient porté sur leurs robustes épaules. Quelques prélats intelligents ont la faiblesse d'écarter ceux qui risqueraient d'attirer une partie de l'attention qu'ils veulent concentrer tout entière sur leur personne.
Ce qui est utile partout est indispensable à Pa-
ris. Le mouvement du monde entier aboutit au palais épiscopal; il faut qu'il y ait là des hommes d'aptitudes diverses pour en démêler le sens, favoriser ce qui est bon, combattre ce qui est dangereux, négliger ce qui est indifférent, diriger ce qui peut devenir utile.
Le cardinal-archevêque n'est pas un moine; il ne remplira sa mission que s'il est informé de ce qui se passe autour de lui et au loin. Plus il se croit borné lui-même, c'est-à-dire plus il est humble, plus il éprouve le besoin de s'entourer de lumière. Mgr Dupanloup avait groupé autour de lui une douzaine de grands vicaires appelés de tous les côtés et presque tous de valeur.
A Orléans, il y avait peut-être un peu d'ostentation dans cette abondance; à Paris elle ne serait pas un luxe.
J'ajoute qu'il serait possible d'y réunir une pareille élite en usant des attraits dont l'autorité dispose. Des administrateurs, des théologiens, des savants, des orateurs, des diplomates, des écrivains, des saints, tous trouveraient leur emploi dans ce diocèse où l'activité humaine et la grâce divine agissent à leur maximum d'intensité. Rome seule, par certains côtés, est supérieure à Paris.
Pour être au courant de ce qui se passe dans ce monde infiniment compliqué, où il faut veiller sur l'intérêt d'âmes innombrables, un homme seul ne suffit pas, serait-il doué du génie de saint Augustin ou de Napoléon. Gouvernement, ministères,
Chambres, Académies de lettres et sciences, érudition profane et sacrée, sciences ecclésiastiques, Collège de France et Sorbonne, livres et journaux, mouvement social et mondain, misère et charité, loges et couvents, ordres religieux de ton! sexe et de tout habit, vie paroissiale et missions lointaines, guerre et paix, présent et avenir, l'archevêque de Paris ne peut rester étranger à rien de tout cela. Ce qui serait un mérite chez un Bénédictin ou chez « un recteur » breton devient chez lui une lacune irréparable. L'exemple du pape Célestin V prouve que la sainteté ne suffit pas pour gouverner surtout lorsque les temps sont difficiles.
Vous aviez besoin, Eminence, d'yeux clairvoyants, d'oreilles attentives, de langues éloquentes, de cœurs ardents, de courages fermes, de consciences sûres, de mains et de pieds agiles; vous aviez surtout besoin de cerveaux, car le gouvernement est affaire d'intelligence. Dieu ne dédaigne pas de se servir des anges et des créatures inférieures pour les œuvres qu'il pourrait accomplir luimême; les évêques doivent imiter la Providence dans cette délégation de leur pouvoir. Celui qui veut tout voir et faire en personne finit par se noyer dans les détails et par donner aux infiniments petits l'attention destinée aux choses importantes. La grande habileté consiste à susciter des initiatives, à les encourager et à les surveiller.
Est-ce bien là, Eminence, ce que vous avez fait et ce que vous faites? Avez- vous pris à tâche
de rassembler autour de vous des collaborateurs capables, et les Fages ou les Thomas ne sont-ils qu'une erreur ou une exception? Vos grands-vicaires, vos chanceliers, vos promoteurs, tous ceux qui, à un titre et à un degré quelconque, ont une part de votre autorité et exercent une influence, ont-ils été préférés pour leurs talents et leurs services et jamais parce qu'ils étaient plus agréables, plus riches, mieux recommandés, plus faciles à dominer? N'avez-vous pas redouté de trouver ce que vous auriez dû précisément rechercher, la netteté du bon sens, l'étendue des vues, l'énergie du caractère, l'incorruptibilité des mœurs, l'indépendance de la conscience? Avez- vous sacrifié de petites répugnances personnelles à de grands avantages pour votre diocèse? Questionnaire plein d'angoisses et que Dieu seul a droit de vous adresser.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
La prédication de l'Evangile est le rôle principal, la mission propre de l'évêque; c'est pourquoi les apôtres abandonnèrent aux diacres l'administration des choses temporelles pour s'acquitter avec plus de liberté de ce devoir d'enseignement. Aujourd'hui, les usages ont changé, mais l'obligation reste la même. Par suite des transformations matérielles qu'a subies le monde, surtout depuis l'invention de l'imprimerie et les moyens rapides de locomotion, la vérité se propage par des voies inconnues aux anciens. Le livre est une des plus ordinaires, et l'évêque aurait tort de dédaigner aucun de ces véhicules de la vérité. Il n'en reste pas moins vrai que la parole vivante est l'instrument de l'évangélisation catholique.
L'évêque ne peut suffire à la prédication, surtout dans nos immenses diocèses de France; il doit donc chercher des hommes capables de le remplacer et s'assurer qu'ils s'acquittent religieusement de cet emploi.
Est-ce bien ce qui a lieu?
C'est un désordre manifeste que d'abandonner ce
ministère aux ordres religieux. Les prêtres de la paroisse doivent le remplir habituellement; il faut donc les former, discerner les plus capables et les envoyer où leur parole est nécessaire. Ce soin regarde l'évêque et il ne peut s'en décharger une fois pour toutes sur qui que ce soit.
Si les prêtres séculiers abandonnent la chaire ou n'y paraissent que dans les occasions peu solennelles pour y faire entendre des banalités, le mépris des fidèles suivra bientôt. C'est ce que nous voyons; la prédication est devenue le monopole de quelques religieux. Les curés et les vicaires ne parlent que lorsqu'il n'y a pour auditoire qu'un petit troupeau de dévotes et d'orphelins. Quiconque se respecte ne vient au sermon que lorsqu'il est donné par un orateur pompeusement annoncé par la Semaine religieuse et par les journaux mondains.
Qu'arrive-t-il? Ces discours ne laissent rien de clair et de pratique dans les esprits. A ces populations qui auraient besoin de nourriture saine et tonique on sert des mets épicés et des liqueurs qui brûlent. Il n'en reste que le dégoût pour la doctrine substantielle et la morale solide. La « chaisière » seule y trouve son avantage.
Pour attirer la foule les prédicateurs font assaut de bizarrerie dans le choix des sujets et dans la manière de les traiter. Une exposition méthodique des vérités à croire et des devoirs à pratiquer paraîtrait fastidieuse; on se jette à côté, dans la politique, dans les questions sociales, dans la
satire des mœurs, dans les fantaisies ies plus saugrenues. A ces affamés qui réclament le pain de l'Evangile, on prodigue les piments et les acides, je ne sais quelle mixture dont la piqûre sucrée tourne la tête des femmes. Un moine noir ou blanc débite du haut de la chaire de vérité, en présence du tabernacle, devant une foule venue pour s'édifier, des propos qu'une honnête femme tolérerait à peine dans un salon médiocrement tenu. Après cent ans de cette éloquence, l'auditeur ignorerait le premier mot du catholicisme.
Qui est responsable de ce mauvais goût? Les orateurs qui recherchent la popularité et non l'édification; les supérieurs qui voient surtout la notoriété et le profit que cette vogue attire à leurs ordres; les curés des paroisses maîtres dans leurs églises; l'archevêque de Paris qui a plus que les autres charge d'âmes et au nom duquel ces inepties se débitent. C'est lui, en définitive, qui autorise et qui envoie ces étranges prédicateurs; lui seul peut arrêter ces abus, s'il le veut.
Que demandent le bon sens et le zèle? Pour les enfants, des catéchismes simples, clairs, intéressants, méthodiques, où toutes les parties de la doctrine soient successivement expliquées. Ce n'est pas facile, mais ce n'est pas impossible. Il est vrai qu'il y faut mettre plus de fatigue qu'on n'en retire de gloire et l'on ne voit guère, à la suite de Gerson, dominicains et jésuites se disputer un ministère si humble.
Pour la masse des fidèles, l'exposition un peu plus détaillée et un peu plus oratoire des mêmes matières, avec des applications pratiques. Quels sont parmi les chrétiens de nos jours ceux qui connaissent les articles du Credo, les commandements de Dieu et les obligations de leur état? Pourquoi ne pas leur parler de la souveraineté de Dieu, de la dépendance des créatures, de notre fin dernière, du péché, du jugement et de l'enfer? « On ne viendrait pas écouter ces vieilleries » dit-on. Estce bien sûr? L'expérience prouve le contraire, pourvu que ces « vieilleries » qui sont les vérités essentielles soient énoncées dans une langue vivante, avec une brièveté lumineuse et surtout avec un accent apostolique. De fait, ces sujets paraîtraient plus nouveaux que les sornettes que l'on nous ressasse depuis un demi-siècle, parce qu'ils intéressent personnellement chaque auditeur et parce qu'ils trouvent un écho au fond de la conscience. Mais pour en bien parler, peut-être faut-il, en outre des qualités surnaturelles, plus de talent et de méditation que pour les frivolités courantes.
Les grandes stations de Carême à Notre-Dame laissent peu à désirer. Le R. P. Félix avait égaré l'apologétique, en confondant le « progrès », tel qu'on le préconisait sous le second empire, avec l'amélioration morale par le catholicisme; le R. P. Monsabré, Mgr d'Hulst et leurs successeurs sont rentrés dans la bonne voie. Leur parole satisfait l'intelligence et le livre continue leur apostolat.
Mais qu'on nous délivre de leurs imitateurs! Je me souviens de l'impression pénible que j'emportais de la Madeleine lorsque un certain P. Caruel, de la Compagnie de Jésus, y prêchait ses conférences. Jamais parole ne m'a paru plus lourde et plus creuse. Le pauvre homme s'essoufflait à nous prouver que le « catholicisme produit le patriotisme » ; le nationalisme était alors dans sa première ferveur et il fallait se hâter d'en profiter. Comme si les Grecs et les Romains dans l'antiquité, les Russes les Japonais et même les Chinois de nos jours, n'étaient pas de grands patriotes sans être hélas!, catholiques ou même chrétiens.
Quand bannira-t-on résolument de la chaire les tirades échauffées sur la France, « soldat de Dieu » et sur le rang à part qu'elle occupe parmi les peuples? J'ignore si ces éloges ont jamais été mérités; ils ne le sont certainement plus aujourd'hui. Nous imitons ce nobles gueux qui ont toujours la bouche pleine de leurs aïeux. En réalité, tous les peuples ont eu leurs beaux jours;
Si on y tient, qu'on donne au moins à cette évocation une tournure plus modeste, qui fasse naître les regrets et surtout le désir d'égaler ce glorieux passé.
Le prédicateur doit se proportionner à son auditoire pour l'instruire et l'améliorer. Saint Paul citait aux Athéniens un vers d'Aratus; ce n'est pas une raison pour débiter des tirades de Musset. Quelles que soient les variétés de forme et de fond,
suivant ses ressources et les besoins des âmes, que le prédicateur n'oublie jamais qu'il n'est pas un amuseur de désœuvrés, mais un homme de Dieu parlant à des chrétiens de leur affaire capitale, qui est le salut éternel.
Au milieu de cette abondance de sermons, de retraites, de discours et de conférences, on entend rarement l'Evangile et l'accent de l'apôtre; n'estce pas à vous, Eminence, qu'en remonte la faute? Plus que vos prédécesseurs vous avez laissé les religieux s'emparer des grandes chaires et y faire dominer les plus détestables excentricités. Les prêtres de paroisse exclus de ce ministère se sont laissés envahir par le découragement. De là cette ignorance profonde du christianisme chez ceux-là même qui fréquentent l'Eglise.
Le remède est tout indiqué. Obliger vos prêtres à prêcher souvent; récompenser ceux qui prêcheront bien et les maîtres qui les auront formés à cet art difficile. Pour y exceller, il faut le don naturel perfectionné par l'étude et enflammé par le zèle des âmes. Fiunt oratores.
Veuillez agréer, Eminence, etc.
Eminence,
L'opinion est la reine du monde et c'est la presse qui fait l'opinion. 11 y a donc urgence de s'en occuper. Lancer des anathèmes même éloquents n'aboutit à rien; nous en avons fait une assez triste expérience pour en être convaincus. Le journal, c'est une arme dont nos ennemis se servent pour le mal; il faut la saisir d'un main virile et l'employer pour le bien. Sa nature n'y répugne pas. On s'en sert avec acharnement pour saper la morale publique, ruiner la croyance à Notre-Seigneur Jésus-Christ et abolir le sentiment religieux; usons-en avec une ardeur et une adresse égales pour défendre ces choses essentielles à la vie d'un peuple. Elles se résument pour nous dans l'influence de l'Eglise catholique; c'est ce que reconnaissent ceux qui ne sont pas étrangers à notre histoire.
Paris est le foyer de la contagion; de Paris doit venir le remède, qu'il s'agisse de guérir ceux que l'infection a déjà gagnés ou de préserver ceux qui sont encore sains. La nullité des efforts tentés est si humiliante que j'ai hésité à vous entretenir
d'un pareil sujet; mais le silence serait une lâcheté sans profit; sur ce point, comme sur les autres, la franchise est encore l'attitude la plus respectueuse envers Votre Eminence. C'est aussi celle que je veux garder.
Inutile de décrire cette inondation de libertinage et d'impiété qui déborde sur la France. Jamais rien de pareil n'a été vu sous le ciel. Livres,revues, journaux, le poison se répand sous toutes les formes et à toutes les doses. L'enfant et la jeune fille ne peuvent faire un pas sans se heurter à quelque kiosque et à quelque vitrine où s'étalent le blasphème et la pornographie; l'esprit et l'art jettent rarement un léger voile sur ces hideurs. L'image est encore plus grossière que le texte et le crayon rivalise de cynisme avec la plume. Pas nécessaire de savoir lire pour se pervertir; les yeux y suffisent. Ce que les tribunaux condamnaient sous l'empire dans Madame Bovary paraît aujourd'hui une innocente idylle. Le public est plus tolérant que la police. On n'a pas encore vu, en France, un père de famille lacérer l'affiche qui souille le regard de son enfant.
Avez-vous essayé, Eminence, d'opposer propagande à propagande? Ce n'est pas en suspectant les directeurs ou les écrivains de revues et de journaux qu'on relèvera la presse honnête; c'est en soutenant moralement et matériellement toute bonne volonté qu'on obtiendra quelques résultats. Ici surtout il faudrait sortir des coteries et des préjugés- i
Votre rôle était de veiller sur les journaux religieux, de leur imposer la paix, d'user de l'influence que vous donne votre situation pour tourner contre l'ennemi commun toutes les énergies. Qu'avez-vous essayé pour faire cesser le déplorable spectacle que nous donnent 1' « Univers » et la « Vérité française », le « Peuple français » et la « Croix », les «Etudes religieuses,» et la «Revue du Clergé français », le « Correspondant » et la « Quinzaine » ?
Qu'avez-vous tenté pour grouper les « Semaines religieuses » et en faire un moyen de propagande sérieuse au lieu d'être les organes de la vanité épiscopale et le stupide écho des niaiseries diocésaines?
« Saint Paul se ferait journaliste, s'il vivait de notre temps » a dit un des héros du Kulturkampf allemand. C'est peut-être s'avancer un peu; ce qui est plus probable, c'est que saint Paul ne se contenterait pas de gémir, en contemplant les ravages exercés contre l'Eglise, il opposerait livre à livre, revue à revue, journal à journal, image à image. Au lieu de regarder avec une malveillance à peine dissimulée les écrivains qui se vouent à la défense de la religion, il les soutiendrait par des souscriptions, corrigerait doucement leurs écarts et leur tracerait un programme qui décuplerait le résultat de leurs efforts, sans nuire à leur initiative. Ses épîtres enflammées paraîtraient en première page et donneraient le ton, car peu d'hommes ont eu, comme
l'Apôtre des gentils, le style qui convient à la presse militante, le coup d'oeil rapide, la brièveté incisive, l' à-propos, l'argumentation passionnée et ce mélange d'invective ironique et de sensibilité qui subjugue et qui séduit. Nous aurions vraisemblablement un chef-d'œuvre de bon sens, de zèle, de verve et d'énergie, t l'Epître aux journalistes chrétiens », ou mieux encore, car son regard d'aigle ignorait les mesquines classifications,, nous aurions « l'Epître aux journalistes ». Au lieu d'arrêter ses prêtres, il les exhorterait à se lancer dans ce ministère et leur pardonnerait quelques vivacités en faveur de la bonne intention. Une blessure, faite à l'amour-propre est souvent une grâce de Dieu; la lumière ne peut pénétrer dans certaines ténèbres qu'en coup de foudre et en brisant ce qui s'oppose à son passage.
Il n'est pas donné à tout archevêque et à tout cardinal d'avoir la vive intelligence et le grand cœur de saint Paul; mais il serait bon de l'étudier et de l'imiter suivant ses moyens. Saint Athanase, saint Jean Chrysostome, saint Augustin, saint Bernard, saint Thomas même lorsqu'il prenait la défense des Ordres religieux de son temps, n'étaientils pas des journalistes et quelquefois des pamphlétaires, dont l'audace nous étonne? Plus près de nous les grands évêques du siècle dernier, en France et au dehors ont-ils dédaigné de fonder, d'inspirer, de subventionner, d'encourager les journaux et d'y écrire?
Il faut du savoir et de la prudence; mais pourquoi ces qualités ne se trouveraient-elles pas à un degré convenable chez un prêtre? Pourquoi celui qui peut parler à l'improviste aux foules du haut de la chaire ne pourrait-il écrire quelques pages pour un journal ou pour une revue, dans le calme de sa chambre, après avoir prié et en face de son crucifix ?
« On s'exposerait à des représailles », abjectent les pusillanimes; comme si les ennemis de la foi et des mœurs pouvaient aller plus loin dans la haine et la calomnie! Est-ce que l'Eglise n'est pas militante par définition et le soldat doit-il éviter de frapper, par crainte de recevoir des coups à son tour? Q'entreprendrait-on si l'on ne s'avançait jamais qu'avec la certitude absolue de ne commettre aucune imprudence et de ne provoquer aucun scandale ?
Croyez-vous sérieusement, Eminence, qu'un prêtre choisi par vous, qui se serait activement occupé de la presse, dans un esprit de défense sociale et religieuse, ne refusant aucun concours et s'ingéniant à rendre meilleurs les auxiliaires que lui amènerait la lutte, croyez-vous, en conscience, que ce prêtre aurait perdu son temps, et qu'il n'aurait pas servi Dieu, l'Eglise et les âmes aussi bien que les Fages et les Thomas? Que ce genre de ministère demande des qualités particulières, je l'accorde; encore que je ne discerne pas nettemnt «m quoi les dangers à courir dans la presse dif-
fèrent de ceux auxquels exposent la plupart des emplois; mais de ce que tous ne sont pas aptes à tout, suit-il que personne ne soit apte au journalisme dans le clergé parisien? Faut-il surtout condamner la profession même et laisser ceux qui la suivent, ecclésiastiques ou laïques, guerroyer au hasard, comme des soldats qui n'ont pas de chef? Sans manquer de respect à votre personne, Eminence, il est permis de croire que ceux qui agissent autrement sont dans la vérité et font leur devoir.
Tout le monde avoue que ce dédain, cet abandon systématique de la presse religieuse a été une grande faute. Elle s'aggrave pour ceux qui ont tout sacrifié à un journal sans lecteurs, digne autrefois de la sympathie des catholiques dont il défendrait la cause avec une intransigeance fâcheuse, mais avec talent et sincérité, devenu aujourd'hui le fief d'une famille qui l'exploite comme une source de bons revenus.
De cette faute, le cardinal-archevêque doit prendre sa part, car il a été plus hostile que d'autres à fa presse qu'il devait plus que d'autres conseiller et soutenir.
Veuillez agréer, Eminence, etc.
Eminence,
Les sociétés modernes tendent à restreindre l'arbitraire et à le remplacer par la loi égale pour tous. Il serait injuste de nier qu'il y ait là un progrès; l'Eglise a contribué dès son origine à cette réaction contre l'absolutisme païen, où la volonté du despote est tout.
Par un étrange renversement des rôles, le gouvernement du bon plaisir chassé de ses anciennes positions semble s'être réfugié dans le monde ecclésiastique. Il serait curieux de rechercher comment on est arrivé à priver de garanties l'être faible qui comparait devant ses juges. Cet abus devient particulièrement choquant lorsqu'il s'agit de prêtres devant leur évêque. Aucun des principes dont la jurisprudence est si fière n'est alors appliqué.
L'accusé devient un condamné sans connaître son crime et sans avoir les moyens de se disculper. Les dénonciations anonymes ne manquent jamais leur effet. Rien, dans la pratique ordinaire, ne protège ceux qui ont la délicate mission de rendre la justice contre leurs propres passions et contre celles
des autres. Il y avait des règles pour la collation des autres. Il y avait des règles pour la collation des bénéfices, la distribution des emplois, l'avancement et la mutation, la mise en jugement, les débats contradictoires, les enquêtes juridiques et l'exécution de la sentence. On pouvait toujours en appeler à un tribunal supérieur. Tout cela est aujourd'hui lettre morte. Le prélat, juge et partie, prononce ex informatâ conscientiâ, sans se donner la peine d'examiner si cette formule s'applique à l'espèce. Pas de recours contre une décision dont les considérants demeurent inconnus. Aucun contrôle des témoignages. Si le malheureux essaie de protester, on l'écrase.
Vous-même, Eminence avez résumé cette situation en un mot qui mérité de prendre place dans l'histoire des rapports entre les prêtres et leurs évêques, au dix-neuvième siècle. Il est typique dans sa brutalité draconienne. Il s'agissait d'un démêlé avec un simple vicaire de Paris, qui avait eu l'imprudence de dénoncer les mœurs d'un confrère bien noté à l'archevêché et couvert par de hautes protections. Après avoir examiné l'affaire, Rome ne condamnait pas le prêtre, ce qui prouve qu'il avait dix fois raison; Rome semblait même pencher en sa faveur. Irrité de ces retards et de ce que vous regardiez comme une irrévérence, vous avez écrit à votre victime: c Je vous ferai disparaître et tout sera dit ». C'est une variante du cynique axiome : « La force prime le droit. »
Cela signifiait évidemment: «Je suis cardinalarchevêque de Paris et vous n'êtes qu'un petit vicaire; j'ai un million de revenus et vous n'aurez plus de quoi remplacer votre vieille soutane, dès que je vous aurai enlevé, avec votre titre, la misérable rétribution qui vous nourrit; j'ai à mes ordres une officialité pour vous signifier ma volonté, des journaux pour me donner raison et une nuée de flatteurs mâles et femelles pour étouffer vos plaidoyers sous leurs applaudissements. C'est la querelle du pot de terre contre le pot de fer. N'attendez pas votre salut du gouvernement républicain; nous sommes plus d'accord que vous ne pensez. Votre anéantissement me coûtera quelque concession; mais ce ne sera ni la première, ni la dernière; ma vie d'évêque se compose de ces marchés. Profitez du dernier conseil que je vous donne; humiliez-vous, rétractez-vous, effacez-vous pour un temps, si vous ne voulez être balayé comme un fétu de paille. Pour vous, c'est l'abandon, le déshoneur, la catastrophe irrémédiable, quelque chose de plus long et de plus douloureux que la mort. »
J'ignore ce qu'a fait et ce qu'est devenu le prêtre qui avait eu « l'insolence » de se défendre et d'en appeler contre une sentence qui lui paraisisait mal fondée. Je crois bien que vous l'avez fait disparaître, en effet, et que tout a été dit. Le pauvre diable se meurt de faim et de honte, avec sa vieille mère, dans l'humidité d'un sous-sol, fui
comme un lépreux par ses amis d'autrefois. Pas un journal religieux n'a eu le courage de dire un mot pour cet innocent. Cependant votre pourpre traîne toujours sur les parquets du palais épiscopal, le même sourire de fausse bonhommie zigzague sur votre visage et après votre mort, il se rencontrera quelque panégyriste gagé qui pensera faire sa cour à votre successeur en écrivant que « vous aviez le sentiment très vif de votre dignité et que malgré votre charité bien connue, vous n'hésitiez pas à frapper lorsqu'il s'agissait de la défense de vos droits ». Ainsi se fait l'histoire des archevêques, au lendemain de leur mort, en attendant que l'histoire véritable se lève ou que l'oubli les roule dans son linceul.
Que fait donc l'officiailité diocésaine? Elle reçoit les ordres de l'évêque et les exécute; elle n'a été constituée que pour cela. Ses membres ne savent pas même quels sont leurs droits et ils seraient fort embarraslsés si quelque naïf prenait leur tribunal au sérieux.
Aucun concours, aucun contrôle nulle part. L'archevêque place et déplace ses prêtres au jugé, suivant le souffle qui passe.
— Pourquoi M... est-il à cette paroisse? Il est riche; son prédécesseur avait contracté des dettes, il s'est offert à les payer, si on lui passait au cou l'étole curiale. Marché conclu et tout le monde est content, sauf les paroissiens et les saints canons.
— Pourquoi l'abbé C... est-il à cette autre place?
Il est le fils de son père, qui était l'ami de Son Eminence.
— Comment M. l'abbé J... est-il arrivé à ce poste, réservé à un homme de valeur? Il a été recommandé par Madame Y..., qui tient de près, par la main gauche, à un gros personnage politique; il sera évèque si le nez de Cléopàtre conserve son prestige.
— Pourquoi M. l'abbé P... pourvu de grades académiques et théologiques, estimé de ses confrères et de ses paroissiens est-il enterré depuis longtemps dans ce trou? Il n'a que son savoir et ses vertus pour le pousser.
— D'où vient la disgrâce de M. l'abbé D... qui paraissait appelé à rendre au diocèse des services éminents par ses connaissances canoniques, la maturité de son jugement et l'autorité que lui donnent déjà des travaux et des services exceptionnels? On le soupçonne de n'être pas convaincu que tout est pour le mieux dans le plus beau diocèse de France. Il est trop correct pour l'avoir dit, mais on l'estime assez clairvoyant pour le penser. Inde irae.
Le système de gouvernement suivi par la plupart des évêques français suppose des prélats infaillibles et impeccables. Cette prétention paraît plus exorbitante sur le siège de Paris. L'obstination n'est pas plus la fermeté que des airs penchés et des formules pieuses ne sont la sainteté.
Le premier devoir de quiconque gouverne est
la justice, non seulement cette justice grossière qui empêche de prendre le bien d'autrui, mais cette justice supérieure qui examine les hommes avec impartialité et met chacun d'eux à la place qu'il peut le mieux remplir. La sentimentalité béate devient souvent plus cruelle que la colère furieuse.
Malheur aux diocèses où l'autorité ajoute à ses défaillances personnelles les défaillances d'un entourage de flatteurs médiocres ou méchants!
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
L'arbitraire en haut produit fatalement la servilité en bas ; je ne sais pas c? qu'on pourrait imaginer de plus dégradant chez un prêtre. Saint Paul s'indigne contre ceux qui prostituent à des femmes les membres que le baptême a consacrés à Jésus-Christ; il s'élèverait avec plus de vivacité encore contre les prêtres que la peur d'un homme ou la considération d'un intérêt transforme en flatteurs. La grâce elle-même semble incapable de relever ces natures; il leur manquera toujours cet élan qui ravit le cœur de Dieu et fait entreprendre de grandes choses.
Qui oserait nier que le clergé de Paris ne soit infesté de cette lèpre? Ce serait ne point le connaître. Il y a peu d'exceptions. « Ici, disait un curé de grande paroisse, on fait son chemin en rampant. » Ceux qui veulent rester debout sont notés comme « mauvais esprits » et rayés du tableau d'avancement.
« La France est une monarchie absolue tempérée par des chansons », écrivait un plaisant de l'ancien régime. Le clergé parisien n'a cette ressource qu'a-
vec de sévères restrictions. Les mécontents ne craignent pas Dieu, mais ils redoutent les délateurs; une plaisanterie rapportée à quelque Thomas peut amener un désastre et les murs ont des oreilles. Ce n'est que lorsqu'on est bien sûr de ses interlocuteurs, après avoir soigneusement regardé autour de soi, portes closes, que l'on ouvre son âme. Il suffit d'avoir assisté à quelques-uns de ces libres entretiens, surtout après un copieux repas, pour être édifié sur la valeur des prêtres du diocèse, depuis le cardinal jusqu'au plus petit vicaire, jusqu'au dernier des t prêtres habitués ».
Par malheur, ce déballage d'historiettes peu édifiantes se fait quelquefois chez des laïques et devant des femmes. Même en retranchant les deux tiers de ce qui se raconte, il en resterait assez pour tuer le respect dans le cœur le plus religieux. L'animal frondeur qui sommeille en tout Français, même en soutane, se dédommage ainsi des flatteries publiques à l'autorité. Voilà comment périt dans ceux qui commandent le sentiment de la responsabilité, dans ceux qui doivent obéir et la notion de la dignité. Lequel des deux maux est le plus triste?
Ainsi s'explique le manque de ressort, la veulerie du clergé parisien. On peut tout se permettre contre des prêtres habitués à tout supporter. L'ennemi du dehors aura beau faire; son joug ne sera jamais plus ignominieux que celui qui pèse sur les âmes. La crainte servile a supprimé tout à la fois la vénération filiale et l'horreur de la
tyrannie. Ces oints du Seigneur courbent le dos sous la menace, comme les plus fatalistes musulmans.
Chez un certain nombre de prêtres, les hontes domestiques achèvent de tuer toute fierté. Rivés à de ordes habitudes qu'ils ne veulent pas briser, ils redoutent de voir s'étaler en plein jour le secret d'une situation irrégulière. Comment lutter contre l'autorité qui a tant de prises contre eux, qui peut les interdire, les chasser du diocèse et les condamner à mourir de faim ?
Ils pourraient répondre à ceux qui les menaceraient: « Qu'ai-je fait que vous n'ayez pas fait vous-même? Pourquoi me reprochez- vous la paille que j'ai dans l'œil, lorsque tout le monde peut voir la poutre qui est dans le vôtre? » Mais ces arguments excellents d'égal à égal et surtout de supérieur à inférieur ne valent rien lorsque le faible veut s'en servir contre le fort.
Ceux qui se flattent de connaître si bien le personnel de l'archevêché, ne connaissent pas moins à fond leurs collègues; ils n'ont d'ailleurs qu'à les juger par eux-mêmes. Ils savent que dès qu'ils auront été touchés par la foudre, tout le monde s'écartera, comme on s'éloigne d'un pestiféré. Vae victisl On ne veut pas se compromettre en se montrant dans la compagnie d'un suspect et l'on craindrait, en lui tendant la main, d'être entraîné dans sa chute.
« On ne s'appuie que sur ce qui résiste », dit le
proverbe. Peut-être, Eminence, lorsque quelque velléité de protestation a traversé votre esprit en présence des attentats sans nombre et sans nom. dont l'Eglise de Jésus-Christ a été la victime sous votre pontificat, peut-être avez-vous été arrêté par la pensée que vos prêtres ne vous approuveraient pas et ne vous suivraient pas.
Au moment décisif, vous vous êtes demandé avec angoisse ce que vous pouviez attendre de ces âmes d'esclaves; la réponse que vous a faite votre expérience a tout à coup arrêté sur vos lèvres les paroles dignes d'un archevêque de Paris et d'un cardinal de la Sainte Eglise romaine. Vous vous êtes courbé de mauvaise grâce, en poussant un soupir, et vous avez laissé la bande de loups entrer librement dans la bergerie. Vous vous êtes vengé de cette lâcheté en frappant de votre houlette ceux qui contemplaient avec un étonnement trop peu dissimulé cet étrange spectacle.
Il n'est que trop aisé d'expliquer pourquoi le clergé parisien a si peu d'ascendant sur la société au milieu duquel il vit. Un peu de levain suffit à une grande quantité de pâte et y produit la fermentation qui prépare le pain. Quelques flambeaux éclairent une maison. Il y dans Paris des centaines de prêtres séculiers et réguliers; ils célèbrent la messe, administrent les sacrements; ils prêchent, ils enseignent, ils dirigent, ils conversent, ils écrivent; et le résultat est à peu près nul. Les trois
quarts d'entre eux viendraient à disparaître qu'on s'en apercevrait à peine. L'ignorance s'épaissit autour des intelligences; les préjugés troublent plus que jamais les imaginations et la haine sauvage s'amasse au fond des coeurs. Nous accusons de cette recrudescence d'impiété agressive toute sorte de gens: gouvernants, francs-maçons, politiciens, socialistes, que sais-je? Ne devrions-nous pas accusur aussi et surtout la nonchalance, la maladresse, l'indignité, la complicité des prêtres, des plus élevés et des plus petits?
Si la plupart avaient été ce qu'ils doivent être, s'ils avaient été sagement conseillés et vaillamment conduits, en serions-nous où nous sommes? Il est permis d'en douter. C'est leur lâcheté qui a fait le triomphe de l'ennemi et cette lâcheté n'a été si universelle et si profonde que parce que ceux qui avaient mission de former des soldats et des héros pour l'Eglise militante n'ont voulu avoir au-dessous d'eux que des domestiques et des laquais.
Rendez aux prêtres de votre diocèse leurs garanties canoniques; apprenez-leur à servir Dieu et à ne trembler devant aucun homme, pas même devant le Cardinal-Archevêque; honorez la fermeté de caractère, même lorsqu'elle vous résiste; rendez justice à tous et respectez le caractère sacerdotal jusque dans les coupables; vous aurez bientôt des hommes, des prêtres et des apôtres. Grâce à eux, la foi se ravivera dans les âmes, les œuvres catho-
liques refleuriront et l'Eglise de France reverra ses beaux jours.
Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
L'espionnage est une pratique avilissante; il déshonore celui qui l'ordonne ou le paie et celui qui l'exerce. Tout au plus l'excuse-t-on à la guerre, dans une certaine limite et sous certaines réserves. Le but élevé que l'on se propose et qui n'est autre que le salut de la patrie, la nécessité de se tenir au courant des progrès de l'ennemi et enfin le risque de la vie couru par le soldat qui s'y livre, tout cela donne à ce genre de service une sorte de grandeur. Dans la vie ordinaire, il est purement odieux et ne fleurit que dans les sociétés en décadence, lorsque l'arbitraire est en haut et la servilité en bas. Il envahit Rome avec les affranchis de Tibère et de Néron.
C'est l'habitude de l'espionnage et de la délation qui a rendu si impopulaire chez nous la Compagnie de Jésus. Ce qu'on reproche le plus au gouvernement actuel, c'est de l'encourager et de l'exploiter; le général André doit son mauvais renom aux tentatives qu'il a faites pour l'acclimater dans l'armée.
Il ne faut pas s'étonner de cette universelle répulsion. L'homme a besoin de vivre en société et la vie sociale devient impossible avec l'espionnage. Il développe tous les mauvais instincts, la dissimulation et la fourberie; il abuse de la camaraderie et de l'amitié; il cache la jalousie, la vengeance et l'avarice. Presque toujours le délateur exagère ses accusations contre des gens qui ne peuvent se défendre. Le plus sûr moyen d'être trompé, c'est de se fier aveuglément à ses rapports.
Plus on s'élève dans la société, plus la cafardise est odieuse. Presque naturelle chez les mercenaires et les domestiques, elle devient hideuse dans les professions libérales, où le sentiment de l'honneur a force de loi. Elle est presque un sacrilège chez les ecclésiastiques voués, par leur vocation même, à la discrétion et à la droiture. La confiance qu'on accorde à leur caractère leur fait un devoir du silence.
Je suis bien forcé d'avouer, Eminence, qu'on accuse l'autorité archiépiscopale du diocèse de Paris d'avoir organisé l'espionnage sur une vaste échelle. Elle a, dit-on, ses policiers civils par lesquels elle fait « filer » ceux qui lui sont suspects. Ces hommes font leur métier; dans une ville comme la capitale, peut-être est-il nécessaire d'avoir un service d'information qui tienne l'archevêché au courant de ce que peuvent faire et dire des étrangers revêtus du costume ecclésiastique. C'est le 'moyen de prévenir des escroqueries et des scan-
dales. Je crois d'ailleurs que cette police est d accord avec la police officielle dont elle est une section spéciale. Ce n'est point de celle-là que je veux parler. Ce qu'on blâme, c'est la police recrutée dans le clergé contre le clergé, c'est l'espionnage domestique érigé en système, la délation devenue moyen de gouvernement.
Il y a des degrés dans ce fonctionnement. C'est d'abord une facilité trop grande à écouter les rapports, à y ajouter foi, à en tenir compte; comme si les personnages qui font ce joli métier méritaient créance! On arrive peu à peu à payer les délateurs. Ces gens, d'ordinaire cupides, donnent à leurs récits la tournure qui flatte les sympathies ou les antipathies de ceux qui leur prêtent l'oreille; ils ne se gênent pas, à l'occasion, pour satisfaire leurs rancunes et celles de leur coterie, aux dépens de la vérité. Lorsqu'ils n'ont rien surpris, ils inventent.
On finit par recruter des espions stipendiés ou bénévoles et par leur confier des enquêtes officielles. C'est, suivant l'opinion commune, ce qui se fait quotidiennement dans le diocèse de Paris.
Il y a des espions volants qui se portent partout où ils espèrent une proie; il y a des espions fixes pour surveiller une paroisse ou un prêtre. Les vicaires sont chargés de leur curé et le curé de ses vicaires. Partout où quelques ecclésiastiques sont réunis, leur première pensée est de chercher quel est celui d'entre eux qui fera le rapport de ce
qui va se dire. Dans ces conditions, que devient la confraternité?
« Je ne vois plus personne, disait mélancoliquement un vieux vicaire de bonne paroisse, depuis que je me suis aperçu que dès qu'il y avait une demi-douzaine d'oreilles ensemble, une paire au moins écoutait pour le compte de l'Archevêché. C'est dégoûtant, et je regrette de ne pas m'être fait Chartreux. On ne voit rien de pire chez les Jésuites. »
La curiosité ressemble à l'avarice; elle n'est jamais satisfaite. L'espionnage des prêtres par les prêtres n'a pas suffi; on y a joint l'espionnage par les femmes. Il n'a pas été difficile de trouver des professionnelles. Toute dévote grille de voir, d'entendre et de raconter ce qui se passe dans les presbytères et les sacristies. Il y a dans chaque paroisse un bataillon de ces abonnées qu'on désigne sous le nom caractéristique « d'araignées de confessionnal » ; en prenant au hasard, on est sûr d'avoir une mauvaise langue et un cœur enfiellé.
La femme est incapable de discernement et ne peut apprécier les actes dont elle est témoin; presque toujours elle est poussée par une passion sexuelle. A ce défaut commun, la catégorie dont nous parlons ajoute une jalousie féroce et un besoin de nuire que n'arrête aucun scrupule. C'est à ces mégères que s'est adressé l'archevêché. Il y en a de tout âge, de toute condition et de tout habit. On devine ce que devient l'honneur des prêtres qui
n'ont pas voulu céder à leurs caprices de chattes en folie.
De là naît un douloureux malaise qui accompagne le prêtre partout, à l'autel, au confessionnal, à la sacristie, dans le monde et jusque dans son intérieur. La servante d'un curé transcrivait les adresses des lettres qu'il envoyait et les communiquait au vicaire général chargé de son archiprêtré.
Cette manie de l'espionnage dénote un esprit étroit, soupçonneux, borné, une âme basse et jalouse, un égoïsme tatillon et entêté. C'est afin de pouvoir tout décider par eux-mêmes que les myopes veulent tout connaître en détail. Ils sont trompés du commencement à la fin et entassent bévues sur bévues; mais ils ne s'en doutent pas, car personne ne les aime assez pour les avertir, au risque d'une disgrâce; ils sont heureux, haïs, méprisés et ridicules. Leur infatuation d'eux-mêmes est si complète qu'il est impossible de les tirer de leur illusion et de leur quiétude. En lisant leur histoire ils se demandent à quel être humain ce qui est écrit pourrait bien se rapporter.
Veuillez agréer, Eminence, etc.
Un instinct irrésistible porte l'homme à rechercher l'indépendance, la richesse, le bien-être et la domination. Cetfc. tendance est encore plus violente dans les corporations, et comme aucun membre ne se sent coupable, elle y produit des effets-, monstrueux. L'ambition collective s'exalte chez les religieux par le refoulement des autres passions et par la pensée qu'en travaillant à la prospérité de l'Ordre, ils servent la gloire de Dieu. Les meilleurs se font illusion et ne reculent pas devant des actes que tout spectateur désintéressé regarde comme des infamies.
1*3. nécessité d'une répression est évidente. Aussi l'Eglise toujours surnaturellement prévoyante a-telle eu soin de tempérer le privilège de l'exemption par une subordination réelle des réguliers à l'ordinaire. De tout temps ils ont essayé de secouer ce frein, sans jamais réussir. Il ne gêne en rien les louables initiatives; mais il aide l'autorité à ramener les aventureux.
Il est difficile au clergé séculier de se défendre
contre les empiétements des réguliers, parce que des masses fortement organisées et d'une durée indéfinie auront toujours raison d'individus isolés et sans discipline. Il est donc nécessaire que l'Eglise, la mère et la maîtresse commune, intervienne par sa hiérarchie et maintienne chacun à son rang. Tout le monde y trouve son avantage.
C'est une erreur, en effet, de croire que les Ordres et les Congrégations gagnent à s'agrandir indéfiniment et à conquérir la prédominance. Cette prospérité apparente amène rapidement la ruine, si la providence n'y met bon ordre. Dès lors, en effet, l'humilité et le goût du travail se perdent. Plus de pauvreté, peu d'obéissance et de chasteté. Au lieu des ministères utiles, mais obscurs et pénibles, on recherche ce qui a de l'éclat, ce qui fait du bruit et attire la gloire. Les pauvres sont délaissés pour les riches, les hommes pour les femmes. C'est ce que nous voyons d'une manière frappante pour les Jésuites. Les plus célèbres d'entre eux ne rappellent que de très loin Pierre Claver et François Régis. Il leur faut les chaires au pied desquelles se p a vannent les dames de haut parage, les collèges que fréquentent les fils de l'aristocratie, les écoles où l'on prépare les candidats à Saint- Cyr et à Polytechnique, les chapelles où se réunit un monde choisi pour entendre un Evangile pas trop gênant, des confessionnaux où l'on ne demande aux pénitentes qu'un minimum de plus en plus réduit. Au vicaire de visiter les gueux qui
agonisent dans un galetas, de les confesser, de les administrer et de leur porter le bon Dieu. La noble matrone, la veuve millionnaire, qui ont besoin de l'absolution, et qui désirent communier, envoient leur voiture au révérend Père. Il vient de grand matin et ne s'en retourne pas sans avoir reçu, sous enveloppe discrète, une offrande qui le dédommage de sa peine et de sa complaisance. Aux péchés grossiers et sans art du misérable, l'absolution du premier venu suffit; pour les vices fins de la marquise ou de la banquière, il faut celle du moine blanc, noir ou gris.
Le cardinal-archevêque de Paris trouve cette diversité excellente et l'encourage de tout son pouvoir. En est-il de même de Jésus-Christ? Celui qui eut toujours des préférences pour les petits et les pauvres reconnaîtrait-il ses imitateurs parmi ceux qui ne se plaisent qu'au milieu de la grandeur et de l'opulence?
Les fondateurs des ordres religieux ont voulu venir au secours de l'Eglise en lui donnant des prêtres plus zélés et plus mortifiés, des apôtres qui fussent pour le clergé paroissial des auxiliaires et des modèles. Singuliers auxiliaires et singuliers modèles que ces jésuites et ces dominicains de nos jours, qui commencent par accaparer ce qu'il y a de plus brillant et de plus lucratif et abandonnent le rebut!
La place des auxiliaires, surtout quand ils s'annoncent comme des corps d'élite, dédaigneux des
honneurs et uniquement soucieux de se distinguer contre l'ennemi, cette place n'est-elle pas où le danger est plus menaçant et la lutte plus acharnée? Ce qu'il faut aujourd'hui sauver à tout prix c'est le peuple, la masse des ouvriers, des paysans, de ceux que l'on désigne sous le nom de «prolétaires >.
Autrefois tout ce monde inférieur était profondément croyant; il suffisait de veiller à la réforme des mœurs. Les prédicateurs trouvaient un point d'appui dans la peur de l'enfer et dans le désir du ciel. Peu d'auditeurs entendaient sans frémir les trompettes du jugement dernier et le simple récit de la passion arrachait des larmes. Le culte de la Vierge Marie brillait dans ces rudes existences comme i'arc-en-ciel entre deux orages. L'exemple des seigneurs et des riches avait une influence énorme sur des populations habituées au respect et à la docilité. L'esprit de famille subsistait et gardait pieusement les traditions. Le catéchisme était la première chose et souvent la seule que tous devaient savoir.
Tout est changé. Le peuple déserte les campagnes et s'engouffre dans les ateliers des villes. Il est profondément révolutionnaire et tout absorbé par la lutte pour l'existence ou par les plaisirs malsains. L'alcool a troublé ses nerfs et le socialisme sa raison. Il ne respecte que la force et ne croit à rien. Son ignorance des choses religieuses est épouvantable. Les exhortations et les bons exemples venus de haut l'irritent plutôt qu'ils ne l'entrai-
nent. Il ne va plus aux temples, et dans les écoles on ne lui parle jamais de Dieu et de Jésus-Christ. L'Eglise et ses prêtres ne se montrent à lui que dans l'humiliation. Il vit au milieu des ferments de révolte contre la société des ohmmes et contre la souveraineté de Dieu. Il ne craint que le gendarme et la faim; il n'aspire qu'aux jouissances de l'alcool et du coït. Les dogmes qui le retenaient jadis, l'attendrissaient et le consolaient le font sourire comme des contes de bonne femme ou l'exaspèrent comme s'ils formaient la chaîne qu'il traîne à travers 1 a vie.
Telle est la situation. Voilà le peuple auquel il faut aller pour lui réapprendre la religion et l'initier à l'Evangile. Pas besoin de courir en Chine pour trouver des païens et des sauvages; ils grouillent dans la banlieue de Paris et des grandes villes. C'est là que devraient se porter les religieux, hommes et femmes, s'ils ne cherchaient que des âmes à sauver.
Au lieu de cela, que voyons-nous? De luxueuses maisons entourées de vastes parcs, comme celles du Sacré-Cœur ou des Oiseaux, dans les plus beaux quartiers de la capitale. Là, d'innombrables religieuses se consacrent à la culture de quelques « oies blanches » qu'elles gavent de fadaises sacrées ou profanes. Les Pères Dominicains et Assomptionnistes disputent aux Pères Jésuites une clientèle de choix. On y est saturé de beaux sermons, de retraites selecf, de conférences pour mes-
sieurs et pour dames montrant * patte blanche », de direction et de tout ce qu'une mysticité ingénieuse peut inventer pour ajuster le christianisme à la mode du jour et prêcher l'Evangile sans alarmer les passions.
Tous ces heureux de la terre sont harcelés d'enseignements dont ils sont bien résolus à ne tenir aucun compte dans leur conduite. La pléthore engendre le dégoût. Tel pensionnat où l'on élève quelques rejetons de l'aristocratie pour briller dans les salons, tel collège où se forment les futurs héros du boulevard et les soupeurs des restaurants de nuit consomme plus de prêtres et de sacrements que certaines paroisses de cent mille âmes. N'estce pas honteux pour ceux qui sont redevables à tous du sang de Jésus-Christ et qui devraient faciliter à tous le chemin du ciel, avec une charité qui méprise la fortune, même honnêtement acquise?
Le remède à cet abus? Forcer les religieux à refluer des quartiers opulents, où ils sont plus nuisibles qu'utiles, vers les boulevards extérieurs; diriger ces volontaires vers les postes où ils pourront servir, au lieu de les entasser aux vivres et aux bagages.
Comment obtenir un pareil changement? L'espérer du zèle surnaturel des fils dégénérés de Loyola ou de Dominique serait compter sans son hôte. Les bons Pères ne s'arracheront jamais à leurs palais, à leurs chapelles, à leurs parloirs, à leurs dévotes, à leur vie de paresse bien nourrie,
sans y être contraints. Ce serait espérer un miracle moral comme la providence n'en fit jamais.
La seule mesure efficace c'est de refuser à ces confesseurs et à ces prédicateurs l'autorisation d'exercer leur ministère dans la zone où il est parfaitement superflu et de ne leur accorder de pouvoirs que sur le territoire des paroisses où leur apostolat serait nécessaire. Les jeunes gens bien gantés, les hommes importants et décorés, les pénitentes habillées et déshabillées par les grands couturier viendront les trouver là, s'ils le désirent.
Il faudrait encore interdire au public, au moins le dimanche, ces petites chapelles que hantent des coteries exclusives et qui tuent la vie paroissiale. Tant qu'on n'emploiera que des conseils, on n'obtiendra rien. Le pathétique n'a pas de prise sur le si saintes gens.
Vous n'aurez jamais le courage, Eminence, de prendre cette décision radicale. Elle est peut-être au-dessus de votre façon de voir et de vouloir. Les Jésuites, d'ailleurs, ne vous le permettraient pas et ils vous « tiennent » ; ils s'en vantent au moins. Ce n'est pas à votre âge et avec votre passé qu'on échappe à ces tenaces despotes. Vous continuerez à laisser l'indifférence, l'impiété et la haine du prêtre s'enraciner dans les quartiers pauvres de votre diocèse, tandis que les quartiers brillants attireront la colère divine par l'abus des lumières et des grâces qui pleuvent ou qui doivent pleuvoir sur eux. Mais un successeur viendra qui opérera
cette réforme urgente et méritera ainsi la reconnaissances des foules évangélisées et des religieux arrachés, malgré eux, à la déchéance et à la corruption. .Veuillez agréer, Eminence, etc..
Eminence,
Etre nommé évêqiie, sans avoir employé de brigue et malgré soi, vivre fidèle et dévoué à sa première et unique épouse, être enterré au pied de l'autel, dans son église cathédrale, et attendre au milieu des fidèles qu'on a aimés, le réveil de la résurrection générale pour monter avec eux vers le ciel, tel devrait être l'idéal de tout successeur des Apôtres.
Il est tout autre. Le plus grand souci du prélat nouvellement consacré c'est d'échanger ce poste contre un meilleur. On veut mourir cardinal, tout au moins archevêque. Il y a des catégories et des degrés entre les diocèses; et ce qui rend les uns plus enviables que les autres, ce n'est point la piété des populations, l'antiquité du siège, les grands souvenirs qui s'y rattachent ou le bien que le zèle peut espérer d'y accomplir; ce sont des considérations humaines, le chiffre des habitants et des revenus, le climat, le confortable du palais, les grandes familles dans lesquelles l'cvêque reçoit une large hospitalité. Paris apparaît aux ambitieux comme ce qu'il y a de plus désirable
sous le soleil, puisque c'est le centre des grandes relations, la' pleine lumière et enfin l'approche du cardinalat. Pour nos évoques français l'avancement ainsi compris a la même importance que pour nos préfets.
Dans toutes les carrières qui exigent un esprit actif et un corps vigoureux il y a une limite d'âge, qu'on ne peut dépasser qu'en considération de mérites exceptionnels. On veut favoriser l'ascension des jeunes par la retraite des vieillards. Pourquoi n'en serait-il pas de même de l'épiscopat? Estce parce que les intérêts y sont plus précieux, la charge plus lourde et la négligence plus désastreuse?
Je connais les objections que l'on peut faire et la différence entre un général d'artillerie, un administrateur de chemins de fer, un grand-maître de l'Université et un évêque. Le père de famille ne démissionne pas, dit-on; il vieillit et il meurt au milieu de ses enfants, conservant son caractère et son autorité sous les cheVeux blancs et même au milieu de la décrépitude. Presque toutes les raisons qu'on allègue sont de cette force et s'inspirent d'une sentimentalité mystique et vague. Tout gouvernement, celui des âmes plus que les autres, est une affaire d'intelligence et demande l'effort d'un esprit sain. Ce n'est que par exception que la grande vieillesse épargne nos facultés morales et nos forces physiques et le législateur ne doit pas tenir compte de ces heureuses ano-
malies. A cent ans, saint Jean montait encore à cheval pour courir après son disciple devenu voleur de grands chemins; mais que prouve ce miracle de vigueur apostolique? Et qui a le cœur de saint Jean?
Ce qui n'est pas imposé par une loi peut l'être par la conscience. Un officier de cavalerie incapable de monter à cheval, un magistrat devenu sourd, un médecin qui tue trop de malades, même un cocher qui accroche trop souvent, donnent leur démission. Pourquoi un évêque qui ne peut plus faire la visite de son diocèse, administrer le sacrement de l'ordre à ses prêtres et le sacrement de confirmation à ses jeunes diocésains, pourquoi surtout l'évêque dont la mémoire s'affaiblit, dont l'attention ne peut suivre les affaires, qui est incapable de se tenir au courant des idées et par conséquent des besoins nouveaux, pourquoi cet évêque ne serait-il pas obligé de démissionner? N'y a-t-il pas là une convenance qui voisine avec la justice? Le nom même de sa dignité indique clairement qu'il ne l'a pas reçue pour lui, mais pour les fidèles. Il doit « veiller » activement et utilement sur eux. Pour la retenir il ne suffit pas qu'il ait montré en des temps anciens les qualités requises; il faut qu'il les ait toujours.
Ce que je demande est pénible ; pourtant notre histoire ecclésiastique offre des exemples de cette abnégation. Avoir été tout dans un diocèse et se voir réduit à n'être rien, c'est héroïque.
Il faut d'ailleurs la part des illusions et même du zèle. Qui donc s'aperçoit de la décrépitude qui l'envahit? Le vieillard le plus usé se croit encore jeune par le cœur et se fait un mérite de consacrer à Dieu et aux âmes une ardeur que les années semblent respecter. Il ne manque pas de flatteurs pour le lui répéter et pour exploiter cette faiblesse. Son départ dérangerait tant de projets et ruinerait tant d'espérances!
Les malins prennent un détour. < Ne parlez pas de démission, Eminence; vous êtes dévoué à l'Eglise, au Saint-Siège, aux bons principes, aux âmes. Pour le bien général, renoncez à un acte d'humilité qui ne nous étonne pas, mais qui serait un désastre; vivez le plus longtemps possible et restez au poste où vous avez été providentiellement placé. Dieu le veut! »
Le bonhomme ne demande pas mieux que d'obéir à ces suggestions et il se sacrifie généreusement. Soyez sûr qu'il ne cédera la crosse, la mitre et les revenus de son archevêché que lorsque l'inexorable squelette viendra les lui arracher.
L'évêque invalide ne pourrait-il pas au moins prendre un coadjuteur? Sans doute; mais ici encore que d'inconvénients! que de difficultés d'ordre intime et pratique avec l'élu, avec le gouvernement, avec Rome, dans le présent et dans l'avenir? L'unité de direction est une si belle chose! Bref, le temps passe, le diocèse marche à la dérive, comme un vaisseau désemparé, les familiers du palais épis-
copal s'ingénient à profiter des dernières signatures pour se faire une situation et l'on attend là catastrophe finale.
Est-ce un conte que je viens d'imaginer ou l'histoire véridique d'aujourd'hui que je viens d'écrire?
Lorsqu'on réfléchit à ce qu'est l'épiscopat dans notre France, on ne comprend pas cette fureur d'y parvenir et cette obstination à s'y cramponner. Ce n'est pas un portefeuille banal de ministre. L'honnêteté légale, la correction extérieure, ne suffisent pas; plus que jamais il y faudrait une science éminente, la vaillance, le désintéressement, la perspicacité qui devine les hommes, et l'art plus difficile encore de les gouverner. Que signifient quelques aumônes distribuées au hasard, quelques gémissements poussés dans le secret du palais, quelques exhortations banales à la prière et à la pénitence, dans des mandements auxquels personne n'accorde la moindre attention, -■ lorsqu'il faudrait un chef capable de protéger les âmes contre les erreurs et les vices, toujours prêt à mener ses troupes à la bataille sinon à }a victoire, intrépide sans témérité, donnant personnellement l'exemple des vertus qu'il demande aux autres et résolu à tout sacrifier pour remplir jusqu'au bout son devoir, non pas le devoir d'un simple chrétien, d'un moine ou d'un curé breton, mais le devoir d'un cardinal-archevêque de Paris.
Vous avez demandé souvent^ Eminence, vous
avez imposé quelquefois à de vieux prêtres une démission qui leur brisait le cœur et les jetait sans ressources sur le pavé. Les mêmes considérations et de bien plus pressantes ne sembleraient-elles pas exiger la vôtre? Vous les jugiez peu capables de bien gouverner leur paroisse; n'y a-t-il pas quelque présomption à croire que vous gouvernez pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand bien des âmes cet immense diocèse de Paris? Veuillez agréer, Eminence, etc.
Eminence,
Mon langage a pu paraître dur; il n'a pas été l'expression de la rancune ou de la haine. Vous ne m'aviez rien promis et je n'ai jamais rien attendu de vous; je n'ai donc été ni trompé, ni déçu, comme tant d'autres.
Ai-je exagéré? Ceux qui connaissent l'état du diocèse de Paris autrement que par des documents officiels, où tout est systématiquement embelli, et par la presse religieuse, qui n'est guère qu'une officine de panégyriques, ceux-là savent que ce que j'ai dit n'est que trop douloureusement exact; et je n'ai pas tout dit, ni sur l'archevêque et sur l'archevêché, ni sur les vicaires et les curés, ni sur les aumôniers, ni sur les séminaires grands et petits, ni sur les collèges et les pensionnats aristocratiques, ni sur les congrégations de femmes, ni sur les Ordres religieux. Croit-on, par exemple, que les flirts des révérends Pères avec les révérendes Mères, à Paris ou à Conflans, n'aient pas donné lieu à quelques historiettes et que toutes aient été étouffées dans les petits parloirs, sous les arbres du parc, dans le silence des sacris-
ties ou dans le mystère des cellules? Quelques erreurs de détail n'entameraient en rien la sincérité du tableau que j'ai esquissé.
Les timides pourront trouver que plusieurs de ces vérités n'étaient pas opportunes à dire. Ce n'est pas mon avis, ni celui des prêtres instruits et prudents. J'ai aussi pour moi beaucoup d'exemples célèbres. On ne se décide à certaines opérations douloureuses, mais nécessaires, que lorsqu'on y est forcé. J'aurais voulu créer cette pression de l'opinion publique, à laquelle aucune torpeur et aucune routine ne peuvent longtemps résister. La réforme commencée dans le diocèse de Paris serait imitée dans tous les diocèses de France.
Notre épiscopat et notre clergé attendent leur délivrance d'un événement extérieur, d'un miracle; c'est une illusion. Elle ne viendra que de l'initiative des autorités hiérarchiques. Ce n'est pas en temporisant et en fuyant toujours qu'on remporte des victoires.
Les généraux qui veulent vaincre doivent commencer par s'assurer de bons cadres pour les recrues et une discipline exacte pour leurs troupes. On n'improvise pas des régiments instruits et solides. La légendes des levées en masse est morte depuis longtemps.
Dieu seul connaît les secrètes intentions de Votre Eminence et il peut seul les juger; l'historien n'a prise que sur les résultats extérieurs. Il fau*drait être aveugle pour nier qu'ils ont été désas-
treux; un quart de siècle d'un labeur intelligent ne suffira pas à les réparer. Le diocèse de Paris ressemble à un édifice mal entretenu et subitement ébranlé par de violentes secousses. De toutes parts s'ouvrent des lézardes et des crevasses. Rien n'est d'aplomb. A quoi servirait-il de jeter un badigeon sur cette bâtisse qui craque de toutes parts? L'œil du passant pourrait s'y tromper; mais un jour les habitants se verraient ensevelis sous les décombres. Le seul parti à prendre, c'est d'enlever les plâtres menteurs, d'inspecter à fond toutes les parties, de jeter à bas ce qui ne peut être consolidé et de faire aux œuvres vives les réparations utiles.
C'est un mauvais moment à passer; mais il faut s'y résoudre. Telle est la tâche que vous léguerez à votre successeur. Je le plains.
Si d'autres m'accusaient de pessimisme, j'en appellerais à vous-même, Eminence.
Avec l'humilité d'un homme qui ne tardera plus beaucoup à paraître devant Dieu, faites défiler sous votre regard tous les éléments qui se heurtent dans ce diocèse de Paris, que vous aviez accepté de gouverner pour le plus grand bien des fidèles, des prêtres et de l'Eglise? Solennelle et tragique revue!
Avez-vous rempli vis-à-vis des personnes et des choses tout votre devoir et donné à chacun la direction et l'aide qu'il avait le droit d'attendre d'un bon Pasteur? Les ennemis du troupeau ont-ils été
vigoureusement combattus, les corrupteurs de la foi et de la morale démasqués, les ignorants instruits, les pécheurs convertis, les enfants formés avec une tendresse vigilante à la vie chrétienne, les instituteurs et les maîtres encouragés à faire connaître Jésus-Christ et son Evangile? Le sacerdoce a-t-il été assuré dans son recrutement, dressé à ses futurs ministères avec un soin méticuleux, dans les écoles cléricales, muni libéralement de science et de piété, exhorté, consolé, protégé, récompensé?
Dans la distribution des charges et des dignités, des éloges et des blâmes, des punitions et des faveurs, n'avez-vous jamais suivi trop docilement des suggestions qui ne devaient pas même être écoutées? Au lieu d'informations sérieuses et contrôlées, ne vous en êtes-vous pas rapporté à des insinuations suspectes, à des commérages, à des préjugés, à des sympathies ou à des antipathies personnelles qui n'avaient aucun fondement? N'avez-vous pas accordé à la naissance, à l'argent, aux femmes, ce qui n'était dû qu'au mérite?
Avez-vous reconnu vos erreurs et vos torts et les avez-vous réparés loyalement? Par incurie, par obstination, n'avez-vous pas brisJ1 le roseau à demi rompu, éteint brutalement la mèche qu'une main paternelle aurait pu rallumer, rendu inutiles et peut-être nuisibles des bonnes volontés, des talents naturels, des grâces surnaturelles, des vies d'hommes et de prêtres qui ne demandaient qu'un peu de bienveillance pour se dépenser au
profit des âmes et à l'accroissement de la gloire divine?
Satisfait de quelques aumônes répandues au hasard sur des mendiants qui en étaient plus ou moins dignes et sur quelques dévotes quémandeuses, n'avez-vous pas été dur, sans délicatesse, sans indulgence, sans tact, sans justice pour vos prêtres, pour ceux-là surtout qui étaient dans la détresse matérielle ou morale et qui recouraient à vous? Ils étaient vos fils et avaient droit aux prédilections de votre sollicitude et de votre charité. N'avez-vous pas trop habituellement oublié que vous étiez père et médecin, pour ne vous souvenir que des droits de l'administrateur et de la sévérité du juge? N'avez-vous jamais laissé tomber sur des infortunes et des catastrophes qui méritaient la commisération des paroles de mépris et de colère qui ont fait douter de votre cœur d'homme et de votre foi de chrétien et qui étaient un scandale sur des lèvres d'évêque?
Jésus-Christ vous avait confié, tout au moins abandonné une portion choisie de son immense vigne. Vous aviez juré d'être un cultivateur fidèle, laborieux, attentif, uniquement préoccupé de faire fructifier cette part du divin héritage. Avezvous tenu votre promesse et réalisé les espérances que l'on pouvait fonder sur un sincère dévouement?
On ne peut amplifier son intelligence et modifier le fond de son caractère. Vous aviez na-
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turellement l'esprit court et la volonté obstinée, le cœur étroit et les rancunes tenaces; ce sont des circonstances atténuantes et non des excuses. Vous pouviez par la méditation assidue de la vie et dos maximes du bon Pasteur corriger ces défauts, élargir votre horizon, attendrir votre regard. La grâce ne vous a pas manqué pour cela. Avec plus d'humilité et de défiance de vous-même, vous n'auriez pas repoussé la lumière du dehors et vo us auriez recherché des collaborateurs capables de suppléer à votre insuffisance. Vous avez traversé des jours troubles et mauvais; raison de plus pour ne mépriser aucun renfort.
Vous laissez le diocèse de Paris dans un état dix fois plus lamentable que celui où vous l'avez reçu. C'est un peu la faute des événements et des ennemis du catholicisme; c'est beaucoup aussi la vôtre, inconsciente ou volontaire.
Ceux auxquels vous avez tout concédé par crainte de je ne sais quel chantage, que vous avez cru favoriser en leur abandonnant ce qui flattait leurs convoitises, religieux et religieuses, Jésuites ou Dames du Sacré-Cœur, ceux auxquels vous avez constamment sacrifié les prêtres de vos paroisses et les professeurs de vos séminaires, directeurs et prédicateurs amarrés à leurs confessionnaux et à leurs petites chapelles, vous les avez desservis, parce que vous avez éteint en eux l'esprit d'abnégation et de zèle. Aussi sont-ils les premiers à vous accuser, à vous mépriser et à vous maudire.
Cette appellation irrévérencieuse de « pieuse mule », par laquelle les bons Pères vous désignent et vous caractérisent pourrait bien rester attachée à votre nom dans l'histoire des archevêques de Paris.
Pendant votre longue carrière, le hasard aidé par un peu d'intrigue vous a mis au premier rang. La dernière a beaucoup d'avantages; l'un des plus précieux, c'est de ne pas être exposé aux louanges des flatteurs et d'avoir plus de moyens de connaître la vérité. Elle n'arrive presque jamais à l'oreille des grands, surtout lorsqu'ils font redouter leur susceptibilité vindicative. Personne dans leur entourage ne les aime assez pour s'exposer à leur disgrâce en les avertissant. Ils ignorent jusqu'à la fin les défauts qui les rendent odieux ou ridicules et dont tout le monde parle. Comment s'en corrigeraient-ils ?
La plus grande marque d'estime et la preuve la plus sincère de fidélité que les inférieurs puissent donner à ceux qui sont au-dessus d'eux, c'est de leur fournir le moyen de réparer le mal commis, s'il en est temps encore, ou du moins de mériter l'indulgence des hommes et le pardon de Dieu par un humble aveu et un repentir efficace. Il n'est jamais trop tard pour cela. C'est dans cette pensée que j'ai pris la plume; j'espère qu'elle n'aura pas trahi ma bonne volonté.
Veuillez agréer, Eminencc, etc.
Préface