Arch. adm. de la Guerre
2. Nugues i^Cyr). dit Saint-Cyr Xugiies né à Romans (Drôme) en 1774, mort à Vichy en 1842. Aide-commissaire des Guerres en 1792, sous-lieuteaaut à la 8* demi-brigade en 1799, il est adjudant-commandant en 1808 et employé au 8* corps en Espagne. En 1811. général de brigade chef d'état-major de l'armée dWragon, et le S mai 1813, il est au même titre à l'armée des Alpes. Lieutenant-général en 1823, il passe à la section de réserve en 1840.
'à. Villeûa. ville de la province d'.Uicante, dans le S.-E de l'Espagne, à 44 kilomètres N.-O. d'Alicante.
4. Archives d'Esciaibes d'Hust, ainsi que toutes les lettresde Bugeaud adressées au comte d'Esciaibes d'Hust.
Déjà j aurais avoué mes torts si je n'avais espéré que vous accompagneriez votre général, lorsqu'il est venu avec S. M. G J ; mais puisque je ne puis plus compter sur votre visite, je vais réparer ma faute et vous expliquer tout au long mes petits tours de guerre. C'est parce que vous le voulez absolument, car je ne les croyais pas dignes d'être le sujet d'une lettre. Il est vrai que je n'avais pas réfléchi que d'ami à ami les plus petites choses intéressent.
Le rapport sur l'affaire de Concentaina^ est assez exact: il est vrai que j'ai employé la ruse pour attirer les guerrilleros dans un terrain facile, que cela me réussit à merveille et que sur les 6 ou 700 qui me poursuivaient, pas un n'aurait échappé si un oflicier de voltigeurs avait fait son devoir. Pour les empêcher de défendre les défilés qu'il faut passer pour entrer dans la vallée, je leur fis croire dans la nuit que je marchais sur Alcoy ^ par Agrès. La plus grande partie se réunit à ce dernier village, oîi il y a un passage très difficile. Ils ne laissèrent que des petits postes aux autres défilés, et ce ne fut que deux heures après le petit combat dans Concentaina qu'ils purent arriver pour me harceler dans ma retraite. Cette feinte de marches me sauva une trentaine d'hommes qu'il m'aurait fallu perdre pour forcer le puerlo d'Albayda ^.
L'affaire de la Bergerie est rapportée avec vérité, à cette différence près, que personne ne m'a ordonné de l'entreprendre.
Voici la ruse que j'employai pour surprendre la compagnie patriotique :
Depuis deux jours, ces gens-là enlevaient les vivres qu'on nous préparait à Albayda. Je feignis de me tenir tranquille
i. Sa Majesté catholiopie, le roi d'Espagne, Joseph Bonaparte.
2. Concentaina, ville de la province d'Alicante, à 57 kilomètres N. de cette ville.
3. Alcoy, chef-lieu de district de la province d'Alicante, sur la route de Valence, à oO kilomètres N. de Valence, sur le rio d' Alcoy.
4. Albayda, bourg de la province de Valence, dans l'Espagne orientale, à 50 kilomètres S.-S.-O. de Valence.
pour leur donner de la confiance. Je savais qu'il y avait sur la route des apostés qui prenaient les lettres que j'écrivais à l'alcade. Jécrivis la lettre suivante, sachant très bien qu'elle serait prise :
Senor Alcade \ no puedo enviar tropas para proteyir la venida en esta villa de las raciones de Albayda, por motivo de estar casi toda mi tropa empleadu en conduccion de civeres tn Moyente y Fuente la Higuera-. A penas me qiiedan soldados para guardia del quarte l ; pero desde pasado manana enviare diariamente un destacam,ento hasta medio camino.
Diosgnarde, etc.
Cette lettre eut le succès que j'en attendais.
J'envoyai dans la nuit une embuscade pour attendre les brigands à leur sortie d'xVlbayda où je présumais qu'ils coucheraient à cause du mauvais temps ; mais il arriva qu'ils eu étaient sortis à dix heures du soir pour aller coucher dans une bergerie. Heureusement le capitaine qui commandait le détachement apprit cela par un paysan qu'il prit pour guide et qui le conduisit droit à la bergerie, où il surprit au point du jour toute la bande, ainsi que le rapporte l'ordre de l'armée. Ce capitaine se conduisit avec intelligence.
Parmi les brigands se trouvait un domestique françai^^ déserteur de Canales. Le capitaine l'ayant mal interrogé me dit qu'il appartenait à Meyer^, aide de camp du général Saint- Gyr-Nugues, et qu'il avait vendu le cheval de son maître
1. Traductiùu : Monsieur l'Alcade, je ne peux pas envoyer de troupes pourprotéger la ■venue en cette ville des rations d'Albayda, par la raison que presque toute ma troupe est employée à conduire des vivres à Mogente et P'uente de la Higuera. A peine me reste-t-il des soldats pour garder la caserne, mais à partir daprès-demainj'enverrai tous les jours un détachement jusqu'à mi-chemin.
Dieu vous garde, etc.
1. Fuente de la Higuera, bourg de la province de Valence, au Sud-Est de l'Espagne, à 24 kilomètres 0. d'Onteniente, station du chemin de fer de Madrid à Valence.
3. Meyerde Schauensée, né à Lucerne, en 1777, décédé à Colmar en IHfiO. 1! devint géaéryl de brigade eu 1813, et nous le retrouvons à larmée des Alpes en 1813. Il avait débuté au 9° dragons.
au chef de la bande. Je fis conduire le cheval loul harnaché à Mogente pour qu'il fût de là envoyé à Meyer, mais il s'est trouvé appartenir à Taidede camp du général Chasseraux*.
Maintenant parlons de chasse : nous avons ici des cailles, des perdrix et des lièvres. Que vous seriez aimable si vous vouliez venir passerquelquesjours avec nous! Vous tueriez Ijeaucoup de gibier et vous nous feriez grand plaisir. Ocheret Capelle ^ le désirent. Ils vont tous les soirs tuer leur douzaine de cailles.
Je pense comme vous que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire; aussi j'aurais supprimé le dernier morceau de mon premier cahier, si j'avais eu le projet insensé de publier mon ouvrage ; mais comme il n'est que pour moi et quelques amis, laissons-le. S'il ne fait pas de bien, il ne fera pas de mal. Il y a beaucoup de corrections à faire dans presque tous les chapitres. Faites-moi part de ce que vous avez remarqué d'inexact au commencement de l'ouvi-age.
Mes humbles respects à votre général.
Tout à vous. BUGEAUD.
Rapport à M. (VE.sclaihes, chef de bataillon d'artillerie,
Onleniente'^, le 29 décembre 1812.
Mon Commandant,
En exécution des ordres que me donna M. le général Harispe pour attaquer et surprendre la garnison d'Ibi", com-
1. Chîisseraux (Thomas-Jean-Julien), né à Bain (llle-et-Vilaine), capitaine au 1" bataillon du Finistère en IIOI, colonel en 1806, il est général de brigade en 1811, disponible en 1815 et retraité en 1823.
2. Oscher de Beaupré (Edouard), né aux Sables-d'Olonne en 1784 et mort à Blois en 1867. Élève à l'École polytechnique en 1801, il alla en Espagne en 1809 comme capitaine d'artillerie, il en repartit en 1813 chef de bataillon. Il devint maréchal de camp en 1839.
3. Capelle, chef d'escadron d'artillerie, mort à Strasbourg d'une façon tragique.
4. Onleniente, chef-iieu de district de la province de Valence, au pied N.-O. de la montagne de Moncabret, à 74 kilomètres S.-S.-O. de Valence.
0. Ibi, ville de la province d'Alicante, àl3 kilomètresN.-O.de Jijona.
nu MAHÉCHAL BUGEAUD 1812/ 23
posée de 3 compagnies d'infanlerie et 40 chevaux, je partis d'Onteniente le 25, à six heures du soir, avec 400 fantassins et 140 chevaux.
Je ne voulais point diriger mon attaque principale par la route directe, parce que, ayant enlevé quelques jours auparavant le poste qui l'occupait, je devais présumer que l'ennemi serait sur ses gardes de ce côté-là. Je résolus donc de déboucher dans la vallée entre Ibi et Castalla^ par un chemin que j'avais fait reconnaître depuis longtemps par des hommes de confiance, h qui pourtant je n'avais point communiqué mon projet. Arrivé sur la route de Castalla à Ibi, je comptais marcher sur le dernier endroit en enlevant les postes de communication que je supposais exister entre les garnisons de ces deux villages. Je calculais que ce trajet employerait neuf heures de marche à cause de la nécessité de ne point passer dans Onil^ et Baneras^, afin d'éviter les porteurs de nouvelles.
Je fis marcher une compagnie par la route directe dans le but d'empêcher l'ennemi de se jeter dans les montagnes auxquelles est adossé le village d'ibi, et pour me ménager ce défilé en cas de revers. Je recommandai au capitaine de ne rien entreprendre sur les postes jusqu'à cinq heures du matin, heure à laquelle je croyais que les routes de retraites seraient occupées par moi. Par là je me donnais 11 heures pour arriver et me bien établir. Ce calcul était encore faux, ou du moins le hasard fit qu'il se trouva tel; car, outre que la route était plus longue que je ne pensais, en entrant dans la vallée, mon guide me trompa, et au lieu de prendre un chemin qui joint la grand'route à une demi-lieue d'Ibi, il me mena au moulin de Castalla. Je tournai à gauche et pressai la marche autant que possible, mais ce ne fut qu'à
1. Castalla, ville de la province d'Alicante, à 22 kilomètres N.-O. de Jijooa, sur la petite rivière de Castalla.
2. Onil, ville de la province d'Alicante, dans le district de Jijona, à 30 kilomètres N.-N.-O. d'Alicante.
3. Baneras, petite ville de la province d'Alicante, à 20 kilomètres 0. dAlcoy.
24 ' CORRESPONDAiNCE lA ÉDITE
cinq heures que je commençai à faire marcher les détachements qui devaient occuper les diverses routes.
A peine ce mouvement était-il commencé que l'ennemi fit feu sur la compagnie détachée qui, ayant entendu sonner cinq heures, marchait pour enlever les postes qui étaient devant elle. Voyant que Talerte était donnée, je lançai une compagnie parla route de Caslalla et je courus avec un peloton d'infanterie et un de cavalerie pour gagner la route de Jijona. Nous y arrivâmes pendant que l'ennemi y défilait. Presque toute rinfanleric était déjà de l'autre côté du ravin. La cavalerie qui était à la queue reçut une décharge qui lui renversa des hommes et des chevaux. Le lieutenant Crôton chargea en môme temps avec ses dragons. En poursuivant, il passa le ravin et tomba au milieu de l'infanterie. Nos fantassins le suivirent et là il se livra un petit combat assez chaud, dans lequel tout eût été pris ou tué sans le voisinage de la montagne. Les résultats furent une trentaine d'ennemis sabrés ou baïonnettes, parmi lesquels 8 dragons d'Almansa^ 16 prisonniers y compris un lieutenant et un capitaine de dragons d'Almansa qui commandait la garnison. 11 se défendit vaillamment et ne se rendit que lorsqu'il eut six blessures.
Nous prîmes en outre 14 chevaux et un guidon du régiment de Murcie.
Nous eûmes 3 hommes blessés et un cheval.
Là, mon commandant, se termina notre expédition. L'ennemi nous montra quelques centaines d'hommes sur les hauteurs, à qui j'offris le combat, mais qui n'osèrent pas descendre dans la plaine. .Je me retirai à Baneras où je couchai.
Vous ne manquez pas de voir que si je n'avais pas eu la mesquine envie de faire enlever par la compagnie détachée des postes qui ne pouvaient pas m'échapper, et que je lui eusse ordonné de ne pas bouger jusqu'à ce qu'elle eût en-
i. Almansa, petite ville de la province de Murcie, au S.-E. de l'Espagne, à 140 kilomètres N. de Murcie.
Di: MARÉCHAL BUGEAUD (1812-1813) 25
tendu mon attaque, le résultat eût été complet. Je pourrais tirer de là quelques principes pour cette espèce d'attaque et les écrire ici, si je ne craignais d'être accusé de vouloir donner des leçons à mon commandant. Je garderai donc cela pour moi et je tâcherai de ne pas commottro les mômes fautes une autre fois.
J'ai l'honneur de vous saluer avec respect.
BUGEAUD
P. -S. — 11 fait un temps affreux.
Ayez pitié de moi pour des cartouches pour tirer à la cible, des pierres à feu, deux ou trois fusils français et autant de baïonnettes pour remplacer ceux et celles qui furent brisés dans léchaulFourée du 26.
Plus de trois s'il est possible. Adressez le tout au commandant de Saint- Philippe et donnez-moi avis.
Le 10 décembre 1813, Bugeaud se distinguait par un audacieux coup de main que le maréchal Suchet, commaudant larmée d'Aragon et de Catalogne, rapportait en ces termes au ministre de la Guerre, Clarke :
Barcelone, H décembre 1813.
J'ai' l'honneur de rendre compte à Votre Excellence que le 10 de ce mois, trente hussards anglais commandes par un officier ont été enlevés avec leurs chevaux à la ferme d'Ordal par un détachement du 116* régiment. Le chef de bataillon Bugeaud, que j'ai eu l'occasion de citer plusieurs fois, a dirigé cette opération avec la plus grande intelligence.
A la suite de ce fait d'armes, son colonel proposa Bugeaud pour le grade supérieur.