A M. DE TALLEYRAND, PRINCE DE BENEVENT
Osterode, 30 mars 1807.
La lettre de M. Dupont-Chaumont du 18 mars m'a jeté dans le plus grand étonnement. J'ai peine à y croire. M. Dupont aurait dû envoyer l'acte (4), afin que je puisse me former une idée d'une pareille extravagance. Je dois m'attendre à tout d'une espèce de pouacre consciencieux ; mais je ne croyais pas pouvoir m'attendre à une aussi ridicule mesure, si contraire à ses intérêts et à ceux des Hollandais. Ecrivez au général Dupont, et mandez-lui par un courrier extraordinaire qu'il voie le roi pour lui faire connaître tout mon mécontentement, et lui déclarer que, s'il ne rapporte pas sur-
(1) Lettre analogue au ministre des relations extérieures, 22 mari.
(2) AFiv 872. — Mémoires du prince Eugène, t. III, p. 297.
(3) AFiv 872.
(4) L'acte du roi de Hollande rétablissant la noblesse.
le-champ cet acte, je ne le reconnais plus pour roi, pour citoyen français ni pour prince de mon sang, et qu'il devient parjure envers la nation hollandaise; qu'il n'a été roi qu'à cette condition. J'écris au roi de Hollande dans des termes très forts. Je suis fâché cependant de ne pas avoir l'acte en main ; car, si cela se vérifie comme le dit la lettre de M. Dupont, il faut croire que cet homme est devenu fou.
Écrivez aussi à M. Dupont qu'il envoie tous les actes originaux de Hollande, qu'il devrait écrire tous les jours et faire connaître ce qu'il y a de bien et de mal, et les états de situation de l'armée, afin que je me fasse une idée de ce dont elle est capable.
ROI nB HOLLANDB (1).
Osterode, 30 mars 1807,
J'apprends une nouvelle à laquelle je refuse d'ajouter foi, tant elle me paraît extraordinaire. On m'assure que vous avez, dans vos États, rétabli la noblesse dans ses titres et ses privilèges. Comment serait-il possible que vous ayez eu assez peu de discernement pour ne pas sentir que rien n'était plus funeste à vous, à vos peuples, à la France et à moi? Prince français, comment auriez-vous pu violer vos premiers serments, qui sont de maintenir l'égalité parmi vos peuples? Je me refuse donc d'ajouter foi à cette nouvelle.
Dans la minute primitive, cette dernière phrase n'existait pas; elle a remplacé les passages qui vont suivre, biffés au moment de l'expédition :
Vous renoncez donc au trône de France; car un parjure qui aurait dépouillé la nation de ce que quinze ans de combats, de sueurs et d'efforts lui ont fait conquérir, serait indigne de s'y asseoir. J'ai le droit de porter mes plaintes particulières; car, depuis longtemps, vous faites tout à rebours de mes conseils. Au reste, mon ambassadeur a ordre de vous déclarer catégoriquement que, si vous ne revenez pas de cette mesure, il a ordre de quitter la Hollande, et je romps avec vous. Vous êtes un frère ingrat, et les conseillers qui vous subjuguent ainsi sont bien criminels. J'ai aussi à vous faire connaître catégoriquement, puisque les bons conseils ne peuvent rien sur vous, que je ne veux pas que les Fran-
(1) AFiv 872. — Publiée par M. Rocquain, Napoléon et le roi Louis.
LETTRES INÉDITES DE NAPOLÉON I«. - 1807. 9i
çais portent votre ordre. Ainsi, dispensez-vous de l'offrir a aucun. J'ai fait demander à mon ambassadeur la pièce du rétablissement de la noblesse, et, si cette mesure n'est pas rapportée, je vous regarderai comme mon ennemi invétéré. Mais je me fâche peutêtre trop. Vous avez en vérité perdu la tête. Attendez-vous à tout, si vous ne revenez pas de cette mesure. Vous ne serez plus ni citoyen français, ni prince de mon sang. Comment n'étes-vous pas assez clairvoyant pour voir que, si c'est comme le plus noble que vous êtes sur le trône de Hollande, vous ne seriez que le dernier? Était-ce là ce que j'avais le droit d'attendre de vous? Ainsi donc il faudra avoir été ennemi de la France, avoir vendu vos vaisseaux aux Anglais pour être titré. L'on ira chercher les chartes des ducs do pays (?). Comment ne vous a-t-on pas fait connaître que vous perdiez l'amour des habitants d'Amsterdam et du reste des Hollandais? Car, si une noblesse est soutenante ;dans un pays militaire, elle est insoutenable dans un pays de commerçants. J'estime mieux le dernier boutiquier d'Amsterdam que le premier noble de Hollande.