‹ Lettres inédites de Napoléon IerChapitre 237 sur 493 · AU GÉNÉRAL CAULAINCOURT · texte numérisé non relu

AU GÉNÉRAL CAULAINCOURT

Btyonne, 26 avril 1808.

Vous trouverez ci-joint une lettre de M. de Dreyer qui vous fera voir que M. de Tolstoï est toujours inconséquent. Mais cela n'est que pour votre gouverne.

Les journaux de France sont pleins de bêtises. 11 est faux que le prince de la Paix ait laissé tant d'argent : on n'a pas trouvé un sol. J'attends ce soir ici ce malheureux homme, qui a été arraché des mains des Espagnols par mes troupes. Il était enfermé dans un cachot entre la vie et la mort, entendant à tout instant les cris de la populace qui voulait le lanterner. Quand il m'a été remis, il avait une barbe de sept jours et n'avait point changé de chemise depuis plus d'un mois. J'ai ici le prince des Asturies que je traite bien, mais que je ne reconnais pas. J'attends dans trois jours le roi Charles et la reine. Les grands d'Espagne arrivent ici à chaque instant. Tout est paisible en Espagne. Toutes les forteresses sont dans mes mains. Le seul point de Madrid où se trouve le grandduc de Berg est occupé par 60,000 hommes. Le père proteste contre le fils, le fils contre le père. Différentes factions existent en Espagne; je pense que le dénouement n'est pas éloigné.

Si l'on vous parle de l'expédition de Scanie, voici l'état de la question. Je ne pouvais entreprendre cette expédition à moins de 40,000 hommes. Le prince de Ponte-Corvo avait 15,000 Français

(1) Comte Vandal, Napoléon et Alexandre, t. III.

et 15,000 Espagnols. Il fallait donc que les Danois fournissent 10,000 hommes. Mais je tenais et je devais tenir à ce que ces 40,000 hommes débarquassent a la fois ; qu'une partie eût débarqué et que l'autre fût restée sur l'autre bord, l'expédition était manquée et les troupes sacrifiées. Vous sentez que je ne pouvais permettre qu'on fit une telle faute. Le prince de Ponte-Corvo s'est rendu à Copenhague ; il y a vu que les moyens de débarquement n'existaient que pour 15,000 hommes à la fois : il aurait donc fallu faire trois voyages. Le passage devait donc être ajourné. Il avait ordre de passer là 40,000 hommes à la fois; voilà la question. Aujourd'hui le roi de Danemark peut concentrer ses troupes en Seeland : il a 25,000 hommes. J'ai ordonné au prince de Ponte-Corvo de faire passer 6,000 hommes. Le Danemark n'a donc rien à craindre. S'il manifeste de la peur, cette peur est sans fondement, à moins que ces hommes ne soient de carton.

Les Albanais viennent d'assassiner un adjudant commandant et quatre officiers italiens sans prétexte ni raison. Une grande fermentation règne à Constantin ople. Tout se prépare donc pour conduire à bonne fin l'entrevue, que je compte pouvoir avoir lieu en juin. Pour cela, il faut que la Russie montre moins d'ambition. Je n'ai point de nouvelles de l'Autriche ; je vois qu'elle arme et désarme ; j'ignore ce qu'elle fait. Vous allez recevoir bientôt un courrier de M. de Champngny avec les premières notes sur les affaires de Turquie. Je le répète, il est fâcheux que l'entrevue n'ait pas eu lieu : au lieu d'être ici, je serais à Erfurt. Je crois qu'il faudra trop de temps pour se mettre d'accord avec des courriers.

P. S. — Je reçois au moment votre lettre du 5 avril. Je trouve que vous vous donnez trop de mouvement pour l'expédition de Suède. Je vois avec plaisir tout ce que fait l'empereur; mais il est inutile que vous vous pressiez tant. Vous avez eu des instructions pour la Finlande, vous n'en avez pas eu pour le reste.

Je sais qu'on s'est plaint à Saint-Pétersbourg que je ne faisais pas de présents aux officiers qui venaient en dépêches. La raison est que je n'en ai vu aucun. Or l'usage ici est que je ne fais de présents qu'aux officiers qui me remettent des lettres de l'empereur. S'ils remettent leurs lettres à l'ambassade, je ne les connais point. Il est de style aussi que, pour que l'officier soit traité avec considération, il faut que son nom soit cité dans la lettre du souverain. Si la lettre portait, par exemple : « Je vous envoie un de mes officiers » , sans le nommer, cet officier, n'étant pas connu, ne

serait pas traité avec autant de distinction. Cependant, on a assez de considération pour l'empereur, pour que ses ofGciers soient très bien reçus ici. Mais, lorsqu'ils portent leurs dépêches à l'ambassade, alors ils ne sont pas reconnus. Je vous donne ce détail pour votre gouverne.

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