‹ Lettres inédites de Napoléon IerChapitre 369 sur 493 · AU GENERAL CAULAINCOURT · texte numérisé non relu

AU GENERAL CAULAINCOURT

Paris, 23 février 1809.

J'ai reçu vos lettres du 5 février. Les différentes lettres que vous avez reçues depuis mon arrivée à Paris vous auront fait connaître la position des choses. L' Angleterre a fait sa paix avec la Porte. C'est une suite des intelligences de l'Autriche avec l'Angleterre. La mission anglaise a été reçue en triomphe à Constantinople par l'internonce (2). L'empereur sera aussi indigné que moi de cette violation de la neutralité et des égards que nous doit l'Autriche. Les armements de cette puissance continuent de tous côtés. Mes troupes, qui marchaient sur Boulogne, sur Toulon et sur Brest, où avec une escadre elles devaient menacer l'Angleterre et ses colonies, viennent de rétrograder, et tout est en mouvement pour former un camp d'observation de 80,000 hommes à Strasbourg. Le duc de Rivoli commandera ce camp d'observation. Le général Oudinot s'est porté avec son corps à Augsbourg. Vous savez que ce corps est composé de 12,000 hommes des compagnies de grenadiers et de voltigeurs des 4" bataillons; les quatre basses compagnies de ces bataillons sont en marche pour les rejoindre, ce qui portera ce corps avec la cavalerie à près de 40,000 hommes. J'ai requis les troupes de Mecklembourg-Schwerin pour garder la Poraéranie suédoise, et j'ai ordonné la réunion de tous les corps de l'armée du Rhin, composée des anciens corps des maréchaux Davout et Soult, formant 30 régiments d'infanterie. Toutes les troupes de la Confédération sont prêtes. Mon armée d'Italie est au grand complet. Ma conscription se lève ici avec la plus grande activité. Dans cette situation de choses, je puis entrer, s'il le faut, en Autriche au mois d'avril, avec des forces doubles nécessaires pour la soumettre Néanmoins je n'en ferai rien que mon concert ne soit parfait avec

(1) Comte V ardai», Napoléon et Alexandre, t. III.

(2) L'ambassadeur d'Autriche en Turquie.

la Russie ; mais il est impossible de jamais songer à la paix avec l'Angleterre, si nous ne sommes point sûrs de l'Autriche. Si j'avais dans ce moment 80,000 hommes à Boulogne, 30,000 hommes à Flessingue, 30,000 hommes à Brest, 30,000 hommes à Toulon, comme je comptais le faire, l'Angleterre serait dans la plus fâcheuse position.

J'ai à Flessingue, à Brest et à Toulon de grands moyens d'embarquement, et quoique ma marine soit inférieure à celle de l'Angleterre, elle n'est pas nulle. J'ai 60 vaisseaux armés dans mes rades et autant de frégates. Une de ces expéditions qui s'échapperait pour le* Indes ou pour la Jamaïque, ou deux escadres qui se réuniraient, feraient le plus grand mal à l'Angleterre. Les ridicules armements de l'Autriche ont paralysé tous ces moyens. Voilà ce qu'il faut que vous vous étudiiez à bien faire sentir à l'empereur, qu'un armement de l'Autriche est la même chose qu'un traité d'alliance qu'elle ferait avec l'Angleterre; il forme même une diversion plus importante que la guerre, parce que la guerre serait bientôt finie; plus coûteuse, parce que l'Autriche en payerait les frais; que je ne me refuse pas à attendre quelques mois, mais qu'il ne serait pas juste que le résultat de mon alliance avec la Russie fût de paralyser mes moyens et de me tenir dans une situation ruineuse, pénible, et n'ayant aucun but. Qu'allègue l'Autriche? Qu'elle est menacée. Mais l'était-elle davantage quand je tirais d'Allemagne la moitié de mes troupes pour les porter en Espagne, à 500 lieues d'elle, et que j'éloignais le reste de mon armée de la Silésie?

Pour plaire à la Russie, je me suis dessaisi de ces garants contre l'Autriche. Pour marcher avec la Russie, j'ai laissé hausser le ton à l'Autriche. Il est temps que cela finisse. Notre alliance devient méprisable aux yeux de l'Europe. Elle n'a pas l'avantage de lui procurer le bienfait de la tranquillité. Et les résultats que nous essuyons à Constantinople sont aussi déshonorants que contraires aux intérêts de nos peuples. Il faut donc que l'Autriche désarme réellement ; que je puisse dans le courant de l'été faire rétrograder mes troupes; que j'aie la sécurité d'exposer 25 à 30,000 hommes sur la mer, et même à des chances défavorables, sans craindre d'avoir au moment même une guerre continentale. Il faut que le désarmement de l'Autriche soit non simulé, mais réel. Il faut que l'Autriche rappelle son internonce de Constantinople et cesse ce commerce scandaleux qu'elle entretient avec l'Angleterre. A ce* conditions, je ne demande pas mieux que de garantir l'intégrité

de l'Autriche contre la Russie, et que la Russie la garantisse contre moi. Mais, si ces moyens sont inutiles, il faut alors marcher contre elle, la désarmer, ou en séparer les trois couronnes sur la tête des trois princes de cette maison, ou la laisser entière, mais de manière qu'elle ne puisse mettre sur pied que 100,000 hommes, et, réduite à cet état, l'obliger à faire cause commune avec nous contre la Porte et contre l'Angleterre.

Mon escadre de Brest a mis à la voile; celles de Lorient et de Rochefort également, et j'aurai bientôt quelque événement maritime à vous annoncer. Si je n'eusse pas appris en Espagne les mouvements de l'Autriche, et si mes troupes n'eussent pas été obligées de rétrograder de Metz et de Lyon, mes escadres seraient parties avec 20,000 hommes de débarquement.

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