‹ Lettres inédites de Napoléon IerChapitre 424 sur 493 · A JÉRÔME NAPOLÉON · texte numérisé non relu

A JÉRÔME NAPOLÉON

ROI DK WKSTPHALIE (1).

Schônbnmn, 25 juillet 1809.

Je reçois votre lettre du 20. La lettre que vous avez reçue de moi depuis celle du 14 vous aura fait connaître mon opinion et mes intentions. Vous vous êtes parfaitement mal conduit à mes yeux dans cette campagne. Il n'a pas dépendu de vous que Junot ne fût bien rossé, et que Kienmayer, avec ses 25,000 hommes, ne se portât sur moi, puisque, sans l'armistice de Znaïm, j'eusse poursuivi le prince Charles sur Prague.

Vous avez commandé un vaisseau de guerre ; vous avez abandonné la mer et votre amiral sans ordres ; vous avez fait des suppositions, sans que moi ou mon ministre en ayons été dupes. Mais un vaisseau était peu de chose, et j'ai voulu ignorer ce fait. Je vois que vous persistez dans le même système; vous croyez faire prendre le change, vous ne trompez personne. Vous avez été constamment dans cette campagne où l'ennemi n'était pas. Vous dites que la retraite du duc d'Abrantès sur le Danube vous a forcé à prendre position à Schleitz et à quitter l'offensive ; la retraite du duc d'Abrantès a été occasionnée par vos ridicules manœuvres. Si, comme je vous l'avais ordonné, vous vous étiez porté sur votre droite pour vous réunir au duc d'Abrantès ; si, après avoir chassé l'ennemi de Bayreuth, vous eussiez marché sur Dresde, cela ne fût pas arrivé. Si, au lieu de rester trois ou quatre jours dans le même

(1) AFiv 881.

endroit, au lieu d'être plus lent et plus irrésolu que les Autrichiens eux-mêmes, vous eussiez marché avec la vivacité et l'ardeur qui conviennent à votre âge, l'ennemi ne vous eût pas masqué et dérobé ses mouvements. Voilà pour la première observation; voici pour la seconde. Vous étiez à Schleitz, lorsque vous avez appris la nouvelle de mes grandes victoires, et vous ajoutez que, dès lors, vous n'aviez pas à craindre que l'ennemi vous attaquât. Mais vous deviez craindre qu'il n'attaquât Junot, vous deviez craindre qu'il ne tombât sur moi; et 25,000 hommes de plus ou de moins dans une bataille sont-ils de peu d'importance? Vous aviez à craindre que ce corps ne réoccupàt Dresde ; au lieu de cela, vous dissolvez votre corps, et vous vous contentez de déclarer que le corps de Kienmayer est dissous ; enGn vous vous sauvez honteusement, et vous déshonorez nos armes et votre jeune réputation.

Quant aux Anglais, votre marche savante sur la Baltique ne peut en imposer qu'aux sots. Vous saviez bien que les Anglais n'étaient pas débarqués; et, s'ils étaient réellement débarqués, qu'aviezvous à faire autre chose que de vous réunir au duc d'Abrantès, aux Saxons, et non de dissoudre votre corps? 3,000 Saxons, 10,000 hommes de votre corps et 7 à 8,000 hommes du corps du duc d'Abrantès vous auraient mis à même de repousser les Anglais. Vous ne pouviez rien faire seul. Une victoire ne Gnit pas une guerre. Dans mes calculs, je devais vous trouver à Dresde et suivant l'ennemi en Bohême (1). Votre marche sur la Baltique était pour cacher votre retour à Cassel et votre honteux abandon de la Saxe.

D'ailleurs, dans vos lettres comme dans votre Moniteur de Cassel, vous faites de mauvaises suppositions. Vous dites que vous vous êtes retiré de Schleitz, lorsque l'ennemi s'est retiré en Bohême; mais non, l'ennemi était resté à Plauen. Vous deviez rester à Schleitz, garder les Saxons et réunir à vous le duc d'Abrantès. Vous supposez que l'ennemi n'était pas rentré à Dresde ; mais vous savez qu'il y est rentré le 14, aussitôt qu'il a connu vos ridicules manœuvres. Je suis fâché pour vous que vous montriez dans la guerre aussi peu de talent et même de bon sens. Il y a loin du métier de soldat au métier de courtisan (2). J'avais à peine votre âge que j'avais conquis toute l'Italie et battu des armées autrichiennes trois

(1) Après ce mot te trouve sur la minute la phrase suivante biffée de la main de Napoléon : Vous me ms trompez pas sur voire utanœuvr*; vous é$es trop jeune pour cela.

(2) Courtisan remplace satrape biflé.

fois plus nombreuses que moi. Mais je n'avais pas de flatteurs, pas de corps diplomatique à ma suite ; je faisais la guerre en soldat ; on ne la fait point différemment. Je ne me prétendais ni frère de l'Empereur, ni roi; je faisais tout ce qu'il fallait pour battre l'ennemi.

Vous retirez le 22* des places de l'Oder, vous avez tort, si vous ne remplacez point ce régiment, comme je vous l'ai ordonné, par les 1,200 Français que vous avez à Cassel. Le sieur Reubell s'est permis de donner des ordres et contre-ordres à des détachements que je faisais venir à l'armée, comme sapeurs, mineurs, etc. S'il continue, je le ferai arrêter au milieu de votre camp, et je le ferai juger par une commission militaire, comme violant mes ordres et dérangeant mes combinaisons.

Quant à l'avenir, je ne veux point vous déshonorer en vous ôtant le commandement; mais je ne veux pas non plus, par de sottes condescendances de famille, exposer la gloire de mes armes. Un vaisseau de plus ou de moins était peu de chose ; 20,000 hommes plus ou moins bien employés peuvent changer le destin de l'Europe. Si donc vous voulez continuer, comme vous avez commencé, à être entouré par des hommes qui n'ont pas fait la guerre, comme les d'Albignac, les Reubell, les Fùrstenstcin, n'avoir aucun homme de conseil, faire des romans, ne pas exécuter mes ordres, vous pouvez rester dans votre sérail. Sachez bien que, soldat, je n'ai point de frère et que vous ne me cacherez pas les vrais motifs de votre conduite sous des prétextes frivoles et ridicules. Pour ne point vous exposera de pareils résultats, je verrai avec plaisir que vous fassiez passer vos troupes sous le commandement du duc d'Abrantès. Vous êtes un jeune homme gâté, quoique plein de belles qualités naturelles; je crains fort qu'il n'y ait rien à attendre de vous.

Si vous continuez à conserver le commandement de vos troupes, portez-vous sans délai à Dresde ; je vous enverrai un chef d'étatmajor qui ait le sens commun. Réunissez à Dresde les troupes saxonnes, hollandaises, du grand-duché de Berg et toutes celles qui sont sous vos ordres. Faites réarmer et mettre la place en état de défense. Les Saxons s'y réorganiseront. Tirez le 22 e des places de l'Oder; mais faites-le remplacer par les 1,200 conscrits français que vous avez à Cassel. Que le duc d'Abrantès occupe Rayrcuth; que l'état-major ait une fois tous les jours de vos nouvelles. Supprimez votre train et votre cour, et faites la guerre comme doit la faire un homme de mon nom, qui a plus besoin de gloire que d'autre chose. Si les hostilités recommencent, le théâtre de la

LETTRES IXEDITES DE NAPOLEON I w . — 1809. 335

guerre sera en Bohême, et vous aurez un rôle actif à y jouer. Si la guerre ne doit pas avoir lieu, la réunion d'un grand nombre de troupes à Dresde et à Bayrcuth peut faciliter les négociations.

Quant aux Anglais, vous êtes mieux placé à Dresde que dans tout autre endroit pour marcher contre eux. On ne peut les empêcher de débarquer; mais j'ai peine à croire qu'ils viennent se placer entre le Danemark et la Confédération ; ils ont bien assez à faire en Portugal. D'ailleurs, il faut qu'ils débarquent pour savoir ce qu'il faut faire. La lettre du roi de Hollande ne signifie rien, et je n'en crois pas un mot. Tous les jours je reçois de pareilles nouvelles de mes côtes. Ce débarquement de 200 hommes qu'ils ont fait suppose assez qu'ils ne veulent point débarquer ; car ce serait une faute que d'indiquer qu'ils veulent descendre dans tel endroit. Si j'écoutais de pareils indices, mes troupes ne feraient que des marches et des contre-marches et devraient se porter sur tous les points de l'Océan, de la Méditerrannée, de l'Adriatique. Si vous ne saviez pas lire et évaluer la vérité des rapports, et si vous preniez toutes les mouches pour des éléphants, vous auriez peu de jugement.

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