AU GÉNÉRAL BERTH1ER
Saint-Clou d, 1« brumaire an XII (24 octobrr
J'ai lu avec attention le rapport que vous m'avez r*
Dépôt de la guerre. Ce rapport ne peut être imprimé : il est inutile de publier que vous faites faire la carte de la Morée, celle de la Bavière, etc. Je crois que les ingénieurs géographes travaillent; mais je ne suis pas certain qu'ils travaillent sur de bonnes bases. On leur fait faire des cadastres et non des cartes militaires ; d'où il s'ensuit que, dans vingt années, on n'aura rien. J'ai eu occasion de m'en assurer dans les départements du Rhin : on m'a présenté de grandes cartes très inutiles. On a employé quatre années, et je ne sais quel nombre d'ingénieurs et quelle somme d'argent, à ne faire qu'une partie du département de la Rôer, et l'on n'a rien des départements de Rhin-et-Moselle et du Mont-Tonnerre, qui sont véritablement importants. Mettre vingt années à terminer des cartes et des plans, c'est trop travailler pour la postérité. Si l'on s'en était tenu à faire des cartes sur l'échelle de Cassini, on aurait déjà toute la frontière du Rhin. Combien de circonstances peuvent se présenter d'ici à vingt ans où nous le regretterons? Que d'événements peuvent arriver, même pour cet amas de papier, avant qu'on ait tiré quelque avantage de tout ce travail ! Je ne sais pas pourquoi la Guerre veut faire des cadastres. Les ingénieurs avaient commencé en Corse un cadastre, qui, dans le pays, était regardé comme très mal fait. Il n'y avait de bien et de très utile que la grande carte qui s'est perdue, et qui ne devait pas coûter plus de cent mille écus, tandis que le cadastre coûtait plusieurs millions.
Je vois dans votre rapport qu'on a levé sur l'échelle de 1/2000 les biens sénatoriaux enclavés dans le département de la Rôer. Qui a donné cet ordre? On perd ainsi à des futilités un temps qu'on pourrait employer à des choses vraiment intéressantes. Le fait est que je n'ai eu, dans mon voyage du Rhin, aucune carte où je pusse prendre quelque connaissance du pays. Nous avons à faire lever le Mont-Blanc, le Piémont, la République italienne, la République ligurienne et les États du Pape. Il ne manque donc pas de travail pour les ingénieurs géographes. Mais, si l'on suit pour le Mont- Blanc, où je vois que, depuis l'an X, les triangles ne sont pas encore faits, et pour le Piémont, la marche qu'on a suivie pour les départements du Rhin, rien ne sera fait de nos jours. Les ingénieurs sont trop maîtres de faire ce qu'ils veulent. Je n'avais pas demandé autre chose que de compléter la carte de Cassini. Assurezvous que les opérations ne sont pas dirigées pour de trop vastes projets. L'expérience prouve que le plus grand défaut en administration générale est de vouloir faire trop ; cela conduit à ne point avoir ce dont on a besoin. Faites-moi donc un rapport positif sur
Jft LETTRES INEDITES DE NAPOLEON I«. — AN XII.
le temps où les départements réunis seront placés sur la carte de Cassini ; donnez des ordres et prenez des mesures pour que ce travail soit terminé le plus tôt possible.
Quant au cadastre, s'il était nécessaire, ce ne serait point à la Guerre de le faire, et, au lieu de s'occuper d'abord des départe* ments de la frontière, il serait beaucoup plus naturel de commencer par les départements qui avoisinent Paris.
Depuis cinq ans, je ne vois encore aucun résultat de la carte d'Italie. A quelle époque me présentera-t-on enfin quelques feuilles achevées?
Votre rapport présente un résultat pour la carte de Souabe. S'il ; a quelques parties terminéos, je désire que vous me les fassiez apporter. Ordonnez surtout de bien marquer la nature des différents chemins, afin de marquer ceux qui sont praticables ou impraticables pour l'artillerie. Si tous les débouchés des Montagnes Noires sont exactement placés, cette carte sera une des plus essentielles que nous puissions avoir.