‹ Lettres inédites de Sainte-Beuve à CollombetChapitre 12 sur 12 · V. Z. CoLLOMBET · texte numérisé non relu

V. Z. CoLLOMBET

Paris, 27 septembre 1853.

Mon cher Ami,

J'ai voulu attendre pour vous écrire et pour vous remercier, d'avoir reçu votre beau présent. Je n'ai la cravate que depuis hier et elle me paraît des plus jolies.

— J'ai bien pris part à votre douleur en apprenant la maladie, puis la mort de cette pauvre jeune dame que j'avais vue si bienveillante et si pleine de vertus gracieuses. Ce sont là de ces coups que votre esprit de religion est plus propre à supporter et à comprendre que ne le feraient beaucoup d'autres. Ma vie est tellement monotone et marquée par mon travail périodique qu'il n'y a place pour rien autre chose. Je travaille et puis je travaille encore. J'ai reconnu votre attention à l'envoi si opportun de cette notice sur Gibbon. M. Maison le libraire me disait hier qu'un article surYHistoire de la Papauté, de M. Christophe, n'avait pu passer au Moniteur, à cause du sujet môme. On évite, en effet, ces sujets qui amènent volontiers de la controverse ;

vous voyez que l'article de Sacy sur ce livre en a provoqué une.

— La mort d'Ozanam est une perte, quoiqu'il fût déjà hors de combat depuis quelques années : il est universellement regretté. Je crois qu'Ampère est chargé de mettre ordre à ses papiers et qu'il en tirera la matière d'un Portrait, sinon d'une statue.

— En vieillissant, je n'arrive point à la quiétude ; je trompe par le travail les heures et les soins, et encore trouvent-ils moyen de se glisser dans les courts intervalles. lime semble que j'ai manqué la vie ; mon idéal était quelque petite retraite à portée de la ville, comme qui dirait l'île Barbe, et là quelques vers, quelque beau travail de choix, non sans la conversation, de temps en temps, des poètes, des solitaires comme moi et des amis. Au lieu de cela, je suis à presque cinquante ans, obligé de ramer sans interruption pour arriver à la petite et stricte indépendance dont j'aurai à peine le temps de jouir si j'y atteins. Il faudrait à une vie si pleine de corvées, pour la consoler et la vivifier, quelque pensée d'en haut, le rayon qui tombe dans la cellule des solitaires et jus-

qu'à travers Jes barreaux du prisonnier, l'espérance du ciel, une vue d'au delà : et voilà ce qui me manque. J'ai donc le chemin, la fatigue et la poussière de la route, et point le soleil, pas même ce mélange de soleil et d'ombre qui égayé le regard et qui diversifie les horizons. Mon seul plaisir est dans mon travail, quand je m'y suis enfoncé tête baissée comme on s'enfonce dans un puits. Je me compare quelquefois à un graveur (le plus triste des métiers de l'artiste) qui passe ses journées devant la planche de cuivre qu'il s'applique à rendre plus exacte et plus fidèle : ainsi fais-je pour ces images littéraires qui se succèdent.

— Je cause, mon cher Collombet, comme avec un vieil ami.

Amitiés et respects auprès de vous, et à tous ceux qui se souviennent de moi, notamment à M.Grégoire.

Sainte-Beuve.

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