LETTRE V
Dans les Vosges (**) , i4 ou i5 octobre lySS.
Xai été ) Madame , chercher dans les Vosges la santé qui n'es^ pas là plus qu'ail* leurs. J'aimers^^ bien mieux être encore dans votre voisinage ; cette petitCc -maisonnette dont vous me parlez m'accomnçioderait biea.
Je serais à portée de faire ma cour à vous et à votre amie y malgré tous les brouillards du Rhin. Je ne peux encore prendre de partie que je n'aie fini l'affaire qui m'a amené à Colmar. Je reste tranquillement dans une^ solitude entre deux montagnes , en attendant que les papiers arrivent. Toutes lés affaires sont longues ; vous en faites l'épreuvQ dans, celle de monsieur votre neveu. Tqpt mal arrive avec des ailes et s'en retourne en boitant. Prendre patience est assez insipide.
(*) Imprimée dans réditioti de Kell.
(^*) Voltaire écrit Vauges à la date et dans le cours, de la lettre.
Vivre avec ses amis , et laisser aller le monde comme il va , serait chose fort douce ; mais chacuu est entraîné comine de la paille dans un tourbillon de vent. Je voudrais être à rile Jard , et je suis entre deux montagnes.
Le Parlement voudrait être à Paris , et il est dispersé comme des perdreaux. La commission du conseil voudrait juger coiÀme Perrin- Dandin ^ et ne trouve pas seulement un Petit-* Jean qui braille devant elle. Tout est plein à la Cour de petites factions qui ne savent ce qu'elles veulent. Les gens qui ne sont pas payés au trésor-royal savent bien ce qu'ils veulent ; mais ils trouvent les coffres fermée. Ce sont là de très -petits malheurs. J'en ai vu de toutes les espèces , et j'ai toujours conclu que la perte de la santé était le pire.
Les gens qui essuient des contradictions dans ce monde auraient -ils bonne grâce de se plaindre devant votre neveu paralytique ? Et ce neveu-là n'est-il pas dix mille fois plus^ malheureux que l'autre ? Vous lui avez envoyé un médecin. Si , par hasard , ce médecin le guérit , il aura plus de réputation qu'Esculape. Portez -vous bien y Madame , supportez la vie ; car , lorsqu'on a passé le t^ms des illusions , on ne jouit plus de cette
vie , on la traîne. Traînons donc. Ten jotii« rais délicieusement , Madame , si j'étais dans TOtre voisinage. Mille tendres respects à vous deux» et mille remèrcîmens.
edbyVLiOOQle
DX TOIiTAIRK.
ÎETTRE VI (*).
Dan» mes montagnes, ce a4 octobre.
Comment , Madame ! est - ce que vous n'auriez pas reçu la lettre datée de mes; montagnes, et mes remercimens des belles nouvelles de la fermeté romaine du grand Ghâtelet de Paris? Tout ceci est le comba( des rats et des grenouilles. On songe à Paris à de misérables billets de confession , et on ne songe ni à la pietite vérole , ni à l'autre. Ces deux demoiselles font pourtant plus de ravages que le clergé et le parlement. On voit tranquillement nos voisins les Anglais se garantir au moins de la petite. Vous n'entendrez parler à Londres d'aucune dame morte de cette maladie. L'insertion les sauve , et on n'a pas eu encore le courage de les imiter. M. de Beaufremont est le seul
(*) Imprimée dans Tédition de Kell.
l4 LETTRES iNEJbiTCS
qui ait fait inoculer un de ses enfans , et oH s'est moqué de lui. Voilà tout ce qu'on gagne en France. Si j'arais un fils , je lui donnerais la petite vérole avant de lui donner un ca^ téchisme.
Je retournerai bientôt de ma solitude dans la grande ville de Colmar. J'ai été voir les ruines du château de Honsbourg, sur lesquelles j'avais quelque dessein de bâtir une jolie maison. Il s'y trouve quelques difficultés. Le duc de Wirtemberg a un procès poiu* cette vénérable masure au conseil privé } et je n'irai pas bâtir un hospice qui aurait un procès pour fondement. Mais , Madame , on m'a dit un mot du beau château 4e monsieur votre frère. N'est-ce pas Oyerkeîm ou quelque nom de cette douceur? Il est, je crois, difficile de lé vendre : n*appartîent-îl pas- à des mineurs ? Mais personne ne l'habite^ et si la maison et le jardin ne sont pas compris dans le fief invendable , si on peut louer ïe château avec les meubles qui y sont, en at-tendant que la famille s'arrange , né serait-ce pas l'avantage de la famille ? Je le louerai , si l'on v«ut, je ferai un bail. Je paierai un an d'avance pour faire plaisir à la famille^ et poiurpot-de-viu; je vous ferai un petit qua-
traîn pour votre tableau. Mais à qui'faut*-îi s'adresser, et Qominent faire? Ma proposîtion n^est-elle pas indiscrète? Je ne vous dis toutes ces rêveries que parce qu'oçi m'a déjà pressenti sur un accommodement concernant ce château. N'y viendriez - vous f)as , Madame , avec votre charmante' amie? Vous sentez bien que la maison serait à vous, et que Je n'^ serais que votre intendant. Mandez -moi, je vous en prie , ce que vous en pensez -, si on veut vendre à vie , si on veut louer , si on peut s'arranger. J'ai la meilleure partie de mon bien à la porte de Colmar. J'ai envie de me faire Alsacien pour vous ; la fin de ma vie en sera plus douce. Je n'ai vu qu'en passant l'abbé de Munster ; il est occupé à Colmar. II m'a paru fort aimable : il a tué du monde , il a fait l'amour , il est poli , il a de l'esprit, il est riche, il ne lui maîique rîen. Les processions de Rouen n'ont pas le sens commun. Ce n'est plus le tems des processions de la ligue. De petites cabales ont succédé aux grandes guerres civiles. Il faut payer son vingtième , se chauffer et se taire; le reste viendra. Mille tendres respects.
Mesdames.
l6 LETTRES INEDITES
Post-scriptum écrit à V envers au haut du recto de la première page de la lettre autographe.
Je reçois dans ce moment votre lettre du 17. Votre magistrat n'avait donc pas du vin du Rhin?
Est-ce que madame de Maintenon donne une Sunamite à son David ?
toÉ VÔLÏAtBÊ. 17