‹ Lettres inédites de Voltaire (volume 2)Chapitre 40 sur 74 · L\ MÈRE · texte numérisé non relu

L\ MÈRE

Si vous êtes encore à Paris, madamo, permettez-moi d'avoir recours à la lanejue française dont vous vous servez si bien, plutôt qu'au vieux Gascon ' qui me serait à présent peu utile, je crois,

' Montesquieu. Madame la ducliesse d'Aiguillon , qu'on avait surnommée la Sœur du Pot , ainsi que nous l'avons rapporté précédemment, avait prodigué les soins les plus affectueux à l'auteur de ï Esprit des Lois , pendant une longue et douloureuse maladie.

■l'^H I-KTTRES INKDITFS

auprès de monsieur le garde des sceaux. Je suis pénétré de reconnaissance, et je vous remercie, au nom de tous les partisans de Locke et de Newton, de la bonté que vous avez eue de mettre madame la princesse de (lonti dans les intérêts des philosophes , malgré les ciiailleries des dévots. On me mande dans mai retraite que le parlement veut me faire condamner , et me traiter comme un mandement d'évéque. Pourquoi non ? Il y a bien eu des arrêts contre l'antimoine, et en faveur des formes substantielle» d'Aristote.

On dit qu'il faut que je me rétracte ; très-volontiers : je déclarerai que Pascal a toujours raison ; que fatal laurier^ bel astre, sont de la belle poésie ; que si saint Luc et saint Marc se contredisent, c'est une preuve de la vérité de la religion à ceux qui savent bien prendre les choses ; qu'une des belles preuves encore de la religion , c'estqu'elle est inintelligible. J'avouerai que tous les prêtres sont doux et désintéressés; que les jésuites sont d'honnêtes gens; que les moines ne sont ni orgueilleux, ni intrigants, ni puants; que la sainte inquisition est le triomphe de l'humanité et de la tolérance ; enfin , je dirai tout ce qu'on voudra, pourvu qu'on me laisse en repos , et qu'on ne s'acharne point à persécuter un homme qui n'a jamais fait de mal à personne , qui vit dans la retraite , et qui ne connaissait d'autre ambition que celle de vous faire sa cour.

Il est tres-rertain de plus que l'édition est faite

malgré moi; qu'on y a ajoute l)eaucoup de choses, et que j'ai fait humainement ce que j'ai pu pour en découvrir l'auteur.

Permettez-moi, ujadame, de vous renouveler ma reconnaissance et mes prières. La grâce que je demande au ministre, c'est qu'il ne me prive pas de l'honneur de vous voir; c'est une grâce pour laquelle on ne saurait trop importuner.

J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, etc.

VOT.TA IRK.

M'est-il pertnis de saluer M. le duc d'Aiguillon , de luï]3réséntei' mon re.^pect, de le remercier et de W l'exhorter a lire les Lettres philosophicjîies sans scandale ; elles sont imprimées à faire peur et remplies de fautes absurdes; c'est là ce qui me désespère.

2l\0 LETTRKS I1YI':DITES

LETTRE II

A M. LE COMTE D'ARGENTAL

Cirey , ce 5 décembre 1738.

Aimable ange gardien , vous resterez donc dans votre ciel de Paris! soyez donc là votre ange à vousmême. Angelcy custode te ipsum. Travaillez à y être aussi heureux que vous méritez de l'être, .et mettez le comble au bonheur de Cirey par le vôtre. Vous n'avez à changer que votre fortune. J'en dis autant à l'aimable compagne de votre vie; je fais mille vœux pour vous deux. Je ne savais pas que vous demeurassiez avec M. d'Ussé. Voulez-vous bien présenter mes plus tendres respects aux philosophes , père et fils , et à madame d'Ussé ? Je devais avoir l'honneur de leur écrire ; mais un cabinet de physique , des vers et une mauvaise santé, me font manquer à. tous mes devoirs.

Ne m'oubliez pas , je vous en supplie , auprès de votre frère ^

J'avais peu d'argent quand Lamarre est venu chez madame du Châtelet; je n'ai pu lui donner

* Pont-de-Vesle (comte de), gouverneur de la ville de Pont-de-Vesle en Bresse , intendant général des classes de la marine et ancien lecteur du roi, né en 1697.

DE VOLTA.IRE. lf\l

que loo livres; mais pour lettre de change je lui donne la comédie de V Envieux^ ^ qu'il vous apporte corrigée , en vers de six pieds et bien cachetée. Il la donnera sous son nom, et il partagera le profit avec un jeune homme plus sage que lui et plus pauvre.

llecommandez-lui le plus profond secret; je crois qu'il le gardera , et que Tenvie de vous plaire lui donnera toutes les vertus: je ne lui donne pas cette comédie comme bonne pièce, mais comme bonne œuvre.

Adieu : quand j'aurai des termes pour vous dire combien la reconnaissance, la tendresse et l'estime m'attachent à vous, je m'en servirai.

Page 1