‹ Lettres inédites de VoltaireChapitre 329 sur 405 · A M. MARIN · texte numérisé non relu

A M. MARIN

Mon cher Phocéen de Lampedouse, je vous écris en droiture, parce que les Welches ne rendent pas fidèlement les lettres. Une espèce d* apoplexie s* est emparée de mon maigre individu, pendant que vous reveniez à Paris. Il me reste encore assez de force pour vous dire que votre ami, M. Linguet, avait très-bien deviné la personne pour laquelle vous lui présentâtes une consultation, il y a plus de dix-huit mois. Vous vous doutez bien de qui je veux parler; c^était un jeune homme très-tragiquement mêlé dans une affaire pour laquelle M. Linguet avait travaillé, à la tète de sept autres avocats, en 1766. Avec son courage et son éloquence ordinaires , il répondit laconiquement au consultant qu'il ne lui conseillait pas de recommencer ce procès. Ce consultant était alors chez moi; il suivit cet avis. Il est actuellement auprès d*un grand roi qui répare, par ses bontés, des barbaries qui sont notre opprobre. La virelcherie le persécute jusque dans son asile au pied d'un trône.

Il avait écrit, il y a quelques mois, une requête à S. M. Très-Chrétienne, requête non juridique qui n'était qu'un exposé simple de l'injustice atroce exercée contre lui dans une ville de province. Un de ces marauds de convulsionnaires, qui se croient envoyés de

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Dieu pour persécuter les hommes, yieni d'écrire un libelle contre l'exposé fait par ce jeune homme. Le scélérat, sachant que notre client est en Allemagne^ a fait imprimer son libelle dans la gazette intitulée Courrier du Bas-Hhifiy du 18 octobre. On attaque votre ami dans ce Courrwr, et on lui reproche d'avoir^ été engagé par moi-même, en 1766, à se mettre & la tête des huit avocats qui prirent alors la défense des coaccusés. Votre ami sait combien il est faux que je me fusse en ce temps-là mêlé de cette afiTaire. Il n'écouta que sa seule générosité. Il se pourra faire que le jeune homme» dans une réplique, atteste la vérité de tout ce que je vous dis, et qu'il rende hautement justice aux nobles sentiments de votre ami.

Je ne sais point encore comment cette nouvelle affaire tournera; mais je vous préviens de l'état où sont les choses. Mon avis est qu'on ne fasse aucun éclat ; puisque cet éclat ne produirait rien de réel. C'est bien assez, ce me semble, d'être protégé par un grand roi, le héros de l'Europe. Je ne connais point de meilleure réponse. Je ne pense pas même que le journal de votre ami soit fait pour traiter de telles matières, quelque réputation qu'il ait.

Au reste, je n'ai de nouvelles de la république des lettres que par ce journal, que je lis assidûment. Vous devriez bien mettre au courant un pauvre apoplectique de quatre-vingt-deux ans , que vous n'avez pas consolé dans sa retraite, et qui a grand besoin de consolation. Il vous embrasse de ses faibles mains.

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