S84. — A M. DE LABORDE
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Je vous avais bien dit , mon cher Orphée , que je ne devais pas me presser; je ne vous aurais attiré qu'un dégoût, et j'en aurais été plus mortifié que vous-même. On me mande positivement que celui auprès duquel j'aurais voulu sonder le terrain', et qui ne m'a fait aucune réponse, a pris le parti de vos ennemis et des miens, et qu'il a fait tout ce qu'il pouvait faire pour nous exclure l'un et l'autre de tous les plaisirs; il est vrai que les plaisirs ne sont plus faits pour moi; mais ils sont votre apanage, ainsi que les talents.
On m'assure que cet homme, sur l'amitié duquel je devais certainement compter, nous a desservis tous deux violemment auprès de la personne à qui vous
* Poor la repiésentation de Topera de Pf<métMê.
me pressiez d'écrire. C*est à vous à savoir jusqu'à quel point cette tracasserie a été poussée ; vous êtes discret, vous êtes sage, vous avez des amis, vous connaissez le pays. J'ignore de quels moyens on s'est servi pour me calomnier auprès de l'homme , et pour me desservir auprès de la dame ; mais les moyens ne manquent pas aux méchants; tout leur est bon pourvu qu'ils nuisent ; ils savent tourner tout en poison.
Tâchez de vous mettre au fait; car je n'ai point de lunette assez longue et assez nette pour voir les choses de cent lieues : ouvrez votre boite de Pandore, voyez si quelques-uns des malheurs qui m'appartiennent sont retombés sur vous, et s'il vous reste l'Espérance. Pour moiy je suis bien sûr qu'il ne me reste au fond de la boite que la tendre amitié qui m'attache à vous, la triste connaissance de la méchanceté des hommes, et la volonté bien déterminée de faire tout ce que vous me prescrirez en connaissance de cause ; je dis en connaissance de cause, car certainement il ne faut se permettre dans cette affaire aucune démarche, si vous n'êtes pleinement sûr du succès.
Je vous embrasse, mon cher ami, avec autant de douleur que de tendresse , et avec une résignation infinie.
fm. — A M. DE GHENEVIÊRES.
ISmti.
Il me semble, mon cher ami, qu'on a peu d'attention à la poste pour vos paquets. Non-seulement je vous avais envoyé Quarante écus pour votre M. de Menand, mais je vous avais envoyé encore Quarante éctu
DE VOLTAIRE (t768). i37
pour madame Denis, avec une lettre. Rien de tout cela n'est arrivé à bon port. Vous voyez qu'il y a des gens qui courent après les sommes les plus modiques. Je ne hasarde point de vous envoyer la Guerre \ que vous demandez; on Fimpiime à Paris.
Je sais , mon cher ami , que les gens qui parlent de tout sans rien savoir , gens qui sont en fort grand nombre, ont fait de beaux commentaires sur le voyage de ma nièce; mais, puisque vous avez eu l'occasion de lui parler de moi, vous savez sans doute qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce qu'on a dit. Elle est allée à Paris pour raccommoder nos affaires , qu'une absence de quinze ans avait beaucoup délabrées; malgré ce délabrement, je lui donne vingt mille francs de pension, et environ dix tant au reste de ma famille qu'à madame Dupuits. Un vieillard comme moi a peu de besoins; il faut qu'il ne vive que pour la retraite et pour la sobriété. Je suis honteux même du beau château que j'occupe. J'espère bientôt le vendre pour madame Denis, et me retirer dans un ermitage plus convenable à mon âge et à mon humeur. Je vous confie ma situation. Je compte sur votre amitié et sur celle de madame de Chenevières.