PREFACE
Je destinais les lettres que l'on va lire à paraître, placées selon leur date, dans une édition prochaine et complète des lettres et des œuvres de Mrae Swetchine; cependant je me décide à publier ce volume séparément, comme les volumes qui l'ont précédé. J'ai été déterminé d'abord par la crainte de placer les possesseurs des volumes déjà publiés dans l'alternative ou d'être privés des lettres encore inédites ou de ne pouvoir se les procurer qu'en achetant l'édition future. J'ai été déterminé en outre par la beauté même des lettres
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qui m'ont été successivement confiées et qui forment la matière de cette dernière publication.
On a dit que dans sa correspondance Mme Swetchine se répétait. Je ne crois pas que cette expression soit exacte ; Mrae Swetchine ne se répète pas, elle se complète. Son sujet est toujours le même, mais la variété des points de vue qu'elle y découvre est infini, et jamais cette richesse d'analyse n'aura brillé d'un plus vif et d'un plus pur éclat que dans cette dernière collection de ses lettres.
Mme Swetchine possède par excellence Fart difficile de lire couramment dans le cœur des autres, parce qu'elle avait commencé par lire sans faiblesse dans son propre cœur. Elle saisit admirablement le fort et le faible d'un caractère, le mal et le remède d'une situation, parce qu'elle ne se laisse jamais surprendre ni séduire par aucun de ces sophismes à l'aide desquels nous cherchons trop souvent à nous faire illusion à nous-mêmes en même temps qu'à ceux
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qui nous entourent. L'étude du cœur humain n'était point pour M,ne S wetchine une contemplation spéculative, quoiqu'elle eût certainement une vocation innée pour la psychologie et un attrait irrésistible pour la métaphysique ; mais ce qui l'attire avant tout, ce qui la fixe, ce qui la conduit à creuser sans relâche dans les profondeurs de l'âme humaine, ce sont des réalités qui lui sont chères, qui vivent et palpitent sous sa main. Elle ne se borne point aux surfaces, aux apparences, aux généralités; elle pénètre dans le vif des questions, elle soulève les voiles, elle scrute les moindres détails, parce qu'elle porte partout la sollicitude ardente d'une affection sincère, parce qu'une conscience toujours éveillée, une attention toujours soutenue secondent et inspirent sa rare sagacité. Assurément la physionomie originale de celte correspondance ne ressort point d'une conception habilement méditée ; elle est le résultat naturel et spontané d'une multitude de traits directement suggérés par des âmes
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diverses, venant elles-mêmes rendre comple avec ingénuité des mouvements qui les agitent. Jamais Mme Swetchine n'a songé à dogmatiser ou à élever un monument pour l'instruction de la postérité, mais elle prête l'oreille à tout gémissement, tend la main à toute souffrance. En constatant une à une chaque situation particulière, la confidente émue s'élève, souvent sans s'en apercevoir, aux méditations les plus hautes, aux aperçus les plus fins, aux consolations les plus efficaces; et c'est ainsi qu'au bout d'une longue vie, grâce à une analyse continuelle portée sur un si grand nombre de peines ou de joies vraiment ressenties, l'ensemble d'une si tendre investigation devient non-seulement le reflet de telle ou telle âme, mais l'image de l'âme humaine tout entière dans son unité multiple.
Il en est de même dans le domaine de la politique. Mme Swetchine avait trop l'habitude de réfléchir pour ne point s'être formé des idées arrêtées sur les meilleures conditions du
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gouvernement des hommes. Cependant elle ne cherche à faire prévaloir exclusivement aucune opinion, aucun parti proprement dit; elle indique à peine ses préférences ; elle ne songe jamais à les imposer. Mais à mesure que les événements naissent sous ses yeux, elle les esquisse presque involontairement au point de vue d'une conviction chrétienne aussi libérale que ferme. Toujours calme et impartiale, elle n'est jamais indifférente: car elle cherche et elle appelle partout un progrès pour la vérité, un secours pour la morale publique, une conquête pour l'éducation et le bien-être des masses. Elle trace des portraits comme elle formule des jugements à l'heure et au jour que lui assignent nos révolutions, mais toujours à l'appui et à la lumière des mêmes principes. En sorte qu'il en arrive des épreuves de la vie politique comme des épreuves de la vie privée : toutes sont passées en revue, toutes sont touchées d'une main bienveillante et sûre. Ici. comme dans l'ordre des sentiments purement
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intimes, c'est du dehors que lui vient le développement de ses propres facultés, et ses plus éloquentes paroles ne sont jamais que des réponses. Sa pensée est modeste, sa volonté craintive, mais son cœur ne recule jamais devant un appel, et il est aussi sensible au patriotisme qu'à l'amitié.
Ce volume ne se donne donc ni pour un livre de morale, ni pour un livre d'histoire, et pourtant on ne l'achèvera pas sans avoir parcouru le cycle entier de l'histoire de l'homme et de l'histoire contemporaine. Sous la Restauration, elle aborde déjà les problèmes de la liberté religieuse; en 1847, elle a lu Proudhon et elle s'en préoccupe ; après la révolution de 1848, elle croit au retour de l'autorité; après 1852, elle prédit le réveil de la liberté. Avec Mlle de Virieu et plusieurs des amis qui gardent ici l'anonyme, avec le général de la Bourdonnaye et Mm3 de Pastoret, elle s'associe aux efforts des légitimistes parlementaires; avec Mme de Germiny, fille de M. Humann, elle honore la
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probité et l'indépendance dans le parti conservateur; avec dom Guéranger, elle salue la renaissance des ordres religieux sous le régime du droit commun; enfin, avec M. de Tocqueville, elle lutte contre les nobles tristesses de l'homme d'État et de l'homme' de lettres. Rien n'est plus touchant, rien ne pénètre plus d'une mélancolique gravité que ce dernier dialogue entre deux grandes intelligences, toutes deux au déclin de leurs jours sans avoir connu le déclin de leurs forces ni subi la défaillance d'une seule de leurs convictions.
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