A M. DE BAAS
GOUYERNEUR ET LIEUTENANT GENERAL DES !lES D'AMERIQUE.
SainUGermaiD , 9 avril 1 670.
Je fais r^ponse k vos lettres des 19 novembre, &, i/i, 126 d^cembre
* Jusqu^A r^poque de la creation de T^v^h^ de Quebec, le Canada relevait, soiis le rapport religieui , de Tarchev^^ de Rouen.
et 1 5 Janvier derniers, qui sont les seules que j aye re(ues depuis que vous estes dans les isles, et je suLs oblig^ de commencer cette d^pescbe par vous dire que, non-seulement il est n^cessaire que vous agissiez dans le sens des intentions du Roy, qui vous sont expliqu^es par sa d^pesche cy-jointe , mais niesme que vous ne pouvez pas rien faire qui luy soit plus agr^able que de luy en rendre compte par tons les vaisseaux qui partiront des isles pour venir en France.
Sa Majesty vous €xplique si claireraent ses intentions sur ce que vous dites, par vos d^pesches, que la compagnie doit faire le commerce entier des isles , que j'estime superflu d'y rien ajouter ^. Vous connoistrez assur^ ment par la suite que, le commerce estant un effet de la pure volont^ des honunes, il faut n^cessairement le laisser libre, s'il n'y a une n^essit^ indispensable de le restreindre dans les mains d'une compagnie ou de quelques particuliers; et corome la compagnie des Indes occidentales aura suiBsamment de quoy occuper ses vaisseaux par le commerce de n^gres et de bestiaux (dont elle pourroit tirer de grands avantages, non-seulement par le d^bit qu'elle en fera aux isles, mais mesme, en cas qu'elle en eust un plus grand nombre que celuy qu'elles en pourroient consommer, ladite compagnie pourroit encore en retirer de plus grands avantages, comme les HoUandois font dans les paysde Tob^issance d'Espagne), enlaissant ce pendant la liberty du commerce ordinaire aux Francois, il est impossible qu'il n augmente consid^rablement et que cette mesme liberty ne produise, avec le temps, labondance des denr^es et des marchandises n^cessaires pour la consommation des isles, et mesme la bont6 des sucres et des tabacs.
Pour peu que vous fassiez de reflexion, vous trouverez que, le com-
* Void le passage de la lettre du Roi relatif k cette question :
ffVoos oe devez point vous mettre en peine d^exaroiner s^il sera pins avantageux i la compagnie de faire seule le commerce ou non ; il faut seulement que vous vous appliquiez 4 attirer les vaisseaux fran^is, porteurs de mes permissions, par le bon traitement que vous leur feres et la justice que vous leur rendrez, ce qui vous prodnira assur^ment Tabondance de loutes choses et le ddbit de tout ce qui croist dans les isles. A regard de la compagnie, lorsqu^elle aura assez de force et un assez grand nombre de vaisseaux pour se r^rver le commerce entier, j^entendray les raisons qu*elle aura k me representer pour ne plus donner de
permissions aux Francois qui voudront y alter; mais k present mon intention est qu*elle s'applique k y porter des n^gres et des bestiaux en la plus grande quantity qu'dle pourra et a faire une partie du commerce des marchandises necessaires pour la consommation des isles. Soyez persuade qu*il n*y a que la seule liberte k tons mes sujets de trafiquer dans les ides qui puisse y attirer Tabondance de toutes choses , d^autant que mes sujets, s'adonnant k pr^nt i la navigation et au commerce de mer beaucoup plus qu^autrefois , partont ou ils trouveront du pro6t et ou ils seront bien traits, ils y porteront assurdment lenr commerce et leurs marchandises..." {Ordrei du roiy fol. Ai.)
merce estant entre les mains de la compagnie seule, ^lle sera maisiresse du prix des marchandises qii*elle porte et de celles qu'elle emporte des isles; et, encore que les direcieurs gen^raux fussent bien intentionn^s ei dcmnassent ordre aux comrais de vendre et d'acheier a prix raisonoaUe, les habitans des isles seroient toujours expos^ k la discretion des eommis, qui abusent ordinairement du pouv<»r qoe lenr donnent leurs maistres. La mani^re qui a est^ pratiqu^e jusqu'a present, de mettre, par au-* torite, un taux aux marchandises qui.sont apport^es et emport^es, a pu produire quelque bon effet pendant le temps qu'il n'y a eu que les estrangers et le peu de Francois qui y ayent fait commerce ; mais k pr^nl que les estrangers en sont enti^rement bannis et qu'il n'y a que les Fran- (Offi qui iront, cette mani^re estant enticement contraire k la liberty, qui est toujours Time et le maintien dudit commerce, sans laquelle il ne se s^uroit jamais establir ni augmenter, il est n^cessaire que yous abolissiez au plus tost cette coustume ei que yous establissiez, au contraire, une enti^ liberty de vendre et d^biter toutes les marchandises, ainsy qu'il se pratique dans toutes les parties du monde oik le commerce fleurit daYantage ; c'est ce que Sa Majesty m'a ordonn^ de vous expliquer sur ce sujet A regard de Bayanconrt, Du Gas et Valmini^re \ que vous avez fail repasser en France , Sa Majesty vous explique de mesme ses intentions; k quoy j'ajouteray seulement que les lois et les ordonnances de nos rois devant estre ex^cut^s dans les isles comme en France, Sa Majesty d^ire que vous teniez la main h ce que la justice soit rendue de mesme et les crimes punis de la mesme fa^on qu'ils le sont en France. Et, comme il n'y a que la trafaison , Tintelligence avec les ennemis de TEstat et les si^ditions populaires dangereuses qui puissent autoriser Texpulsion d'un habitant d'une ville ou d'un pays sans les formalit^s ordinaires de la justice, Sa Majesty desire que vous en usiez de mesme et que vous n'ayez recours k ces rem^des que dans les demises extr^mit^s, dans lesquelles il est impossible que vous tombiez jamais, vu le grand respect et la profonde ob^issance que tons les sujets du roy, en quelque partie du monde qu'ils soyent, rendent k ses ordres et k tout ce qui porte le caractCe de son nom et de son autorit^ ^.
* Ces deux derniera, habitanU de la Marti- loader que des geni bien etiablis dam mon
nique. royaame ne prendront jamais la resolation
' Dans sa lettrc du mtoe jour, doot nous de s*en aller habiter dans les ides, en sorte
avons d^ cit6 un passage , Louis XIV disait i qu*il ne faot pas attendre d'eux la i
M. de Baas : «A T^rd des d^sordres que duite et le mesme r^ementde mosurs qoe vous dites estre au-dedans ct dans Tespnt de dans mon royaume, ni mesme apporter la lous los habitans, vous pouvez bion vous per- mesme s^v^rit*^ k pnnir leurs d^r^emens. II
Je vous dois jencore dire sur le si^et de la liberty du commerce, que nous ne devons pas nous ^tonner si les directeurs de la compagnie des Indes occidentales d^sirent le r^erver entier entre leurs mains, parce qu'ils ne pensent qu'ii leur interest particulier et non au bien g^n^l de I'Estat ni des isles. Mais, pour vous et pour moy, qui ^devons nous Clever au* dessus de cet interest pour aller au bien g^n<^ral, dans lequel mesme avec un peu de temps celuy de la compagnie se trouvera , nous devons toujours appuyer la liberty enti^re du commerce par les raisons que je viens de vous expliquer.
Sur ce que vous me dites que Taugmentation des isles ne depend pas de vous et qu il faudroit y envoyer de jeunes gar(ons de quatorze ans et des fiUes de dix, soyez, je vous prie, persuade qu il n'est pas au pouvotr du Roy, quelque puissant qu'il soit, de peupler par force lesdites isles; mais en vous appliquant k an^antir tout le commerce estranger, en don-
esi sealement n^cesraire que vous teniez la main que la justice y soit bien administr^ , les crimes punis suivant la rigueur des lots et de mes ordoonaBces; et yous ae devei en venir au rem^e de faire passer en France aucun des habitans des isles, pour quelque cause et sous quelque pr^texte que ce soit, d*aatant que ce rem^e ne doit jamais esUre pratiqu^ qu^en cas de s^ilion ou Amotion populaire, et que la justice ne fust pas assei autoris^ pour en punir les autenrs, ce qui ne ptut jamais aniver.
«A r^rd du luxe et des d^nses superflues auxquelies les habitans sont adonn^, qui les portent i s^endetter et i se miner, ce qui caoae la mauvaise quality de leors sucres et autres marchandises, tenex la main k ce que la justice soit bien administr^, que, lorsqu*un habitant s^est endett^ et que son cr^ncier ponrsuit son payement, s^il saiait son bien , il luy soit adjugd par la justice prompteroent et sans beaucoup de frais , et faites en sorte d*eslablir la liberty enti^re k tons les vaisseaux fran^ois d^y aller et d^y vendre leurs marchandises avec tonte sorte de liberU^ , et tons ces d^rdres s^^anouiront avec un peu de temps. 7) ( Ordru du roiy fol. kt.)
Le a5 du mois pr^c^dent, le Roi lui avait d^jA 6crit :
tt Pay est^ bien ayse d*apprendre que vous ayex r^voqu^ Tordonnance que vous aviex donn^e pour obliger les habitans de charger les sucre^
qu'ils auroient voulu eovoyer en France sur les vaisseaux de la compagnie prefdrablement k ceux des marchands fran^ois, parce qu*if n*y a rien qui les pust d^uster davantage de s^y bien establir que de ne leur pas donner une enti^re liberty dans leur commerce.
ctSi les diff^ntes nations qui sont establiee aux ides ont retenu une partk des vices et dee mauvaises moeurs de leurs pays, je sois persuade que, poarvu que la justice soit rendue ^galement k un chacun , Texc^ de ces imperfections dirainuera considerableiiient.
«La pens^ que les habitans ont de retourner dans mon royaume ne se pent pas empescher, et il n*y aura que le temps qui dissipera cette esp^nce. Mais j^esCime que, ponrptrvenir 4 la fin principale, qui est Taugmentation des colonies, il faut que vous souflriez doucoment les manquemens dans lesquels les peupies poorroient iomber, que voos les nainieniex en repos en faisant bien adminislrer la justice et que vous travailliez k les faire marier le plus lost qu^il se pourra et 4 en bien conserver lee enfiins.
« A r^rd des dettes quails conlractent , les cr^anciers doivenl avoir la facility de saisir les biens meubles et immeubles de leurs d^biteurs et les faire d^cr^ter, suivant la couitnme de Paris, ce qui se peut &ire facilement et sans beaucoup de chicane; et assur^ent Texpulsion des mauvais mesnagers sera fort utile k la colonie.n (Ordr§8 du roi, fol i8.
nant une enti^re liberty aux Francois d'y alter, et tenant la main a ce que la justice y soit bien administr^e, vous verrez cette augmentation que le Roy d^ire suivre imm^diatement Tex^cution de ces trois points.
Pour ce qui concerne Testablissement d'un ^vesque aux isles, Sa Majest^, apres avoir vu le mdmoire que vous m'en avez adress^, a remis encore k quelque temps h en faire faire les instances au pape , et ce pendant elle estime qu'il faudra commencer par Tenvoy d'un homme de justice, qui puisse examiner la mani^re qui se pratique dans les isles et en mesme temps corriger les abus, s'il y en a.
Sa Majesty a approuv^ tout ce que vous avez fait pour introduire quelque commerce avec les Espagnols de la terre ferme, et elle desire que vous m'informiez exactement de tout ce qui se passera sur ce point, dont vous connoissez I'importance.
Sa Majesty a remis h examiner les m^moires que vous m'avez envoy^s sur le sujet des fortifications, en sorte que vous ne recevrez ses resolutions h cet ^gard que dans quelque temps.
U est fort important pour nos isles que les Anglois n'ayent point pris possession de la partie de Saint-Ghristopfae qui leur appartient. Sa Majeste veut que vous teniez la main h ce qu'elle soit abandonn^e, d'autant que, estant en cet estat, ils pourront bien plus facilement en trailer ou la c^der en quelque rencontre , et que , en tons cas , ils auront beaucoup plus de peine de prendre r<^solution de la venir habiter et d^fricber de . nouveau.
La compagnie des Indes occidentales ayant fait cfaoix du sieur P^lissier, ainsy que vous Taurez appris par les lettres du Roy dont il est porteur, je dois vous dire que Sa Majesty desire que vous le consid^riez, en toutes cboses, comme seigneur des isles, qu'en tons lieux il ayt s^nce imm^ diatement apr^s vous, mesme avant les gouverneurs des isles, en vostre presence, et que, en vostre absence, il marcfae apr^s eux, en sorte qu'il n'y ayt avant luy que le seul commandant des armes, luy laissant au surplus la liberty de disposer des vaisseaux de la compagnie ainsy qu'il estimera k propos.
Pour ce qui est des mauvais offices que vous dites vous avoir esl^ rendus, je vous puis assurer que je n'en ay eu aucune connoissance. II est vray que I'envoy en France des quatre personnes que vous y avez fait passer n*a pas este approuv^ du Roy, mais Sa Majesty n'a pas laiss^ de les y tenir assez longtemps et mesme de leur faire faire par moy de s^veres r^primandes, pour ex^cuter de tout point la punition que. vous avez jugee n^cessaire; et, sur ce que quelques personnes onl dil icy que vous faisiez
quelque commerce, je vous puis assurer que Ton n'y a ajout^ aucune foy, parce qu'on ne vous en a point cm capable. . .
(irch. de ]a Mar. Ordres du roi p<mr Ui compagmea des Indei, 1670, foL hi.)