‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 135 sur 246 · A M. PfiLISSIER · texte numérisé non relu

A M. PfiLISSIER

DIRECTEUR DE LA COMPAGNIE DES INDES OCCIDENTALES

Paris, U novembre 1671.

Pour r^ponse aux m^moires et aux lettres que vous m'avez envoyees , dont la derni^re est du a i juillet dernier, le Roy veut que vous employiez toujours vos soins pour interdire tout commerce aux estrangers dans les isles: et, en cas que des vaisseaux estrangers soyent pris, Sa Majesty veut qu'il

soit fait une procedure judiciaire et qu'il soit donn^ jugement de confiscation par le conseil souverain de chacune isle. Surtout examinez avec soin et application les moyens qui peuvent porter les gouvemeurs, officiers et principaux habitans des i^les h tenir eux-mesmes soigneusement la main k Tex elusion de tout commerce estranger; et, en cas qu'il soit n^cessaire de quelques ordres du roy pour cet effet, je les enverray au premier avis que vous m'en donnerez.

Vous apprendrez, par le r^glement et les ordonnances que Sa Majesty envoye, ses intentions sur beaucoup de points contenus en vos d^pesches.

Gomme Tabondance des sucres paroist estre extr^mement grande dans le royaume, il est n^ssaire que vous examiniez si vous ne pourriez pas porter les habitans des isles h diminuer la culture de leurs sucres et a en mettre une partie en coton, indigo, gingembre, et mesme si vous ne pourriez pas faire quelque essay de semence des autres ^piceries , comme poivre , noix muscades et autres.

Je m'^tonne que vous ne m'ayez pas encore envoy^ les r6les des habitans qui sont actuellement demeurant dans chacune des isles, vu que vous s(avez de quelle importance il est de s^avoir si ce nombre augmente ou diminue, et que c'estoit le principal point de vostre instruction. Ne man* quez done pas d'envoyer promptement ces r6les, et faites-les en sorte qu'il se puisse connoistre quelle augmentation ou diminution ont re^ue les isles depuis cinq ou six ans et pour chacune ann^e.

Envoyez-moy toujours tout ce que vous trouverez de rare et d'extraordinaire dans les isles, en plantes, animaux, coquilles, bois et autres choses.

A regard des ordonnances et r^glemens de justice et police, vous dcvez faire ex^cuter le r^g^ement que je vous envoye. L'on examine icy tout ce qui se pourra faire, mais vous et le sieur Du Ruau, qui estes sur les lieux, pouvez mieux juger ce qu'il sera plus avantageux et plus^ propos de faire pour la police des isles et particuli^rement tout ce qui doit estre fait et pratiqu^ pour establir la liberty entiere aux marchands fran- (ois de trafiquer, aller et venir dans les isles, en exclure les estrangers, establir des foires el marches publics, donner la liberty entiere aux cr^anciers de se faire payer de leurs d^biteurs et perfectionner les manufactures de tabac et de sucre; ce dernier point estant le principal et le plus important pour augmenter le commerce dans les isles et, par consequent, la colonie , vous devez vous appliquer h ces points suivant le r^glement que je vous envoye.

II est n(5cessaire de confisquer les merchandises charg^es sur les vais-

5i8 COLONIES.

seaux frangois qui auront est^ achet^s dans les pays estrangers, en y apportant les circonspections contenues en Tordonnance cy-jointe que j'envoye k M. de Baas et k vous, pour la faire ex^cuter.

Vous ferez juger les prises en la forme prescrite par les ordonnances , c'esl4-dire par les premiers juges el, par appei, au conseil souverain de chacune isle, et vous aurez soin de m'envoyer les procedures et les jugemens afin que, si les estrangers s'en plaignent, Sa Majesty leur puisse faire dire les motifs dcsdits jugemens.

Vous devez soigneusement penser aux moyens d'empescher que I'argent monnoy^ qui a est^ envoy^ dans les isles n'en sorte.

Sa Majesty envoye ses ordres et du fonds pour bastir un fort au Gul-de- Sac de la Martinique ; il sera tr^avantageux d'y bastir une ville suivant le plan que vous en envoyez.

Sa Majesty renvoye le sieur de Ganchy \ qui n a pas est^ trouv^ malade de la maladie dont il estoit accus^.

II est n^cessaire que vous terminiez promptement toutes les affaires et tons les comptes de tons les commis de la compagnie dans les isles, et que vous fassiez payer tout ce qui luy est deu par tous les particuliers, mesme que vous en composiez k perte, suivant le pouvoir et les instructions qu'elle vous envoye, n'y ayant rien de plus important pour elle que de sortir enti^rement et nettement de toutes ces affaires.

Vous devez vous appliquer k affermer, soit en g^n^ral, soit en particulier pour chacune isle ou pour chacun canton, les droits de capitation et de poids, estant impossible que ia compagnie y puisse trouver son compte par la r^gie qu'elle en a fait faire jusqu'^ pr^ent et par la quantity de commis qu'elle a est^ obligee d'y entretetenir. Et comme vous estes bien inform^ combien les regies sont pr^judiciables, soit au Roy, soit aux particuliers qui sont proprl^taires de toutes sortes de droits, vous devez employer toute vostre industrie pour affermer ceux-cy, soit en g^n^ral, soit en particulier, et pour en porter les sommes au plus haut point qu'il se pourra; par ce moyen, vous engagerez les principaux habilans, qui peut-estre s'en rendront fermiers, k les soulenir, et mesme le proflt qu'ils y feront se r^pandra dans les isles, au lieu que les commis que vous y cstablissez ne pensent point k s'establir dans les isles, mais k porter leurs profits en France, legitimes ou non.

Vous devez vous appliquer, par tous moyens possibles, a maintenir ct augmenter ces deux droits de capitation et de poids, et vous pouvez

' Nomme gouverneur de la Grenade en 1668, il ne roful sen provisions que le 8 novembre lOyi. II fut ivmplac^ le ti mai 167^1. '

pour cela vous servir de I'aulorit^ des conseils squverains et de M. de Baas; mais si, outre cela, vous avez besoin de quelque liglement du roy, en me le faisant s^avoir, je ne manqueray pas de vous Tenvoyer. Observez sur lout ce que je viens de vous dire, qu'outre Texamen el Tarresl^ des comples de la compagnie que vous avez fails, il. vous resle encore k assurer le payemenl de loutes ses deltes, el mesme h en faire le recouvrement, soil en les faisanl payer enli^remenl , soil en composanl, ainsy que la compagnie vous en donne le pouvoir, el k affermer tons ces droits de capitation el de poids.

II est n^cessaire que vous terminiez loutes ces affaires avanl que de repasser en France. Je vous envoye une leltre du Roy h M. de Baas afin qu'il continue de vous assisler en loutes ces affaires, et particuli^remenl en ces deux, qui sent les plus importantes de toutes.

Vous avez appris, par les ordonnances el arresl^s qui ont esl^ donnas jusqu^ pr^enl el par les leltres de voslre compagnie, tout ce que Sa Majest^ a fail pour en augmenler le commerce.

Vous devez procurer que le conseil souverain de chacune isle fasse les r^glemens de police n^cessaires pour la conservation el augmenlalion des besliaux.

Examinez avec soin en quel estal sonl les terres des concessions qui ont cst^ failes, si elles sonl d^frich^es el a valeur ou non, parce que, si elies ne sonl pas d^frich^es, il faul obligor, dans un temps, ceux qui en ont les concessions k les d^fricher el mellre en valeur; sinon il faul leur osier et declarer les concessions nulles ^ Observez que vous ne m'avez fail aucune r^ponse sur eel article, qui estoit dans la lettre que je vous ay ^crite le 10 odobre de Tann^e derni^re.

Excitez fortemenl les habilans, k faire baslir non-seulemenl des barques pour commercer d'une isle ^Tautre, mais mesme des bastimens plus forts pour apporler leurs marchandises dans le royaume.

Sa Majesl^ ^crit k M. de Baas- afin qu'il accommode les sieurs Du Lion el chevalier de Saint-Laurent; conlribuez-y de voslre part autanl qu'il vous sera possible, estanl important pour le bien de son service qu'ils vivenl bien ensemble el qu'ils soyent disposes k s'entre-secourir en cas de besoin.

Je me remels k ce que la compagnie vous ^crit sur tout^ce qui concernc la filasse, la pitle^ el le colon, donl vous m'^crivez. Je vous diray seule-

* Voir plus loio page 5^i, note i. ner leurs haniacs, ainsi que les voiles et cor-

^ Mali^re textile dont les Indiens se ser- dages de leurs canots. vaieiil plus particuli^remenl pour confection-

iii.-a* 3/i

ment qu'il faut exciter Tinclustrie des habitans k tirer des avanlages de tout ce que la terre peut produire.

Quant aux difficult^s , dont vous avez envoy^ un grand m^moire, qui peuvent arriver par Tinterdiction du commerce aux estrangers , h cause de ia restitution de la partie de I'isle de Saint-Christophe aux Anglois, je dois vous dire que le Roy les fera traiter en Angleterre.

Gependant, vous devez laisser faire aux Anglois, dans leur partie, ce que bon leur semblera et prendre toutes les precautions n^essaires pour empescher le commerce aux estrangers dans la partie qui est au Roy.

(Arch, dela Mar. Ordre$ duroipour le$ compagnigt des Indm, 1671, fol. 90.)

Page 1