‹ Lettres, instructions et mâemoires de Colbert, publiâes d'apráes les ordres de l'empereur, sur la proposition de Son Excellence M. Magne, ministre secrâetaire d'etat des financesChapitre 181 sur 246 · AU COMTE DE BLENAC · texte numérisé non relu

AU COMTE DE BLENAC

GOUVERNEUR ET LIEUTENANT GENERAL DES IlES D'AMl^RIQUE.

Paris, 11 mars 1678.

Le Roy a re^u les relations de tout ce qui s'est passe dans I'isle de Goree , sur la coste d'Afrique, et dans I'isle de Tabago, dont Sa Majeste a este tr^s-satisfaite; en quoy vous pouvez estre assure que Ton n'a pas omis de luy faire connoi$tre la part que vous y avez, tant paries actions personnelles que vous y avez faites , que par les assistances que vous avez donnees et par les habitans des isles que vous y avez conduits. C'est ce que

vous devez toujours faire en toutes occasions; et sur toutes choses, observez, non-seulemenl k vostre ^rd, mais k regard de tous les officiers qui servent sous vous et de tous les habitans des isles, de rendre toujours les choses faciies et de travailler k en lever toutes les difficult^s par les moyens que I'autorit^ que vous avez en main vous pent donner.

Sur quoy je suis bien ayse de vous dire en mon particulier, corame une chose tr^s-importante et capitale, si vous voulez plaire au Roy, le bien servir et demeurer dans le commandement qu'il vous a donn^, qu'il faut que vous osdez de vostre esprit toutes les mati^res de chagrin dont vos lettres sont pleines, et qui sont directement contraires k la volont^, k I'esprit et au service de Sa Majesty. Pour cela, vous ne devez jamais faire estat que vous tiendrez le rang de lieutenant g^n^ral sur mer, et que vous arborerez sur le vaisseau que vous monterez le pavilion de lieutenant g^n^ral, comme vous dites que le feu sieur de Baas faisoit. Sur quoy je suis bien ayse encore de vous dire que vous ne devez rien tant ^viter au monde que de prendre pour exemple ledit sieur de Baas , dont Tesprit trop difficile ne pouvoit compatir avec personne et faisoit tous les jours naistre de nouveaux incidens ^ ; ainsy vous devez bien prendre garde k ce que je vous dis par ces lignes , qui doit vous secvir de loy et de re^e pour vostre conduite, en telle sorte que le Roy n'entende jamais parler de rien au contraire; c'est-^-dire que tout ce que celuy qui commandera les armes de Sa Majesty et qui aura pouvoir de vous commander estimera k propos et r^soudra d'entreprendre dans toute I'estendue de ces pays-l^, il faut que vous vous unissiez avec luy d'unmesme esprit et d'une mesme volont^ pour le faire r^ussir, et non-seulement que vous alliez audevant de tout ce qu'il peul d^sirer pour luy donner toutes les facilit^s et toutes les assistances qui peuvent d^pendre de vous, mais mesme que, par toutes vos actions et par tous vos discours publics et secrets, vous approuviez toujours scs pens^es et ses projets, et que vous inspiriez cet esprit de facility et de concours universel k tout ce qui pent prendre exemple sur vous. Groyez que je ne vous fais pas ce discours sans sujet, et qu'en toutes choses le Roy ne pent souffrir une difficult^ d'un subalterne k regard d'un sup^rieur estably par luy.

Ne vous mettez point aussy dans Tesprit que la terre commandera k la mer, et que comme lieutenant g^n^ral en terre vous commanderez a la mer, parce que ce n est pas I'intention du Roy, et que toutes les chicanes que le sieur de Baas a apport^s sur cette matiere,' non-seulement ne

' Voir pieces II"* 3a et 79.

peuvent compatir avec le service de Sa Majesty, mais mesme qu'elie a r^soiu de ne le plus faire du tout. Je suis oblig^ de vous parier aussy fortement et aussy clairement que je fais sur cette mati^re, parce que je suis eutr^ en garantie pour vous avec le Roy sur toutes ces choses, et que, par toutes vos lettres, je vois naistre dans vostre esprit beaucoup de difficult^s qui ne tourneroient point du tout h vostre satisfaction, si elles estoient port^es au Roy. Ainsy mettez-vous I'esprit dans cette assiette que vous commanderez en consequence du pouvoir que vous avez du Roy dans toutes les isles, c'est-i-dire en terre, et non pas en mer.

Toutes les fois que vous monterez sur les vaisseaux, vous y monterez comme auxiliaire pour commander tout ce que vous tirerez des isles sui* vant le pouvoir que le Roy vous en donnera, et ainsy, en ces occasions, vous n aurez aucun commandement sur mer. Je dois mesme vous dire que rintention du Roy a toujours est^ que, lorsque le vice-amiral de France seroit dans les mers des isles , vous luy ob^iriez mesme pour ce qui regarde la terre ; et vous avez vu cet ordre converty en celuy d'un concours et des assistances qu*il vous est ordonn^ de luy donner de tout ce que vous pourrez tirer des isles pour le succ^s de ces entreprises; mais vous devez vous attendre que vous aurez un commandement absolu de luy ob^ir la premiere fois que Sa Majesty le renverra dans les isles. Je crois vous avoir assez fait connoistre, par tout ce que je viens de vous dire, qu'en mer les chefs dWadre commanderont toujours sans difficult^ audessus de vous^ Si I'explication que je vous donne en cela de ce qui est des intentions de Sa Majesty vous faisoit quelque peine, il est n^cessaire que vous me le fassiez s^avoir, parce qu'il est bon d'^viter et de pr^venir les r^olutions quelle pourroit prendre sur ce sujet.

Vous apprendrez, par les lettres du Roy du 96 Janvier dernier, que les Anglois estoient prests h se joindre aux ennemis de Sa Majesty, et vous aurez appris quelles estoient ses intentions en ce cas; mais, depuis le temps de la date de ces lettres, cette declaration ayant est^ retard^e jusqu'^ present, cl estant mesme difficile de pouvoir dire quand elle se fera, encore qu'il n'y puisse presque avoir de doute qu'elle ne se fasse, Sa Majesty m'ordonne d'envoyer dans les isles le vaisseau qu*elle avoit fait preparer k Rochefort pour vous porter la lettre cy-jointe, qui vous apprendra ses intentions. Comme vous voyez que le principal consiste k vous tenir fort sur vos gardes et h mettre les habitans de toutes les isles en estat non-seulement de se d^fendre, mais mesme d'attaquer, vous devez visiter prompte-

• M. de Blenac n'avait que le rang de capilaine de vaisseau.

ment toutes les isles et doDoer tous les ordres que vous estimerez n^cessaires pour les metlre en cet estai. Surlout disposez toutes choses pour cbasser les Anglois de Tisie de Saint -Ghristophe en cas que la guerre se declare icy, dont je vous donneray avis par un bastiment expr^s aussytost qu'elle le sera. Au surplus, faites travailier continuellement k mettre en estat les forts des isles el rendre les travaux le plus solides qui! vous sera possible. Je donne ordre h Rochefort que Ton vous envoye, par le mesme vaisseau, dix milliers de poudre, et quatre cents bons mousquets, ou troi^ cents mousquets et cent fusils, qui seront remis entre les mains du commissaire Jolivet pour en disposer par vos ordres; et vous devez tascher hi faire en sorte que les habitans ayent toujours des munitions de guerre pour leur besoin.

J'omettois de vous parler du principal point auquel vous devez vous appliquer, qui est de conserver avec un tr^s-grand soin les soldats qui sont dans les isles, et de prendre garde que les sommes qui sont envoy^es pour leur soldo et pour leurs vivres soyent administr^es avec beaucoup d'^conomie. Vous devez mesme leur procurer quelque gain par le moyen des travaux k faire dans les' places; et, k regard de ces travaux, ne manquez pas de faire ex^cuter les plans , m^moires et devis qui vous ont est^ laisses par le sieur de Combes . . .

(Arch, de la Mar. D^p4chea concemantia marine, 1678, fol. !»&5.)

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